‹ Hermann et DorothéeChapitre 21 sur 138 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

Le l«r juillet.

Mon pauvre cœur, qui est plus endolori que tel malheureux qu'une soif ardente consume BUT son lit, sent de quelle ressource Lolotto doit être à un maîade.

Elle va passer quelques jours à la ville chez une dame, qui, au dire des médecins, toucha au bout de sa carrière, et qui, dans ses derniers raouients, veut avoir Lolotte auprès d'elle. J'allai la semaine dernière visiter le pasteur de St... petit bourg à une demi-lieue d'ici, dans les montagnes. Nous y arrivâmes sur les quatre heures. Lolotte avait pris sa seconde sœur avec elle. En entrant dans la cour du presbj'tère, ombragé de deux grands noyers, nous trouvâmes le bon vieillard assis sur im banc devant sa porte. La vue de Lolotte sembla ranimer sa vieillesse; il oublia son bâton d'épine, et se hasarda à aller seul audevant d'elle. Elle courut à lui, l'obligea à se rasseoir en se plaçant elle-même à ses côtes. Elle lui fit mille 'compliments de la part de son père, et caressa beaucoup le cadet de ses enfants, tout malpropre et désagréable qu'u fût. Si tu avais vu comme elle aiausait le bonhomme; comme elle haussait le ton de sa voix, pour le rendre sensible à ses oreilles

demi-sourdes, comme elle lui parlait de jeunes g-eus robustes, qui étaient morts subitement, de l'excellence des eaux de Carlsbad ; comme elle approuvait sa résolution d'y casser l'été prochain; enfin comme elle lui trouvait un visage plus frais, un air plus vif que la dernière fois qu'eUe l'avait vu. Pendant ce temps l'avais rendu mes devoirs à la femme du pasteur. Le vieillard commençait à s'égayer ; st comme je ne pus m'empêcher de louer avec chaleur la beauté de ses noyers, dont le feuillage nous couvrait si agréablement , il se mit, qu^Jiqu'avec quelque difficulté, à nous en faire l'histoire. « Quant à ce vieux-là, dit-il, nous ne bavons pas qui l'a planté : les uns disent que c'est ce pasteur-ci, les autres celui-là. Mais ce ieune-ci est de l'âge de ma femme; il aura cinquante aus au mois d'octobre. Son père le planta le matin, et elle Tint au monde le soir du même jour. Il était mon devancier ici, et il n'est pas possible de dire combien cet arbre lui était clier. 11 ne me l'est pas moins à moi-même : ma feiiune était assise sur ime poutre et tricotait, lorsqu'il y a ving-t-sept aus, je vins pour la pfemiére fois dans cette cour ; je n'étais alors qu'un pauvre étudiant. » Lolotte lui demanda où était sa fille; H lui dit qu'elle était allée dans la plaine avec M. Schinidt, pour voir faire les foins ; et il continua son discours, en noua disant comment sou prédécesseur et sa fille l'avaient pris en amitié; comment il avait été l'abord son sulfragant, et enfin son successeur.

11 venuii de (.tiruiiner son récit, lorsque sa

fllle revint au travers du jaidîn avec M. Schmidt ; elle reçut Lolotte avec le plus tea^ dre empressement ; et il faut avouer qu'elle ne me déplut pas. C'est une brunette séraillante, bien faite, et qui aurait pu faire agréablement passer le temps à un honnête homme à la campagne. Son amant (car M. Schmidt se présenta d'abord comme tel) est un homme de belle apparence, mais très taciturne, qui ne voulut jamais prendre part à la conversation, quoique Lolotte ne cessât de l'y provoquer; 3e qui me piquait davantage, c'est que je crus remarquer à son air que c'était moins le défaut d'esprit que le caprice et la mauvaise humeur qui l'empêchaient de répondre à no3 avances.

Malheureusement, j'eus bientôt occasion de m'en assu!-er, car mademoiselle Frédérique S'étant attachée a Lolotte à la promenade, et se trouvant aussi quelquefois par hasard avec moi, le visage v^u monsieur, qui était naturellement d'une couleur brune, devint si sombre, que Lolotte me tira par la manche, et me fit signe d'être moins galant auprès de Frédérique. Rien ne me fait tant de peine que de voir les hommes se tourmenter mutuellement, mais surtout lorsque des jeunes gens dans la fleur de l'âge, quand leur àine pourrait le plus aisément s'ouvrir à tous les sentiments du plaisir, perdent sottement le peu de beaux jours dont ils ont à jouir, et s'aperçoivent, mais trop tard, que cette prodigalité est irréparable. Cette idée me tenait à cœur, et sur le soir, lorsquo. de retour à la maison du pasteur, nous nou.9 gasîmes à table pour mander du lait , et que

