‹ Hermann et DorothéeChapitre 39 sur 138 · LETTRE XI · texte numérisé non relu

LETTRE XI

Le *4 décembrp.

L'ambassadeur me chagrine beaucoup; je ?.'avais prévu. C'est le sot le plus pointilleux qu'on puisse voir. Il marche pas à pas; il est au.ssi minutieux qu'une vieille commère. C'est un homme qui n'est jan-ais content de luimême, et que par conséquent personne ne saurait satisfaire Je travaille vite et je ne retouche pas volontiers ce qui est une fois écrit. Aussi il sera homme à me remettre un mémoire et à me dire : « Il est bien, mais revoyez-le ; on trouve toujours un meilleur mot, une particule mieux placée. » Alors je me donnerais au diable de bon cœur. Pas un et, pas la moindre conjonction ne peut être omise,'

et 11 esfc ennemi déclare de ces inversions aue i aime, qui m échappent quelquefois. Si une penode ne ronfle pas et n'est pas cadencée selon le ton du bureau, il n'y est plus S un martyre que d'avoir affaire à un aussi tristP personnag-e. ^^

La confiance du comte de C est la seule

chose qui me dédommage. 11 n'y a pas longtemps qu'il me dit franchement combien U était mécontent de la lenteur et de la mmutieuse circonspection de mon ambassadeur Ceâ gens-la sont insupportables à eux-mêmes et aux autres. . Et cependant, dit-il, il faut prendre son parti, comme un voyageur qui est oblige' de passer une montagne. Sans doute SI la montagne n'était pas là, le chemin serait tien plus facile et plus court; mais eUey est et il faut la franchir !»

Mon vieux diplomate s'aperçoit bien de la préférence que le comte me donne sur lui, ce qui l'aigrit encore, et il saisit toutes les occasions de parler mal du comte devant moi. Je prends, et c'est bien naturel, sa défense, et les choses n'en vont que plus mal. Hier il me mit tout à fait hors des gonds, car, en tirant sur le comte, il tirait en même temps sur moi. « Le comte, dit-il, connaît assez bien les affaires du monde; il a de la facilité pour le travail, il écrit fort bien, mais, quant à une érudition solide, elle lui manque, comme à tous les beaux esprits. » Je l'aurais de bon cœur battu, car il n'y a vraiment rien à dire à ces brutes-là, mais comme cela n'était pas possible, je lui répondis avec assez de rlvacité que le comte était un homme à qui on devait des égards . soit pour son caractère.

soit pour seslumiéres. » Je ne connais personne, dis-je, qui ait mieux réussi que lui à étendre la sphère de son esprit, à l'appliquer à un nombre infini d'objets, sans à'ien perdre de l'activité requise pour le courant ordinaire des affaires. » Tout cela n'était pour lui-que de l'algèbre, et je me retirai, de peur que quelque nouvelle extravagance ne ra'échauffât trop la bile.

Et c'est à vous que je dois m'en prendre, à vous qui m'avez fourré là, à vous qui m'ayez tant prôné Tactivité. Activité I Je veux, bI celui qui plante des pommes de terre, et va vendre son grain à la ville, n'est pas plus actif que moi, je veux bien ramer encore pendant dix ans sur la maudite galère où je suis enchaîné !

Et cette brillante misère, cet ennui glacial qui régne sur ce peuple maussade qui se voit ici ! Cette manie des raugs, qui fait qu'ils se surveillent et s'épient les uns les autres, pour tâcher de gagner un pas l'un sur l'autre; pas- Bions malheureuses et pitoyables, qui ne sont pas même masquéesl.... Il y a ici, par exemple, une femme qui entretient sans cesse tout le monde de sa noblesse et de sa terre ; en sorte qu'il n'y a pas un étranger qui ne doive dire en lui-même : « Voilà une sotte qui s'enorgueillit de son pe ; de noblesse, et à qui la possession d'une méchante terre seigneuriale fait tourner la tête. • Mais ce n'est que là le pire : cette même femme est tout uniment la flUe d'un secrétaire du bailliage des environs... \ois-tu, je ne puis concevoir que le genre humain ait assez peu de bon sens pour s'avilir aussi platement.

Je remarque chaque jour de plus en plus combien il est absurde de se mesurer sur les autres. Hélas ! j'ai tant de peine à calmer mon sang, à tranquilliser mon cœur.... Hélas ! je laisse bien volontiers chacun suivre son chemin, s'il voulait me laisser aller de même.

Ce qui me fatigue le plus, ce sont ces misérables distinctions entre les habitants d'une même ville ; je sais aussi bien qu'un autre combien la distmction des états est nécessaire, combien d'avantages elle me procure à moi-même ; mais je ne voudrais pas qu'elle me barrât le chemin qui peut me conduire à quelque plaisir, et me faire jouir encore d'une ombre de bonheur sur cette terre. J'ai fait dernièrement connaissance à la promenade d'une demoiselle de B..., aimable créature, qui, malgré la roideur des gens qui l'entourent, a conservé beaucoup d'aisance et de naturel. Nous nous plûmes à la première conversation; et lorsque nous nous séparâmes, je lui demandai la permission de l'aller voir. Elle me l'accorda avec tant de bonne grâce, que j'attendis avec impatience le moment d'en profiter. Elle n'est point de cette ville, et elle demeure chez une de ses tantes. La physionomie de cette vieille bégueule me déplut ; je lui témoignai beaucoup d'égards; je lui adressais presque toujours la parole, et en moms d'une demi-heure j'eus deviné, ce que la niece m'a avoué par la suite, que la chère tante, peu riche, peu spirituelle, n'a d'autre appui que la longue suite de ses ancêt es, d autre rempart que la noblesse dont elle fait une palissade autour d'eUe, et d'autre récréation que

de toiser dédaigneusement les oourgeois du haut de son premier étage. Elle doit avoir été belle dans su jeunesse. Elle a passé sa vie à des bagatelles, a fait d'abord le tourment de plusieurs jeunes gens par ses caprices, et, dans un âne plus mùr, elle a baissé humblement la tète sous le joug d"un vieil officier, qui, au prix d'un honnête revenu, passa avec elle le siècle d'airain et mourut; maintenant elle se voit seule au siècle de fer, et personne ne ferait attention à elle sans son aimable nièce.

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