LE MOT DE L'ÉNIGME
Édouard rentra au foyer du bal de l'Opéra, ne comprenant rien à ce qui lui arrivait.
Il avait entendu bien des femmes lui parler de réputation, de nom, de famille, et lui dire qu'elles pouvaient tout perdre pour lui, puis un jour disparaitre el recommencer près d’un autre le même manège; mais
on n'avait jamais exigé de lui des serments aussi formels ni un silence aussi positif; de sorte qu'il doutait encore s’il devait continuer cette intrigue.
Mais peu à peu, en voyant autour de lui
ce monde frivole, plein de fleurs, d'esprit et de joie, il fut convaincu que toutes les femmes étaient comme celles qu'il avait sous les yeux, et que celle-là même qu'il venait de quitter n’avait voulu que rire un peu à ses dépens et lui faire subir à peu près, pour être son amant, le même examen que pour être franc-maçon.
Il se persuada donc que, le lendemain, il allait avoir le mot de l'énigme et que tout se terminerait à sa grande satisfaction. S'il eût pu prendre un instant au sérieux pareille aventure, il ne s’y fût pas engagé une minute. Lui, le garçon insoucieux par excellence, vivant de liaisons frivoles et de parties joyeuses, envelopper sa vie d’un de ces amours terribles qui enivrent d’abord
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et qui tuent ensuite, cela lui sembla impossible, ou du moins cela lui sembla impossible tant qu’il fut dans le bal, et qu'il eut à son bras une de ces femmes à l’amour tissu d'air, dont il reconnaissait le visage sous le masque et le cœur sous l'esprit.
Mais, quand il fut rentré chez lui, telle était la versatilité de son caractère, qu'il se mit à se créer, comme Pygmalion, une statue dont il devint amoureux. Il ne rêva plus qu'une passion comme Werther, moins le suicide, bien entendu; il entrevit des échelles de corde, des rêveries du soir, des enlèvements, des chaises de poste, des duels; et,comme ilétait fatigué, que les oreilles lui tintaient encore de la musique du bal, tout se termina dans sa tête par un galop général, grâce auquel il s’endormit fort agité.
Quand il se réveilla, il faisait grand jour; le soleil s'était levé par hasard et comme s’il se fût trompé de pays. Édouard se frotta les yeux, regarda l'heure, ouvrit la porte
de sa chambre à coucher, et vit son portier qui faisait tranquillement son ménage.
Il lui demanda s’il n'avait rien pour lui.
— Non, monsieur, répondit le bonhomme! Ah! si fait! une liste de souscription qu'on a apportée à monsieur pour un pauvre ouvrier qui s’est cassé la jambe, hier au soir, dans notre quartier, en tombant d’un échafaudage sur lequel il travaillait. C’est un pauvre père de famille,
— Donnez, dit Édouard en prenant la liste.
Et il se mit à la parcourir, afin de voir, par ce qu'avaient mis les autres, ce qu'il lui fallait mettre.
Le dernier nom était celui de mademoiselle Herminie de “**, inscrite pour cinq cents francs.
— Quelle est cette personne qui a donné
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plus que tout le monde ? demanda Édouard. $
— Oh! c'est une bien digne demoiselle, reprit le portier, qui fait beaucoup de bien aux pauvres. Elle demeure à côté.
— N'est-ce pas une grande jeune fille brune, un peu pâle?
— Oui. Est-ce que monsieur la connait?
— Non; mais je l’ai vue entrer dernièrement dans la maison à côté, et, d’après ce que vous dites, je présume que c’est elle.
— Oui, monsieur, c’est elle. Mademoiselle Herminie demeure là, avec sa tante.
Figurez-vous, monsieur, que cette femmelà monte à cheval et fait des armes comme un homme.
— $a tante?
— Non, mademoiselle Herminie.
— Vraiment ? Mais c’est une très belle éducation pour une jeune fille!
— J'ai été maître d'armes dans mon régiment, continua le portier, et je puis dire
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que je tirais crâänement. Eh bien, monsieur, elle a su cela, et elle n’a pas eu de cesse que je n'eusse fait des armes avec elle. Je me rappellerai toujours cela : c'était un matin du mois dernier; vous n’étiez pas encore notre locataire. Si fait! vous l’étiez déjà. Elle m'envoie chercher. On me fait
entrer dans une petite salle d'armes très
gentille, où je trouve un joli jeune homme.
C'était elle qui voulait faire assaut. On me donne un plastron, un fleuret. Je mets un masque el un gant, et nous voilà en garde.
Ah! monsieur, un vrai démon! Cinq coups de bouton avant que je pusse seulement parer! Et des dégagements, des contres, des coupés! Il fallait voir ! On eût dit l’épée de l’archange Michel! Parole d’honneur, j'étais essoufflé, je n’en pouvais plus, qu’elle était aussi tranquille qu’en commençant !
Ah! c’est une fière luronne!
— Et qu'est-ce que dit sa tante de ses habitudes?
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—— Que voulez-vous qu'elle dise, la brave femme? Du moment que ça amuse cette jeunesse, on ne peut pas empêcher ça...
C’est la faute de son père...
— Pourquoi?
— À ce qu'il paraît, son père était un ancien qui était solide et que l'empereur aimait beaucoup. Alors il grillait d’avoir un garçon, pour faire un soldat du fils comme lui était soldat du père. Voilà que sa femme devient enceinte; voilà notre homme content : il croit que ça va être un garçon; crac! c’est une: fille, et la pauvre mère meurt des suites de ses couches. Puis, comme un malheur n'arrive pas sans l’autre, voilà l’empereur qui revient de Waterloo, voilà la grande débâcle qui arrive, voilà le monde sens dessus dessous, et bref, voilà mon ancien qui vit à la campagne tout seul, entre le tombeau de sa femme et le berceau de sa fille. Alors, quand la petite a été un peu grande, il a voulu en