— Aô —

la conversation tomba sur les peines et les plaisirs de ce monde, je ne pus m'empecher de saisir l'occasion et de me déchaîner contre •^'hmneur chagrine. « Nous autres hommes, ''is-je nous nous plaiprnons souvent de ce qu'il y a si peu de bons jours contre tant de mauais et il me semble que le plus souvent nous aous plaignons à tort. Si notre cœur était toujours ouvert à la jouissance du bien que Dieu nous dispense chaque jour, nous aurions aussi assez de force pour supporter le mal ïuand il se présente. - Mais notre cœur n'est îas en notre puissance, dit la femme du pasfeur- que de choses dépendent du corps 1 gjand il est malade, l'esprit l'est aussi. . i^n convins. . Il faut donc, poursuivis-je, regarder la mauvaise humeur comme une malalie, et voir s'il n'y a pas quelque remède par 1? o-uérir. — Cela n'est pas mal vu, dit Lœtte- ie crois au moins que nous pouvons heucoLp, et je le sais par moi-même : dès qutque que chose m'inquiète ou m attriste, je curs dans le jardin en chantant deux ou troi^irs de danse, et adieu le chagrin. — C'esbe que je voulais dire, repartis-je; il en est asolument delà ma'ivaise humeur comme de la>ares.se. Il est une sorte de paresse à laquellenotre nature est for. encline; cependant, >rsqu'nne lois nous avons la force de nous Mcourager nous-mè«nPs, nous travaillons dlplus grand cœur et nous trouvons un vrai pisir dans l'activité. • Fré<ierique était fort atlntive, et le jeune homme se hasarda à nous.bJHCter qu'on n'était pas maître de soi-mèie et qu'on ne pouvait pas commaDder

à ses sensations. «Il s'ag-it ici, rcDartis-je, d'une sensation désagréable, dont chacun cherche à ne délivrer, et personne ne sait jusqu'où Tont ses forces, s'il ne les a essayées. Assurément un malade consulte des médecins, il les écoute avec la plus g-rande résignation, et ne refuse pas de se soumettre au régime le plus sévère aux remèdes les plus désag-réables, pour re^ couvrer la santé qu'il désire. . Je remarquai que le bon vieillard écoutait de toutes ses ore;lles pour participer à notre conversation ; j'élevai la voix en lui adressant la parole « On prêche, lui dis-je, contre bien des vices mais je n'ai jamais entendu qu'on ait prêchi en chaire contre la mauvaise humeur (i). - Ce serait, dit-il, à ceux qui prêchent en vile à l8 faire ; les paysans ne connaissent pointa mauvaise humeur; au reste, peut-être qu'm pareil sermon ne serait pas mal ici de tenps en temps ; ce serait une leçon pour ma feirne au moins et pour M. le ba'illi. . — La conyagnie se mit à rire, et il rit lui-même de ôut son cœur, mais il lui prit un accès de-ûux qui interrompit notre discours pendant quelques mmutes; après quoi le jeune hmme reprit ainsi : . Vous avez nommé la ma valse humeur un vice ; il me semble que c'et exagérer. —Rien moins que cela, lui répodis-je, si tout ce qui nous nuit à nous-mêii« et à Dotre prochain mérite ce nom. N"es<ce pas assez que nous soyons dans l'impo.ssiiiité de

(t) Nous avons actuellement sur cette mtière un snpertie sermon de Lavater, parmi ceux .n] a faiU ror le livre de Jonas. (Hôte de G<Ae.)

nous ren .nsitueiiement heureux, faut-il encore cjn. lous nous dérobions les uns aux autres le piaisir que nos cœurs pourriiient souvent L'->.ner d'eux-inô'nes? Montrez-moi un atral) if*;iv a:*sez courageux pourcacher sa mauvaise humeur, pour en porter t^eul tout Je poids, sans troubler la joie de ceux qui l'entourent; n'est-ce pas plutôt un dépit intérieur de notre propre insuffisance, un mécontentement de nous-mêmes, toujours joint à l'euvie qu'excite une forte vanité? Nous voyons avec peine des y^eia^ heureux dont le bonheur n'est )as notre ouvrage. »

Lolotte lue regarda en riant de la chaleur frec laquelle je parlais; et une larme que j'ajSrçus dans l'oeil de Frédérique m'aifruillonna à poursuivre. • Malheur, dis-je, à ceux qui absent de l'ascendant qu'ils ont sur un cœur pQr le priver des plaisirs simples dont il jotrait par lui-même! Tous les présents, toutes ie£ complaisances possibles ne nous dédommsrent point de cette satisfaction qu'un tyran nou empoisonnerait. •

T<it mon cœur était plein dans ce moment; millt souvenirs se pressaient en fouie dans monlme, et les larmes me vinrent aux yeux. « Qui, m"écriai-je, qui se dirait seulement chaq« jour : Tu n'as d'autre pouvoir sur tes amis ue de ne point les troubler dans leur Joie, e d'augmenter un bonheur que tu partages vec eux. Peux-tu, quand leur âme est bourreEe par une passion violente, quand elle est délirée par la douleur, peux-tu leur procurer 1 moindre soulagement t Et lorsque la derniei, l'effrayante maladie accable cette

créature, dont ta main creusa la fosse avant le temps; lorsque, cédant au plus triste abattenient, elle est étendue devant toi , que son œi! privé de sentiment regarde vers le ciel, que la sueur de la mort paraît et disparaît sur son front décoloré, et que, debout auprès de son lit comme un criminel condamné, tu reconnais, mais trop tan], que tu ne peux rien avec tout ton pouvoir, que ton âme serrée est à, la torture, que tu donnerais tout pour faire passer dans cette victime vouée à la destruction une étincelle de courage et de vie... »

A ces mots, le souvenir d'une scène semblable à laquelle j'ai été préseut vint m'afsaidir dans toaie sa force. Je rais mon mouchoir devant mes jeux, et quittai la compgnie ; je ne revins à moi qu'à la voix ie Loiotte, qui me dit qu'il fallait partir. Coirne elle me querella en chemin sur le trop vif intérêt que je prenais à tout t que j'en scais la victime ! que je devais me menng-er ! 0 oge du ciel 1 il faut que je vive pour toi 1

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