CHAPITRE III Populations de la Libye
XXVII. — ((A notre connaissance, la Libye est occupée par quatre peuples, et non davantage : deux indigènes et deux étrangers. Les deux peuples indigènes sont les Libyens et les Ethiopiens, qui habitent les uns au Nord, les autres au Sud de la Libye ; les deux étrangers sont les Phéniciens et les Grecs (i' ».
Hérodote ne dit presque rien des Phéniciens. Sauf Carthage, il ne mentionne aucune de leurs villes maritimes. Il n'indique pas que les Carthaginois aient des possessions territoriales. Il rapporte (2) qu'unis à des indigènes, ils chassèrent des Grecs qui avaient fondé la colonie du Ginyps, entre les deux Syrtes (^) ; il n'ajoute pas qu'ils aient pris pied sur cette côte. Il répète ce qu'ils disent de Tîle de Gyraunis (probablement Kerkenna) W : cela prouve quMls la visitaient, mais non pas qu'ils en aient été les maîtres. Au delà du lacTritonis, il mentionne plusieurs peuples libyques, qui bordaient la côte orientale de la Tunisie ; il parle d'eux comme s'ils étaient indépendants de Garthage (^ . Ils l'étaient peut-être, en efîet, à
(1) IV, 197. Conf. II, 32.
(3) Voir § XXIX.
(4) Voir plus haut, p. 85.
(5) II indique (vu, 165) des Libyens dans l'armée d'Amilcar, qui combattit les Grecs de Sicile en 480. Mais ce pouvaient être des mercenaires, comme l'étaient certainement des gens appartenant à d'autres peuples qu'Hérodote mentionne en même temps.
l'époque où Hérodote recueillit les matériaux de son histoire (!'. Girtha^e ne dut se constituer un territoire, — dont on ignore l'étendue — , qu'après s'être affranchie du tribut qu'elle payait à ses voisins india^ènes : ce qui eut lieu vers le second quart du cinquième siècle '2),
Il est probable qu'Hérodote était mal renseigné sur les Carthaginois '3i. Pourtant nous pouvons supposer que, s'ils tiennent fort peu de place dans ses \i6vy.oï Xôyoi, c'est parce que la partie géographique et ethnographique de ce traité est consacrée aux populations autochtones, et non aux colons d'origine étrangère (^).
XXVflI. — On sait que la première partie est. au contraire, une histoire des Grecs de Cyrénaique, jusque vers la fin du VI® siècle Hérodote donne d'assez longs détails sur Cyrène et sur Barcé et il nomme deux autres colonies grecques : Taucheira, qui dépendait de Barcé <5)^ et Évespérides '■^>, qui fut fondée par le dernier roi de Cyrène, peu av.int le milieu du v'' siècle f^'. Mais nous laissons l'histoire de ces colonies en dehors de notre sujet.
Au delà de la Cyrénaique, vers l'Ouest, les Grecs eurent aussi des visées coloniales, qui expliquent une légende rapportée par Hérodote. On raconte, dit-il '8), qu'après la construction du navire Argo, Jason voulut se rendre à
(1) Ou à l'époque, plus lointaine, à laquelle aurait écrit l'auteur dont Hérodote se serait servi.
(2) Gsell. Histoire, i. p. 462-5.
(3) Outre les passages cités ici et au § viii, il ne parle d'eux qu'au livre I, chap. 166-7, et au livre ni, chap. 19 (conf. 17i.
(4; Meltzer, Geschichte, i, p. 489. Gsell, l. c, p. 450.
(7) Fragm. hist. gr., iv, p. 517, n* 1. Peut-être reçut-elle seulement de nouveaux colons. Il semble qu'il y ait eu déjù des Grecs en ce lieu vers la lin du vi' siècle : Hérodote, iv, 204.
