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CHAPITRE IV Vie matérielle et civilisation des indigènes

L. — Hérodote affirme que les Libyens sont les plus sains de tous les hommes <i). « Race d'hommes au corps sain, dit à son tour Salluste '2), agile, résistant à la fatigue ; la plupart succombent à la vieillesse, sauf ceux qui périssent par le fer ou par les bêtes, car il est rare que la maladie les emporte ». Ces assertions sont sans doute fort exagérées (3). Les étrangers devaient être frappés de la vigueur, de l'endurance des indigènes qu'ils avaient l'occasion de voir ; ils s'étonnaient des cas de longévité qui. — les épitaphes de l'époque romaine nous l'apprennent — , étaient fréquents dans les temps anciens, comme ils le sont encore aujourd'hui (^). Ils ne se rendaient pas compte que c'étaient les mieux trempés qui supportaient ainsi une dure existence et qu'une mortalité très forte faisait disparaître de bonne heure les êtres mal venus.

Notre texte indique des opérations bizarres par lesquelles les Libyens nomades prétendaient assurer à leurs enfants

(1) IV, 187. « Après les Libyens, dit-il au livre ii (chap. 77), les Égyptiens sont les plus sains de tous les hommes «.

(2) Jugurtha, xvii, 6.

(3) Nous lisons au contraire dans l'écrit tiippocratique De la maladie sacrée, 1 (édit. Littré, vi, p. 356) : « Je pense que, parmi les Libyens habitant l'intérieur des terres, nul ne se porte bien, vu qu'ils couchent sur des peaux de chèvres, se nourrissent de viande de chèvre et qu'ils n'ont ni manteau, ni chaussure qui ne vienne de cet animai ».

(4) Voir Gsell, Histoire, i, p. 174.

une bonne santé 'i). Il s'agit de cautérisations. La médecine indigène en fait encore grand usage C^).

Ll. — Les relations que diverses tribus libyennes entretenaient avec d'autres peuples n'avaient pas été sans influence sur leur civilisation. Hérodote ne l'ignorait point. " Les Adyrmachides, écrit-il (3), ont en général les mêmes mœurs que les Egyptiens ». On sait que cette peuplade était voisine du Delta. Les mœurs des Giligames, qui faisaient suite aux Adyrmachides à l'Ouest, étaient à peu près les mêmes (^). Ailleurs (5), l'historien constate que les Libyens nomades, « de même que les Égyptiens, ne mangent pas de vache et s'abstiennent aussi de porc ». Il ajoute que les femmes des Cyrénéens s'abstiennent également de la viande de vache, par respect pour la déesse Isis, en l'honneur de laquelle elles jeûnent et célèbrent des fêtes ; que les femmes de Barcé s'abstiennent aussi bien de porc que de vache. Il est à croire que c'était à l'imitation des Libyennes : beaucoup de colons de Cyrène et de Barcé avaient dû épouser des femmes indigènes '6), Nous verrons qu'outre Isis, dont le culte ne dépassa peut-être pas la Cyrénaïque, d'autres divinités originaires d' Egypte furent probablement adorées par les Libyens, même au delà des Syrtes.

Naturellement, ce furent surtout les tribus voisines de la vallée du Nil qui subirent le plus les influences égyp-

(1) Pour les détails, voir iv, 187.

(2) Rawiinson, ad locum. Tissot, Géogrp,phie, i, p. 479.

(6) Un fait rapporté par Hérodote (iv, 159) atteste le prestige de l'Egypte aux yeux des Libyens voisins de Cyrène. Vers 570, ils se donnèrent au roi égyptien Apriès et implorèrent son secours contre les colons grecs.

tiennes. Mais celles-ci paraissent s'être propagées au loin vers l'Ouest, à l'intérieur du continent comme dans les régions voisines du littoral. Ce fut peut-être d'Egypte qu'à l'époque néolithique et au second millénaire avant J.-C, les Libyens reçurent plusieurs espèces d'animaux domestiques ; d'autre part, l'industrie récente de la pierre dans une bonne partie du Sahara présente avec celle de l'Egypte des ressemblances qui ne sont certainement pas fortuites d).

MI. — En Cyrénaïque, l'établissement des colons grecs, au vue siècle, influa sur la civilisation des indigènes. Hérodote '2) dit des Asbystes, qui habitaient au-dessus de Cyrène, qu'ils s'efforçaient en général d'imiter les mœurs des habitants de cette ville; il indique (3) que leur genre de vie était aussi celui des Bacales, voisins de la ville de Taucheira. Nous venons de voir que les unions paraissent avoir été fréquentes entre les immigrants et les autochtones ^^K Les noms libyques ne sont pas rares dans les inscriptions de Gyrène '5>. Les frères du roi Arcésilas ii, qui allèrent, vers le milieu du vi« siècle, fonder Barcé, eurent des indigènes pour alliés; ceux-ci participèrent peut-être largement au peuplement de la cité nouvelle (6). Les informations recueillies par Hérodote en Libye témoignent de relations étroites entre les deux

(1) Voir Gsell, Histoire, i, p. 234 et 206.

(4) Pindare (Pyth., ix, 105 et suiv.) raconte qu'un Grec épousa la fille du libyen Antée, dans la ville d'Irasa. Callimaque (Hymne à Apollon, 86) nous montre les colons grecs dansant avec les blondes libyennes.

(%) Conf. Studniczka, Kyrene, p. 5.

(6) Hérodote, iv, 160. Au vi* siècle, un roi de Barcé portait un nom libyque, AXâÇet^o {ibid., 164), qu'on retrouve sur une inscription de Cyrène {Corpus inscr. graec, ni, n» 5147 : 'a>«55ï(/s K

races. Il est vrai que les rapports ne furent pas toujours amicaux. Les Cyrénéens eurent à combattre leurs voisins sous Ballos II (vers 570) f^* et un peu plus tard, sous Arcésilas ii i2) ; à la fin du v® siècle, Évespérides fut deux fois menacée par les barbares '^l.

Ces querelles n'empêchèrent point les Libyens de profiter des exemples que leur donnaient les Grecs. Ceux-ci, de leur côté, ne s'abstinrent sans doute pas de faire certains emprunts aux indigènes. Hérodote donne à ce sujet quelques indications ; mais il convient de ne les accueillir qu'avec réserve. Les Grecs auraient emprunté au costume des Libyennes le vêtement et l'égide des statues d'Athéna, aux femmes indigènes l'usage de pousser des cris aigus dans les cérémonies religieuses (ôXoX-uy/]) (*). Ils auraient appris des Libyens à atteler à quatre chevaux 1^). Enfin le dieu Poséidon serait d'origine libyque (^K

L'égide qui apparaît sur les images d'Athéna est primitivement un vêtement assez grand, en peau, un manteau avec des serpents sur les bords (plus tard, on la réduisit à une sorte de collet ou à une écharpe). Ce vêtement pouvait ressembler aux peaux de chèvres, garnies de franges en cuir, que portaient les femmes libyennes ; Hérodote d'ailleurs, adoptant une étymologie contestable, dérive le mot fxiyiç d'alç, chèvre'''). Mais cela ne prouve pas

(1) Hérodote, iv, 159.

(2) Ibid., IV. 160. Les Libyens attaquèrent alors les Cyrénéens à l'instigation des frères de ce roi.

(3) Thucydide, vu, 50. Pausanias, iv, 26, 2.

(5) Ibid.

(6) II, 50 : " Les dieux (grecs) dont les Égyptiens disent ne pas connaître le nom me semblent l'avoir reçu des Pélasges, à l'exception de Poséidon. Ce sont les Libyens qui ont fait connaître ce dieu aux Grecs. Primitivement, les Libyens ont seuls possédé le nom de Poséidon et ils ont toujours adoré ce dieu ».

qu'il y ait eu emprunt. Les cris modulés, qu'au dire de Thistorien, les Libyennes faisaient souvent entendre, rappellent les you-you que les femmes berbères poussent encore aujourd'hui en signe de joie '*' : modulations aiguës et prolongées (2). Or les ioù, iov prolongés étaient aussi en usage chez les Grecs ; c'étaient d'ordinaire des lamentations, mais parfois aussi des exclamations joyeuses '^K Fut-ce la ressemblance de ces cris qui frappa Hérodote? On ne saurait l'affirmer, ni surtout soutenir que les Grecs les aient empruntés aux Libyens '^). Le mot ôXoXuyyj, dont notre auteur se sert (5), est d'origine orientale, et non africaine (6). Les Grecs semblent avoir attelé à quatre chevaux avant leur établissement en Gyrénaïque (7i. Poséidon fut une divinité purement hellénique (8' ; le dieu, adoré en Libye, auquel Hérodote donne ce nom, était sans doute d'une origine toute différente (9>.

LIIL — Gerlains Libyens, qui vivaient dans la Tunisie actuelle, avaient l'habitude de couvrir leur peau d'une couche de couleur. «Les Maxyes, dit Hérodote (^Oi ^q

(1) Conf. Tissot, Géographie, i, p. 478.

(2) Corippus {Johannide, ii, 271) parle aussi de crLs modulés, poussés par des femmes indigènes avant un combat, pour encourager les guerriers : « ... treraulis ululatibus aethera matres

Concutiunt ».

(3) Le ton n'était évidemment pas le môme. Dans le second cas, on écrivait soit to\j, soit toJ : voir Thésaurus d'Estienne, édit. Didot, .•*. c.

(4) Il est probable qu'ils s'en servirent dès une haute antiquité. Couf. Plutarque, Thésée, 22.

(5) Il se trouve déjà dans l'Iliade, vi, 301 ; conf. Odyssée, m, 450.

(6) En hébreu hallelu (d'où hallelu-iah). Voir Movers, Dii- Phœnizier, I, p. 246. Conf. le mot latin ululare.

(7) Voir Iliade, xi,699; Odyssée, xiii,81. Il est vrai qu'on peut admettre des rapports entre les Grecs et les Libyens avant la période de colonisation).

(8) Voir, entre autres, E. H. Meyer, dans le Lexikon der Mythologie de Roscher, s. v. Poséidon, p. 2789 et suiv.

(9i Voir plus loin, § lxiv.

peignent le corps avec du vermillon ». Les Gyzantes et peut-être aussi les Zauèces(l> faisaient de même. Le mot (jlîXtoç, par lequel notre texte désigne la substance colorante, indique un produit minéral : de l'ocre rouge, argile renfermant de l'oxyde de fer.

