‹ Hermann et DorothéeChapitre 32 sur 138 · LETTRE XXXI · texte numérisé non relu

LETTRE XXXI

Le it août»

FaUait-U donc que cela fût ainsi, que ce qui constitue le bonheur de l'homme pût devenir la source de sa misère? Le sentiment brûlant qui attachait mon cœur a la nature entière, qui m'inondait comme d'un torrent de délices, et qui créait un paradis autour de moi, est devenu un bourreau insupportable, un démon qui me tourmente et me poursuit partout.

Lorsqu'autrefois du haut du rocher je portais mes regards au delà de la rivieie, sur les coteaux qui embrassent la fertile vallée et les verdoyantes collines; que je voyais tout germer et sourdre aiitour de moi, toutes les montagnes couvertes, depuis leurs pieds jusqu'à leurs sommets, d'arbres élevés et toufiFus, toutes les vallées ombragées, dans leurs enfoncements inégaux, de riantes forêts, tandis que la rivière coulait tranquillement et avec un doux murmure à travers les rose;iux, et réfléchissait dans son cristal les nuages bigarrés balancés dans les airs par le frais zé^ phir du soir; lorsque j'entendais les oiseaux animer la forêt de leur ramage, tandis que des milliers de moucherons dansaient (1) à

(i) L'expression m'a piru si pittoresque, qae je l'ai ■«onservée. (Note du traducteur.)

Tenvi dans ce trait de lumière purpurine que produisent les derniers rayons du soleil, et qu'à son dernier aspect le hanneton, que sa présence avait tenu caché sous l'herbe, prenait l'essor, et s'élevait en bourdonnant; lors, dis-je, que cette végétation universelle fixait mon attention sur le sol, et que la mousse, qui tenait sa substance du rocher, les chardons et autres herbes, que le sable aride produisait le long de la colline, me découvraient cette source sacrée, cet ardent foyer de vie enfoui dans le sein de la nature : avec quel transport mon cœur embrassait, saisissait tous ces objets 1 Je me perdais dans leur multiple infini, et les formes majestueuses de cet immense univers semblaient vivre et se mouvoir dans mon âme. D'énormes montagnes m'envi' ronnaient; j'avais devant moi des abîmes, où je voyais des torrents se précipiter ; les rivières coulaient sous mes pieds, et j'entendais les monts et les forêts retentir; je voyais toutes ces forces impénétrables agir les unes sur les autres et former tout dans les profondeiuP3 de la tene. Sur cette terre, et sous le ciel fourmillent toutes les races des créatures, et tout, tout se multiplie sous mille formes différentes. Et les hommes! Us se nichent ensemble dans de petites cabanes. Us s'y accommo dent, et, dans leur imagination régnent sui tout l'univers. Pauvre insensé! tu vois tout en petit, parce que tu es petit! Depuis la montagne inaccessible, jusqu'au désert que nul pied d'homme n'a foulé, jusqu'au"^ bornes laconnues du vaste Océan , l'éternel (^'réateur anime tout de son haleine, et voit avec ravis*

sèment chaque grain de poussière auquel il a donné la vie. Hélas I combien de fois n'ai-je pas désiré avec ardeur de traverser, sur les ailes de la grue qui volait sur ma tète, l'immensité de l'espace, pour boire à la coupe écumante de l'Être infini ce nectar toujours renaissant de la vie, et savourer un seul moment, autant que les forces limitées de mon cœur pourraient me le permettre, une goutte de la béatitude de cet Être, en qui et par qui tout est produit !

Mon ami, le seul souvenir de chacune de ces heures me ravit; la joie que je sens à me rappeler ces élans de rimaginat4on, ces sensations indicibles, à t'en pai-ler, élève mon âme au-dessus d'elle-même et me fait sentir doublement l'angoisse de ma situation actuelle.

Il semble qu'un voile épais recouvre mon âme, et le spectacle de l'éternité s'offre et disparaît alternativement à mes yeux dans l'abîme toujours ouvert de l'insatiable tombeau. Pouvons-nous dire : cela est! quand tout passe et roule avec la rapidité de la foudre, et que chaaue être arrive si rarement au bout de la carnere que ses torces semblaient lui promettre de fournir, entraîné hélas ! par le courant, submergé et brisé contre les écueils. Il n'y a point ici une minute qui ne te dévore toi et les tiens ; pas un seul instant où tu ne sois, où tu ne doives être un aestructeur. Ta plus insignifiante promenade coûte la vie à des myriades de pauvres insectfs ; un seul pas déti'uit les cellules qui coûtent tant de peine aux actives fourmis, et

écrase un petit monde qu'il plonge indignement dans le tombeau. Ah ! ce ne sont pas les grandes et raies révolutions de l'univers, ces torrents qui balayent vos villages, ces tremblements de terre qui engloutissent vos villes, ce n'est point tout cela qui me touche; ce qui me mine le cœur, c'est cette force destructive cachée dans le grand tout Ce la nature, qui n'a rien formé qui ne se détruise soi-même et ce qui l'avoisine. C'est ainsi que je chancelle au milieu de mes inquiétudes. Ciel, terre, forces diverses qui se meuvent autour de moi, je n'y vois rien qu'un monstre effroyable touiourg dévorant et toiyours affamé t

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