CHAPITRE 11 Géographie physique
X. — Le mot Ai6ù-t] désigna d'abord une région relativement peu étendue du continent africain, située le long de la Méditerranée, entre l'Egypte et le golfe des Syrtes'*). Il fut formé du nom d'un peuple qui habitait cette région et qui est mentionné dans des documents égyptiens des xiii^-xiie siècles : les Leboui^K Les Hébreux connurent ces Lebou par l'intermédiaire de l'Egypte et les appelèrent Lehabim *3), ou Loubim^^K Les Grecs les connurent probablement aussi de la même manière ; on pourrait toutefois supposer qu'ils apprirent directement leur nom quand ils vinrent en Cyrénaïque au vu® siècle: les deux mentions de la AiêuT] dans l'Odyssée ne datent peut-être pas d'une époque plus ancienne'^'.
La plupart des Grecs, dit Hérodote <6\ affirment que la
(1) Conf. Odyssée, iv, 85, où la Libye (Atêûrj), mentionnée avec Chypre, la Phénicie, les Égyptiens, etc., paraît bien être un pays d'une étendue restreinte.
(2) Chabas, Etudes .fur l'antiquité historique, 2' édit., p. 191 et suiv., 229, 232, 242. Maspero, Histoire ancienne des peuples de lOrienl classique, II, p. 430 in. 4), 431-2, 456.
(3) Genèse, x, 13, 8 (passage écrit au viii« siècle, au plus tard): Lehabim est indiqué comme un des fils de Mesraïni. Pour l'identité du nom avec celui des Libyens, coiif. Josôphe, Ant. Jud., i, 6, 2.
(4) II Chron., 12, 3; ibid., 16, 8 ; Aahum, 3, 9 ; Daniel. 11, 43. Le mot a été traduit \t6ve; par les Septante.
l5) I\', 85 et XIV, 295. D'ailleurs, rien n'empêcherait d'admettre que des Grecs aient abordé au pays des Lebou avant la période de colonisation.
Libye fut ainsi appelée du nom d'une femme indigène. Nous trouvons en effet dans deux poètes antérieurs à notre auteur, Eschyle (1) et Pindare(2), une figure mythique qui porte ce nom ; dans un groupe consacré à Delphes par les Cyrénéens, vers le milieu du v'' siècle, Libye fut représentée sur un char avec Batlos, qu'elle couronnait (3). Mais il est trop évident que cette Libye était une personnification du pays, auquel elle avait emprunté, et non pas donné son nom.
Dans un sens plus général, Ai6v'i] désigna le continent africain ^^K Hérodote déclare qu'il ne saurait indiquer les auteurs des trois dénominations Europe, Asie, Libye '5). En tous cas, elles furent adoptées par les géographes ioniens (6) et ce furent peut-être eux qui étendirent ainsi la signification du mot Libye '^). D'après quelques citations d'Etiernie de Byzance. Hécatée plaçait en Libye des villes qui étaient situées bien à fOuest de l'aticien pays des Lebou (S).
Hérodote emploie, lui aussi, et très fréquemment, le terme \i6ùri dans son sens large *9). Ce faisant, il se conforme à l'usage. Mais il n'adopte pas les conceptions géographiques de ses devanciers.
(1) Suppliantes, 316 et suiv. Le vers 316 est iacomplet. On a restitué Ar.ùr, ar/tTTov jôvoay] yïjç y.açroDui'jri : Eschyle aurait donc indiqué que Libye avait reçu son nom du pays, contrairement ô ce que dit Hérodote. Mais il faut probablement lire, avec Kriise et Weil : (/syi(TTov yhi [rioov] .
(2) P(/thiques, iv. 14 : rx, 55 et 69.
(3) Pausanias, x, 15, 6.
(4) Noter que le mot Africo eut une histoire analogue. 11 s'appliqua d'abonl au territoire voisin de Carthage.
(6) Hérodote, ii, 16.
(7) Conf.sE. Meyer, Forsc/iunyen sur alten Geschichte, i, p. 81, n. 2. (8i Fragments 306, 324 et 326.
(9) Par exemple, ii, 32 : iv, 42, 43, 196, [98.
XI. — Ceux-ci, comme Homère et Hésiode, croient que la terre est un disque entouré par l'Océan. Ce disque est partagé en deux segments par une ligne d'eau continue, s'aliongeant d'Ouest en Est, de l'Océan à l'Océan, et formée par la Méditerranée, l'Heliespont, le Bosphore, le Pont-Euxin, enfin le Phase, fleuve qu'on supposait relié à la Caspienne, c'est-à-dire à l'Océan, dont la Caspienne n'aurait été qu'un golfe <i). Au Nord de cette ligne, se trouve l'Europe, au Sud l'Asie, à laquelle appartient l'Afrique. Pourtant les géographes ioniens ont admis la division en trois parties <2), ou plutôt une subdivision de de l'Asie en Asie et en Libye (3). C'est le Nil qui forme la limite entre la Libye et l'Asie (^), et il la forme tout entière, car il communique avec l'Océan, comme le croit Hécatée <^), peut-être d'après des prêtres égyptiens (6).
Hérodote trouve tout cela inexact ou déraisonnable. Il n'entre pas dans notre sujet d'exposer l'ensemble de ses critiques. Nous nous bornerons à ce qui concerne la Libye.
Il désapprouve la division en trois parties '7) et rattache la Libye à l'Asie. Celle-ci projette vers l'Ouest deux
(1) Voir H. Berger, Gext'Mchte <ier wisa. Erdkunde, 2' édit., p. 91. D'autres substituaient le Tanaïs au Phase : ibid., p. 8i.
(2) Hérodote, ii, 16 : « des Grecs et des Ioniens ». Opinion adoptée par Pindare (Pyth., ix, 8) et qui, quoique la division en deux parties n'ait pas été oubliée, devint la plus répandue.
(3) Nous avons vu que l'ouvrage d'Hécatée était divi.sé en deux livres, l'Europe et l'Asie, dont le second comprenait la Libye. Celle-ci devait former une partie spéciale ;. aussi lit-on, par exemple, dans Etienne de Byzance (Hécatée, fragment 306) : //j'/kvtù-, -'Atç Atêû//,- K/a-rato? Ao-ta
(4) Hérodote, ii, 16; iv, 4^). Hécatée plaçait des villes d'l%gypte soit en Asie, soit en Libye: Fragm. Iiisi. gr., i, p. 18 n»" 271. 273, 275 ; p. 20, n* 288; voir aussi l'observation de C. Mûller, ibùL. p. 22 au n" 295.
(5) Fragm. hist. gr.,\, p. 19, n"278 (= ibid., p. 26, n" 339). Voir â ce sujet Hauvette, Rer. de philologie, xiii, 1889, p. 13-15 (réfutant Berger, l,(-.,p. 93 et 131-2) : Wiedemann, Herodots sneiie.'-t Buch (Leipzig, 1890), p. 103. n. 2. •
(6l Diodore de Sicile, i, 37.
péninsules [l'Asie Mineure et l'Arabie] (i), dont l'une, après un isthme très étroit [l'isthme de Suez], s'élargit de nouveau pour devenir T Egypte, à laquelle succède la Libye (2).
Il s'élève très vivement contre les Ioniens qui donnent le Nil comme limite à TAsie et à la Libye : ce qui force à couper en deux l'Egypte dans toute sa longueur, sauf le Delta, dont on ne sait plus que faire (3). Pour lui, l'Egypte est une. Quoique, dans un passage, il paraisse la comprendre dans la Libye (^*, il la distingue en général de cette contrée <5'.
Il déclare absurde l'opinion qui fait venir le Nil de l'Océan <6). Du reste, il conteste l'existence de cet Océan qui entourerait la terre : c'est là une invention d'Homère ou de quelque autre vieux poète f^'. En fait, personne ne sait si l'Europe est bornée par la mer à l'Orient et au Nord '8^ ; l'Asie est inconnue vers le Levant, au delà de l'Inde '9'. Il est vrai qu'on est mieux renseigné pour la Libye. Le voyage des Phéniciens, au temps de Néchao, a prouvé qu'elle est entièrement entourée d'eau, sauf du côté où elle se rattache à l'Asie (10). La mer sur laquelle les
(3) II, 15 17; iv,^i5.
(4) IV, 42, où il dit que la Libye est entourée d'eau, sauf la partie qui confine à l'Asie. tzItiv ôrro'j aJTYJj -rpô; tàv Kumv ovoil^et. C'est placer In limite à l'isthme de Suez. Cette opinion, qui a été soutenue par divers auteurs anciens, est probablement antérieure à Hérodote : voir Bercer, l. c, p. 99.
(5) II, 65 : l'Egypte est limitrophe de la Libye ; iv,41 : la Libye succède à l'Egypte Conf. ii. Set 32. Au chapitre 197 du livre iv, il n'indique pas les Égyittiens parmi les habitants de la Libye.
(7) II. 2i Conf. IV, Set 36.
(S) IV, 45. Conf. III. 115.
Grecs naviguent (D, celle qu'on appelle Atlantis et la mer Erythrée n'en font qu'une '2). La seconde commence au delà des Colonnes d'Héraclès, expression qu'Hérodote emploie souvent (3), après Hécatée '^i et Pindare*^', pour désigner le détroit. C'est lui qui, le premier à notre connaissance, donne à cette mer le nom d'Atlantis (^J. Quant à la mer Erythrée, c'est celle qui borde au Sud l'Asie (7) et qu'il nomme aussi mer Australe (8). Le golfe Arabique (la mer Rouge actuelle) en fait partie (9) et même, dans un passage, Hérodote lui réserve le nom de mer Erythrée, en appelant mer Australe celle qui s'étend au delà (10). Cette mer Australe borde aussi, semble-t-il, la Libye au Sud, car notre auteur ne paraît pas avoir connu l'allongement du continent africain vers le Midi ; il croyait probablement qu'à l'extrémité du golfe Arabique, la côte libyque tournait vers l'Ouest (il).
XIL — Les indications données par Hérodote sur la géographie physique de la Libye sont très maigres.
Examinons d'abord ce qu'il dit du littoral : du littoral
(Il Hérodote appelle parfois la Méditerranée la mer Septeatrionale : II, 32; IV, 42.
(3) II, 33 ; IV, 42, 43. 152, 181, 185. 196 : viii, 132.
(4) Fragment 325.
(5) Isthmiques, m, 30. Néiriéennei<, m, 21.
(6) I, 202: ri s%0) ^-nj'/iwv Bylcoriv r, 'Ar/avTtj- za/eootivjj.
(7) IV, 37 et 40.
(8) IV, 37: Tiriv voTtïjv 6«),«(T(7av znv ï.ç.\tOc>r,v yMJ.ifiui'jVfj ,
(9) II. 11. Coiif. II, 8, 102, 158, 159; iv, 41.
(10) IV, 42: les PhéDiciens, étant partis d^ la mer Érytlirée, naviguèrent sur la mer Australe {ôf^fJ^-ndivreç . . . h. -ri: V.pjBpriç 6«/«7t>î,- iTr/.ïov
(11) Il dit (m, 107) que l'Arabie forme l'e.\trémité de la terre habitée du côté du Midi et que, de là, dans la direction du soleil couchant, s'étend l'Ethiopie, qu'il qualifie aussi d'e.xtrémité de la terre habitée (lu, ll'»i. Or, écrit-il ailleurs (iii, 17), les Éthiopiens habitent la Libye du côté de la mer Australe : o«x»j«£vov,- ni At^^ùr,; IttI r/j voTt>3 ^x/ktt».
septentrional, car il ne sait rien de précis sur les autres côtes. Il rétend depuis les frontières de l'Egypte jusqu'au cap Soloeis, où la Libye se termine (*).