Cette coutume remontait à une très lointaine antiquité. Dans des stations paléolithiques et néolithiques de l'Afrique du Nord ont été trouvés des morceaux d'ocre rouge et, plus rarement, d'ocre jaune '2'. Des minéraux colorants furent de même employés par des troglodytes européens depuis le début de l'époque du renne. On peignait parfois en rouge des objets de parure, des poteries (3), mais on devait surtout se servir de cette couleur soit pour se barbouiller la peau, soit pour l'orner de dessins isolés. D'autres exemples sont connus pour le continent africain à l'époque historique. Nous savons par Pline que certaines peuplades noires de la vallée du Nil s'enduisaient tout le corps d'une couche de rouge ('*). Hérodote ^^) parle d'Éthiopiens, habitant au Sud de l'Egypte, qui, lorsqu'ils allaient au combat, se peignaient moitié avec de la chaux, moitié avec du vermillon '6).

Des traces de couleur rouge ont été aussi constatées sur des ossements découverts dans des grottes néolithiques de l'Algérie C^), dans des sépultures libyco-puniques de la côte orientale de la Tunisie (8) (elles paraissent dater des

(1) IV, 194. On ne voit pas bien si les mots uù-oùm-zui SVLv ttkvtî; ouTot se rapportent seulement aux Gyzantes, ou aussi aux Zauèces : conf. plus haut, p. 100, n. 5.

(2) Gsell, Histoire, i, p. 188, 189, 196.

i3) Ibtd., p. 194, 196 (n. 1), 207. t'eut-être aussi les vêtements dont on se couvrait : conf. plus loin, p. 165.

(4) Pline, vi, 190 : « atri coloris tota corpora rubrica inlinunt »

(6) En Amérique, les Peaux Rouges ont été ainsi appelés à cause de la couleur dont ils enduisaient leur visage.

(7) Gsell, l. c- p. 272-3.

(8) A El Alla, Mahdia, Thapsus.

FV»-ni® siècles avant notre ère), dans desdolmens du Maroc, aussi bien que dans de nombreuses sépultures européennes, dont certaines appartiennent à l'époque quaternaire. On appliquait souvent sur les cadavres l'enduit dont les vivants faisaient usage. Après la disparition des chairs, cette substance, entrant en contact avec les os, les colorait.

LIV. — Les Libyens que représentent des monuments égyptiens de la deuxième moitié du second millénaire avant J.-C. prenaient un soin particulier de leurs cheveux. On les reconnaît à une coiffure formée de boucles parallèles, entourant le crâne (i), et d'une longue mèche ou grosse tresse, pendant sur le côté, d'ordinaire en avant de l'oreille (2). Au temps d'Hérodote, plusieurs tribus se distinguaient par l'arrangement de leur chevelure. Les Maces réservaient une sorte de crête au milieu de leur crâne et rasaient le reste jusqu'à la peau (3). Les Machlyes laissaient pousser leurs cheveux sur le derrière de la tête, les Auses sur le devant'*), les Maxyes sur le côté droit i^i. Des modes analogues persistèrent dans l'Afrique du Nord, où elles se retrouvent aujourd'hui. Tertullien nous apprend que certains Numides se faisaient raser les cheveux jusqu'à la peau, sauf le haut du crâne l^'. On sait que beaucoup d'indigènes gardent, au sommet de leur tête rasée, une longue mèche : bons musulmans, ils prétendent que c'est

(1) Disposition que l'on retrouve chez les Maures beaucoup plus tard : voir, par exemple, Gagnât, L'Armée romaine d'Afrique, 2» édit., pi. à la p. 268 (cavaliers maures de la colonne Trajane).

(2) Des Africains sont déjà figurés avec une tresse latérale sur des monuments égyptiens beaucoup plus anciens : voir, entre autres, Bénédite, Comptes rendus de l' Académie des Inscriptions, 1914, p. 321-2.

(6) De pallio, 4 : u Apud aliquos Numidas etiam equis caesariatos inxta cutem tonsor et cultri vertex solus iramunis ».

pour permettre à l'Ange de les enlever plus conimodément au ciel; peut-être ne font- ils que se conformera un très vieil usage. Les Touaregs se réservent, du front à la nuque, une crête qu'ils arrangent en petites tresses nouées ensemble ; ils rasent le reste de leur chevelure <i). Au Maroc, les gens du Rif conservent une seule toufïe, soit au sommet du crâne, soit sur le côté droit de l'occiput, soil au-dessus de l'oreille ; ils la portent nattée, ou bien ébouriffée (2). Les Zaïane et les Zemmour gardent aussi une longue mèche, les premiers au-dessus d'une oreille, les seconds au-dessus des deux ; ceux qui se piquent d'élégance en font une tresse (^i. D'autres Berbères marocains ne laissent pousser leurs cheveux que sur la partie postérieure du crâne ('*), ou bien sur le côté gauche '5).

Notons encore que, selon Hérodote (6), les femmes des Adyrmachides ont grand soin de leur chevelure; quand elles y prennent des poux, elles leur donnent un coup de dent et les jettent à terre C^).

LV. — Ces Adyrmachides, quoiqu'ils eussent adopté en général les mœurs des Égyptiens, s'habillaient comme les autres Libyens (8). Hérodote ne dit pas en quoi consis-

(1) Duveyrier, Le« Touareg du Nord, p. 432 (conf. Tissot, Géographie, I, p. 477). E. von Bary, G/tdt, et les Touaregs de l'Aïr (Paris, 1898), p. 157-8, 187. Foureau, DorAiments scientifiques de la mission Foureau- Lamy, p. 834.

(2) De Segonzac, Voyages au Maroc, p. 48. Quedenfeldt (traduction française). Reçue africaine, xlvi, 1902, p. 112-3.

(3) De Foucauld, Reconnaissance au Maroc, p. 46.

(4) Tissot, I, p. 477 (les Béni Ahsen de la rive gauche du Sebou).

(5) Tissot, l. c, p. 476-7 (les Ghomara du Rif).

(7) Hérodote ne dit pas qu'elles les mangent, comme l'ont écrit des commentateurs. Conf. Flaubert, Salammbô, p. 252 : « Les hideux Auséens, qui mangent des sauterelles, les Achyrmachides (sic), qui mangent des poux, et les Gysantes, peints de vermillon, qui mangent des singes ».

tait ce costume. Dans un autre passage, il nous montre les contingents libyens de l'armée de Xerxès couverts d'un vêtement fait de cuir (!'. L'usage, chez les indigènes de l'Afrique septentrionale, de porter des peaux d'animaux sauvages ou domestiques (surtout de chèvres), peaux qui s'agrafaient d'ordinaire sur une épaule (2), est attesté par des peintures égyptierjnes du second millénaire (3), et aussi, semble-t-il, par des gravures rupestres de la région de Biskra, exécutées peut-être à la même époque (^). Il se conserva pendant fort longtemps, comme le prouvent des textes de la collection hippocratique ^^K de Varron '6), de Diodore de Sicile i^), de Sirabon <8)^ de Pomponius Mêla f^', de Silius Italicus dO), d'Élien 'il*. Cependant, aux environs de noire ère (12) et sans doute beaucoup plus tôt (13), les

(1) VII, 71 : Ai^vSi Se Txrjz/v wèv o"/yTtv«v y^itk'j e^ovteç.

(2) Strabon, xvii, 3, 7.

(3) J. Dftmichen, Die Flotte einer œgyftischen h'wnigin, pi. vi et xi (xviii" dynastie).

(4) Recueil de la société archéologique de Constantine, xxxiii, 1899, planche à la p. 304. Conf. Gsell, Histoire, i. p. 203.

(5) De.« maladies, iv, 56 (édit. Littié, vu, p. 606-8): en Libye, on se sert généralement de la peau du bétail pour se vêtir. De la maladie sacrée, 1 (Littré, vi, p. 356) : manteaux et chaussures en peau de chèvre (voir plus haut, p. 156, n. 3).

(6) Rustic, II, 11, 11 : Gétules vêtus de peaux de chèvres.

(7) III, 49 : Libyens du désert entre les Syrtes et l'Egypte, vêtus de peaux de chèvre».

(8) XVII, 3, 7 : Maurusiens vêtus de peaux de lions, de panthères et d'ours ; xvii, 3, 11 : paysans massœsyles, couverts de peaux.

(9) I, 41 : « Primores sagis velantur, vulgus bestiarum pecudumque pellibus » (à l'intérieur de l'Afrique).

(10) III, 276-7 : (Macae) » . . .humerosque tegunt velamine capri

Saetigero ».

(11) Nat. animalium, xiv, 16 : vêtements en peau de mouflon que portent les bergers et les artisans en Libye.

(12) Mêla, l. c.

(13) Conf. peut-être les Timihou du tombeau de Séti I" : Rosellini, Monumenti dell' Enitlo, Monumenti storici, pi. CLvi, bas ; Capart, Les Débuts de l'art en Egypte, flg. 10, h la p. 31 ; Maspero, Histoire ancienne des peu/lies de l'Orient classique. II, p. 430.

gens d'une condition assez relevée remplaçaient ces peaux par des manteaux de grosse étoffe, qui, plus tard, furent portés même par le peuple '^l. Il est probable qu'en général, la peau de bête ne constituait pas tout le costume, qu'elle était jetée par-dessus un autre vêtement. Des auteurs postérieurs à Hérodote mentionnent des tuniques non ceintes et dépourvues de manches ('^K

Pour les femmes, notre auteur i^) indique qu'elles portaient un vêtement de dessous, — ce devait être une tunique longue, — et une peau de chèvre (^), débarrassée de ses poils, bordée de franges et teinte en rouge (^) ; nous avons vu qu'il compare ce double vêtement au costume donné aux statues d'Athéna.

Les Libyennes de la peuplade des Adyfmachides portaient un anneau de cuivre à chaque jambe (^K Cette mode existait certainement dans d'autres tribus (').

(1) Procope, Bell. Vand., ii, 6, 12. Corippus, Johaanide, ii, 134-5.

(2) Virgile, £'nétrfe, VIII, 724; Servius, ad loaum. Tite-Live, xxxv, il, 7. Strabon, xvii, 3, 7. Silius Italicus, ii, 56. Procope, l. c. Corippus, II, 130-2 ; VIII, 189-190.

(4) Dans Apollonius de Khodes (Argon., iv, 1348-9), les déesses libyennes qui apparaissent f\ Jason sont couvertes de peaux de chèvres.

(5) 'Ayi'y.ç ■ . • y.iyçvxivv.ç îoîv^îoavo). Il s'agit, non d'un produit minérai comme le nik-ng., mais d'un produit végétal, la garance, qui se trouve dans ces régions: Pacho , Relation d'un coyage dans la Marmarique, p. 59. Les indigènes de la Berbérle teignent souvent en rouge les peaux de chèvres qu'ils apprêtent (cuirs dits maroquinsi.

