LETTRE XXXIV
Le 38 août.
J'avoue que, si quelque chose pouvait me guérir de mon mal, ces g-ens-ci !e feraient. C'est aujourd'liui le jour de ma naissance, et j'ai reçu de grand matin un petit paquet de la part d'Albert. La première chose qui a frappé mes yeux à l'ouverture, c'a été un des noeuds de manche, de couleur de rose, que portait Lolotte lorsque je fis sa connaissance, et que je lui avais demandé plusieurs fois. Albert y avait joint deux petits volumes in-12, le petit Homèri'. de l'édition de Wetstein, que j'avais tant de fois souhaite, pour n'être pas chargé de celui d'Ernesti quand je vais à la promenade. Tu vois comme ils vont au-devant de mes souhaits, comme ils cherchent à me témoigner ces petites complaisances de l'amitié, mille fois plus précieuses que ces présents magnifiques sous le poifls desquels nous humilie la vanité de celui qui les fait. Je baise raille fois ce nœud de manche; et â chaque fois j'ai respire le souvenir de cette béatitude Onnt m'a comblé ce peu de jours, ces jours fortunés, ces jom's qui ne peuvent revenir. Guillaume, c'est une vérité, et je n'en murmure point, les fleurs de la vie ne sont que de vaines apparitions. Combien se passent sans Ifusser 1»
moindre trace f combien peu donnent de fruits, et combien peu de ces fruits parviennent à la maturité ! Et cependant il en est encore assez, et... 0 mon frère!... pouvons-nous négliger ces fruits mûrs, les dédaigner, n'en pas jouir, les laisser se flétrir et se corrompre ! Adieu ! l'été est ma^uiflque; grimpé quelquefois sur les arbres fruitiers dans le jardin de Lolotte, la perche à la main, j'abats les poires les plus hautes ; elle se tient au pied de l'arbre et lesreçoit à mesure que je les lui jette.
Axxx aH-Lxai
Le 30 août.
Malheureux I n'es-tu pas insensé I Ne te trompes-tu pas toi-même? Où te conduira cette passion fougueuse et sans bornes ? Je n'adresse plus de prières qu'à elle; aucune forme ne frappe plus mon imagination que la sienne ; et tout ce qui m'environne dans le monde, je ne le vois plus qu'en liaison avec elle. Et cet étatlà me donne quelques heures de bonheur
Jusqu'à l'instant où il fuut que je m'arrache de sa présence, ah ! Guillaume, où m'emporte souvent mm coeur 1..., Lorsque je suis iesté assis deux, trois heures auprès d'el'e à repaître mes yeux et mes oreilles de ses glaces, de ses gestes et de l'expression céleste de ses paroles; que mes sens se tendent insensiblement, que ma vue s'obscurcit, que je n'entends plus qu'à peine et que je me seus pris à la gorge comme si j'étais saisi par quel-
que assassin, alors mon cœur bat avec violence, pour essayer de rétablir le calme de mes sens suffoqués, et ne fait qu'en augmenter le désordre. Guillaume, bien souvent, je ne sais plus si je suis au monde I et, à moins que je ne me trouve accablé tout à fait, et que Lolotte ne m'accorde la triste consolation de soulager mon cœur ODoressé en arrosant sa main de mes larmes.... où ! alors... il faut que je m'éloigne ! Et je cours errer dans la campagne. Alors c'est un plaisir pour moi de gravir une montagne escarpée, de me frayer un chemin à travers yue forêt impénétrable, à travers les haies qui me blessent, à travers les ronces qui me déchirent ! Alors je me trouve un peu soulagé ! Un peu! Et lorsque, succombant à la lassitude et a la soif, je reste en chemin, quelquefois dans la nuit profonde, quand la pleine lune luit sur ma tête, qu'au milieu d'une forêt solitaire, je me perche sur un arbre tortueux., pour donner quelque repos à mes pieds écorchés, et que dans un repos inquiet je sommeille, épuisé, à la lueur du crépuscule! 0 Guillaume, la demeure solitaire d'une cellule, la ceinture hérissée de pointes de fer, et un cilice seraient pour moi des voluptés, au prix des tortures qui m'étreignent. Adieu. Je ne vois à toutes ces misères d'autre terme que la tombe.