Ce cap est situé au delà des Colonnes d'Héraclès ; quand on l'a doublé, on navigue vers le Sud (2). Le cap Spartel, voisin de Tanger, répond à cette double indication : aussi de nombreux savants l'ont-ils identifié avec le Soloeis d'Hérodote (3). Nous connaissons pourtant par le Périple de Scyiax un promontoire Soloeis qui était, non pas le cap Spartel, mais le cap Gantin, sur la côte marocaine, beaucoup plus au Sud -Ouest. C'est aussi au cap Cantin qu'il faut placer le promunturium Solis (altération pour Solois); mentionné par Pline, d'après Agrippa, et devenu dans Plolémée T'IlXiou Ôpoç ; très probablement aussi le Soloeis du Périple d'Hannon(^). Comme il s'agit d'un mot phénicien signifiant rocheri^), ce nom a pu être donné à plusieurs saillies du littoral. Un passage d'Hérodote nous permet cependant de supposer que son cap Soloeis n'est pas le cap Spartel. Il signale, au Nord du désert, un bourrelet sablonneux qui s'étend depuis Thèbes d'Egypte jusqu'aux Colonnes d'Héraclès, et même en dehors des Colonnes (6). Puisque Hérodote parle ici d'une zone intérieure de la Libye, les mots a jusqu'aux Colonnes d'Héraclès )) signifient évidemment a jusqu'à la hauteur (nous dirions jusqu'au méridien) des Colonnes (7) ». Croyant que le bourrelet se prolongeait vers l'Ouest, il devait croire
(3) Gosselin, Ritter, Barth, lieehr, Rawlinsou, Neumann (/Vo/v/a/rt/fa p. 74), Illing {L)er Peripiut» t/c*- Hannu, Dresde, 1899, p. 16), etc.
^4) Gsell, Histoire, i, p. 480-1.
(5) Sela, pluriel selaïm.
(6} IV, 185 (coaf. 181).
(7) Conf. Forbiger, Hundbuch der uUen Géographie, i, p. 93, note.
qiiil en était de même, ou à peu près, de la côte au delà des Colonnes, et il ne pouvait pas placer au cap Spartei, à très peu de distance du détroit un promontoire après lequel, dans sa pensée, le littoral tournait au Sud. Nous sommes donc disposé à admettre que le Soloeis de notre historien est, comme celui de Scylax et d'autres, le cap Gantin. Hérodote n'aurait pas eu une notion exacte de la direction de la côte océanique du Maroc, qui, avant comme après ce cap, court, d'une manière générale, du Nord-Est au Sud-Ouest, et non pas vers l'Ouest, puis vers le Sud.
Sur la Méditerranée, il énumère, à partir de 1 Egypte, une série de peuples, se suivant vers l'Ouest. Telle doit être pour lui, en gros, la direction du littoral : il paraît ignorer l'importance de l'échancrure, large et profonde, qui se creuse entre la Gyrénaïque et le cap Bon (^).
Il connaît pourtant le golfe qu'il nomme la Syrte, SOpTtç'2)^ D'aprèss les indications relatives aux peuples qui la bordent, la Syrie répond à la grande Syrte des géographes postérieurs. Hérodote ne mentionne en efïet qu'une Syrte'^*. Le même golfe était appelé par Hécatée TuXXixôç xoXttoç (^), du nom des Psylles. qui ,en étaient riverains. Puis loin vers TOuest, la côte forme une saillie, habitée par le peuple des Lotophages l^).
(Il Çonf. Meitzer, Geschichte (1er Karthager, i, p. 73. Celte conceptioa d'une côte à peu près rectiligne entre l'Egypte et le détroit de Gibraltar se maintint chez les géographes postérieurs : voir, par exemple. Strabon, ii. 5, 33 ; conf. Berger, /. <;., p. 428, 631.
{2) II. 32 ; IV, 169 et 173. Au chapitre 150 du livre ii, il signale une assertion d'après laquelle le lac Mœris, en Egypte, aurait eu une communication souterraine avec la Syrte de Libye.
(3) La mention des deux Syrtes se trouve dans Scylax (§ 109 et 110). dans Polybe (i, 39 ; m, 23 et 39|, dans Strabon (ii, 5, 20; xvii, 3, 16-20), etc.
(4) Fragment 303. Conf. plus haut, p. 58.
(5) IV, 177. Voir plus loin, § xl.
XIII. — Plus loin encore, se trouve le grand lac Tritotm (XîfJLVYj TpiTcoviç), qui reçoit le grand fleuve Triton (■KOTa[lOÇ TpÎTCov)(^^.
Ces noms se rencontrent en Grèce '2). Us durent être transportés au delà de la Méditerranée par les colons qui s'établirent en Cyrénaïque. Avant Hérodote, plusieurs auteurs indiquent en Libye un lac Tritonis, un fleuve Triton. Ce fut sur les rives du lac Tritonis que, selon Pindare^^', un dieu offrit à l'Argonaute Euphémos, l'ancêtre des rois de Cyrène, la moite de terre, gage d'hospitalité, portion du territoire que devaient occuper les Grecs venus de l'île de Théra. Il est donc vraisemblable que, dans la pensée du poète, ce lac était plus ou moins voisin du lieu oii s'éleva Cyrène. Nous savons, en efïet, que, dès une époque antérieure à la composition de la Pythique de Pindare, un lac Tritonis fut localisé en Cyrénaïque, dans l'Est de cette contrée(^). Quelques années après Pindare, Eschyle mentionne un fleuve Triton en Libye, sans préciser davantage (^). Dans des textes plus récents, nous retrouvons les mêmes noms, Trjtonis et Triton, en
(1) Sur la question du fleuve Triton et du lac Tritonis, voir en particulier : Tissot, Géographie de la proaince romaine d'Afrique, i (1884), p. iOO-142 ; D' Rouire, La découverte du bassin hydrographique de la Tunisie centrale et l'emplacement de l'ancien lac Triton (Paris, 1887) et divers écrits du même auteur, parmi lesquels je citerai la note publiée Reçue de Géographie, xxxviii, 1896, p. 343-351 ; A. du Paty de Clam, Le Triton dans l'antiquité et à l'époque rno(jferne (Paris, 1887) ; Neumann, Nordafrika, p. 28 59.
(2) Gsell, Histoire, i, p. 323.
(3) Pyth., IV, 20-21 (écrite en 466 ou en 462 avant J.-C).
(4) Fragm. hist.gr. ,i, p. 80. n" 33, d : fragment de Phérécyde. Cet auteur, qui paraît avoir écrit vers le début du V siècle, plaçait un lac Tritonis dans la région d'irasa, située entre Cyrène et le golfe de Bomba (conf. Hérodote, iv, 158).
(5) Euménides (en 458 avant J.-C), v. 292 et suiv.
Cyrénaïque : ils désignent la lagune qui s'allonge à l'Est de Bengazi (*).
Mais les Grecs les transportèrent plus à TOuest, en dehors du pays qu'ils avaient colonisé. On pourrait se demander s'il n'y furent pas invités par des noms indigènes qui se seraient prononcés à peu près de même.
Le lac Tritonis et le fleuve Triton d'Hérodote étaient fort éloignés de la Cyrénaïque. Au delà de la Syrte, il mentionne un fleuve Cinyps, qui, d'après ce que d'autres textes nous apprennent, débouchait dans la mer à peu de distance au Sud-Est de Leptis Magna (Lebda) C'^). Cette rivière coulait à travers le territoire des Maces, auxquels faisaient suite les Gindanes (et en avant d'eux, sur une saillie, les Lotophages), puis les Machlyes, qui touchaient au fleuve Triton et habitaient autour du lac Tritonis ; le fleuve les séparait des Auses, dont le territoire s'étendait aussi le long du lac. Il est donc nécessaire d'admettre que lac et fleuve se trouvaient à une assez grande distance du Cinyps dans la direction du couchant. D'autre part, Hérodote les'indique en deçà du peuple des Gyzantes, du côté duquel était située l'île de Cyraunis : or cette île est très probablement Kerkenna'^), Le lac était fort étendu et ses bords devaient être réputés fertiles, puisqu'on pariait d'un oracle annonçant que les Grecs y fonderaient cent villes**). Avant de découvrir la terre, les Argonautes se seraient
(1) Strabon, xvii, 3. 2<i: "/.if*vy/v Ttvà TonroviûSv. (il faut peut être corriger T6tT'.jvifî« : conf. Mùller, édit. de Strabon, èi la p. 1043). Lucain, IX, 347 : « Tritonos. . . paludem ». Table de Peutinger : « lacus Trithonum (sicju. Voir aussi Diodore, iv, 56 (légende qui implique l'existence d'un lac Tritonis prés de Bengazi : voir plus loin, § xxviii).
(.2) Voir § XVII.
(3) Voir § XV.
(4) IV, 179. — Au cliapitre 180, Hérodote mentionne une procession que des jeunes tilles indigènes faisaient autour du lac {i:tow.'/vjni ttjv À*pivr/v xvx/u). Mais il n'a sans doute pas voulu dire qu'elles en faisaient entièrement le tour.
échoués dans les bas-fonds du lac(l): nous pouvons en conclure qu'il communiquait très largement avec la haute mer. Il contenait une île appelée Phla, sur laquelle les Grecs eurent des visées coloniales '2). Telles sont les indications que donne le texte d'Hérodote.-
Il ne nous paraît pas possible d'admettre, avec divers savants, entre autres ïissot, qu'il soit ici question du chott el Djerid, qui s'étend à l'intérieur des terres, à l'Ouest de Gabès. Ce lac est et a toujours été sans communication avec la mer ; il ne reçoit aucun fleuve el, sauf les oasis du Nefzaoua et du Djerid, ses bords sont désertiques. On a pensé aussi au lac des Bibân, situé au Sud Est de l'île de Djerba. Il a sur la mer une étroite ouverture, parsemée de quelques îlots (2), mais les navigateurs n'y peuvent pas pénétrer sans découvrir la terre ; l'oued Fessi, qu'il reçoit, a un cours assez long, mais est un sillon qui ne mérite nullement d'être qualifié de grand fleuve ; enfin, cette lagune est trop peu étendue pour qu'un oracle ait pu prédire que cent villes s'élèveraient sur ses rives (^).
Nous croyons donc que l'hypothèse la plus vraisemblable est celle qui identifie le lac Tritonis avec la petite Syrte, le golfe de Gabès i^\ Elle explique bien la légende relative
(3) Voir Tissot, i, p. 206.
(4) Signalons aussi une hypothèse de M. Bertholon (Reçue Tunisienne, VI, 1899, p. 46-47). Il croit que le fleuve Triton est la Medjerda, le lac Tritonis un grand lac entre Utique et Carthage, l'Ile de Fhla ce qui devint plus tard la presqu'île de Carthage. Mais 1°) rien n'indique que ce prétendu lac et cette prétendue île aient existé à l'époque d'Hérodote ; 2°) il n'est pas probable que les pays situés des deux côtés du cours inférieur delà Medjerda aient été alors occupés par des nomades comme l'étaient les rives du lac Tritonis et du "Triton ; 3») le lac et le fleuve d'Hérodote devaient être en deçà, et non au delà de l'île Kerkenna.
(5) Opinion de Mannert, d'Avezac (voir Beehr, n. à p. 617), deMeltzer (Geschichte, i, p. 429), de MûHer (édition de Ptolémée, n. à p. 625); -•ejetée par Tissot (i, p. 136 et 141).
aux Arg-onaiites. On leur attribuait la mésaventure qui arriva à une flotte romaine lors (ie la première guerre punique : parvenue auprès de Djerba, elle s'échoua au reflux dans des bas-fonds (il y a des marées à l'intérieur de la petite Syrte) et se dég'agea difficilement au flux, non sans avoir jeté son charg-ement par-dessus bord (**. L île de Phia serait l'île de Djerba (2), Ajoutons que le mot Xîjjlvt), qui signifie lac, est employé par Homère, Hésiode, Simonide et d'autres poètes dans le sens de mer : en parlant de la Xi[vrt] TptTCovîç, un oracle a pu désigner une étendue d'eau marine. Il est vrai que nous ne retrouvoiis pas dans le golfe de Gabès le grand fleuve Triton. Il est vrai aussi que la côte tourne au Nord à partir du fond de ce golfe; or, pour Hérodote, elle court vers l'Ouest au delà comme en deçà du lac et du fleuve i^K H faut donc recon-
(1) Polybe, I, 39. — Diodore (iv, 56), interprétant Hérodote, indique la légende selon laquelle les Argonautes auraient été jetés par les vents dans les Syrtes (et; ràç l-ùf/zziç) ; ils auraient appris de Triton, qui régnait alors en Libye, la nature de cette mer. — D'après une scolie à Lycophron (édit. Scheer, p. 281 : Alex., 871), Jason et les Argonautes auraient élevé un sanctuaire l,v«o,-) à Héraclès dans la Syrte de Libye. Mû lier ('Geogr. (^r. min., i, p. 465) a rapproché cette indication de la mention par le Stadiasme (§ 103: Geogr. gr., t. e.) d'un très grand autel (,S'.)y.Ô5-) d'Héraclès dans l'île de Djerba. Cependant il ne me parait pas prouvé qu'autel et sanctuaire doivent être identifiés.
