LETTRE XXXVIII
Le 20 octobre ll7t.
nous sommes arrivés hier. L'amoassadeur est indisposé, en sorte qu'il s'arrêtera ici quelques jours ; s'il était moins bourru, tout irait bien. Je le vois, je le vois, le sort m'a préparé de rudes *^preuves. Mais prenons courage I avec un peu de légèreté, on peut tout supporter ! De la légèreté ! Je ris de voir ce mot s'échapper de ma plmne. Hélas I un peu plus de cette légèreté qui me manque, me rendrait l'homme le plus heureux de la terre. Quoi ! là où d'autres, avec très peu de cour-age et de talent, passent devant moi pleins d'une douce complaisance pour eux-mêmes, je désespérerais de mes forces et de mes facultés! Dieu de bonté, de qui je tiens tous ces dons, que n'en as-tu retenu une partie, pour me donner à leur place la confiance et le contentement de moi-niènie I
Patience! patience! cela ira mieux. Car je te le dis, mon ami, tn as raison ; depuis que je suis tous les jours mêlé à la fouie, et que je vois ce que sont les autres, et de queUe manière ils se conduisent, je suis plus content de moi-même. Certes, puisque nous sommes ainsi
faits, que nous comparons tout à nous mêmes, et nous-mêmes à tout, il suit de là que le bonheur ou la misère ne tiennent qu'aux objets auxquels nous nous lions, et dès lors il n'y a rien de plus dangereux que la solitude. Notre imagination, portée de sa nature à s'élever, et nourrie des images fantastiques de la poésie, se crée un ordre d'êtres dont nous sommes les derniers ; tout ce qui est hors de nous, nous semble magnifique, tout autre nous paraît plus parfait que nous-mêmes. Et cela est tout naturel : nous sentons si souvent qu'il nous manque tant de choses ! Et ce qui nous manque, souvent un autre semble le posséder ; nous lui donnons alors tout ce que nous avons nous-mêmes, et par dessus tout cela , un certain stoïcisme idéal. Ainsi cet être heureux et parfait est notre propre ouvrage. Au contraire lorsqu'avec toute notre faiblesse et notre imperfection nous continuons notre travail sans nous distraire, nous remarquons souvent que nous allons plus loin en louvoyant, que d'autres en faisant force de voiles et de rames... Et... C'est pourtant avoir un vrai sentiment de soi-même, que de se voir marcher l'égal de ses rivaux, ou même de les devancer.