(7) Dans des sépultures indigènes très anciennes, fouillées récemment par M. Viré près de Bordj Ménaïel (h l'Ouest de la grande Kabylie), des squelettes de femmes portaient un ou plusieurs anneaux de cuivre à chaque cheville. Il est vraisemblable que certains anneaux en cuivre, découverts dans des dolmens d'Algérie [d Guyolville, à Roknia, a Gastal), avaient la même destination: d'a;itres ont dû être des bracelets. Ces anneaux consistent en une tige enroulée, aux extrémités libres, do la forme dite porte-bonheur. Des femmes phéniciennes portaient des ornements semblables: des anneaux en argent, qui entouraient les pieds d'une femme, ont été trouvas dans une tombe

Aujourd'hui encore, beaucoup de femmes berbères entourent leurs chevilles d'anneaux qui sont d'ordinaire en argent, cercles ouverts, dont les deux extrémités se terminent par des boules ou par des cubes à pans coupés, quelquefois par de grossières têtes de serpents C^K

Hérodote (2) signale aussi des anneaux en cuir que les femmes de la peuplade des Gindanes se mettaient aux chevilles : c'étaient des sortes d'insignes, dont chacun rappelait une aventure amoureuse (3).

LVI. — Les Gamphasantes, qui vivaient dans la zone des bêtes sauvages, ignoraient l'usage des armes (*). Hérodote n'indique pas, dans la partie de son œuvre que nous éludions, quel était l'armement des autres Libyens. l\ dit seulement '5* qu'à la guerre, les Maces se protégeaient avec des peaux d'autruche '6). Les Libyens qui participèrent à l'expédition de Xerxès en Grèce avaient des javelots dont l'extrémité était durcie au feu (7); d'autres textes signalent ces bâtons appointés (8). Le javelot fut,

d'Utique, appartenant au v« siècle environ avant J.C. (Delattre, Comptes rendus de l' Académie de.'' Inscrifitions, 1906, p. 61). L'usage des anneaux de jambe était du reste très répandu chez les anciens, aussi bien chez les peuples civilisés que chez les barbares: voir Paris, Dictionnaire dex Antiquité», s. v. Perisrelis ; Décbelette. Manuel d'archéologie préhistorique, ii, p. 832 et suiv.

(1) Voir Eudel, Dictionnaire des bijonœ de. l'Afrique du Nord (Paris, 19>6), p. 97-102. Le nom donné à ces anneau.x est khelhhAl.

(2i IV, 176.

(3) Voir plus loin, § lxvi.

(4) IV. 174. Échos d'Hérodote dans Pomponius Mêla, i, 47, et dans Pline, v, 45.

16) Hérodote dit ailleurs (vu, 70) que, dans l'armée de Xerxès, les Éthiopiens orientaux (d'Asie) avaient pour se défendre, au lieu de boucliers, des peaux de grues. Mais il se pourrait que l'objet défensif dont se servaient les Maces ait été une sorte de plastron.

(7) Vil, 71.

(8) Silius Italiens, m, 303-4. Périple de Scylax, 112 (Geogr. gr. min., 1, p. 94) : chez des Éthiopiens riverains de l'Atlantique. Coaf. Gsell. Hiftoire, i., p. 182, n. 5.

aux temps historiques, l'arme nationale des indigènes de la Berbérie ; on peut supposer que, dès l'époque d'Hérodote, il était souvent muni d'un fer, remplaçant la grosse pointe en pierre de l'industrie néolithique récente (l). D'autres armes devaient être en usage, du moins dans certaines tribus (2) : par exemple, le bâton de jet, ou boumerang '3). L'arc se conserva surtout à l'intérieur des terres, chez les Ethiopiens qui vivaient dans les parties habitables du Sahara W ; il est possible que, comme les Éthiopiens de la vallée du Nil appelés à l'armée de Xerxès ^^), ces peuplades aient fait encore usage de pointes de flèches en pierre.

LVII. — Hérodote distingue, parmi les Libyens, les nomades (vojjiàôsç) (6) et les cultivateurs (àpoT^peç) (^'. Les premiers s'étendent depuis l'Egypte jusqu'au delà du fleuve Triton. Ce terme vo[JLàÔ£ç, appliqué à des indigènes africains, se rencontre dans des auteurs antérieurs (^). l\ désigne une manière de vivre. Plus tard, Nopiàf^sç devint un nom de peuple. C'est ainsi que Polybe l'emploie très

(1) Gsell, l. c, p. 201.

i2) On trouve dans Silius Italiens (m, 222 et suiv.) des détails curieux sur l'armement des indigènes africains.

(3) Gsell, p. 202, n. 9. C'était, selon Silius Italicus (m, 277 et 318-9), une arme en usage chez les Maces et chez les Garamantes. — Les Libyens n'avaient pas d'épées. Diodore (m, 49) le dit expressément pour ceux qui vivaient à l'intérieur des terres, entre l'Egypte et les Syrtes. Mais Hellanicos {Fragm. hisl. gr., i, p. 57, n" 93) indique que des nomades portaient un coutelas, •j.v./^uifjv. (conf. Nicolas de Damas, ibid., ni, p. 463, n" 137). Strabon (xvii, 3, 7) donne le même renseignement pour les cavaliers maures.

(4) Gsell, L c, p. 214, n. 1.

(5) Hérodote, vu, 69.

(8) Hécatée, fragment n" 304 : M«Çv£>, oî AtSyriç voaàSî,-. Pindare, Pytfi., IX, 123 : '.■mrtjrù'j voaàSwv (à propos de Libyens de la Cyrénaïque). Dans un fragment d'Hellanicos, contemporain d'Hérodote, on lit {Fragm. hist. gr., i, p. 57, n' 93) • Ai^^'jmv twv voaaâwv rtvéç. ,

souvent dans le récit des guerres puniques (^l ; les Latins se servent du mot Numidae. Il s'agit des habilanls de la l'Afrique du Nord qui vivaient à l'Ouest du territoire carthaginois (les indigènes de ce territoire sont appelés Aiêueç, en latin Afri (2)). Pour Polybe (3), le nom Nofiàf^eç s'applique même aux habitants du Maroc actuel. Mais, avec le temps, on lui attribua un sens plus restreint ; on réserva aux indigènes du Nord du Maroc le nom de MaupoÙCTtot. Mauruaii, Waan, et à ceux qui vivaient dans les grandes plaines de l'intérieur de la Berbérie, le nom de FaÎTOuXot, (iaeluli. Il est possible qu'une appellation ethnique africaine, qui aurait ressemblé au grec Xo(JLà^£ç et que les Latins auraient transcrite Numidae, ait donné prétexte, par un calembour, à la transformation de l'adjectif vopLaôeç en un nom propre f'**. De quand date ce nouvel usage du mot? Le premier auteur, connu de nous, chez lequel on le rencontre est Polybe '^\ mais peut-être a-t-il été employé par des écrivains plus anciens '6'.

Les Libyens nomades énumérés par Hérodote formaient des peuplades qui occupaient des territoires aux frontières précises. Ils n'erraient donc pas à l'aventure pour

(1) I, 19, 2; 1, 31, 2; 1,74. 7; etc.

(2) Voir plus haut, p. 119.

(3) III, 33, 15. Voir aussi Tite-Live, xxiv, 49, 5.

(4) Voir Gsell et Joly, Khmnissa, i (Alger-Paris, 1914), p. 14.

(5) Pourtant, dans un passage d'Ératosthène cité par Strabon (iii. 5, 5), ou lit : Èv T'7> MîTK'/wvt'Vj, >o'Jt«'îtx'7) iïivn. Les mots Nit/y/îtzôv É'Ôvo? paraissent signifier plutôt une tribu de Not/âSe.- qu'une tribu nomade.

(6) Diodore de Sicile (xiii, 80 ; xx, 38 : xx, 39 et 55) et Trogue- Pompée (abrégé par Justin, xix. 2, 4, et xxii, 8, 10) se servent du terme Koy.xHt:, Numidae, dans un sens ethnique, â propos d'événements qui se passèrent au.x v et iv« siècles. On peut supposer, d'après ces mentions, que le nom Noi:*«5£î se trouvait dans Timée, peut-être dans Douris, contemporain de Tiraôe et principale source, semble-t-il, de Diodore dans le récit de l'expédition d'Agathocle.

trouver la nourriture nécessaire à leurs troupeaux. 11 est à croire que leurs déplacements avaient lieu, en général, dans les limites des pays dont ils se regardaient comme les maîtres et oii ils devaient, par conséquent, disposer de pâturages en hiver comme en été. C'est ainsi que, dans un passage déjà mentionné (*', le Périple du Pseudo- Scylax indique que les Maces passent l'hiver sur le bord de la mer, en tenant leurs bestiaux dans des enclos, et qu'en été, ils les emmènent dans l'intérieur des terres, au-dessus (dans les montagnes qui forment l'extrémité Nord-Est du Djebel tripolitain) i'^K

Ajoutons qu'Hérodote semble faire une distinction trop tranchée entre les Libyens nomades et les agriculteurs. Il est difficile d'admettre que les peuplades qui, au dire de l'historien, avalent adopt»? les mœurs des Égyptiens ou s'efforçaient d'imiter celles des colons grecs, que les indigènes établis sur le fertile territoire du Ginyps (3) se soient abstenus de toute culture <^'.

LVIII. — Les animaux domestiques indiqués par Hérodote chez les Libyens sont des moutons (^^ des chèvres (6), des bœufs et des chevaux '7). Naturellement, il y en avait

(2) Au contraire, les Nasamons laissent « en été » (to Çls^ooc) leurs troupeaux sur le bord de la mer, pour aller à Augila faire la récolte des dattes (IV, 172). Mais l'expression «en été » est impropre, les dattes n'étant mûres qu'en octobre.

(3) Où, selon Hérodote, le blé rendait jusqu'à trois cents pour un (IV, 198).

(4| Diodore (m, 49) dit que les Libyens qui vivent entre l'Egypte et les Syrtes sont en partie agriculteurs, dans les pays assez fertiles pour produire des céréales, en partie nomades.

(7) Il ne parle pas des ânes. Les Libyens ne mangeaient point de porc (IV, 186) : rien ne prouve d'ailleurs que cet animal ait été élevé par les indigènes de l'Afrique du Nord (Gsell, Histoire, i, p. 223).

chez les sédentaires aussi bien que chez les nomades (*).

L'élevage du mouton, de la chèvre et du bœuf datait dans l'Afrique septentrionale d'une époque beaucoup plus ancienne (2i. Des textes grecs antérieurs à Hérodote vantent l'abondance des moutons en Libye (3). On a vu que l'usage des vêtements en peau de chèvre était très répandu (^).