(2) Cette île de Djerba est appelée de diverses manières dans les textes anciens. Scylax (§ 110, p. 86) la désigne ainsi: vricroç, i ô'vojxa Éfa^âtwv, ce qui veut dire l'île des Bas-fonds et n'est pas par conséquent un véritable nom. Il en est de même de l'appellation Xmto fcrjf h iç (île des Lotophages) : Ératosthène, apud Pline, v, 41 ; Ptolémée vi, 3, 12; Agathémère, dans Geogr. gr. min., ii, p. 483, § 22. Théophraste (Hixt. plant., iv, 3,2) l'appelle <l>â/3t?. Mais les noms les pins ordinaires sont MijviyE, Meninx, puis, à une basse époque, Glrba (qui fut d'abord le nom d'une ville de cette ile). Voir Millier, Geogr. gr. mm., i, n. h p. 86; Tissot, i, p. 190-5. — Il n'y a aucun compte ft tenir d'Etienne de Byzance, qui, citant Hérodote, appelle l'île "friXa et la place en Egypte ; il la confond évidemment avec l'ile de Pnilae. en amont de Syène.
(3) 11 parle des Libyens qui habitent à l'Ouest du lac(iv, 187) et du fleuve (IV, 191), de la partie de la Libye qui est à l'Occident du fleuve (ibici.).
naître que la description de i'iiistorien ne permet pas une conclusion précise. Il n'avait sans doute lui-même que des renseignements très vagues.
Nous passerons rapidement sur les textes plus récents qui mentionnent, à l'Ouest de la Gyrénaïque, un lac Tritonis, un fleuve Triton, car, à notre avis, ils n'éclairent en rien les indications d'Hérodote. Il s'agissait de rattacher deux noms célèbres à un lac ou à une lagune (c'est le sens que tous donnent au mot Xîfxvr]) et à un fleuve de Libye. Les identifications varièrent.
Le Périple du Pseudo-Scylax (^> place le lac et le fleuve à l'intérieur d'un grand golfe situé entre Hadriimète (Sousse) etNéapolis (Nabeul), par conséquent à l'intérieur du golfe de Hammamet ; le lac, dont le périmètre est d'environ mille stades (177 kilomètres), est entouré d'une région très fertile; il communique avec la mer par une étroite ouverture, où se trouve une île Tritonis et qui cesse parfois d'être navigable, quand le reflux se produit.
Selon M. Rouire, le lac serait l'ensemble formé par deux lagunes voisines d'Hergla, que des marais unissent dans la saison des pluies, et dont l'une reçoit, pendant la même saison, les eaux de l'oued Bagla ; cet oued, qui vient de loin, serait le fleuve Triton. Quoique le périmètre des lagunes soit loin d'atteindre 177 kilomètres, l'hypothèse aurait peut-être quelque vraisemblance s'il était certain que lac et fleuve se trouvaient bien à l'intérieur du golfe de Hammamet. Mais le Périple donne au sujet de ce golfe des indications qui conviennent au golfe de Gabès. Il l'appelle la petite Syrte (alors que, dans un autre passage, il fait commencer celte Syrte au Sud-Est de Djerba (2)) ;
(1) § 110 (p. 88-89). Voir aussi la traduction que M. Desrousseaux a donnée de ce passage, après collation du manuscrit de la Bibliothèque Nationale de l'aris : Reçue de Géographie, xxxviii, p. 348 350.
il l'appelle aussi KepxivtTiç, d'après une île située, non dans le golfe de Hammamel, mais dans la partie Nord- Est du golfe de Gabès. Le golfe dont il parle a deux mille stades de pourtour et il y signale des marées : ce qui est exact pour le golfe de Gabès (!', mais non pas pour celui de Hammamel. Il est permis de croire que le Périple a commis une confusion analogue au sujet du lac et du fleuve C-^*.
Callimaque qualifiail le Triton d"A(7êù(7Tï)ç(-^). C'était le nom d'un peuple de la Gyrénaïque. Il y avait dans cette contrée deux lacs Tritonis ; il a pu y exister un fleuve Triton. Mais on peut aussi supposer que le mol 'Au6vgtï]ç a été employé par le poète dans un sens très général, synonyme de Libyen. Selon Pline l'Ancien (^), le grand lac qui recevait le fleuve Triton était appelé Pallantias par Callimaque et se trouvait en deçà de la petite Syrie, « citra minorem Syrlim ». Reste à savoir ce que veut dire citra. Pour Pline, dont la description va de l'Ouest à l'Est, ce mot signifie : a au couchant de la petite Syrte » ; mais, s'il reproduit textuellement une indication du Cyrénéen, il faut donner à cilra un sens tout opposé : Callimaque aurait pu être de ceux qui, au dire du même Pline i^)^
(1) Conf. Tissot. i, p. 182.
(2) Selon M. Slreager {Strabos Erdkunde con Libyen, dnns Quellen und Fomchungen de Sieglin, Heft 28, 1913, p. 15), l'auteur du Périple se serait servi de deu.\ sources, l'une ant<^rieure à Hérodote et décrivant les côtes de l'Est à l'Ouest, l'autre plus récente, les décrivant de l'Ouest ft l'Est. 11 aurait emprunté le passage relatif 6 l'île Tritonis et au tleuve Triton à la seconde source, qui les mettait dans le golfe de Gabès. Mais il aurait inséré ce passage à une place inexacte, par suite d'une confusion entre >êc<-o"Atç (Nabeul) et la ville du même nom qui s'élevait h Lebda, dans l'intervalle des deux Syrtes. Je ne vois pas comment on peut justifier cette hypothèse.
(3) Apud Etienne de Hyzance, s. v. 'AitÇvotk. (4i V, 28.
(5) L. c. 11 oppose leur opinion à celle de Callimaque, qu'il n'a peut être pas bien comprise.
plaçaient le lac entre les deux Syrtes (au lac des Bibân ?). D'après Pomponius Méla'l^, lac et fleuve sont au-dessus de la petite Syrte(à propos de laquelle il donne des renseignements erronés) ; à part ce détail géographique, il répète ce que dit Hérodote. Le lac et le fleuve sont situés, prétend Pline '2), dans le fond de la grande Syrte. Enfin Pio!émée(3i signale un fleuve Triton, qui débouche dans la petite Syrte près de Tacape (Gabès) et qui est probablement la courte rivière appelée oued el Akarit (^). Dans un autre passage du même auteur '^l, je fleuve Triton sort du mont Ousalaiton, qui marque le commencement de la Libye déserte (6), et il se dirige du Sud au Nord, en formant les lacs Libye. Pallas etTritonitis : on voit que, contrairement à Hérodote, le fleuve ne se perd pas dans le lac, mais le traverse et va rejoindre la mer (7). Le système hydrographique décrit par Ptolémée ne répond à rien de réel. Cependant, comme le croit Tissot (8), ses lacs pourraient être ceux du Sud de la Tunisie et de la province de Constantine (leTritonitis étant le chott el Djerid), quoique les grands cholts de cette contrée soient disposés selon une orientation toute différente et qu'aucun fleuve ne les relie entre eux et à la mer (9), Mais, nous le répétons, ces applications tardives de vieux noms ne sont nullement
(4) Quoi qu'en pense Tissot, i, p. 138.
(6) Il est impossible de l'identifier avec le djebel Ousslet, situé dans une autre région, à l'Ouest de Kairouan : opinion de Rouire, de C. Mûl- 1er ledit, de Ptolémée, n. à p. 635), etc. ; contra: Tissot, i, p. 25.
(7) Pausanias (ix, 33, 7) fait aussi du fleuve Triton un émissaire du lac Tritonis.
(9) Conf. Neumann, Nordafrika, p. 48.
des témoignages à invoquer dans un commentaire d'Hérodote (D.
XIV'. — Outre l'île de Phia, située dans le lac Tritpnis, Hérodote mentionne trois îles sur le littoral libyque : Platea, Aphrodisias et (^yraunis.
IMalea (FlXaTÉa) (2) est indiquée à plusieurs reprises (3) ; ce fut là que les Théréens fondèrent, au vu'' siècle, leur premier établissement de Libye. Elle avait, d'après ce que l'on dit à Hérodote, l'étendue de la ville deCyrènef*'. Platea, qui porta un autre nom ('Arjôovtç VTjaoç de Ploléméel^'), est certainement l'île de Bomba, haute et rocheuse, pourvue d'un bon mouillage au milieu d'un large golfe (6).
Lîle d'Aphrodisias se trouvait au delà (vers l'occident) de Platea ^^l D'après le Pseudo-Scylaxi^) et les Instructions nautiques connues sous le nom de Sladiasme(^\ il y avait une île de ce nom à peu de distance au Nord- Ouest de Derna. D'autre part, Plolémée(lO) signale une
(1) Il est à peine besoin de mentionner le prétendu lac Tritonis, alimenté par un prétendu fleuve Triton, que Diodore de Sicile (m, 53 et 55) place dans l'extrême Ouest de la Libye, d'après un auteur du second siècle avant J.-C, Denys de Milet, dit Scytobrachion. Ces indications, insérées dans un roman mythologique, n'ont aucune valeur.
(2) riAKTetK dans Etienne de Byzance(conf. le Stadiasme, §41 : Geogr. gr. min., i, p. 442).
(5> IV, 5, 34. Le manuscrit de Scylai mentionne une île AtSwvta, le Stadiasme une île itSwvta ; il faut peut-être corriger 'AijSwvia Voir Mûller, Geogr. gr. min., i, p. 83 et 442-3.
(6) Mûller, l. c, p. 442 ; le même, édit. de Ptolémée, n. aux p. 727-8.
(9i § 49 (p. 445). Ce guide à l'usage des marins fut inséré par saint Hippolyte dans sa Chronique, en 234 de notre ère. Mais il reprodui«ait des documents plus anciens.
(10) IV, 4, 8 : A «ta ri A^,oo5tT>îf vtjto;.
île d'Aphrodite plus à l'Ouest, dans les parages où s'élevait la ville d'Apollonia, port de Gyrène ; la même île est appelée Aphrodisias par Etienne de Byzance(i). L'Aphrodisias d'Hérodote était sans doute la première. Il nous dit que le territoire des Giligames s'étendait jusqu'à cette île<2) et que, plus loin vers l'Ouest, les Gyrénéens occupaient le littoral (3>. Or ils possédaient certainement la côte vis-à-vis de la seconde Aphrodisias, puisque Apollonia était leur port(^).
XV. — Le nom de la troisième île paraît être altéré dans les manuscrits de notre auteur (^L Ceux d'Etienne de Byzance, qui cite Hérodote, l'appellent Kupautç, ou Kupauvtç.
Ge qu'Hérodote en dit*^' est d'origine carthaginoise. Le mot Kùpauvtç, — si c'est bien la forme exacte — , a quelque ressemblance avec CercinuA'^', dénomination qui s'est conservée jusqu'à nos jours : on appelle Kerkenna deux îles séparées par un chenal, en face de Sfax. Gyraunis avait deux cents stades de longueur (35 kilomètres et demi), mais était étroite. Or Pline f^' écrit que Gercina, la
(1) 'Aîi/ioStTjaç, vÀTO? At^jTiç Tzrjjç Tfi Kvfj/i-jrj . Il ajoute qu'il y a deux îlots de ce nom près de la Libye.
