‹ Hermann et DorothéeChapitre 36 sur 138 · LETTRE XXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXVII

Le 18 septembre.

Quelle nuit! Guillaume, à présent je puis tout supporter. Je ne la verrai plus. Oh ! que ne puis-je te sauter au cou, mon bon ami, et t'exprimer, en versant un torrent de larmes, tous les mouvements qui assaillent mon cœur! Je suis assis, je cherche avec avidité a respirer l'air, je tâche de me tranquilliser, j'attends le jour, et les chevaux doivent être prêts au lever du soleil.

Hélas! elle dort d'un sommeil tranquille , et ne pense pas qu'elle ne me reverra jamais. Je me suis arraché d'aupiés d'elle ; et pendant un entretien de deux heures, j'ai eu assez de force pour n'avoir point trahi mon projet. Et quel entretien! grand Dieu!

Albert m'avait promis de se trouver au jardin avec Lolotte aussitôt après le souper. J'étais debout sur la terrasse sous les grands marronniers, et je regardais le soleil , que je voyais pour la dernière fois se coucher au dulà de la riante vallée et du fleuve paisible. Je m'y étais si souvent trouvé avec elle ; noua avions tant de fois contemplé ensemble ce mag'niflque spectacle, et maintenant... j'allais au hasard dans cette allée, que j'aimais tant! Une eecréte sympathie m'y avait si souvent rete-

nu, avant même que je connusse Lolotte l m quel plaisir lorsqu'au commencement de notre liaison nous nous découvrîmes réciproquement notre inclination pour ce réduit qui est vraiment un des sites les plus enchantés aue raie jamais vus.

Vous découvrez d'abord à travers les marronniers la perspective la plus étendue... Ah î je m'en souviens , je te l'ai , je pense , déjà beaucoup écrit : des hêtres élevés forment une allée qui s'obscurcit insensiblement à mesure qu'on approche d'im bosquet où elle aboutit jusqu'à ce que tout se termine à une petite enceinte, où l'on éprouve tous les charmes de la solitude. Je sens encore l'espèce de saisissement que je sentis lorsque, le soleil étant au plus haut de son cours, j'y entrai pour la prenuére fois. J'eus un pressentiment vague et confus de la félicité et de la douleur dont ce heu devait être pour moi le théâtre.

Il y avait une demi-heure que je m'entretenais de ces douces et cruelles pensées des adieux, du retour, lorsque je les entendis monter sur la terrasse ; je courus au-devant d'eux je Im pris la main en frissonnant et je la baisai. Nous étions sur la terrasse, lorsque la lune parut derrière les buissons qui couvrent les collines. Nous parlions de diverses choses et nous approchions insensiblement du sombre bosquet. Lolotte y entra et s'assit; Albert se plaça d'un côté, moi de l'autre ; mais mon trouble ne me permit pas de rester longtemps en place ; je me levai, je me tins debout devant elle, je fis quelques tours, etme rassis; c'était un état violent. Elle nous fit remarquer

le bel effet de la lune qui, au bout des hêtres, éclairait toute la terrasse ; tableau splendide, d'autant plus brillant , que nous étions environnés d'une obscurité profonde. Nous gardâmes quelque temps le silence ; elle le rompit par ces mots : • Jamais, non, jamais, je ne me promène au clair de lune, que je ne me rappelle ceux que j'ai perdus, que je ne sois frappée du sentiment de la mort et de l'ayenir. Oui, nous serons encore, continua-t-elle avec un accent solennel, mais, Werther, nous retrouverons-nous? nous reconnaîtrons-nous?

Quel pressentiment avez-vous là-dessus? qu'en pensez-vous f que dites-vous? — Lolotte, lui dis-je en lui tendant la main, et sentant mes larmes prêtes à couler, nous nous reverrons I En cette vie et en l'autre, nous nous reverrons!...»

Je ne pus en dire davantage Guillaume , fallait-il qu'elle me fît cette question au motnent où j'avais le cœur plein de cette séparation cruelle?

« Ces chers amis que nous avons perdus , continua-t-elle, savent-ils quelque chose de nous? Ont-ils le sentiment du bonheur que nous éprouvons lorsque, pénétrés d'amour pour eux, nous nous rappelons leur mémoire ? Hélas ! l'image de ma mère est toujours présente à mes yeux, lorsque le soir je suis assise tranquillement au milieu de ses enfants, de mes enfants , et qu'ils sont assemblés autour de moi, comme ils l'étaient autour d'elle. Lorsque je lève vers le ciel mes yeux mouillés de larmes, et que je souhaiterais qu'elle pût jeter «n coup d'œil sur nous, qu'elle pût voir com-