Notre auteur accorde une mention spéciale aux bœufs des Garamantes, qui, affîrme-t-il. paissent à reculons, parce qu'ils ont les cornes inclinées en avant '^'. Cette disposition des cornes recourbées vers le front '6 se retrouve en Berbérie chez un bovidé sauvage de forte taille, dont les ossements ont été rencontrés dans des stations paléolithiques et néolithiques. Pomel lui a donné, d'après Hérodote, le nom de Hofi opiathonomus 0). Certaines uravures rupestres nous montrent des bœufs, peutêtre domestiques, dont les cornes offrent la même direction (8) Aujourd'hui encore, le fait n'est pas rare dans la race dite de Guelma. On peut donc admettre qu'il y avait bien chez les Garamantes des animaux aux

(1) Il signale des chevaux chez les Zauèces, Libyens cnltivateurs (IV, 193).

(2) Voir Gsell, /. c, p. 218 et suiv.

(3) Odt/ssée, iv, 85-89. Pindare, Pyth., ix, 6-7. Oracles attribués à la Pythie, cités par Hérodote, iv, 155 et 157.

(4) Plus tard, la race des chèvres qu'on élevait dans la région du Cinyps fut renonamée. On fabriquait des feutres avec leur poil. Voir Virgile, Géorgiques. m, 311-3, et le commentaire de Probus : Pline, VIII, 203; Martial, vu, 95, 13, et xiv, 140 ; Antliologia latina, édit. Hiese, p. 132, n« 117, v. 6; Isidore de Séville, Etymol., xii, 1. 14.

(5) IV, 183. Échos d'Hérodote dans Alexandre de Myndos, apud Athénée, v, 64, p. 221, e ; Pomponius Mêla, i, 45; Pline, viii, 178; Élien. Nat. animal., xvi, 33.

(6) Heeren {Politique et commerre, iv, p. 253) est disposé ft croire qu'il s'agit d'une courbure artificielle. Cela n'est pas admissible : on ne voit pas pourquoi les Garamantes auraient donné cette direction fort incommode aux cornes de leurs bœufs.

(7) Gsell, Histoire, i, p. 103, 105, 219. 18) Ibid., p. 220.

cornes dirigées en avant (l), mais il est perniis de douter qu'ils aient dû paître à reculons: chez les bœufs actuels de la Berbérie, la courbure n'est jamais assez forte pour les empêcher de paître normalement. Il existe quelques zébus, bœufs à bosse, d'origine soudanaise, dans les oasis sahariennes (2). Tels n'étaient pas les animaux que mentionne Hérodote, car, s'ils avaient été pourvus de cet appendice, l'historien n'aurait pas dit qu'à part leur manière de paître, ils ne se distinguaient en rien des autres bœufs, sinon par Fépaisseur de leur peau et l'impression qu'elle produisait au toucher (3). Entre autres usages, les Garamantes employaient leurs bœufs comme montures '^).

Le cheval paraît bien être d'introduction assez récente dans l'Afrique du Nord, où on le connut probablement par l'intermédiaire de l'Egypte (5). Au xiii® siècle et au xir, des Libyens voisins de la vallée du Nil n'avaient encore qu'un petit nombre de chevaux (6). Il n'en était plus de même à l'époque d'Hérodote. Celui-ci signale des chars dans diverses régions : chez les Asbystes (7), les riverains du lac Tritonis(8), les Zauèces(9), les Garamantes dOi. n ne parle nulle part de cavalerie. A l'exemple d'autres

(1) Il n'est guère probable qu'il en ait été ainsi de tous les bœufs de cette peuplade.

(2) Gsell, /. c, p. 61, n. 7.

(3) Neumann, Nordafrika, p. 109.

(4) Quaestiones ex utroque Testamento mixtim, 115 (pour cet écrit, V. supra, p. 150, n. 2) : « Garamantum, qui supra Tripolim Afrorum sunt, regibus tauri placuerunt ad sessum ».

(5) Gsell, /. c, p. 231 et suiv.

(6) fbid., p. 233, n. 4.

(10) IV, 183. Actuellement, les chevaux sont rares dans le Fezzan. — Voir aussi vu, 86 et 184 : chars des Libyens qui firent partie de l'ar mée de Xerxès.

peuples de ranliquité. les Libyens se servaient surtout de leurs chevaux pour les atteler par paires à des véhicules légers. « Les Asbystes, dit Hérodote, sont de tous les Libyens, les plus habiles à conduire des chars ri quatre chevaux » ; on sait qu'il croit que ce mode d'attelage a été emprunté aux Libyens par les Grecs (^l. Les Garamantes avaient aussi des chars à quatre chevaux, sur lesquels ils allaient faire la chasse aux Éthiopiens troglodytes.

Comme les Cyrénéens (2) et les Carthaginois (3). qui attelaient également à deux et à quatre chevaux, les indigènes conservèrent des chars de guerre jusqu'à la fin du (v® siècle (^1. Lors des guerres puniques, Pusage de monter les chevaux était devenu général. Cependant, à une époque plus récente, il y avait encore des chars chez les Pharusiens et les Nigrètes, au Sud du iMaroc '^i.

LIX. — Les Maxyes sont le premier des trois peuples d'agriculteurs qu'Hérodote indique à l'Ouest du fleuve Triton '6'. Avant lui. Hécalée avait mentionné une ville de Libye, Mégasa. à partir de laquelle vivaient des mangeurs de blé et des cultivateurs t'^'. On ignore où elle était située et si la limite marquée par le géographe de iMilet coïncidait avec le commencemertt du territoire des Maxyes.

(1) Supra, p. 159.

(2) Diodore, xvii, 49; xvtii, 19; xx, 41. Sur les chevaux et chars des Cyrénéens, voir Thrige, Re.t Cyrenennium, p. 344-7 ; Hainaud, De Cyrenaica Pentapoli, p. 84 86. Pour le v siècle, Pindare, Pyth., iv, 2, 7-8, 17-18; IX, 4; Sophocle, iHertre, 702.

(3) Voir Meltzer, Geachichte der Kariharjer, n, p. 132-3 et 516.

(4) Diodore, xx, 38 et 6i (indigènes alliés d'Agathocle, qui vivaient sans doute dans la Tunisie actuelle).

(5) Strabon, xvii, 3, 7 (peut-être d'après une source antérieure d'environ un siècle ù Strabon). Ces chars étaient armés de faux.

(7) Fragment n' 305. Conf. supra, p. 58

Ce sont les plus anciens textes qui signalent des agriculteurs dans l'Afrique du Nord. Pourtant la culture des céréales devait remonter, dans certaines parties de cette contrée, à des temps bien plus reculés. Des grottes à mobilier néolithique, fouillées au Rio SaJado littoral oranais). contenaient des meules qui ne peuvent guère avoir servi qu'à broyer des grains (l). Il n'y a aucune raison de croire que les Phéniciens aient été à cet égard des initiateurs.

Si l'agriculture n'était probablement pas inconnue, comme nous l'avons dit, de certains Libyens qu'Hérodote qualifie de nomades, elle avait, d'autre part, pénétré jusque dans des oasis sahariennes. « Les Garamantes répandent de la terre sur le sel et l'ensemencent (2) ». Cette assertion n'est peut-être pas erronée. Duveyrier (3) a vu, à Harêr, dans le Tassili, un plateau rocheux sur lequel on avait étendu de la terre pour y faire des cultures. En tout cas, on peut supposer que, dès une antiquité lointaine, comme a l'époque romaine (^) et aujourd'hui, des légumes et des céréales étaient cultivés dans les jardins des oasis, sous le couvert des palmiers; d'autres arbres fruitiers constituaient sans doute déjà un étage intermédiaire.

Hérodote vante l'abondance et la fécondité des palmiers qui croissent à Augila, où les Nasamons viennent s'approvisionner de dattes l^), chez les Garamantes (6) et dans les autres lieux habités de la bordure septentrionale du dé-

(1) Gsell, Histoire, i, p. 236.

(2) IV, 183. Agriculture indiquée chez les Garamantes par Lucain.iv, 333-4, et Corippus, Johannide, vi, 198-9.

(3) Touareg du Nord, p. 439.

(4) Voir la description que Pline (xviii, 188) donne de l'oasis de lacape.

(5) IV, 172 (conf. 182).

sert '1). 11 parle des irrigations que les Ammoniens font dans leurs jardins (2), En effet, les palmiers et les autres végétaux, arbres ou plantes, qui poussent au-dessous, ne peuvent vivre que s'ils sont arrosés d'une manière très régulière .

Comment la culture du palmier-dattier s'était-elle répandue dans le Sahara ? Nous ne saurions le dire. Il n'est pas invraisemblable, cependant, qu'elle se soit propagée de l'Est vers l'Ouest, à partir des oasis voisines de la vallée du Nil i^) : la civilisation néolithique saharienne offre une étroite parenté avec celle de l'Egypte prolohistorique (^).

Chez les Libyens proprement dits, dans la zone du littoral, l'arboriculture devait être, sinon inconnue, du moins fort peu pratiquée à l'époque d'Hérodote (5). Il dit cependant i^) de l'île de Cyraunis (Kerkenna) qu'elle était pleine d'oliviers cultivés C^) et de vignes. Cette île. sur laquelle il a eu des renseignements d'origine punique, appartenait peut-être déjà aux Carthaginois ; il est certain du moins qu'ils la fréquentaient. On pourrait donc attribuer à leur initiative ou à leur influence ces planta-

(1) IV, 183 : ZKTK 7r£,& y.M h roiit ÊTépoiTt. Conf. Théophraste, Hist. plant., IV, 3, 5 : « la partie de la Libye où il ne pleut pas et où poussent des palmiers grands et beaux ». Ibid., iv, 3, 1 : palmiers en Libye, dans le pays des Nasamons {il s'agit peut-être de l'oasis d'Augila), dans l'oasis d'Ammon et ailleurs. Voir encore ibid., ii, 6, 2. Pline, xiii, 111 : f Interior Africa ad Garamantas usque et déserta palmarum magaitudine et suavitate constat, nobilibus maxime circa delubrum Hammonis ».

(2) IV, 181 : «pSovat Toùf xrino'jç.

(3) Gsell, Histoire, i, p. 239.

(4) Conf. supra, p. 158.

(5) Gsell, l. c, p. 238-9.

(7) ÈÀatfuv : c'étaient des oliviers caltivés ; l'olivier sauvage était appelé en grec xôrtvoc*

lions d'arbres fruitiers ('). En Cyrénaïque, les Grecs se livraient à la culture de la vi^ne et de l'olivier '2).

Les Gyzantes élevaient des abeilles, qui produisaient beaucoup de miel ^^i. Mais d'après une information recueillie par Hérodote (^), il y avait chez eux des gens habiles qui en fabriquaient aussi, en quantité bien plus grande. Eudoxe de Gnide donnait la même indication, peut-être d'après notre auteur (^' ; il ajoutait que ce miel était fait avec des fleurs (6). Il n'y a pas lieu d'admettre '7) qu'il s'agisse ici d'une sorte de miel fabriqué avec des dattes : à cette hypothèse on a objecté justement que les palmiers ne fructifient pas dans la région qui devait être occupée par les Gyzantes (8). Ailleurs, Hérodote parle d'un miel qu'on faisait à Gallatébos, ville de l'Ouest de l'Asie Mineure, avec du tamarix (?) et du froment (^i.