(4) Hérodote indique que l'île de Platea se trouve iv tw vs-k^û yj>f''',> entre le portde Plynos (au fond du golfe de Soloum) et l'îled'Aphrodisias.Sices mots signifient « au mi lieu de », il faut plu tôt identifier A plirodisias avec la plus occidentale des. deux îles de ce nom. Mais, comme le fait observer Stein, le sens peut être : « dans l'intervalle de ».
(5) Kii/i«vtv, KvoaJ/-/v (à l'accusatif).
(7) Cercina ÎKî/izjva, ki/s/twa, Circina) est le nom donné par la plupart des auteurs anciens â la grande île : quelques-uns appellent la petite Kî/ixiviTf.?, Cercinitis. Le Périple de Scylax semble avoir attribué le nom de keczivtTec â la grande (^5 110, p 87 ; le mot est altéré dans le manuscrit, uiais la restitution est certainei.
(8) V,41. Voir aussi Agathémère, dans (ieoffi-.gr. min., n,p..i83, § 21.
plus Jurande des deux îles, a vingt-cinq milles de longueur, — ce qui répond exactement à la mesure donnée par Hérodote (*> — , que sa largeur maxima est de la moitié et qu'elle se réduit même à cinq niilles. Aujourd'hui, la grande île a une trentaine de kilomètres de long et sa largeur, très variable, ne dépasse pas quatorze kilomètres : peut-être ses contours se sont-ils sensiblement modifiés depuis l'antiquité. Cyraunis était du côté des Gyzantes, peuple qui vivait au delà du lacTritonis. Si l'on identifie l'île avec la grande Kerkenna et si l'on place le lac au fond de la petite Syrte, l'indication d'Hérodote cadre avec la réalité. Aussi celte identification est-elle généralement admise'2).
H est vrai que les mots ôiaêaTÔv éx ttjÇ -qTzelpov ne conviennent pas à Kerkenna. Hs signifient que, du continent, on pouvait atteindre Cyraunis à pied, car il eût été oiseux de dire qu'on pouvait s'y rendre sur des embarcations. Gomme M. Neumann l'a fait remarquer (3), ils seraient exacts s'il s'agissait de Djerba : le détroit qui, au Sud-Est de cette île, la sépare de la terre ferme est, sur un point, guéableà marée basse (^). Faut-il croire à une confusion ?
Le lac qu'Hérodote signale à l'intérieur de Cyraunis <( existe encore, dit Tissot'^) : c'est la grande sebkba qu'on
(1) En comptant, comme le faisaient d'ordinaire les Romains, huit stades pour un mille.
(2) Opinion de Hennell, Forbiger. Bielir, Kawlinson, Bunbury '.History of ancient Geography, i, p. 285), Meltzer {Gesckichte, i, p. 77 et 445), Tissot, (I, p. 186), Neumann {Nordafrika, p. 66), Dessau (dans Real- ËncyclopfMlie, s. v. Cerrina), etc.
(4) Au passasse apv)el<^ Trik el Diernel, « le chemin des chameaux »: Tissot. I, p. 191 : Monchicourt Uerue Tunisiennf, xxi. 1914, p. l'»4-5. — Il n'en est pas de même de l'espace compris entre le littoral et les Kerkenna, quoique la mer y soit peu profonde ({".50 au maximum). Rien ne prouve qu'elle'l'ait été moins encore dans l'antiquili^.
rencontre en se rendant d'EI Marsa (l> dans le Nord de l'île et que traversait une longue chaussée antique, dont les vestiges sont très reconnaissables ». Mais trouvait-on dans ce lac des paillettes d'or, comme les Carthaginois l'affirmaient ? La constitution géologique de Kerkenna, dont le sol est calcaire, justifie les doutes (2). Quelques savants ont supposé qu'Hérodote a rapporté par erreur à Cyraunis des renseignements relatifs à la recherche de l'or dans des rivières de l'Afrique occidentale (^). Les Carthaginois qui, comme le chapitre suivant du livre iv le prouve, allaient acheter le précieux métal sur la côte de l'Océan, auraient entendu parler de la manière dont des femmes le recueillaient (^). En racontant la chose à des Grecs, ils auraient mentionné Cerné (KspvT)), île du littoral saharien, qui était un grand marché, au témoignage du Pseudo-Scylax(^>. et où les indigènes devaient apporter Tor de la Sénégambie ; mais leurs auditeurs auraient cru, par suite de la ressemblance des deux noms, qu'ils parlaient de Cyraunis. Il est superflu d'insister sur la fragilité de cette hypothèse (^i ; nous ne savons même pas si Cerné fut un marché d'or, soit au v® siècle, soit plus tard : le Périple de Scylax n'en dit rien f^). Il faut donc renoncer
(1) Emplacement d'une ville antique, au Sud-Ouest de l'île.
(2) Neumann, l. c, p. 68.
(3) Castiglioni, Niebuhr, Movers, cités par Bœhr, ad locum ; Meltzei', l. c, I, p. 78, 231-2 ; Neumann, l. c, p. 68-71 : E. Meyer, Geschichte des AUerthums, m, p. 679. '
(4) Les jeunes tilles d'Hérodote péchaient les paillettes avec des plumes enduites de poix. Mungo-Park (Voyage dans l'intérieur de l'Afrique, trad. Castéra, ii, p. 64) a indiqué que des femmes de l'Afrique occidentale metteut leur récolte d'or dans des tuyaux de plumes. Plumes et plumes : cela a paru un rapprochement convaincant (Mùller, Geogr. gr. min., i, p. xxvii)!
(6) Conf. Gsell, Histoire, i, p. 513.
(7) Gsell, l.r., p. 515, n.4.
à donner une explication plausible de Terreur probable d'Hérodote.
XVI. — Selon notre auteur, la Libye comprend trois zones parallèles, se succédant du Nord au Sud. C'est d'abord, le long de la mer, depuis l'Égyple jusqu'au cap Soloeis, les pays qu'occupent les Libyens, sauf ce qu'en possèdent les Phéniciens et les Grecs. Puis, au-dessus, la Libye des bêtes sauvages. Enfin, le désert (i), bordé dans toute sa longueur, au Nord, par un bourrelet de sable, qui présente de distance en distance des lieux habités (2). La première zone se divise elle-même en deux contrées que sépare le fleuve Triton : l'une habitée par des Libyens nomades, l'autre par des cultivateurs, bien que, dans le voisinage immédiat du fleuve, il y ait des nomades sur les deux rives '3).
XVII. — La contrée des nomades est basse, sablonneuse ''*), nue *5J. Cependant Hérodote n'ignore pas que la région de Cyrène, comprise dans cette contrée, est élevée (^', qu'elle forme plusieurs étages C^), dont les climats diffèrent et où les époques de la maturité des céréales et des fruits ne sont pas les mêmes (8). Il mentionne
(3i IV, 191 (conf. IV, 180).
(6) IV, 199. C'est la région .^u■oIl nomme aujourd'tiui le platenu de Barcî.
(7, Un appelait, dit Hérodote (l. r. j, (5o-jvoi la région intermédiaire entre les lieux voisins de la côte et la partie la plus élevée du pays. Ce mot, qu'employaient les Grecs de Cyrène. signifiait les Collines (conf. IV, 192). Il est possible qu'il ait été d'origine étrangère, comme l'indiquent plusieurs auteurs : Eustatlie dit même qu'il était libyque : voir Thenaurus graecae linyuae d'iistienne, édit. Uidol, s v.
(8| /èif/. Sur ces étages ft climats divers, voir, entre autres, A.Kainuud, Quid de natura Cyreriairae PeniupoliK utiUqua monumenta nobis tradiderinl (Paris, 1894), p. 38; G. Hildebrand, Cyrenaika aie Gebiet kûnfUger Besiedeluny (Bonn, 1904), p. 157 9, 232-3.
de beaux pays en Cyrénaïqiie : en face de l'île de Platea, le canton d'Aziris. arrosé par un fleuve et entouré d'épais ombrages '1) ; Irasa, entre Aziris et Gyrène (2) ; les environs de Gyrène, où les pluies sont abondantes, où « le ciel est percé », selon la parole attribuée aux indigènes qui y conduisirent les premiers colons grecs (3) ; le territoire d'Évespérides (Bengazi), où les récoltes peuvent rapporter cent pour un dans les bonnes années ('^L
Plus à l'Ouest, le fond de la Syrie est desséché (^) ; les Psylles, qui vivaient jadis sur cette côte, recueillaient les eaux des rares pluies dans des réservoirs que le vent du midi, — le siroco — , venait tarir (^). Mais le territoire du Ginyps est d'une fertilité admirable. Gette rivière naît à deux cents stades (35 kilomètres et demi (7) ) de la mer, en un lieu appelé la colline des Grâces, que couvrent des bois épais (8). Le pays qu'elle parcourt vaut les meilleures terres à blé et rend jusqu'à trois cents pour un (9): il reçoit des
(1) IV, 157. Coaf. Gallimaque, Hymne à Apollon, 89.
(3) IV, 158. PiaJare (Pyth., iv, 52) parle des plaines deCyrène « aux sombres nuages ».
(6) Ibid. Sur le vent du midi dans la réçioa des Syrtes, voir Salluste, Juc/urtha, lxxix, 6: Lucain. ix, 463 et suiv. Conf., pour ce vent africain, Gsell, Histoire, i, p. 42-43, 84-86.
(7| S'il s'agit de stades mesurant 177"60.
(8) IV, 175. Gallimaque qualifie au contraire le Xaioirwv ),ô»o; d'«JTT«/ioc (desséché) : cité dans une scolie de Pindare, Pyth., v, 31, édit. Bœckh, ii, p. 379.
(9) On trouve dans d'autres textes anciens, et aussi dans des textes arabes. des indications sur de irès forts rendements qu'auraient produits les blés d'Afrique ; Strabon, xvii, 3, 11 (240 pour 1, dans le pays des Musœsyles) : Varron, Rustic, i, 44, 2; Pline, v, 24; Silius Italiens, IX, 204-5 (100 pour 1, dans le Hyzacium, région de Sousse) ; Pline, xvn, 41, et xviii, 94 (150 pour 1, dans la même région); saint Augustin, Enarr. in Psalm. gxlix, 3 (« Gaetulia fert sexagenum aut centeuum et Numidia fert denum «i ; El Bekri, Description de l'Afrique septentrionale, trad. de Slane, édition d'Alger. 1913, p. 56 et 308 (100 pour 1,
pluies, suffisantes pour assurer les récoltes, mais non excessives au point de les gâter ; les sources y sont nombreuses l^'.
Nous savons par divers documents géographiques que le Cinyps se jetait dans la Méditerranée à peu de distance à l'Est de Néapolis, ou Leptis Magna (2). C'est la rivière qui porte les noms d'oued Oukirré, oued el Khaâne, oued el Mghar el Grîne ; elle débouche à environ dix-huit kilomètres au Sud-Est des ruines de Lebda (3). Il est impossible d'identifier la colline des Grâces ^) ; le cours du Cinyps est trois ou quatre fois plus long que ne le croit Hérodote '^).
Cette région offre encore d'importantes plantations d'oliviers, porte de belles nmissons d'orge et nourrit de très nombreux^ moutons Elle reçoit plus de pluie que le
aux environs de Kairouan et dans le territoire de Tamédelt, au Sud d'Jgli, dans le Maroc méridional). Ces chiffres sont exafférés. Il est cependant exact que les rendements devaient être plus élevés dans les régions relativement sèches, où, comme aujourd'hui, on semait sans doute plus clair et où les plantes, moins serrées, se développaient davantage.
(1) IV, 198. Conf. V, 42 : Ktvj7r«... ;^o)0ov •mXU'jtu-j t'7jv Ai'Îvmv ttizok
KivUTTK 770 TK MOV.
(2) Scylax, 108 (p. 85) ; Strabon, xvii, 3, 18 (le nom du fleuve figurait sans doute dans le texte; il manque aujourd'huii : Ptolémée, iv, 3, 3; Table de Peutinger. Indications inexactes dans Pomponius Mêla, i. 37, et dans Pline, v, 27. — Il faut distinguer ce Cinyps d'une rivière du pays des Garamantes qui portait le même nom : Ptolémée, iv, 6, 3 (conf. IV, 6, 12); Probus à Virgile, ^T'co/-^fç«e.s, m, 312 ; Vibius Sequester, dans (ieograp/n latini minores, édit. Riese, p. 147. Peut-être y avait-il aussi un fleuve Cinyps en Cyrénaïque: v. infra, p. 117, n. 1.
