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CHAPITRE V La prétendue source occidentale du Nil

LXXII. — Un passage intéressant du livre II (chapitres XXXI-XXXIII) (1) traite la question de l'origine du Nil et raconte un voyage accompli à travers le désert par des Nasamons, qui seraient parvenus ainsi jusqu'à ce fleuve.

Diodore de Sicile (2i mentionne le récit d'Hérodote. Il doute de la sincérité des Nasamons et ajoute que, quand même ils auraient dit vrai, on ne saurait, avec Thistorieii, prétendre qu'ils aient fait connaître le cours du Nil. D'une manière générale, les anciens ne semblent pas avoir attaché grande importance à ce récit, même ceux qui ont placé la source du fleuve dans l'Ouest de l'Afrique.

En ce qui concerne l'expédition des Nasamons, rien n'empêche d'admettre qu'elle ait eu lieu, quoique certains détails aient pu être altérés, en passant de bouche en bouche, avant d'arriver à Hérodote.

Il est difficile de dire si elle eut pour unique cause !e désir de quelques jeunes gens de se signaler par un audacieux exploit. En tout cas, nous n'avons aucune raison de penser qu'ils soient allés à la recherche du Nil et qu'ils aient cru l'avoir atteint. D'après Hérodote, ce fut le roi des Ammoniens qui tira cette conclusion des renseignements qu'on lui donna sur leur voyage.

(1) Voir texte et traduction, p. 38 et suiv.

Comme Heeren l'a fait observer (*), ces cinq Nasamons, fils de personnages puissants, n'emportèrent pas seuls les grandes provisions d'eau et de vivres dont ils se munirent. Ils organisèrent une caravane et ils en prirent le commandement.

Venus du littoral oriental de la grande Syrie par le pays habité, puis par la zone des bêtes sauvages, ils pénétrèrent dans le désert, qu'ils traversèrent, dit Hérodote, dans la direction du zéphyre, irpoç ^i'ç>vpov àv£(j,ov. Le terme ^é(pupoç, zephyrus, a été fréquemment employé par les anciens dans un sens assez vague, pour désigner un vent doux, agréable. Mais il est clair que, notre auteur voulant marquer ici une direction, ^é'fupoç doit être pris dans sa signification stricte : vent d'Ouest. Il s'agit d'une direction générale, suivie pendant toute la traversée du désert : c'est du moins la seule interprétation naturelle que le texte nous paraisse comporter <2), I| faut ajouter qu'en marchant vers l'Occident, les Nasamons ne faisaient que suivre la bordure septentrionale du Sahara. Hérodote lui-même devait le croire, puisque, dans son opinion, la zone désertique de la Libye, comme les deux autres zones, s'étendait parallèlement au rivage méditerranéen, de l'Est à l'Ouest. Gela semble se concilier assez mal avec l'ambition attribuée aux Nasamons de connaître le dé.sert plus loin que ceux qui, jusqu'alors, s'y étaient le plus avancés.

Si l'indication de la marche vers l'Ouest est exacte, on ne saurait identifier le fleuve qui coulait du Couchant au Levant avec le Bahr el Ghazal, affluent de gauche du

(1) Politique et commerce, iv, p. 217. Voir aussi Faidherbe, R«ou» africaine, xi, 1867, p. 68.

(2) Nous ne sommes pas du môme avis que M. Monceaux, Reçue historique, xlvii, 1891, p. 28.

Nil : les Nasamons n'auraient pu en effet atteindre cette rivière qu'en se dirigeant vers le Sud-Est. Un itinéraire vers rOuest, commencé à peu de distance au Sud de la grande Syrte, devait leur faire traverser le Fezzan, puis, approximativement, la Hamâda de Tinghert, le Tadmaït, le Touat.