LX. — (( Les Libyens nomades sont des mangeurs de viande et des buveurs de lait (^0) », Le lait de leurs troupeaux était un aliment précieux, dont ils devaient faire grand usage (^i). Il est possible, cependant, que les Libyens orientaux se soient abstenus de lait de vache. Huit siècles

(1) Un siècle après Hérodote, le Périple de Scylax (§ 110 : Geogr. gr. min., I, p. 87) indique que les habitants de l'île appelée aujourd'hui Djerba faisaient beaucoup d'huile, mais ils la tiraient des fruits d'oliviers sauvages.

(2) Voir Rainaud, De Cyrenaica PentapoU, p. 110 et 109. Hérodote {IV, 199) parle des vendanges (rpuyào-ô^t ; ... sy-néTOTui ô xa^rro») qui se font dans le pays de Cyrène.

(3) IV, 194. Les abeilles d'.\frique étaient renommées pour l'abondance de leur miel : Pline, xi, 33.

(4) Ibid.

(5) V. supra, p. 59.

(6) Voir aux fragments d'Hécatée, n* 306.

(7) Comme le fait Meltzer, Geschichte, i, p. 77.

(8) Neumann, Nordafrika, p. 62.

(10) IV, 186 : y^peafÂyot re xat ya^axTOTrorai.

(11) Conf. les textes cités par Gsell, Histoire, p. 222, n. 4.

après Hérodote. Synésius 'l' notait que les habitants de la Cyrénaïqne ne trayaient pas ces animaux : peut-être se conformaient-ils à une interdiction très ancienne, ayant la même origine que celle qui concernait la viande de vache Hérodote, on l'a vu *2) , dit que les Libyens nomades imitaient les Égyptiens, lesquels s'abstenaient de manger de la vache, par respect pourlsis*^).

Pomponius Mêla '*' remarque que, le bétail étant la seule richesse des nomades africains, ils l'épargnent le plus possible et vivent surtout de viande de venaison '^K H devait en être de même au temps d'Hérodote, comme à l'époque de la civilisation néolithique, dont les stations offrent beaucoup d'ossements d'animaux sauvages et assez peu d'animaux domestiques. On ne trouve à ce sujet dans notre texte qu'une indication relative à une peuplade d'agriculteurs, les Gyzantes'^' : ils mangeaient des singes, fort nombreux dans leurs montagnes *7).

Les Nasamons faisaient sécher des sauterelles au soleil, les broyaient, versaient dessus du lait et se nourrissaient de ce mélange (S*. Ils n'étaient certainement pas le seul peuple libyen qui mangeât ces insectes. Dioscoride f^) parle d'une espèce particulière, sans ailes et à longs

(1) Lettre 148.

(3j II est vrai que, dan."* un autre passage ii. 18), il indique clairement que les Libyens faisaient usage de la viande de vache : des indigènes qui vivaient immédiatement à l'Ouest du Delta auraient prétendu qu'étant Libyens, et non Égyptiens, ils avaient le droit de manger de cet aliment.

(5) Conf. Salluste, Jugurtka, lxxxix, 7 : « Numidae pleruraqne laotQ et ferina carne vescebantur ».

(6) Et peut-être aussi aux Zauèces : v. supra, p. 100, a. 5.

(9) II, 52. édit. Wellmann.

membres, dont les indigènes de la région de Leptis (entre les deux Syrtes) étaient très friands. Aujourd'hui encore, des populations sahariennes et même berbères mangent des sauterelles desséchées, confites dans du sel '*).

Parmi les végétaux spontanés, le lotus, dont nous avons parlé longuement (2), nourrissait de ses fruits des Libyens de la région syrtique, les Lotophages et les Machlyes, et servait aussi à faire une sorte de vin (3).

A l'intérieur des terres, les Atlantes passaient pour ne rien manger de ce qui avait eu vie ('*' : ils se seraient donc abstenus de viande (^). Au contraire, les Ethiopiens troglodytes que les Garamantes allaient chasser mangeaient des serpents'^), des lézards et d'autres reptiles C^'.

LXl. — Les Libyens nomades avaient des demeures portatives, faites d'asphodèles (8) entrelacés de joncs (9) : indication que nous retrouvons dans un fragment d'Hellanicos l^0>. S'ils ne voulaient pas s'astreindre à édifier des

(1) Dans l'antiquité, il y avait, au Sud-Est de la Nubie, des Éthiopiens, les Acridophages, qui, disait-on, vivaient exclusivement de sauterelles: Agatharchide, De mari Erythraeo (Geogr. gr. min., i, p. 148) ; Diodore, m, 29 ; Strabon, xvi, 4, 12 ; Pline, vi, 195. Pour les mangeurs de sauterelles, voir Gossen, dans Real-Encyclopœdie, viii, p. 1386.

(2) P. 94 et suiv.

(4) IV, 184 : ky^yy^o-j.

(5) Neumann, Nordafrika, p. 122.

(6) Conf. Mêla, i, 44, et Pline, v, 45 (d'après un auteur qui a copié Hérodote).

(7) D'autres mangeurs de serpents. Ophiophagi, sont indiqués dans l'Afrique orientale, sur la mer Rouge, par Mêla (m, 81) et Pline (vi, 169), d'après une source grecque, comme l'atteste le nom donné â ce peuple. Dans la Bible (Psaume lxxiii, 14), il est aussi fait mention d'Éthiopiens qui se nourrissent de serpents.

(8) è^ àvôe/sixojv. Conf. Suida.s (s. v. ù-vdé/jiy.î;) : 'h^coootoî toÙ; y.ry^Aox);

(10) Fragm. hist. gr., i. p. 57, n" 93. Voir plus haut, p. 61.

cabanes chaque fois qu'ils se déplaçaient, ils devaient en effet posséder des habitations mobiles. La tente, de poil ou de peau, est l'abri qui convient le mieux à des nomades. Cependant il est probable que l'usage s'en répandit chez les Africains à une époque tardive, peut-être quand ils eurent des chameaux pour transporter de lourds poids, pour leur fournir aussi le poil servant à la confection des tentes ; que cet usage se généralisa seulement après la conquête musulmane. Au VI® siècle de notre ère, Corippus mentionne parfois les tentoria des indigènes (i> ; il n'est pas sûr du reste qu'il s'agisse proprement de tentes. Mais il parle plus souvent de leurs cannaeA^). Dans l'antiquité, les demeures ordinaires des nomades, comme aussi des guerriers en campagne, étaient des huttes mobiles '3), faites en matières végétales: tiges d'asphodèles, roseaux, chaumes, joncs (^\ Pour les désigner, les auteurs se servent soit de termes grecs et latins '5*, soit d'un mot libyque ou punique, que les Latins ont transcrit mapalia, plus rarement magalia (pluriel neutre) (6), et qui, du reste, s'appliquait aussi à des cabanes fixes <7). Ces huttes

(1) Johannide, u, 101 ; iv, 321 ; vu, 405.

(2) Ibid., Il, 16; vu, 65 et 264; vin, 44 et 124.

(3) Virgile, Géorgiques, m, 343-4. Tite-Live, xxix, 31, 8. Pomponius Mêla, I, 42. Pline, v, 22. Silius Italiens, m, 290-1. Tacite, Annalex, m, 74, et IV, 25. Corippus, vu, 65 et 264 ; viii, 124.

(4) Outre les textes d'Hérodote et d'Hellanicos, voir Diodore, xx, 65 ; Polybe, xiv, 1, 7 (Tite-Live, xxx, 3, 9) ; Lucain, ix, 945 ; Pline, XVI, 178; Silius Italiens, xvii, 88-89 ; Corippus, U. rç.

(5) Otx/îtxaT« : Hérodote ; otxiat : Hellanicos ; tuguria : Mêla, i. 42 ; cannae : Corippus, passages cités.

(6) Voir Meltzer, Geschichte, i, p. 441-2 ; Babelon, Dictionnaire des Antiquités, s. v. Mapalia.

(7) Voir, par exemple, .Salluste, Jugurtha, xlvi, 5. Plusieurs localités africaines prirent leur nom des mapalia qui y étaient élevées (un faubourg de Carthage ; un domaine de la Tunisie centrale, mentionné dans l'inscription d'Henchir Metticb : un domaine voisin d'Hippone).

étaient-elles pourvues de roues ? ou agencées de manière à être chargées sur des voitures? Un passage de Pline l'Ancien est favorable à la seconde hypothèse (l>, que nous croyons admissible : dans un pays sans routes, on ne pouvait guère employer que des véhicules à deux roues, qui, s'ils avaient fait corps avec la hutte, l'auraient rendue fort incommode. Les textes n'indiquent pas comment les voitures étaient traînées. Des bœufs auraient convenu, mais ils auraient eu de la peine à vivre dans les steppes, où ces demeures mobiles étaient surtout nécessaires. Les chevaux, qui traînèrent d'abord des chars portant des guerriers, servirent ensuite de montures : on ne devait pas les ravaler à des besognes vulgaires. Restaient les ânes et peut-être aussi les hommes.

Les Libyens qu'Hérodote qualifie de cultivateurs étaient des sédentaires ; ils habitaient des maisons (2). Ce pouvaient être soit des mapalia fixes , huttes en branchages, en roseaux, peut-être enduites de terre, soit des constructions en maçonnerie, dont le type n'a guère varié depuis des siècles : des ruines qui, d'après les débris de poteries qu'elles contiennent, datent des temps antiques présentent le même aspect que des ruines fort récentes. Les maisons des Berbères sont, en règle, de forme quadrangulaire. Le bas des murs est bâti en assez grosses pierres, brutes ou sommairement équarries, formant deux parements ; l'intervalle est rempli par de la pierraille. Au-dessus, les murs sont faits avec des moellons de petites dimensions ou des galets, disposés d'une manière assez régulière, par exemple en assises dont les éléments ont été placés obliquement, tantôt dans un sens,

(1) V, 22: « mapalia sua, hoc est domos, plaustris circumferentes ». Il est vrai que Silius Itaticus écrit (m. 290) : u plaustris habitant )>.

tantôt dans un autre, et constituent ainsi des sortes de chevrons. Dans les ruines d'habilalions anciennes, les matériaux ne sont pas liés avec du mortier ; il est probable que les interstices avaient été calfeutrés jadis avec de la boue. Le toit, en chaume (*), est porté par une charpente en troncs d'arbres, que soutiennent fréquemment un ou plusieurs autres troncs, placés verticalement. La forme ronde est parfois employée pour des huttes construites en matériaux végétaux, dans la région de Merrâkech <2) et en Tripolitaine : il y a peut-être là des influences soudanaises. Cependant deux textes latins, l'un de Caton (3', l'autre de saint Jérôme (^), indiquent cette forme ronde pour des mapalia. D'autres mapalia étaient au contraire allongées et ressemblaient à des carènes de navires renversées (^K

Chez les sédentaires du Nord du Sahara, contrée où il ne pleut pas, les maisons, dit Hérodote, sont construites avec des morceaux de sel (6). De nos jours encore, on emploie dans diverses oasis, soit en blocs, soit en briques non cuites, de la terre très mélangée de sel, qui se délaie quand survient une pluie ; on bâiit ainsi des murs de jardins et de maisons f^).