Delphes. Mais, lorsqu'il doublait le cap iMalée, le vent du Nord l'entraîna jusque dans les bas-fonds du lac Tritonis. Triton lui apparut et lui montra ce qu'il devait faire pour se dée;ager, mais en exigeant que Jason lui remît un trépied d'airain, embarqué sur le navire pour être offert au sanctuaire de Delphes. Triton, s'étant assis sur le trépied, prédit alors que, si quelque descendarît des Argonautes s'en emparait, cent villes grecques seraient fondées autour du lac. Ayant entendu cet oracle, les Libyens cachèrent le trépied.
D'après une indication qui n'est pas sûre, Hésiode aurait déjà fait aller les Argonautes en Libye (i). Selon Pindare '2i^ quand ils revinrent de leur expédition, ils portèrent pendant douze jours leur navire à travers le continent, depuis le rivage de l'Océan, et parvinrent ainsi au lac Tritonis. Ce lac, nous l'avons dit (3), était peut-être en Cyrénaïque, et le poète paraît s'être fait l'écho d'une légende cyrénéenne <■*). Celle que reproduit Hérodote forme une addition à l'histoire fabuleuse des Argonautes. H ne s'agit pas d'un épisode de leur expédition en Colchide, mais d'une aventure qui leur serait arrivée antérieurement, lors d'un pèlerinage qu'ils auraient fait à Delphes. Ce récit semble avoir eu pour objet de justifier, par un précédent et une prophétie, des ambitions grecques sur la région des Syrtes. Peut-être a-t-il pris naissance vers l'époque de rétablissement du Spartiate Dorieus sur le Cinyps <^). Une phrase d'Hérodote semble indiquer son origine (^' : « Dans
(1) Scolie à Apollonius de Rhodes, iv, 259.
(2) Pyth., IV, 25 et suiv.
(4) Hécatée faisait suivre aux Argonautes une autre route : de l'Océan, ils auraient passé dans le Nil : scolie citée (= Fraym. hist. gr., I, p. 26, n» 339).
'5) Voir § suivant.
le lac Tritonis, est une île dont le nom est Fhia ; on dit (D qu'un oracle a invité les Lacédémoniens à la coloniser ».
La légende racontée par Hérodote se retrouve, mais avec des altérations, dans des auteurs postérieurs. Apollonius de Rhodes la mélange dans ses Arqonautiquea avec celle de Pindare (2). Lycophron (3) parle, non d'un trépied d'airain, mais d'un cratère d'or, donné à Triton ; ce présent aurait été fait par Médée, au retour de l'expédition. Diodore de Sicile'^' répète le récit d'Hérodote, qu'il ne nomme pas. l\ ajoute que le trépied portait une inscription en lettres anciennes et qu'il avait été conservé jusqu'à une date récente chez les Évespérites. On a vu '^t que la lagune d'Évespérides (Bengazi) avait le même nom que le lac d'Hérodote. S'il faut en croire Diodore, les habitants de cette ville auraient confondu les deux Tritonis et prouvé clairement la justesse de leurs revendications en montrant le fameux trépied.
XXIX. — NTalgré l'oracle, les Lacédémoniens ne colonisèrent jamais l'île de Phia, qui est probablement Djerba<6', mais ils s'établirent pendant quelque temps à l'embouchure du Cinyps, entre les deux Syrtes(7). Hérodote nous l'apprend dans un passage de son histoire qui ne fait pas partie des Atêuxo't Xôyoï^^K
Dorieus, fils d'un roi de Lacédémone, ne voulant pas
(1) Il semble bien qu'il faille traduire ainsi, et que foctri. n'ait pas pour sujet Mù^lvtç, peuple indigène mentionné quelques lignes plus haut. V
(2) IV, 1547 et suiv. *"',
(3) Alexandra, 886 et suiv.
(6) Voir p. 80.
(7) Sur cette rivière, voir p. 90.