(3) Barth, WanderuiiQen durcli die Kiistenlamder des Mitttilmeeres, p. 316 et suiv. Vivien de Saint-Martin, Le Nord de l'Afrique dans l'antiquité, p. 52. Tissot, Géographie, i, p. 144 el 214. Méhier de Mathuisieulx, dans Noucelles Archices des nnsnions, xiii, 1904, p. 96.
(4) Barth (l. c, p. 318) croit qu'il s'agit de trois collines situées d environ deux heures de la mer. Mais Hérodote ne parle que d'une seule colline et les distances ne concordent pas.
(5) Méhier de Mathuisieulx, /. r. — Ptolémée (iv. 3, 5) fait naître le Ktvv-^ dans un mont 7.o-j-/ùMctpt, qu'il place h cinq degrés au Sud de la côte.
reste des côtes de la Tripolitaine, car, en arrière de Lebda, les terres élevées qui dominent presque le littoral arrêtent les vents chargés d'humidité i^). Prospérité très relative, qui ne justifie nullement les éloges enthousiastes d'Hérodote ! Peut-être le climat y est-il devenu un peu plus sec depuis l'antiquité ; on constate cependant qu'à l'époque romaine, les eaux ont été aménagées avec le plus grand soin, preuve qu'elles étaient rares. Il est vraisemblable que les informateurs d'Hérodote ont beaucoup exagéré (2). Le pays si fécond du Cinyps ne ressemble en rien, dit-il, au reste de la Libye, qui, pour la fertilité, ne saurait être comparée ni à l'Europe, ni à l'Asie I^K Dans la vallée de ce fleuve, la terre est noire(^), comme le limon de l'Egypte ; « au contraire, nous voyons que le sol de la Libye est plus rougeâtre et plus sablonneux'^) ». Quoique Hérodote ait tort de généraliser, il y a en effet dans le Nord de l'Afrique beaucoup de sols dont la coloration rouge est due à l'oxyde de fer qu'ils contiennent. On sait que l'historien a visité Cyrène. Or la partie septentrionale du plateau de Barca, sur lequel s'élevait cette ville, est recouverte d'une terre rouge qui l'a fait appeler par les Arabes Barca el Homra, le Barca Rouge (6). H faut ajouter que cette terre est très fertile, de même que les sols rouges, légers et conservant bien l'eau, de l'Ouest du Marocl^),
(1) Gsell, Histoire, i, p. 69-70, d'après Mathuisieulx, dans Publications de L'Association historique de l'Afrique du Nord, v, 1906, p. 67; conf. Mathuisieulx, Noue. Arch. des miss., xiii, p. 96 ; Barth, l. c, p. 318 ; Tissot, 1, p. 144.
(2) Le Périple de Scylax (§ 109, p. 85) dit seulement : /j'ifjio-j y.ulov. Les éloges de la région du Cinyps qu'on trouve dans des auteurs plus récents sont des échos d'Hérodote : Ovide, Poniiques, ii, 7, 25; Mêla, I, 37 ; Claudien, In Eutropium, i, 405.
(4) Ibid.
(6) Rainaud, De Cyrenaira Puntapoli, p. 32-33.
(7) Voir, entre autres, A. Bernard, Le Maroc (Paris, 1913), p. 46.
XVin. — Parmi les végétaux qui croissent naturellement dans la contrée des nomades, Hérodote indique une plante, le silphium, et un arbuste, le lotus.
Le silphium (^aîX'fiov, nom qui est peut-être d'origine libyque'^)) est mentionné souvent par les auteurs anciens et représenté sur un grand nombre de monnaies grecques de la Cyrénaïque (2) C'était une plante ombellifère, ayant à peu près l'aspect de celle qui produit Tassa fœtida ; « les racines étaient nombreuses et épaisses, les feuilles opposées entre elles et semblables à celles de Tache, la tige longue, le fruit cordiforme(3) ». Elle n'a point encore été identifiée avec certitude : il ne semble pas, en effet, qu'on puisse adopter l'opinion de certains explorateurs*'*), qui croient que le rleriax ou bou nefa des indigènes ( Thnpsia garganica de Linné) est du silphium dégénéré. Peut-être a-t-elle complètement disparu'^'
Des racines et de la tige, on dégageait par.incision un suc que Ton conservait en le mélangeant avec de la farine et qui était fort recherché comme assaisonnement, mais surtout comme médicament pour toute sorte de maladies. La tige servait à la cuisine ; les feuilles purgeaient le bétail, puis l'engraissaient et rendaient sa chair délicate.
Le silphium fut célèbre bien avant le temps d'Hérodote. Nous en avons pour preuves des monnaies de Cyrène et
(1) Studniczka, fCyrene, eine altgriechische Gœttin (Leipzig, 1890), p. 5.
(2) Sur le silphium, voir surtout Thrige, R'-s Cyrenensiurn, p. 304- 315 ; Kainaiid, Le., p. 118-131 : le même, dans Dictionnaire des antiçuûe-» de Saglio et Pottier, s. v.
(3) Rainaud, Dictionnaire, p. 1337.
(4) Délia Cella, Pacho. Barth, Hohlfs, etc.
(5) Rainaud, Cyr. Pent., p 129131, et Dict., p. 1339. Coatentons-nous de mentionaer ici une note de iM. Vercoutre (Reoue générale de /botanique, XXV, 1913, p. 31-37). Il ideiititie le silphium avec un palmier colossal, pouvant atteindre 40 mètres de hauteur, qui ne se rencontre actuellement que dans les îles Seychellcs, au Nord- Est de Madagascar.
de Barcé, dont certaines doivent remonter au vi® siècle (l), et aussi des coupes peintes de la même époque, fabriquées par des céramistes qui eurent sans doute des ateliers à Cyrène. Sur l'une d'elles, une femme (Cyréné) tient une piaule de silphium*^); sur uneautre'3), Arcésilas ni'*), oui régna en Libye vers le milieu du vi^ siècle, est figuré surveillant la pesée d'une marchandise blanchâtre : laine selon les uns. silphium mélangé de farine, selon d'autres, dont l'opinion paraît préférable ; en tous cas, un des personnages représentés sur cette coupe est désigné par un nom tiré de celui du silphium '5).
Hérodote (6) dit que le silphium se rencontre à partir du territoire des Giligames, qu'il croît depuis l'île de Platée (Bomba) jusqu'à l'ouverture de la Syrte. Scylax'^) indique la même aire d'extension, mais d'une autre manière : depuis Cherronèsos (Bas et Tine, au Nord-Ouest du golfe de Bomba) jusqu'à Hespérides (Bengazi) ; il ajoute : (( par l'intérieur (8) )> ; le littoral septentrional de la Cyrénaïque semble en effet n'avoir pas convenu au silphium, qui avait besoin d'un climat sec. On voit par des auteurs plus récents '9) que le domaine de celte plante, si recherchée,
(1) L. Mùller, Numismatique de l'ancienne Afrique, i, p. 9-12, 42, 78 (conf. p. 21, 61, 85). E. Babelon, Traité des monnaies grecques et romaines, 2' partie, i, p. 1342 et suiv., pi. lxiii-lxiv.
(2) Perrot, Histoire de l'Art, ix, fig. 243 (à la p. 497).
(3) Babelon, Cabinet des Médailles de la Bibliothèque Nationale, pi. 12. Perrot, l. c, pi. xx (à la p. 494).
(4) Il s'agit de lui : voir Studniczka, l. c, p. 13.
(5) Studniczka (p. 12) lit l'Xf^rjuùyoç (pour lù'ftojX'/;;^?)?-) et croit que ce mot signifie « le peseur de silphium ».
(8) ^r). Tvç y-îTO'/îiaç, Théophraste {Hist. plant., vi, 3, 3) dit que le silphium s'étend sur plus de 4.000 stades et qu'il croît surtout autour de la Syrte, depuis Évespérides. Conf. Pline, xix, 41.
(9) Strabon, xvii, 3, 23 ; conf. ii, 2, 3 (d'après Posidonius) ; ii, 5, 33 et 37. Pline, v, 33. Ptolémée, iv, 4, 6. Arrien, Indica, xliii, 13. Voir Rainaud, Cyr. Pent., "p. 121 et suiv.
se réduisit avec le temps et qu'il fallut aller la cueillir de plus en plus loin vers l'intérieur des terres. Puis elle aurait disparu, détruite soit par des envahisseurs nomades, qui auraient arraché les racines pour le plaisir de nuire '*', soit par des indigènes, las de payer les impôts très lourds dont le silphium était frappé (2), soit par les troupeaux des fermiers des pâturages publics '-^K Le silphium n'est plus représenté sur les monnaies de l'époque romaine. Cependant il existait encore, mais c'était alors une plante rare, qu'on cultivait comme une curiosité botanique ('^*.
XIX. — Le mot Xcotôç, Intua, a désigné chez les anciens et désigne chez les modernes des végétaux forts différents. L'arbuste dont parle Hérodote n'a rien de commun avec la plante aquatique d'Egypte (nénuphar bleu). Il ne doit pas non plus être confondu avec une plante que mangeaient des Lotophages, signalés par Artémidore au-dessus de la Maurousie (Maroc), d'après des dires de marins de Gadès (^). Qu'était le lotus dont les fruits, doux comme le miel, nourrissaient les Lotophages d'Homère f^' ? Des savants ont voulu y reconnaître le dattier (7) ; on ne saurait l'afïîrmer.
Quant au lotus qui, dit Hérodote, poussait dans la région de Gyrène et plus à l'Ouest, sur le littoral entre la Syrte et le lac Tritonis, c'était un arbre épineux (8)^ dont le fruit était de la grosseur d'une baie de lentisque et
(1) Strabon, xvii, 3, 22. Solin, xxvn, 49.
(2) Solin, l. c.
(3) Pline, xix, 39.
(4) Synésius, Lettre 106. Ooni. Rainaud, Cyr. Pent., p. 123.
(5) Strabon, m, 4, 3 ; xvii, 3, 8.
(6) Ody.-sée, iv, 94 (conf. Si).
(7) Rainaud, l. c, p. 113, n. 2.
avait une saveur douce, rappelant celle de la datte. Une peuplade, celle des Lotopha^es. s'en nourrissait exclusivement, — exagération évidente — . et en faisait du vin <1). Les Machlyes, peuplade voisine, mangeaient aussi les fruits du lotus, mais ce n'était pas leur seule nourriture (2). D'autres textes anciens mentionnent, sons le même nom et dans les mêmes régions (3), un arbuste au sujet duquel ils nous donnent des renseignements plus détaillés l^). Il s'agit certainement de la mênie espèce, ou, du moins, d'espèces voisines (car on nous dit qu'il y a plusieurs sortes de lotus, se distinguant par leurs fruits '^) j. L'arbuste est épineux. C'est en Cyrénaïque qu'il fournit le plus beau bois. Le fruit, selon Théophraste, est de la grosseur d'une fève f^' et, comme le raisin, change de couleur en mûrissant. Celui qui se mange chez les Lotophages et qui est le meilleur a un goût doux et agréable. La variété la plus savoureuse n'a pas de noyau (7). Le vin que l'on fait avec le lotus ne se conserve que deux ou trois jours. Polybe indique qu'au début, les fruits ressemblent, pour la grosseur et la peau, aux baies blanches des myrtes quand elles sont mûres ; puis ils prennent une couleur
(3) Straboa (xvii, 3, 11) indique, dans le pays des Maseesyles (Ouest et centre de l'Algérie), un arbre appelé fX£).tXwTos-, dont les fruits servent à faire du vin. 11 est probable qu'il veut parler de l'arbrisseau appelé lotus par d'autres : il ne peut être question du rnélilot, plante légumineuse.