(1) Ou en branchages mêlés de terre. L'emploi des tuiles, ordinaire aujourd'hui en Kabylie, parait être de date assez récente.

(2) Doutté, Merrâkech, p. 285 et suiv.

(3) Apud Festus, s. v. mapalia: « Mapalia... quasi cohortes rotundae sunt ». Voir aussi Deutéro-Servius, In Aeneid., i, 421.

(4) Comment in Amos, prolog., dans Patrol. lat., xxv, p. 990 : « agrestes casae et furnorum similes quas Afri appellent mapalia... ». Conf Isidore de Séville, Etym., xv, 12, 4.

(5) Salluste, Jugurtha, xviii, 8. Conf. Isidore de Séville, l. c.

(6) IV, 185. On trouve la même indication dans Pline (v, 34), au sujet des habitations des Amantes, peuplade qui vivait, selon cet auteur, h douze journées 6 l'Ouest de la grande Syrte : « domu8 sale montibus suis exciso ceu lapide construunt ».

(7) Cailliaud, Voyage d Méroé, i, p. 106 et 108 (oasis de Syouah). Duveyrier, Touareg du Nord, p. 281 (è Mourzouk). Ravrlinson, ad locum. Gautier, La Conquête du Sahara, p. 227. Etc.

Happelons enfin les Ethiopiens troglodytes, que les Garamantes pourchassaient et dont le pays ne peut pas être identifié avec certitude (*). L'usage d'habiter des cavernes a persisté çà et là dans l'Afrique du Nord bien après les temps de la civilisation de la pierre (2). H se maintient encore dans certaines régions : dans le Djebel tripolitain, dans les montagnes du Sud-Est de la Tunisie, dans l' Aurès, dans l'Atlas marocain. Les grottes qui servent aujourd'hui de demeures ont été presque toutes creusées artificiellement ; nous ne pouvons pas dire s'il en était de même de celles qu'occupaient les Ethiopiens* mentionnés par Hérodote (3).

LXn. — « Les nomades ensevelissent les morts comme les Grecs, à l'exception des Nasamons. Ceux-ci les enterrent assis, en prenant soin, quand un homme rend l'âme, de le tenir sur son séant et d'empêcher qu'il ne meure couché sur le dos(^))). Ce qu'Hérodote dit ici n'est pas entièrement exact. Les découvertes archéologiques prouvent qu'outre les Nasamons, il y avait beaucoup d'Africains qui n'enterraient pas leurs morts à la manière des Grecs, c'est-à-dire dans une position allongée. Dès la fin de. la civilisation paléolithique, des cadavres ont été ensevelis les jambes repliées dans des grottes de l'Oranie*^). Dans toute la Berbérie et dans le Sahara, des sépultures

(1) V. supra, p. 152-4.

(2) Conf. Gsell, Histoire, i, p. 185.

(3) On devrait le croire d'après Pline (v, 45) : « Trogodytae specuus excavant ». Dans ce passage, il s'est servi d'un auteur qui a copié Hérodote. Mêla, qui a consulté le même auteur, écrit (i, 44) : « specus subeunt «. Il ne faut donc pas attacher d'importance au mot eaecacant, qui est une addition de Pline.

(4) IV, 190. — Silius Italicus (xiii, 480-1) indique chez les Nasamons une autre coutume, qui aurait consisté ô jeter les morts h la mer.

(5) A Lalla Marnia : Gsell, Histoire, i, p. 270.

indigènes moins anciennes renferment des squelettes qui ne sont pas allongés. Les lombes de la Berbérie que l'on peut dater appartiennent soit aux temps de Carthage et des rois numides, soit à l'époque romaine ; la plupart de celles du Sahara sont probablement encore plus récentes. Tantôt les jambes seules sont pliées, le reste du corps étant étendu. Tantôt le mort est recoquillé : les genoux, ramenés vers le haut du torse, touchent souvent le menton ; fréquemment, les bras sont aussi plies et les mains placées en avant des genoux ou du visage. Cette attitude devait être donnée aux corps avant qu'ils ne fussent en étal de rigidité cadavérique, soil au moment de la mort, comme le dit Hérodote, soil immédiatement après. Quelquefois, le défunt paraît avoir été placé dans la tombe sur son séant, les talons touchant le haut des cuisses, à la manière dont s'asseyaient les anciens Égyptiens, dont s'asseyent encore les Orientaux (1). Quoique Hérodote ne le dise pas expressément, on peut supposer que telle était la position assise donnée par les Nasamons à leurs morts. Mais, d'ordinaire, les squelettes sont couchés sur le flanc. La faible hauteur de la case funéraire ne permet pas de croire que le corps ait été placé sur son séant, lors de l'ensevelissement, et qu'il soit tombé ensuite à droite ou à gauche.

M. E. Naville(2) et d'autres (3) pensent que la posture assise est l'attitude d'un homme qui se repose de ses fatigues, qui s'apprête à prendre son repas. Il est probable, cependant, que, pour l'explication de ces usages, la position assise ou couchée n'a qu'une importance secondaire.

(1) Voir, par exemple, pour des tombes sahariennes, Rohlfs, Kufra, p. 269; Voinot, BulL de La société de géographie d'Oran, 1908, p. 334, 361.

(2) La Religion, des anciens Égyptiens (Paris, 1906), p. 47-48.

(3) Voir le» indications données par Andrée, A renie /ur Anthropologie, VI, 1907, p. 299.

C'est le repliement du corps qui est l'essentiel. On sait qu'il se constate dans des tombes très anciennes du centre et du Sud de l'Europe, ainsi que de la vallée du Nil. Il se retrouve, à des époques plus récentes et jusque de nos jours, dans des contrées fort diverses (l). Parmi les interprétations proposées, la plus vraisemblable est, à notre avis, celle qui l'explique par le désir de mettre les morts dans l'impossibilité de faire des mouvements et de venir troubler les vivants <2). Les corps, repliés, ramassés, devaient être ligottés, au moins primitivement. C'est ce qu'indiquait Agatharchide (3) à propos d'indigènes qui habitaient en Nubie, entre le Nil et la mer Rouge. Ils repliaient les morts, leur attachaient le cou aux pieds au moyen de branches flexibles, puis ils les couvraient de pierres.

La coutume qu'Hérodote signale chez les Nasamons aurait donc eu pour origine lointaine la peur des revenants. Il serait d'ailleurs fort possible qu'on en eût oublié la signification. Des croyances nouvelles n'abolissent pas toujours les vieux rites.

Un autre passage d'Hérodote (^) prouve que les Nasamons ne voyaient pas seulement dans leurs morts des êtres malfaisants, qu'il fallait mettre hors d'état de nuire. (( Ils jurent par les hommes de chez eux qui passent pour avoir été les plus justes et les meilleurs, en touchant leurs tombeaux (5) ». Cet usage de faire des serments sur les

(1) Andrée, l. c, p. 282 et suiv. (en Afrique, chez les Hottentots et chez les Bantous).

(2) Andrée, p. 303-7.

(3) De mari Erythraeo, 63 (Geogr. gr, min., i, p. 154). Conf. Diodore, ni, 33 ; Strabon, xvi, 4, 17.

(5) Hérodote ajoute que, quand les Nasamons se lient entre eux par un serment, ils se donnent mutuellement à boire dans la main. Au

sépultures a existé chez d'autres peuples. Agatharchide le mentionnait chez des Éthiopiens de la vallée du Nil (1). Aujourd'hui encore, en Berbérie, le serment sur des tombeaux de saints très vénérés est une pratique courante, que ne dédaigne pas toujours la justice française.

Les Nasamons, dit encore Hérodote (2), « vont aux tombeaux de leurs ancêtres et s'endorment par-dessus, après avoir prié ; ils se conforment à ce qu'ils voient en songe (3) ». On a rappelé à ce propos, que, chez les Touaregs du Sahara, les femmes vont se coucher '^) sur d'anciennes tombes, pour avoir des nouvelles de leurs maris absents. Le génie du tombeau (djinn ed debbeni) leur apparaît, — c'est, afïîrme-t-on, un géant avec des yeux de chameau, — et il leur apprend ce qu'elles désirent savoir (^). En Berbérie même, cette pratique a été islamisée : des gens qui veulent recevoir des révélations en songe vont s'endormir dans le sanctuaire oii repose un marabout. D'autres, moins bons musulmans, se couchent dans des grottes qu'ils croient hantées par des esprits (6).

xviii' siècle, Shaw a noté que cette coutume avait persisté dans les mariages en Algérie {Voyages dans plusieurs prooinces de la Barbarie, trad. française, 1743, i, p. 393 : cité par Rawlinson, ad locuin).

(1) Diodore, m, 9 ; Strabon, xvii, 2, 3.

(3) Conf. Mêla, i, 46 (et, d'une manière beaucoup plus brève, Pline, v, 45), d'après un auteur qui a copié Hérodote. Il attribue cette coutume aux Augiles (on sait que les Nasamons fréquentaient régulièrement l'oasis d'Augila et en étaient peut-être les maîtres). Voir aussi ïertullien, De anima, 57, qui cite fit ce sujet, non seulement Hérodote, mais aussi Héraclide et Nymphodore.

(4) En plein jour.

(5) Duveyrier, Touareg du Nord, p. 415 ; le même, Sahara algérien et tunisien, Journal de route (Paris, 1905), p. 203. E. von Bary, Ghât et les Touaregs de l'Air, p. 187-8. E. Foureau, D'Alger au Congo par le Tchad (Alger, 1902), p. 66. Ben Hazera, Bull, de la société de géographie d'Alger, iv, p. 319; conf. Doutté, Magie et religion dans l'Afrique du Nord (Alger, 1909), p. 412.

(6) Doutté, l. c, p. 411-4.

Ce sont là des formes de Vincuhalion, usitée aux époques et dans les contrées les plus diverses (l>.