(8) V, 42. Voir Gsell, Histoire, i, p. 449-450.
vivre auprès de Gléomène, son frère, qui avait hérité de la dignité suprême, demanda et obtint des compagnons pour aller fonder au loin une colonie. « Il ne consulta pas. dit Hérodote, l'oracle de Delphes et n'accomplit aucune des choses qu'on a coutume de faire en pareil cas : tant il était indigné ! Il s'embarqua pour la Libye ; des hommes de Théra le conduisirent >) . C'était de l'île de Théra qu'étaient partis les fondateurs de Cyrène : il est probable que les Cyrénéens ne furent pas étrangers au projet de Dorieus ; peut-être, eux-mêmes, avaient-ils eu des visées sur le territoire que celui-ci occupa 'i>. a Etant venu à Ginyps, il s'établit dans le pays très beau, appartenant aux Libyens, qui borde le fleuve. Il en fut chassé dans la troisième année par les Libyens qui s'appellent Maces et par les Carthaginois, et il retourna dans le Péloponnèse o. Ces événements se passèrent à la fin du vi* siècle. Longtemps après, les ruines de la colonie se voyaient encore ; le Périple du Pseudo-Scylax, rédigé en 347, mentionne Cinyps, ville déserte <2).
Les Carthaginois, unis aux indigènes de la région du Cinyps, avaient écarté leurs rivaux des côtes situées à l'Ouest de la grande Syrte. Ce fut probablement après
(1) Selon une légende indiquée dans la Bibliothèque d'Apollodore (édit. Wagner, p. 219), Gouneus, chef thessalien, se serait établi sur le Cinyps, en revenant de la guerre de Troie. Cette légende se forma peut-être à Cyrène : une partie des colons de la ville prétendaient descendre de Thessaiiens. Il n'est cependant pas certain qu'il s'agisse du Cinyps dont nous parlons. D'après Lycophron fAZea;anrfra, 877etsuiv.), Gouneus et ses compagnons thessaiiens périrent, jetés par la tempête près de Teucheira, non loin d'Ausigda, que le fleuve Cinyps arrose. Taucheira se trouvait sur la côte Nord-Ouest de la Cyrénaïque ; Ausigda était le nom d'une île située au Nord-Est de cette ville.
(2) § 109 (p. 85). Il existe quelques ruines sur l'oued Oukirré (le Cinyps des anciens), à trois kilomètres de la mer: Méhier de Mathuisieulx. Nouvelles Archices des missions, xii, 1904, p. 33-34. Mais il est h croire que ce sont des vestiges de constructions bien postérieures h Dorieus.
l'expédilion de Dorieus qu'ils relevèrent Leptis, qu'on nous dit avoir été une vieille colonie phénicienne <*' et que les Grecs appelèrent désormais Néapolis. A la suite d'une guerre avec Gyrène (si l'on en croit Salluste), ils fixèrent aux Grecs, dans le fond de la grande Syrte, une limite dont Hérodote ne dit rien, mais qui existait vers le milieu du iv" siècle. Enfin, s'ils ne firent pas des Libyens de ce littoral leurs sujets, ils maintinrent l'alliance qui les attachait à eux. Diodore î2) indique qu'à la fin du v^ siècle, ils leur demandèrent des auxiliaires pour combattre en Sicile (3).
XXX. — Dans le passage que nous avons cité au début du § xxvii, Hérodote dit que le Nord de la Libye est occupé par les Libyens. Il donpe en effet au mot .Vtêusç, déjà employé avant lui <^), un sens plus restreint qu'au mot AiêÙY], qui, après avoir désigné la région située l'Ouest du Delta, était devenu le nom du continent tout entier (5). D'autre part, tandis que le terme Lebou s'appliquait seulement aux voisins de l'Egypte, les Aîêusç sont, pour Hérodote, tous ceux qui habitent la zone du littoral, depuis l'Egypte jusqu'au cap Soloeis 1^). Cette signification du
(1) Voir Gsell, L <■., p. 362-3.