(4i Scylax,110(p. 86 et 87). Théophraste, Hlst. plant., iv, 3. Polybe, xu, 2 (apud Athénée, xiv, 65, p. 651). Strabon, xvii, 3, 17. Pline, xiii, 104. — Sur cette question, voir surtout J. Kennel, The geographical System qf Herodotus (Londres, 18001, p. 627 et suiv. ; Tissot, i, p. 316-321.
(5) Ainsi le Périple de Scylax (p. 87) mentionne, dans l'île de Djerba, une espèce qui se mange et une autre dont on fait du vin.
(6) Scylax (l. c.) dit : « de la grosseur d'une arbouse ».
(7) « Ce qui suppose une culture », remarque A. de CandoUe, Origine des plantes culticées, p. 156.
rousse et égalent en grosseur les olives rondes; ils ont un petit noyau. Leur goût se rapproche de celui des figues et des dattes. On en fait du vin en les mélangeant avec de l'eau : liqueur qui a un goût analogue à celui du bon vin miellé, mais qui ne se conserve pas au delà de dix jours. Notons encore que, d'après Pline l'Ancien, cet arbre était appelé en Afrique celthn i^l
Confirmant une hypolhèse de Shaw, le botaniste Desfontaines (2| a montré que le lotus est un jujubier sauvage (3), très répandu dans tout le Nord de l'Afrique''^', en particulier dans les oasis de la côte tripolitaine Les fruits sont globuleux, de la grosseur d'une petite cerise, de couleur roussâtre à Tépoque de leur maturité, en aoûtseptembre. La saveur est fade ou légèrement sucrée et ne nous paraît pas mériter les éloges des anciens. Les indigènes mangent encore ces fruits ; quelques-uns font aussi une boisson en les broyant et et) y mélangeant de l'eau. Mais, comme les textes signalent diverses espèces, on peut supposer que ce nom de lotus fut donné aussi à d'autres' arbustes <^).
XX. — Nous trouvons dans Hérodote un développement assez long sur la faune de la contrée des Libyens nomades '6'. Comme on la vu plus haut(7), il mentionne un nom
(1) XIII, 104 : « Africa. qua vergit ad nos, insignem arborera loton
gignit, quam vocat celthim F^raecipua est circa Syrtis atque Nasa-
monas ». Le nom dont se servent les indigènes est aujourd'hui sedra.
(2) Voyage dans les Régences de Tunis et d'Alger, p. 307-322. Le voyage de Desfontaines date du règne de Louis xvi.
(3) Zityphus lotus Desfontaines.
(4) Conf. Battandier, Flore de l'Algérie, Dicotylédones (Alger, 1883), p. 119.
(5) Guyon et, après lui, Tissot (i, p. 320) ont signalé ù ce propos un arbrisseau épineux, appelé par les indigènes damouch, qui porte des baies allongées, grosses comme des cerises, et qu'on rencontre sur les bords de la petite Syrte.
qui est probablement phénicien, mais qui! croit libyque ; il n'y a donc pas lieu de croire que ses informations soient directement d'origine carthaginoise. Il est probable qu'il les a tirées de diverses sources, orales et écrites, et qu'il ne se vante pas trop en parlant de ses longues recherches sur ce sujet.
Quoi qu'il en soit, ce qu'il dit est d'une exactitude remarquable. Les animaux qu'il énumère vivent bien, ou ont dû vivre autrefois dans le pays. Nous nous contenterons de les rappeler ici, en les indiquant dans un ordre qui diffère de celui du texte ; pour plus de détails, nous renvoyons au tome i*'" de notre Hùtoire ancienne de l'Afrique du Nord.
Panthères (iràvOrjpEç) ; il s'agit peut-être, non des animaux appelés par nous panthères (en grec Tcapèà'keiç) , mais d'une espèce voisine (guépards ?) (i) ;
Hyènes (2) ;
Petits renards, ou fennecs (3) ;
Chacals (^) ;
Anes dépourvus de cornes : sans doute de véritables ânes sauvages, ou onagres (^);
Gazelles '^* ;
Bubales (antilopes bubales) (7) ;
Pygargues a cul-blanc », antilopes) (8) ;
'1) Gsell, l. c, p. 112, n. 5.
(2) Ibid., p. 113.
(3) Ibid., p. 113.
(4) fhiri., p. 113-4.
(5) Ibid.,. p. 116-7.
(6) Ibid., p. 119. Des gazelles sont fréquemment représentées sur des monnaies de la Cyrénaïque : L. MûUer, Numismatique, i, p. 11, n" 24 et iig. h la p. 12) f p. 27, n" 88, 89 (et Supplément, p. 5, n*' 89 a et 90 a; ; p. 55, n» 237: p. 56, n" 242, 244-6; p. 81, n" 322.
(7) Gsell, l.c, p. 121-2.
(8) Ibid., p. 121.
Oryx. de la taille des bœufs, dont les cornes servent à faire des bras de lyres phéniciennes (l) ; cette antilope est, semble-t-il, non celle que les naturalistes modernes appellent Oryx leucoryx, mais celle que, d'après Pline, ils nomment Addax i'^) ;
Béliers sauvages, c'est-à-dire mouflons '3) ;
FaXoLÏ de la région du silphium : peut-être des genettes f"^) ;
Porcs-épics (^1 ;
AÎTTOÔsç, qui sont des gerboises (6* ;
Zeyépteç, rats de montagne, ou gondis f'^) ;
Hérissons (8) ;
Autruches ; elles ont aujourd'hui disparu du Nord de l'Afrique '9) ;
Crocodiles terrestres d'environ trois coudées, ressemblant beaucoup aux lézards : ce sont des varans (1^) ;
Petits serpents avec une corne sur la tête : vipères ammodytes '^^l.
Nous ignorons ce que sont les ÔtXTueç et les (Bopueç.
Hérodote commet pourtant deux erreurs. Il a tort de dire que ces divers animaux sont propres au pays des nomades, puisqu'on retrouve dans d'autres parties de la
(1) Pour la sorte de lyre appelée ^oîvt^, voir Athénée, xiv, 40, p. 637, h.
(2) Gseli, p. 119-120.
(3) Ibid., p. 125-6.
(4) Ibid., p. 114 Conf. plus haut, p. 66, n. 6.
(5) Gsell, p. 128.
(6) Ibid. Fréquentes sur les monnaies de la Cyrénaïque : voir Reynaud, Cyr. Pent , p. 77.
(7) Gsell, p. 128. Conf. plus haut, p. 66.
(8) Gsell, ibid.
(9) Gsell, p. 128-9.
(10) Ibid , p. 130-1.
(11) Ibid. y p. 132 Les vipères h cornes (cérastes des anciens : ibid., p. 131) ont deux cornes sur la tête. Elles sont mentionni^es par Hérodote en Egypte (ii, 74).
Libye des hyènes, des chacals, etc. Faisant observer que cette contrée des nomades possède aussi d'autres animaux qui se rencontrent ailleurs, il ajoute : a Cependant le cerf et le sanglier n'existent pas en Libye », assertion inexacte, qu'ont répétée Aristote, Pline et Élien (l).
XXI. — Notre auteur ne sait à peu près rien sur la contrée des Libyens cultivateurs, située au delà du lac Triton ; le dernier peuple qu'il mentionne était établi du côté de l'île de Gyraunis, qui, nous l'avons dit (^), est très vraisemblablement la i^rande Kerkenna.
Un traité que Carthage conclut avec Rome, à la fin du vi^ siècle, permettait aux Romains de faire du commerce sur la côte orientale de la Tunisie et dans les parages des Syrtes ; mais il leur interdisait de naviguer le long des rivages septentrionaux de la Berbérie, depuis le golfe de Carthage jusqu'au détroit (3). Il est à croire que les Carthaginois se comportèrent de même vis-à-vis des Grecs. Au V* siècle, ceux-ci pouvaient probablement visiter les côtes sur lesquelles Hérodote a des notions plus ou moins complètes et exactes, mais il ne leur était sans doute point permis de dépasser Carthage.
Hérodote se contente de dire que la partie de la Libye qui s'étend (dans sa pensée) à l'Ouest du fleuve Triton est, au contraire du pays des nomades, très montagneuse et très boisée ; que les bêtes sauvages y sont en bien plus grand nombre ('^i. Il indique: des lions (5), et aussi des ours et des éléphants, animaux disparus, mais dont l'exis-
(1) Gsell, p. 117-8 (cerf), 115-6 (sanglier).
(3) Du moins d'après l'interprétation la plus probable. Voir Gsell, Histoire, i, p. 455-8.
(5) Il n'en existe plus aujourd'hui qu'au Maroc, mais, dans l'antiquité, il y en avait par toute la Berbérie : Gsell, l. c., p. 111-2.
tence dans la Berbérie antique n'est pas douteuse 'l) ; des ânes pourvus de cornes, qui doivent, être des antilopes ; des serpents de très grande taille, signalés par d'autres textes et appartenant, senibie-t-il, à la famille des pytlious i2) ; des aspics, (|ui abondent encore dans le Sud de l'Afrique Mineure (3). L enumération se termine ainsi : « des cynocéphales, des acéphales, qui ont leurs yeux sur la poitrine, du moins d'après ce que disent d'eux les Libyens, des hommes et des femmes sauvages et un grand nombre d'autres bêtes, lesquelles ne sont pas fabuleuses »).
On peut s'étonner de la mention d'hommes et de femmes sauvages, suivie de celle d'o autres bêtes ». Il n'est guère probable que ce soient des singes. Il n'y avait dans l'Afrique du Nord que des magots, de petite taille, qu'il eût été étrange de qualifier d'hommes. D'autre part, nous ne voyons pas pourquoi Hérodote se serait servi d'une périphrase, au lieu du mot ttîGtjXOç (singe), qu'il emploie précisément un peu plus loin(^) : il nous apprend que les Gyzanles, peuplade de la Libye occidentale, et peut-être aussi les Zauèces'^), mangeaient des singes, qui abondaient dans leurs montagnes*^'. Nous sommes donc porté à croire, avec Haehr, que les mots xai oï àypioi àv^peç xai yuvacxsç àypiai sont une interpolation <7).
(1) Pour les éléphants, voir ibid., p. 74-81 ; pour les ours, p. 115.
(2) fbid., p. 133.
(3) Ibid., p. 132.
(5) On ne reconnaît pas nettement si cette indication relative aux singes se rapporte aux Gyzantes seuls, ou si elle ne concerne pas également les Zauèces, mentionnés quelques lignes plus haut.
(6) C'est-à-dire en Tunisie, où il n'y en a plus aujourd'hui. Sur la diffusion des singes en Berbérie dans l'antiquité, voir Gsell, 1. 1:., p. 109.
(7) D'autres textes indiquent des hommes et des femmes sauvages dans le continent africain (Gsell, l. c., p. 506, n. 4). Il est soit certain, soit probable qu'ils désignent ainsi des êtres humains, non des singes. Remarquons cependant qu'un passage de Pausaniasli, 23, 5-6) signale,
Si l'on supprime ces mois, il reste deux membres de phrase s'opposant l'un à l'autre (ce qui nous paraît être encore un argument en faveur de l'hypothèse d'une interpolation) : 1") les cynocéphales et les acéphales dont parlent les Libyens ; 2°) beaucoup d'autres bêtes qui ne sont pas fabuleuses (1). Hérodote indique ainsi, d'une manière assez nette, qu'il n'ajoute pas foi aux dires des Libyens : la constatation a un certain intérêt, car on a parfois cité ce passage comme une preuve de sa crédulité excessive(2).
Le mot KUVOKé(p.aXo(; a été employé pour désigner un singe dont le museau très allongé rappelle la tête du chien et dont les Grecs ont connu l'existence dans le Nord-Est de l'Afrique'^). Mais cet animal ne se rencontre pas en Berbérie'^' et la manière dont Hérodote parle ici des cynocéphales semble bien prouver qu'il est question d'êtres monstrueux, comme les acéphales, pourvus d'yeux sur la poitrine. Des anciens ont prétendu que des monstres de ces deux sortes, et d'autres encore, vivaient à l'intérieur de l'Afrique '^) et en Inde(^).
d'après un navigateui", l'existence, dans des îles de l'Océan, d'hommes sauvages, très lubriques, pourvus de grandes queues et ne faisant pas usage de la parole. Si ce ne sont pas de pures hâbleries, on peut penser à des singes.