LXIII. — Dans le Sahara, les Atarantes maudissaient le soleil, dont la chaleur excessive les accablait (2). Au contraire, tous les Libyens offraient des sacrifices au soleil et à la lune ; sauf ceux qui vivaient autour du lac Tritonis, les nomades ne sacrifiaient point à d'autres divinités (•^). A part ce texte d'Hérodote, nous n'avons pas de témoignages indiquant un culte très ancien de la lune dans l'Afrique du Nord (^). Mais, dès l'époque préhistorique, probablement au second millénaire, on traça dans le Sud oranais des gravures rupestres représentant un bélier dont la tête est surmontée d'un disque solaire, flanqué de deux serpents. Il n'est guère douteux que ce ne soient des images du dieu de Thèbes Ammon-Râ, c'est-à-dire Ammon-Soleil. Le culte de ce dieu s'était donc répandu de bonne heure à travers les peuplades de l'Afrique du Nord ; il se maintint dans cette contrée, non sans subir des modifications i^). On peut se demander si le soleil, adoré par tous les Libyens, au dire de notre auteur, n'était pas Ammon.

(1) En voir un exemple chez des Berbères du Maroc septentrional, au XI' siècle, dans El Bekri, trad. de Slane, édit. d'Alger (1913), p. 200-1 .

(2) IV, 184. Échos d'Hérodote dans Nicolas de Damas, Fragm. hist. gr., III, p. 463, n" 140 (ils injuriaient, dit-il, le soleil levant) ; par l'intermédiaire d'une source commune, dans Mêla, i, 43 (« solem exsecrantur et dum oritur et dum occidit »). et dans Pline, v, 44 (« solem orientem occidentemque dira inprecatione contuentur »). — Diodore (m, 9) et Strabon (xvii, 2, 3), d'après Agatharchide, indiquent que certains Éthiopiens maudissent le soleil, lorsqu'ils le voient se lever, et cherchent à éviter sa chaleur en se réfugiant dans des lieux marécageux . Mais il s'agit d'Éthiopiens qui vivaient au Sud de l'Egypte.

(4) Bien des siècles plus tard, à l'époque de la conquête musulmane, il y aurait encore eu des Berbères adorateurs du soleil et de la lune : Ibn Kbaldoun, Histoire des Berbères, trad. de Slane, i, p. 177.

(5) Voir Gsell, Histoire, i, p. 250-3.

Ammon avait été importé directement d'Egypte dans l'oasis à laquelle il avait donné son nom. Hérodote connaissait fort bien son origine thébaine. Il raconte même des légendes à ce sujet. Les prêtres du Zeiis thébain lui rapportèrent que des Phéniciens avaient enlevé de Thèbes deux des femmes consacrées au dieu et les avaient vendues, l'une en Libye, l'autre chez les Grecs, et que c'étaient elles qui, les premières, avaient institué des oracles chez ces peuples (l^. De leur côté, les prophétesses de Dodone affirmaient que deux colombes noires, s'étant envolées de Thèbes d'Egypte, étaient venues, l'une en Libye, l'aulre à Dodone. Celle-ci avait prescrit, d'une voix humaine, d'établir un oracle de Zeus. Quant à la première les prophétesses disaient qu'elle avait ordonné aux Libyens de fonder l'oracle d'Ammon, qui est aussi un oracle de Zeus (2). Nous lisons dans d'autres passages d'Hérodote des indications qui ont plus de valeur. (( Les Égyptiens ont représenté Zeus avec la figure d'un bélier et les Ammoniens les ont imités, étant des colons d'Égyptiens et d'Éthiopiens.... Je crois que c'est d'Egypte qu'ils ont tiré le nom d'Ammoniens ('A(X(JLtbvtoi) qu'ils se donnent, car Zeus est appelé Ammon par les Égyptiens (3| » — « Les Ammoniens ont un temple dont le culte est emprunté à celui du Zeus thébain, car, à Thèbes, comme je Lai dit précédemment. la statue de Zeus a une figure de bélier (*) ».

Des images d'Ammon à tête de bélier se retrouvent en effet à Syouah(5). Le dieu et son culte y conservèrent un

(5) Cailliaud, Voyage à Méroé, i, 119. Steindorfl, Durch die Ubysche Wûete, p. 67, 118, 121, etc.

caractère purement égyptien, comme le prouvent les vestiges des deux sanctuaires d'Agarmi et d'Oum Beïda(l), ainsi que les textes anciens qui mentionnent les cérémonies religieuses et la manière dont les prophéties étaient rendues '2). On sait quelle fut la célébrité de cet oracle (3). Les colons de Cyrène adoptèrent de bonne heure le dieu de l'oasis et le représentèrent sous les traits de Zeus, mais avec des cornes de bélier (^). Hérodote connut des Cyrénéens qui s'étaient rendus à Syouah pour y consulter Ammon (^). Ce fut sans doute par l'intermédiaire de Cyrène que la renommée de l'oracle se répandit en Grèce, et même plus loin. Les Lacédémoniens passaient pour avoir été les premiers des Grecs à l'interroger (6). Pindare écrivit un hymne en l'honneur du dieu ; à Thèbes de Béotie, il fil ériger sa statue, œuvre de Calamis'^). Au temps d'Hérodote, en 449, l'Athénien Cimon envoya à l'oasis des députés pour savoir ce que lui réservait l'avenir (8i. Un siècle plus tôt, vers 546, l'oracle avait été consulté par le roi de Lydie, Crésus f^).

LXIV. — Les riverains du lac ïritonis sacrifiaient, non seulement au soleil et à la lune, mais aussi à Athéna, à

(1) Steindorff, l. c, p. 118, fig. 67 et 68 (aux p. 88 et 91) ; p. 118-122, fig. 69-72 (aux p. 92-96).

(2) Voir, en particulier, Diodore, xvii, 50, et Strabon, xvii, 1, 43.

(3) Pour une consultation par des Libyens qui vivaient à l'Ouest du Delta, voir Hérodote, ii, 18.

(4) Zeus Ammon apparaît probablement dès le vi" siècle sur des monnaies grecques de Cyrène : Babelon, Traité des monnaies grecques et romaines, 2' partie, i, p. 1359-1361, n»» 2016 et suiv.

(6) Pausanias, m, 18, 3.

(7) Pausanias, ix, 16, 1.

(8) Plutarque, Cimon, 18. Pour d'autres textes indiquant des consultations de l'oracle par des Grecs avant Ale.xandre, voir Parthey, Abhandlungen der Akademie der Wissensc/ia/ten zu Berlin, 1862, p. 161-.^

(9) Hérodote, i, 46.

Triton et à Poséidon, surtout à Athéna 'l'. La déesse « que, dit Hérodote, nous appelons Athena » aurait été regardée par ses adorateurs, les Machlyes et les Auses, comme une divinité véritablement autociitone (2). Ils prétendaient, ajoute notre auteur, qu'elle était fille de Poséidon et de la limné Tritonis et qu'ayant eu à se plaindre de son père, elle s'était donnée à Zeus, qui l'avait adoptée. C'était une divinité guerrière. Dans une fête annuelle qu'on célébrait en son honneur, une jeune fille, qui, évidemment, la représentait, recevait des armes et était promenée sur un char (3).

Cet équipement et ce char rappellent la grande déesse de Carthage(*). On s'est demandé si l'Athéna des Machlyes et des Auses n'était pas, en effet, l'Astarté phénicienne, dont le culte aurait été accueilli par des Libyens '5). Cependant Astarté a été d'ordinaire identifiée avec Héra (Juno), et non avec Athéna. Un autre rapprochement peut paraître plus séduisant '6). a Sa'ïs, dans le Delta, était adorée une déesse guerrière, Nît, que les Grecs assimilèrent à Athéna (7/, Son culte se répandit vers l'Ouest : au XIV* siècle, des guerriers libyens, figurés sur des^ peintures égyptiennes, portaient aux bras et aux jambes^ des tatouages représentant le symbole de Nît (8). C'étaient des voisins de la vallée du Nil, mais Nît, passant de tribu

(Il IV, 188.

(2i IV, 180.

(3) Ibid.

(4) Conf. Virgile, Enéide, i, 16-17 :

« Hic illius arma, Hic currus fuit ».

(5) Movers, Die Phœniaier, ii, 2. p. 463. Bœhr, note ft iv, 180.

(6) Meltzer, Geschichte der Karthager. i, p. 67.

(7) Platon, Timée, p. 21, e.

(8) Brugsch, Geographische Inschri/ten, ii, p. 79. Capart, Les Début»' de l'art en Egypte, fig. 10, à la p. 31.

en Iribu, aurait pu parvenir beaucoup plus loin (1). Nous avons vu qu'au moins deux autres divinités égyptiennes furent adoptées dans l'Afrique du Nord, Isis en Cyrénaïque (2), Ammon-Rà jusqu'au Sud-Ouest de l'Algérie '3). Quelle qu'ait été l'origine de la déesse des Machlyes et des Auses, elle fut identifiée avec Alhéna, probablement pour deux raisons : 1°) parce qu'elle était une divinité guerrière ; 2°) parce qu'on l'adorait sur les bords d'un lac et d'un fleuve que les Grecs appelèrent Tritonis et Triton, en modifiant peut-être légèrement des dénominations indigènes. TptToyévsia était un nom d'Athéna. que nous trouvons déjà dans Homère et dans Hésiode. Pour l'expliquer, on inventa la légende de la naissance ou de l'éducation de la déesse auprès de quelque fleuve Triton, de quelque source Tritonis ('^). Cette légende fut transportée en Afrique, comme l'indiquent Eschyle (5> et d'autres après lui (6). Elle le fut sans doute par des Cyrénéens : dès une époque très reculée, Athéna avait été adorée à Alalcomènes, sur le fleuve Triton, en Béotie, région qu'habi-

(1) La jeune tille qui représentait Athéna dans la procession en char portait des armes grecques (iv. 180). Hérodote (ibid.) suppose qu'antérieurement à la colonisation grecque en Libye, elle portait des armes égyptiennes. Mais il serait fort imprudent de s'autoriser de cette hypothèse pour en conclure que la déesse était elle-même égyptienne. Le passage d'Hérodote contient du reste une erreur; les monuments figurés prouvent qu'il a tort de croire que le bouclier rond et le casque furent empruntés par les Grecs aux Égyptiens.

(2) Supra, p. 157.

(4) Diodore, v, 72. Pausanias, viii, 26, 6; ix, 33, 7.

(5) Euménides, 292-4.

6) Apollonius de Rhodes, Argon., iv, 1310 1. Diodore, m. 70. Pomponius Mêla, i, 36. Lucain, ix, 345. Silius Italicus, m, 322-4. Naturellement, le lieu de naissance varia selon l'emplacement assigné en Afrique au fleuve Triton et au lac Tritonis. — Culte d'Athéna Tritonis en Libye : Périple de Scylax, 110 {Geogr. gr. min., i, p. 88); Proclès de Carthage, cité par Pausanias, ii, 21, 6.

talent les Minyens, ancêtres des colons théréens de Cyrène. Il faut aussi, semble-t-il, attribuer une origine béotienne (1' à une fable qu'Hérodote impute aux indigènes, mais qui a dû lui être racontée par quelque Cyrénéen. Il est question dans d'autres textes d'un Pallas, qui paraît avoir été identique à Poséidon et qui passait pour le père d'Athéna. Il essaya, dit-on, de la violer <2), ce à quoi Hérodote fait une allusion discrète (3).