ment je tiens la promesse que je lui fis, à sa dernière heure, d'être la mère de ses enfants ; je m'écrie cent et cent fois : Pardonne, chère mère, si je ne suis pas pour eux ce que tu étais toi-même. Ah ! je fais cependant tout ce que je puis : ils sont vêtus, nourris, et, ce qui est plus encore, ils sont choyés et chéris. Ame chère et bienheureuse, que ne peux-tu voir notre union ! Tu rendrais les plus vives actions de g-râces à ce Dieu à qui tu demandas en versant les larmes les plus améres, le bonheur de tes entants. • Elle dit cela, ô Guillaume! Qui pourrait répéter tout ce qu'elle dit ? Comment des caractères froids et inanimés pourraient-ils rendre ces traits célestes, ces fleurs de l'esprit? Albert l'interrompit avec douceur : « Vous êtes trop émue, chère Lolotte ; je sais que votre âme est fort attachée à ces idées ; mais je vous prie...— Albert, interrompit-elle, je sais que tu n'as pas oublié ces soirées où nous étions assis ensemble autour de la petite table ronde, lorsque mon père était en voyage et que nous avions envoyé coucher les enfants. Tu avais souvent un bon livre , mais rarement t'arrivait-il de nous en lire quelque chose : l'entretien de cette aimable femme n'était-il pas préférable à tout? Elle était belle, douce, gaie et toujours active. Dieu connaît les larmes que je versais souvent, lorsque j'étais rentré dans ma chambre, en m'humiliant devant lui et le priant de me rendre semblable à ma mère. — Lolotte, m'écriai-je en me jetant a ses pieds, et lui prenant la main que je baignai de larmes, Lolotte, la bénédiction du ciel repose sur toi ainsi que l'esprit de ta mère.—

Si vous l'aviez connue ! me dit-elle en me serrant la main... Elle était digme d'être connue de vous. • Je crus que j'allais in'auéantir ; jamais éloge plus ^rand, plus glorieux, n'a été prononcé sur mon compte. Elle poursuivit : « Et cette femme est morte à la fleur de son âge, lorsque le dernier de ses fils n'avait pas encore six mois. Sa maladie ne fut pas longue : elle était calme, résignée; ses «enfants seuls l'inquiétaient, et suitout le petit. Lorsqu'elle sentit sa fin .s'approcher, elle me dit : «Amèneles-moi. » Je les conduisis dans sa chambre; les plus jeunes ne connaissaient pas encore la perte qu'ils allaient faire, les autres étaient hors d'eux-mêmes. Je les vois encore autour de son lit. Elle leva les mains et pria sur eux ; elle les baisa les uns après les autres, les renvoya^ et me dit : «Sois leur mère! • Je le lui promis! «Tu promets beaucoup, ma fille, me dit-elle ; le cœur d'une mère ! l'œil d'une mère! Tu en sens toute reicelleuoe, et tes larmes reconnaissantes me le prouvent. Aie l'un et l'autre pour tes frères et tes sœurs ; et pour ton père la fidélité et l'obéissance d'une épouse. Tu seras sa consolation. • Elle le demanda; il était sorti pour nous cacher l'immense douleur qu'il ressentait; le pauvre homme était déchiré t Allert, tu étais dans la chambre! Elle entendit quelqu'un marcher, elle demanda qui c'était et te fit approcher. Comme elle nous fixa l'un et l'autre, dans la consolante pensée que nous serions heureux ensemble ! » Albert se jeta à son cou, et l'embrassa en s'écriant : • Oui, nous le sommes I Nous le serons ! •

Le flegmatique Albert était tout hors de lui, et je ne me possédais plus.

• Werther , reprit-elle, cette femme n'est plus I Grand Dieu ! faut-il qu'on voie partir ce qu'on a de plus cher! Et personne ne le sent aussi vivement que les enfants, qui, longtemps après se plaignaient : Que les hommes noirs avaient emporté maman. »

Elle se leva, je me sentais ému, troublé, je restais assis et tenais sa main. • Il faut renti*er, dit-elle, il est temps. • Elle voulait retirer sa main ; je la retins avec plus de force 5 « Nous nous reverrons, m'écriai- je, nous nous trouverons, sous quelque forme que ce puisse être, ùous nous reconnaîtrons. Je vous laisse, continuai-je, je vous laisse volontiers ; mais si je croyais que ce fût pour jamais, je ne pourrais supporter cette idée. Adieu, Lolotte, adieu, Albert. Nous nous reverrons...— Demain, je pense, » dit-eUe en plaisantant. Je sentis ce demain ! Hélas ! elle ne savait pas, lorsqu'elle retirait sa mam de la mienne... Ils descen dirent l'allée ; je me levai, les suivis de l'œil au clair de la lune, me jetai à terre, repandis un torrent de larmes. Je me relevai, je courus sur la terrasse ; je regardai en bas, et je vis encore, vers la porte du jardin, sa robe blanche briller dans l'ombre des hauts tilleuls ; j'étendis les bras. Tout avait disparu.

SECONDE PARTÎH

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