(1) Aussi croyons-nous qu'il ne convient nullement de corriger v.y.v.-c/:\iîj'7zv. en y.r/-c/:l vjt-v.^ comme plusieurs éditeurs l'ont proposé.
(2) P. Bourde, Rapport sur les cultures fruitières et en particulier sur la culture de l'olioier dans le centre de la Tunisie (édit. de 1899 Tunis), p. 9 : « Hérodote est sans valeur pour les pays au delà du lac Triton. Pour croire aux forêts qu'il y signale, il faudrait croire aux hommes sans tête dont il les peuple ».
(3) Aristote, Hist. anim., ii, 8. Agatharchide, De mari Erythraeo, 74 (Geogr. gr. mm., i, p. 160) ; conf. Diodore, iii, 35. Pline, vui, 216. Ktc.
(4| Aristote, {Le.) a soin de distinguer le ■/woziaa/o? du riBv'/.o; (magot) et du x^^oç (cercopithèque).
(5) Pline, vi. 195. Mêla, i, 48 ; Pline, v, 46.
(6) Ctésias, Ind., 2U (p. 83, édit. Mûller, coll. Dido') ; Mégasthône, dans Frngm. hi.<*t. gr., ii, p. 424, u" 30, 31, 32 ; Élien, Nat. anim., iv, 46. Pline, vu, 24, d'après Ctésias. Pour la mention de ces monstres par Eschyle, voir plus liant, p. 60.
XXII. — Quoique Hérodote insiste sur l'abondance des bêtes sauvag-es dans la contrée située à l'Ouest du fleuve Triton, c'est la seconde zone de la Libye qu'il appelle 7] 67)ptcbôy]ç AiêÛT]. On ne sait où il a pris cette notion d'une zone intermédiaire entre les pays du littoral, habités par les Libyens, et le désert. II se contente de mentionner à plusieurs reprises la Libye des bêtes sauvages (l) ; évidemment, il n'était pas à même de donner des indications détaillées. Il ne cite qu'un seul peuple de cette zone<2) : celui queles manuscrits appellent rapà(Jt.avT£ç, nom auquel il faut probablement sustituer celui de ra(JL'fà(7avT£ç(3).
XXIII. — An-dessus, c'est-à-dire au Sud, s'étend « le sable, terriblement sec et entièrement désert (^) ». Cependant Hérodote indique, dans un autre passage <5>, «audessus de la Libye des bêtes sauvages », un bourrelet sablonneux (ô^pùr^ ^â(X(j.ou), habité par endroits. Au Sud de ce bourrelet et à l'intérieur de la Libye, le pays est désert (6).
On voit donc que le bourrelet dont parle Hérodote constitue, selon lui, la bordure septentrionale de la troisième zone. Il s'allonge depuis Thèbes d'Egypte jusqu'aux Colonnes d'Héraclès '7', et même en dehors des Colonnes'^).
(1) II, 32 (en deux passages); iv, 174 ; iv, 181 (en deux passages).
(3) Voir § xxxviii. — Ce peuple habite, selon Hérodote, au Sud de.s Nasamons, qui ont occupé, dans le fond de la Syrie, le pays des Psylles. après la destruction de ces derniers (iv, 173) Or, racontant (ibid) la prétendue expédition des Psylles contre le vent du midi, il les fait parvenir dans les sables (sv -cr, ■Ice.uy.'.)) , sans dire qu'ils aient traversera zone des bêtes sauvages. 11 est vrai qu'il pouvait juger ce détail inutile. Il dit expressément (ii, 32) que des explorateurs nasamons franchirent cette zone avant d'atteindre lo désert.
Nous avons déjà fait observer(l) qu'il faut comprendre (i jusqu'à la hauteur des Colonnes », puisque, entre le bourrelet et les Colonnes, s'interposent la zone de bêtes sauvages (2) et la zone que les Libyens habitent depuis ' l'Egypte jusqu'au cap Soloeis, au delà du détroit.
Cette élévation offre, à des intervalles de dix journées de marche, c'est-à-dire de 300-350 kilomètres (3), des monceaux de sel en gros fragments, sur des tertres (^). Le sel est blanc ou rouge (^). Du sommet de chaque tertre, jaillit, au milieu du sel, une eau fraîche et douce. Des hommes peuvent donc vivre et vivent en effet dans ces lieux, où ils cultivent des dattiers, en se servant des sources pour arroser leurs jardins'^). Comme ils construisent leurs maisons avec des morceaux de sel, fïérodote en conclut que ces parties de la Libye ne reçoivent point de pluie ; s'il pleuvait, les murs ne tiendraient pas debout (7).
L'historien ne se sert pas, pour désigner ces établissements humains, du mot ôaatç, terme d'origine égyptienne
(2) Aux chapitres 174 et 181 du livi-e iv, Hérodote indique la Libye des bêtes sauvages au-dessus de la contrée habitée le long de la mer par les nomades ; mais ce qu'il en dit au chapitre 32 du livrf ii montre qu'il l'étend aussi au-dessus de la partie occidentale de la zone côtière se terminant au cap Soloeis.
(3) Au livre iv (101), Hérodote évalue la journée de marche à 200 stades, ou 35 kilomètres et demi : il s'agit des plaines de l'Europe orientale, où l'on avançait en général plus facilement que dai:s le désert africain.
(5) IV, 185«' Le sel du Sahara présente des couleurs variées : il est blanc, rougeâtre, gris, jaunâtre, bleuâtre et même verdâtre : voir Rawlinson, ad locum. Celui de l'oasis d'Ammon était renommé pour sa pureté. Aussi l'exportait on. Les Égyptiens et d'autres peuples s'en servaient pour les sacrifices ; on en envoyait au roi de Perse : Arrien, Anab., m, 4, 3-4 ; Athénée, ii, 74, p. 67, t> (d'après Dinon) ; voir aussi Synésius, Lettre 148.
(6) Hérodote le dit pour les Ammoniens (iv, 181). ■ (7) IV, 185.
qui signifie lieu habité et qui a été adopté par les modernes. Il connaît cependant ce mot, mais il en fait un nom propre. Il appelle ainsi une ville située à sept journées de Thèbes(l) : c'est aujourd'hui l'oasis d'EI Khargèh. Avant lui, Hécalée avait mentionné deux a îles o des Éthiopiens, une grande et une petite, sous le nom d'Taa£Ïç(2) ; probablement les oasis d'EI Khargèh(3) et de Baharièh. Nous trouvons au contraire le mot employé comme nom commun par Strabon : « Les Égyptiens appellent aOàcreiç les régions habitées que de grands déserts entourent, comme la mer entoure les îles : ce qui est fréquent en Libye <^) ».
Depuis Thèbes, Hérodote énumère successivement les collines de sel des Ammoniens, d'Augila, des Garamantes, des Ataràntes, des Atlantes. Au delà des Atlantes, il ne peut, dit-il, nommer ceux qui vivent sur le bourrelet de sable. Mais il sait qu'il y a sur cette élévation une mine de sel et des habitants ^tà ôéxa /ipiEpécov ôâoû(5). On peuthésiter sur le sens de ces mots. S'agit-il d'une seule mine, à dix jours de distance des Atlantes (6) ? Ou bien d'une série de mines qui s'échelonneraient à des distances de dix journées ? Nous serions plus disposé à admettre la seconde interprétation. Il semblebienqu Hérodote se serait exprimé
(1) III, 26 : Ov.Ti: t'jUç.
(2) fraf/m. hist. t/r., i, p. 18, n' 267: Xtkîîç, •jfifj'j; M/.f.v. v.vx «r/K/n
AtôtÔTTWV .
(3) Hérodote (III, 26) dit qu'Oasis (El Khargèh) est «ÏJjpelée par les Grecs Ma/.acojv v/ifro;.
(4) XVII, 1, 5. Ck)nf. II, 5, 33 : répétant un propos de Cn. Calpurnius Piso, qui fut proconsul d'Afrique (sous Auguste), Strabou dit que la Libye ressemble ô une peau de panthère, étant parsemée de lieux habités qu'entoure une terre sans eau et déserte; ces lieux sont appelés par les Égyptiens «jx-tei,-.
i6) Opinion de Bœhr et d'autres commentateurs.
autrement s'il n'avait ignoré qu'un seul nom de peuple sur ce bourrelet, qui, après les Atlantes, s'étend jusqu'aux Colonnes et même en dehors des Colonnes, c'est-à-dire sans doute sur un long espace.
Il emploie ici le terme àXôç fJLÉTaXXov'l', tandis qu'ailleurs il écrit àXôç xoXcovoç. Mais faut-il, comme quelques-uns l'ont cru (2), établir une distinction rigoureuse entre mine et tertre de sel ? Le tertre devenait mine quand on l'exploitait : or on en tirait partout des matériaux pour construire des maisons.
L'idée générale qu'Hérodote se fait de la lisière septentrionale du désert est fort inexacte. Les lieux qu'il mentionne à partir de Thèbes ne sont pas, comme il paraît le croire, alignés de l'Est à l'Ouest ; l'immense bourrelet sur lequel il les place et au Sud duquel le pays ne serait nulle part habitable ne répond à rien de réel. La distribution des oasis est tout autre. Elle se conforme aux directions d'anciennes vallées qui sillonnaien.t le Sahara et dont les fonds conservent une certaine humidité. Les oasis sont en effet dans des dépressions et les points d'eau ne sont pas des sources qui jaillissent au sommet de tertres ^^'.
XXIV. — Nous étudierons dans les chapitres suivant! ce qu'Hérodote dit des populations de ces oasis et nous nous bornerons ici à examiner deux passages qui concernent la géographie physique.
Chez les Ammoniens, il signale, outre la source du ter-
(1) C'est la premièi-e mention connue du naot iiix'xKKo-^ .
(2) Heeren, Politique et commerce, trad. française, iv, p. 268, n. 3. Bœhr, ad locum.
(3 Cette erreur vient peut-être de ce que l'on voyait à l'oasis d'Ammon, dans l'enceinte de l'acropole, une source sacrée auprès du grand temple du dieu : Diodore, xvii, 50. Cette source existe encore sur la place principale d'Agarmi : G. Steindorff, Durch die libysche Wuate (Bielefeld et Leipzig, 1904), p. 122.
tre, une autre source (D, la fontaine du Soleil, dont la température varie selon les heures de la journée (2). Elle fut célèbre dans l'antiquité, et divers écrivains, grecs et latins, ont répété ce qu'en dit notre auteur (3). D'après la description que Diodore de Sicile nous a laissée de l'oasis (*), elle se trouvait près d'un temple d'Ammon situé en dehors de l'acropole. Cette acropole, où s'élevait le temple principal, le sanctuaire de l'oracle, est la hauteur
d'Agarmi, dans l'oasis de Syouah ; à dix minutes de mar-
che vers le Sud, à Oum Beïda, il reste des ruines d un second sanctuaire ; à dix autres minutes dans la même direction, naît entre des palmiers la source dite Ain el Hammam, qui forme un petit étang elliptique '5). II y a tout lieu de l'identifier avec la fontaine du Soleil. L'eau en est très limpide ; du fond remontent des bulles (6) qui rappellent (si l'on veut) ces mots: ^éei àfjiêoXà'^Tjv, a elle s'agite en bouillons ». II faut dire que la température ne varie pas ; elle est de 29 degrésC^). Cependant elle paraît plus fraîche le jour, à cause de la chaleur de l'air ambiant :
(1) Des témoignages anciens en indiquent d'autres encore: Diodore, XVII, 50; Quinte-Curce, iv, 7, 16; Itinerarium Alexandri, 52 (édit. Mùller, volume de la collection Didot contenant le Pseudo-Callisthène,
• p. 160). Il y a en effet dans l'oasis de Syouah un certain nombre de sources, douces ou salées.
(2) Pour les détails, voir iv, 181.