On a vu W que, selon notre auteur, Poséidon aurait été emprunté par les Grecs aux Libyens. Nous ignorons les motifs de cette opinion erronée. Qu'était le dieu, adoré par les riverains du lac Tritonis, qu'Hérodote appelle Poséidon ? Il n'y a pas de bonnes raisons pour l'identifier, comme le veut Movers'^), avec le Poséidon dont plusieurs textes font une divinité carthaginoise (6). Dans les premiers siècles de notre ère, de nombreuses inscriptions latines d'Afrique mentionnent un Neplunus, protecteur des sources, qui ne se retrouve guère ailleurs en Occident : il est donc vraisemblable que ce n'était pas un dieu importé par les Romains (7). Cependant rien ne prouve qu'il doive être confondu avec celui dont parle Hérodote.

On ne saurait dire non plus ce qu'était le dieu appelé par lui Triton, qui aurait eu un sanctuaire au bord du

(1) Voir Gruppe, Griechische Mythologie, p. 1142, 1197.

(2) CicéroQ, De natura deorum, m, 23, 59 ; Clément d'Alexandrie, Protrept., ii, 28, 2 (édit. Stîehlin, p. 21) ; Ainobe, iv, 14; Ampelius, Liber memorialis, ix, 10 ; etc. (voir Lexikon der Mythologie de Rosoher, 8. V. Pallas, p. 1338, bas).

(3) jxïjùt^/ôefiTav Tt Tw 7r«Tjoi .

(5) Die Phœniùer, ii, 2, p. 468.

(6) Diodore, xi, 21 ; xiii, 26. Hanaon, Périple, 4 {Geogr. gr. min., i, p. 3). Scylax, Périple, 112 {ibid., p 93).

(7) Toutain, Les Cultes paierus dans l'Empire romain, i, p. 373 et suIt.

lac Tritonis(l). Dans le préambule du traité conclu entre Hannibal et Philippe de Macédoine, sont mentionnés, entre autres divinités, Triton el Poséidon <2). Mais il n'est pas certain que tous les dieux énumérés dans ce texte aient été adorés par les Carthaginois; quand même on l'admettrait pour celui qui apparaît sous le nom de TptTWV, il ne devrait pas nécessairement être identifié (3) avec le prétendu TpÎTcov, adoré deux siècles plus tôt par des Libyens de la région de la petite Syrte.

LXV. — Hérodote (^) dit comment les nomades sacrifient : ils coupent d'abord, en guise de prémices, un morceau de l'oreille de l'animal et le jettent au-dessus de leur demeure (^) ; puis ils tordent le cou à la victime. Il n'entre pas dans d'autres détails, et les textes nous manquent pour compléter ses indications. Nous savons cependant qu'outre des animaux domestiques, certains Africains immolaient des victimes humaines (6) et que cette coutume persista jusqu'en pleine époque chrétienne (7). H n'est nullement prouvé qu'ils l'aient empruntée aux Carthaginois.

Une fête annuelle, célébrée par les Machlyes et les Auses en l'honneur d' « Athéna », comprenait deux parties '8). D'abord, les jeunes filles, se conformant à un

(l) IV, 179.

(2] Polybe, vu, 9, 2 : .... svavrtov Ape'jt;, T&tToavo?, noTstSwvo?.

(3) Selon l'opinion de Movers, l. c.

(5) Au lieu de ûtts// tôv 5o«ov, Reiske a proposé de lire ^jrép tôv muov, « au-dessus de leur épaule». Il est vrai que les nomades n'avaient pas, & proprement parler, de maisons, mais le mot Sô^ioç peut signiâer simplement habitation. Conf. Bœhr, ad locum.

(6) Fragm. hist. gr., m, p. 70, n" 11 (voir aussi ibid., p. 472, n" 23).

(7) Corippus, Johannide, viii, 308-9.

antique usage, se divisaient en deux troupes et luttaient à coups de pierres et de bâtons, avec une telle violence qu'il arrivait que quelques-unes mourussent de leurs blessures (^) Peut-être était-ce là une pratique d'origine magique, destinée à expulser les maux logés dans les corps des combattantes Saint Augustin nous fait connaître une coutume analogue, qu'il parvint à abolir à Gésarée de Maurétanie '2). Puis le combat s'interrompait. Les jeunes filles faisaient monter sur un char la plus belle d'entre elles, parée d'un casque corinthien et dune armure grecque complète, et la promenaient le long du lacTrilonis. Ce n'était plus une simple mortelle; c'était véritablement la déesse, qui parcourait en pompe solennelle le pays qu'elle protégeait et qui y répandait sa bénédiction i'^).

Les Éthiopiens chez lesquels les explorateurs nasamons arrivèrent, après avoir traversé le désert, auraient tous été magiciens (^). Une indication relative aux Atarantes s'explique peut-être par la crainte qu'ils avaient d'être victimes de pratiques magiques : « Tous ensemble porterit le nom d'Atarantes, mais chacun d'eux n'a pas de nom particulier (5) ». Nous pouvons supposer qu'en réalité ces indigènes ne se souciaient pas de faire connaître leur nom à des étrangers : c'est une opinion très répandue que

(1) Écho d'Hérodote dans Mêla, i, 36.

(2) De doctrina christiana, iv, 24, 53. Conf. Gsell, Histoire, i, p. 242, n. 10. Pour les survivances des combats rituels en Berbérie, voir Doutté, Merrâkech, p. 323-4 ; le même. Magie et religion, p. 509.

(3) Pour les cris modulés des femmes libyennes dans les cérémonies religieuses, voir plus haut, p. 159-160.

(5) IV, 184. Échos d'Hérodote dans Mêla, i, 43, et dans Pline, v, 44, qui, par suite d'une altération du texte de notre auteur, attribuent cela aux Atlantes.

celui qui possède le nom d'un homme a pouvoir sur cet homme.

LXVI. — On fera bien de ne pas accepter avec une foi aveugle les informations qu'Hérodote a recueillies sur lès rapports entre les deux sexes chez divers peuples des Libyens nomades. En pareille matière, les exagérations, les généralisations excessives ne sont pas rares.

Quand une jeune fille était blessée mortellement dans le combat qui avait lieu lors de la fête d'Athéna, les Machlyes et les Auses en (Concluaient qu'elle était une fausse vierge, ce qui semble indiquer qu'ils attachaient un certain prix à la virginité (l). Mais, peut-être à partir d'un âge déterminé, les femmes étaient en commun chez eux : on ne se mariait pas dans ces deux peuplades (2) et les sexes se mêlaient à la façon des bêtes. Lorsque l'enfant d'une femme avait atteint l'âge de la puberté, les hommes, dans une assemblée qui avait lieu trois mois après, le déclaraient fils de celui auquel il ressemblait (3). L'enfant aurait donc été élevé jusqu'alors par sa mère ; d'autre part, si, à ce moment, on lui donnait un père légal, c'était sans doute pour créer des devoirs particuliers entre son père et lui. Il y aurait donc eu là un rudiment d'organisation familiale.

(( On affirme, dit Aristote '^*, que certains Libyens qui

(1) Chez les Adyrmachides, il y avait des jeunes filles qui restaient vierges jusqu'à leur mariage (iv, 168). Selon Nicolas de Damas [Fragm. hist. gr., m, p. 463, n° 140), les Atarantes estimaient le plus celles de leurs filles qui restaient le plus longtemps vierges.

(2) Nicolas de Damas (/. c, p. 462-3, n" 136) donne un renseignement contraire au sujet des Machlyes is'il s'agit bien d'eux : voir p. 132, n. 5) : quand plusieurs hommes briguaient la même femme, ils allaient dîner chez son père en sa présence et, dans leur conversation, se livraient ô beaucoup de plaisanteries ; celui qui la faisait rire l'épousait.

(4) Politique, ii, 1, 13.

vivent dans l'intérieur des terres (i) ont les femmes en commun et qu'ils se partagent les enfants d'après les ressemblances ». Il y a probablement ici un écho d'Hérodote. Cependant ce dernier parle de Libyens qui habitaient le littoral. Peut-être un auteur intermédiaire a-t-il introduit cette variante. Pomponius Mêla (2) et Pline (3), qui se rattachent à un écrivain dont la source était Hérodote, mentionnent à ce sujet, non pas les Machlyes et les Auses, mais les Garamantes. Aristote aurait trouvé le même nom dans l'ouvrage qu'il aurait consulté et l'aurait remplacé par une expression vague. Nous ignorons si de telles mœurs existaient véritablement chez les Garamantes. Nicolas de Damas i^) donne une indication analogue au sujet d'un peuple d'Illyrie, les Liburnes ; chez eux, les enfants étaient pourvus d'un père dans leur sixième année.

Le mariage, qui crée des liens légaux dans un intérêt social, n'est pas inconciliable avec une grande liberté de mœurs. Rien ne prouve qu'il n'existât pas chez les Gindanes, où les femmes se faisaient gloire d'être aimées par le plus grand nombre possible d'hommes et ajoutaient un anneau en cuir autour de leurs chevilles après chacune de leurs conquêtes (^). Hérodote parle expressément de mariage chez les Nasamons. Cela ne les empêchait pas d'avoir des rapports sexuels avec n'importe quelle femme. Lorsqu'ils étaient ainsi occupés, ils dressaient un bâton en avant de la place qu'ils avaient choisie '^l Au dire de

(1) Twv avw Atêiiwv.

Strabon l^), on se servait d'un signal semblable en Arabie, 011 des frères avaient une femme en commun : celui qui gnlrail le premier s'entielenait avec elle, après avoir placé devant la porte le bâton que les gens de ce pays avaient l'habitude de porter ; la nuit était réservée à l'aîné. Comme chez les x\asamons, le mariage existait chez les Massagètes, en Scythie, mais, si chacun d'eux avait une épouse, ils usaient des femmes en commun l'*^). D'autres exemples de promiscuité sont mentionnés par des écrivains anciens (3) (par Hérodote chez des Indiens (^) et chez des Scythes, les Agathyrses (5)). Cependant il est probable que la communauté absolue des femmes était beaucoup plus rare que les textes ne le feraient croire ; les prétendues constatations faites à cet égard chez des peuples modernes sont très sujettes à caution (6).

LXVII. — « La première fois qu'un Nasamon se marie, l'usage veut que la mariée se livre pendant la première nuit à tous les invités ; chacun de ceux qui ont ainsi commerce avec elle lui donne un présent qu'il apporte de chez lui (7) ». La même coutume est signalée par Diodore

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