LETTRE XLI
Le 8 janvier 1778
Quels hommes que ceux dont l'âme esttout entière dans le cérémonial, qui passent toute l'année à imaginer, a controuver l«s moyens de pouvoir se glisser à table à une place plus haute d'un siège ! Ce n'est pas qu'ils manquent d'ailleurs d'occupations; tout au contraire, l'ouvrage se multiplie parce qu'ils donnent à ces bagatelles le temps qu'ils devraient employer aux affaires d'importance. C'est ce qui arriva la semaine dernière a une course de traîneaux ; il y eut dispute sur la préséance, et toute la fête fut troublée.
Les insensés, qui ne voient pas que ce n'est point la place qui fait la vraie grandeur et que celui qui a cette première place joue si rarement le premier rôlel Combien de rois qui sont conduits par leurs miui.stres et combien de ministres qui sont guidés par leurs secrétaires 1 Qui est le premier alors 1 C'est celui-là.
je pense, qal a plus oe luniiuroy quG les autres et assez de pouvoir ou d'adresse pour faire servir à ses desseins leurs forces et leurs passions.
LETTRE XLH
Le ïft janvier, n faut que je vous écrive, ma chère Lolotté, à'ici dans la chambre d'une auberge de campagne, où j'ai cherché un abri contre un orage terrible. Aussi longtemps que J'ai ete dans ce triste repaire D..., au milieu de gens étrangers, obi tout à fait étrangers a mon cœur je n'ai trouvé aucun instant, aucun, ou ce cœur m'eût inspiré le besoin devons écrire. Mais à peine dans cette cabane étroite et solitaire, où la neige et la grêle viennent fouetter ma petite fenêtre, vous avez ete ma première pensée. Dès que j'y suis entre, l idée de votre personne, ô Lolotte! cette idée si sainte, si vive, s'est d'abord présentée a moi. Grand Dieu ! la première mhiute de mon bonheur est revenue ! . .,. j«i Si vous me voviez, chère amie, au milieu d» torrent des distractions! Comme tous mes sens ont perdu leur vigueur; pas un matant pour les jouissances du cœur, pas une heure à donner à ces larme? si délicieuses. Rien, rien. Je me tiens debout comme devant la pièce curii'use, je vois de petits hommes et de petits chevaux passer et re-jasser devant moi, et je me demande souvent si ce n'est point une illusion d'optique. Je joue avec ce»
marionnettes, ou plutôt j'en suis une moimême, et souvent je prends mon voisin par sa main de bois, et je me recuJe avec horreur.
Je n'ai trouvé iei qu'une seule créature féminine digne de ce nom, mademoiselle de B... Elle vous ressemble, chère Lolotte, si l'on peut vous ressembler. « Ah! direz-vous, il se môle de faire des compliments I » Cela n'est pas tout à fait faux. Depuis quelque temps je suis fort gentil, parce que je ne puis pas encore être autre chose; j'ai beaucoup d'esprit et les femmes disent que personne ne saurait plus galamment que moi distribuer des compliments...et desmensonges, ajoutez- vous, carl'un ne va pas sans l'autre. Je voulais vous parler de mademoiselle de B... Elle a beaucoup d'âme et cette âme perce tout entière à travers ses' beaux yeux bleus. Sa noblesse lui est à charge parce qu'elle ne satisfait aucun des désirs dé son cœur. Elle aspire à se voir hors de ce tourbillon, et nous passons quelquefois des heures entières a nous figurer un bonheur sans mélange dans une retraite champêtre Vous n y êtes point oubliée; ah! combien de fois n est-elle pas obligée de vous rendre hommage! Que dis je, obligée? Elle le fait volontiers; elle a tant de plaisir à entendre parler de vous 1 Elle vous aime... ^
Ohl que ne su:s-je assis à vos pieds dans votre petite chambre, tandis que nos petits lamis sauteraient autour de moi! Quand vous les .rouvenez trop bruyants, je les rassemblerais tranquilles auprès de moi, en leur contant quoique conte bien eftrayant. Le^Teï se
souche ninje!=!tueiisement; ses derniers rayOM brillent sur la neige qui couvre la campagne. L'orage s'est apaisé. Et moi... Il faut que je rentre dans ma cage. Adieu t Albert est-il auprès de vous? Et comment?... Insensé! devrai» tu faire cette question?