(3) Diodore, xvii, 50 ; Quinte-Curce, iv, 7, 22; Arrien, Anab., m, 4, 2. Lucrèce, vi, 841 et suiv. ; Ovide, Métam., xv, 309-310. Poraponiu9 Mêla, I, 39 ; Pline l'Ancien, ii, 228. Etc. Conf. Parthey, Bas Orakel und die Oase des Jupiter Ammon, dans Abhandlungen der Akademie der Wissenschaften su Berlin, 1862, p 150. — Fons Solis que Pline mentionne (ii, 228 et v, 31) est une autre source: voir p. 107, n. 2. Ptolémée (IV, 5, 11) indique n roii ll).tov x/srjvry. Si c'est la source de l'oasis d'Ammon, il la place fort mal.
(4) XVII, 50, sans doute d'après Callisthène, qui accompagna Alexandre & l'oasis d'Ammon.
(5) Vues photographiques dans SteindorfT, fig. 37 et 43, aux p. 49 et 59.
(6) Naturellement, l'ascension de bulles n'est pas un phénomène particulier ft cette source tiède.
(7) Steindorff, l. c, p. 102.
telle est l'origine de l'erreur des informateurs d'Hérodo(e, erreur enjolivée de détails précis, mais fantaisistes. Dans cette oasis d'Ammon et ailleurs encore i^', des fontaines tièdes provoquent la même illusion ; quelques textes anciens mentionnent les prétendues variations de température d'autres sources du désert africain (2).
XXV. — La dernière peuplade connue d'Hérodote sur le bourrelet sablonneux" doit son nom à TAtlas^ montagne auprès de laquelle elle demeure. L'Atlas est étroit, rond de tous les côtés et si haut qu'en toute saison, sa cime se perd dans les nuages. Les indigènes disent qu'il est la colonne du ciel '3).
Les Atlantes vivaient, selon l'historien, à vingt journées des Garamantes (habitants du Fezzan), dans la direction de rOuest ; c'était au delà de leur territoire que le bourrelet bordant la troisième zone de la Libye passait à la hauteur des Colonnes d'Héraclès (•*). l\ nous paraît donc impossible d'admettre l'hypothèse de M. Bérard '^), qui identifie l'Atlas d'Hérodote avec le Mont-aux-Singes, sur la rive africaine du détroit. Pourtant il n'y a rien qui ressembler cet Atlas dans la région intérieure oii les indi-
(1) Par exemple, dans les oasis de Baharièh et de Dakièh : Vivien de Saint-Martin, Le Nord de l'Afrique dans l'antiquité, p. 41.
(2) Pline, ii, 228 : fons Solis chez les Trogodytae (il s'agit, comnae Pline l'indique, d'une source distincte de la fameuse fontaine de l'oasis d'Ammon). Le même, v, 36: fontaine de Débris, chez les Garamantes (conf. Solin, xxix, 1-4). Saint Augustin, Cio. Dei, xxi, 5 : « Apud Garamantas quemdam fontem tam frigidum diebus ut non bibatur, tam fervidum noctibus ut non tangatur».
(4) IV, 184 et 185. — Heeren 'Politique et commerce, jv, p. 261 et suiv.) croit que les Atarantes et les Atlantes habitaient au Sud des Garamantes ; il place les premiers à la frontière méridionale du F'ezzan, les seconds à Bilma. Cela n'est pas admissible. Ces deux peuples étaient sur le bourrelet sablonneux qui, selon Hérodote, se dirige Vers l'Ouest, en passant, après les Atlantes, à la hauteur des Colonnes.
(5) Les PhcnicAens et l'Odyssée, i, p. 244, 246, 259.
cations de notre texte nous convient à le chercher. Des oasis voisines de montagnes élevées ne se rencontrent que fort loin des Garamantes, au Nord-Ouest, à la lisière septentrionale du Sahara, soit dans le Sud de l'Algérie, soit dans le Sud du Maroc. Du reste, aucune de ces montagnes ne présente l'aspect de l'Atlas d'Hérodote. La courle description qu'il en donne a rappelé le pic de Ténérife. Mais, à supposer que le volcan des Canaries ait été alors connu, — ce que l'on ignore — , nous ne voyons pas comment des montagnes dont les emplacements étaient si différents auraient pu être confondues. Cet Allas de l'intérieur des terres semble n'avoir aucun rapport avec la mer Atlantis, mentionnée par Hérodote"' et appelée ensuite 'AxXavTtXT) ôàXaaaa, '.VxXavTixôv TréXayoç, Atlanticum mare.
Il était assez naturel de regarder comme des colonnes du ciel de hautes montagnes dont les sommets paraissaient porter des nuages. Cette pensée, exprimée par Pindare'2) et par l'auteur du livre de Job (3), a pu venir aussi à des Africains. D'autre part, la montagne a été désignée aux informateurs d'Hérodote par un nom indigène dont la forme exacte nous est inconnue, mais qui, pour des oreilles grecques, devait sonner à peu près comme Atlas. Des savants (^) se sont demandé si ce n'était pas simplement le mot qui signifie montagne dans les dialectes berbères, adrar. La transcription "AxXaç était d'autant plus séduisante que ce mont remplissait la fonction dévolue à Atlas, personnage mythique.
il) Voir p. 74.
(2) Pyth., I, 19, où il appelle l'Etna xtiuv oJi«vi«.
(3) XXVI, 11 (cité par B<ehrj. — Voir aussi un hymne h Shamash, le dieu soleil des liabyloniens : « Quand tu sors de la grande luontagae... ; quand tu sors du fondement du ciel, où se réunissent le ciel et la terre... «: Dhorme, La Religion asayro-babylonienne, p. 55.
(4) Vivien de Saint Martin l. c, p. ôO, n. 4, et p. 154 (adoptant une opinion de Grieber de Hemsoe). P. Schnell, L'AClas marocain, trad. Bernard (Paris, 1898), p. 10. Etc.
On sait que, selon les uns, Atlas portait lui-même le ciel '** ; que, selon d'autres, il g-ardait ou soutenait la colonne, ou les colonnes sur lesquelles le ciel reposait*^). Il reçut dabord pour séjour l'Arcadie'^'. Mais déjà la Théogonie attribuée à Hésiode le place dans l'extrême Occident, sur les bords de l'Océan ('*), ce qu'indiquent aussi Phérécydei^) et Eschyle'^* ; une allusion à ce séjour lointain se trouve probablement dans l'0dyssée(7). Cet Atlas mythique donna son nom à la mer extérieure, l'Atlantis. Fut-il, dès une époque reculée, mis en relation avec une montagne d'Afrique voisine de I Océan ? On peut le supposer, non l'affirmer. Hérodote est le premier auteur à nous connu qui parle d'un mont Atlas en Libye, mais à l'intérieur du continent et sans même faire observer que ce nom est celui du porteur du ciel. Après lui, nous trouvons le nom d'Atlas donné a des montagnes de l'extrême Ouest de l'Afrique (8), à proximité de cet Océan, où, vers le vin® siècle, la Théogonie mentionne le séjour du personnage mythique, et qui, au v*^ siècle au plus tard, était appelé Atiantis. Peut-être un terme indigène.
(1) Hésiode, Théogonie, 517-9,746-7 Inscription du cofïre de Cypsélos : Pausanias, v, 18, 4. Plus tard, on fit porter à Atlas le ciel et la terre : Eschyle, Prométhée enchaîné, 427-9; etc.
(2) Eschyle, Prométhée enchaîné, 347-9. Odyssée, i, 53-54 (où le sens paraît être : Atlas garde les longues colonnes reposant sur la terre et portant le ciel comme un plafond).
(3) Voir Wernicke, dans Real-Encyclopœdie, s. v. Atlas, p. 212,7 .
(4) Vers 518, 748 et suiv.
(5) Fragm. hist. gr.. i, p. 78-79, n" 33 et 33 a.
(6) Prométhée enchainé, 347.
(7) 1.52-53 : Atlas, père de Calypso, connaît les abîmes de toute la mer (ce qui est dit ailleurs de Protée : iv, 385-6).
(8) Diodore, m, 60 (d'après Denys de Milet, qui écrivait au second siècle avant J.-C ). Polybe, apud Pline, vi, 199, et v, 9. Agrippa, apud Pline, V, 10. Vitruve, viii, 2, 6. Suétonius Paulinus, apud Pline, v^ 14-15. Pomponius Mêla, m, 101. Pline, v, 5-7, 13. Pausanias, i, 33, 5 et 6. Dion Cassius, lxxv, 13 ; conf. Zonaras, xii, 9, tome ii, p. 551 de l'édition de Bonn.
semblable à celui qui désignait l'Atlas d'Hérodote, inspira-t-il ces localisations. Naturellement, un conte fut ensuite inventé pour expliquer comment le nom du Titan était devenu un nom de montagne : Persée aurait pétrilié Atlas en lui montrant la tête de Méduse*^'. On appela Atlas la chaîne principale du Maroc, le Haut-Alias des géographes modernes (2); mais le même nom fut aussi donné à des montagnes plus méridionales '3). Plolémée('^> distingue un grand Atlas, qui est notre Haut-Atlas, et un petit Allas, qu'il place plus au Nord, probablement au hasard. Strabon (5) étend même l'Atlas de Texlrémité Nord-Ouest de l'Afrique auxSyrtes. Il ajoute que les indigènes le nomment Auptv : ce terme, dans la langue libyque, devait signifier montagne et n'être qu'une forme d'aih^ar, au pliiriel idraren^^^ ; aujourd'hui encore, le Haut-Atlas est appelé par ses habitants Idraren.
Comme, en général, on plaçait l'Atlas beaucoup plus à l'Ouest que la montagne d'Hérodote, les Atlantes de l'historien furent aussi transportés par des auteurs postérieurs dans l'extrême Occident, près de l'Océan. Pausanias(7> prétend qu'ils sont le même peuple que les Lixites : or le Lixos était l'oued Draa, qui, sortant du Haut- Atlas, longe au Sud toute la région élevée qu'on appelle l'Anti-AtlasI^).
XXVI. — Les habitants des tertres de sel épars sur le bourrelet sablonneux sont les derniers hommes qu'on
(1) Voir, entre autres, Ovide, Métam., iv, 627-662.
(2) Voir surtout Suétonius Paulinus, l. c.
(3) Voir en particulier Agrippa, l. c. Où Polybe plaçait-il l'Atlas ? Les indications de Pline nous laissent dans l'incertitude ô cet égard.
(4) IV, 1, 2: At>«c fieitoiv ; AtX«»- è^aTTwv.
(6j Gsell, Histoire, i, p 315-6.
(8) Dans un récit romanesque, reproduit par Diodore(iii, 54, 56 et suiy.), Denys de Milet plaçait les Atlantes sur l'Océan.
rencontre au-dessus de la zone des bêtes sauvages, du côté du désert '1). a Au delà, vers le raidi et à l'intérieur de la Libye, le pays est désert, sans eau, sans animaux, sans pluie, sans bois, et dépourvu de toute humidité (2) ». H est impossible de décrire avec plus de netteté la nature désolée du Sahara. Ce texte et d'autres encore réfutent les savants qui croient que le climat du désert africain s'est beaucoup modifié depuis l'antiquité historique f^).
Hérodote ne dit pas clairement qu'au delà, vers le Sud, il y ait des régions où des hommes puissent vivre. Dans un récit sur lequel nous reviendrons (*), il expose que des voyageurs nasamons, ayant traversé pendant beaucoup de jours une longue étendue de sable, parvinrent à une plaine où ils trouvèrent des arbres fruitiers, puis à un grand fleuve, coulant de l'Ouest à l'Est, au bord duquel s'élevait une ville (^). Mais il indique que les Nasamons se dirigèrent vers l'occident, et non vers le Sud. Si cela est exact, ce qu'il dit du désert ne peut évidemment pas se concilier avec son opinion sur ce fleuve, qu'il regarde comme le Nil, et qui, ajoute-t-il, coupe la Libye par le milieu f^). Entre le pays où les Nasamons le rencontrèrent et le point extrême atteint en remontant le fleuve égyptien, il fallait bien que le « Nil » traversât la contrée qui, affirme notre auteur, est dépourvue de toute humidité <7).
Hérodote sait, d'autre part, que, le long de la mer exté-
(2) IV, 185. Conf. ii, 32.
(3) Voir Gsell, Histoire, i, p. 56 etsuiv.