Vivien de Saint-Martin (1) place le terme du voyage des Nasamons en un lieu situé au Nord de cette ligne, à l'oasis d'Ouargla. Mars, quoi qu'il en dise, Foasis en question ne répond nullement aux indications d'Hérodote : on n'y trouve pas de très grands marais, et Toued Mya, qui, aujourd'hui du moins, n'a qu'un cours souterrain, se dirige du Sud au Nord. Nous pourrions supposer, avec moins d'invraisemblance, que les explorateurs parvinrent à l'oued Saoura, vers Ksabi, au Nord-Ouest du Touat. Cette rivière se dirige, il est vrai, non de l'Ouest à l'Est, mais du Nord-Ouest au Sud-Est. Elle avait peut-être dans l'antiquité plus d'eau que de nos jours (2); en temps de crue, elle forme encore de grands marécages (3). H est fort probable qu'elle était habitée jadis par des crocodiles : des textes anciens, dont nous parlerons plus loin, en signalent dans des cours d'eau qui coulaient au Sud de l'Atlas marocain ; il en existe encore en plein Sahara (^). Dans cette région vivaient, à l'époque antique, des Éthiopiens, c'est-à-dire des gens à la peau noire, ou tout au moins très foncée (^). On ne peut cependant pas afïîrmer qu'ils

(1) Le Nord de l'Afrique dans l'antiquité, p. 18. Hypothèse réfutée par Faidherbe, l. c, p. 59 et suiv. ; Monceaux, l. c, p. 27 ; Neumann, Nordafrika, p. 81.

(2) Pour les raisons qui peuvent le faire croire, voir Gsell, Histoire, i, p. 56, 62, 70.

(3) Voir, par exemple, Gautier, Sahara algérien, pl.ix, fig. 18 (h la p. 20).

(4) Gsell, l. c, p. 66-67. .

(5) Gsell, l. c, p. 296. . .

aient été de petite taille. Du reste, nous nous garderons bien d'insister sur l'idenlification possible de l'oued Saoura avec le fleuve des Nasamons'i). Le récit d'Hérodote est trop bref et trop vague pour permettre de hasarder des hypothèses acceptables.

Celle que Ton a le plus souvent présentée nous reporte au Niger (2). Il faudrait croire que la marche des Nasamons fut dirigée, non vers l'Ouest, comme le dit Hérodote, mais vers le Sud-Ouest. Il faudrait supposer encore qu'ils atteignirent le Niger dans la partie de son cours qui s'étend depuis le voisinage de Tombouctou sur une longueur d un peu plus de trois cents kilomètres ; en amont, le fleuve coule du Sud-Ouest au Nord-Est; en aval, du Nord-Ouest au Sud-Est. Mais est-il bien certain que ce cours du Niger soit celui qu'il avait déjà au V® siècle avant J.-C? MiM. Gautier '3) et Chudeau W ont montré qu'autrefois, il prenait, non loin de l'emplacement de Tombouctou, la direction du Nord et parvenait à la région de Taoudeni, à plus de six cents kilomètres de cette ville. La modification du cours du fleuve ne serait pas très ancienne : M. Gautier parle d'une « époque récente, historique ». Pourtant il est impossible de préciser, de

(1) Remarquons, sans tirer argument de cette concordance possible, que d'autres anciens paraissent avoir regardé l'oued Guir comme la tête du Nil (voir plus loin) : or cette rivière forme, avec la Zousfana, l'oued Saoura.

(2) Rennell, Heeren, Beehr, Rawlinson, Faidherbe (/. c, p. 61-64), de Quatrefages (Les Pygmées, p. 19), Neumann (Nordafrika, p. 79), etc. — M. Sabatier (Reçue d'anthropologie, 1884, p. 427) croit que les Nasamons parvinrent aux oasis du Tidikelt et que, de Ift, les gens qui les capturèrent les emmenèrent jusqu'au Niger Mais on voit guère pourquoi les habitants du Tidil<elt auraient ainsi promené leurs prisonniers ft travers le désert, et le texte d'Hérodote semble bien indiquer que la ville et le fleuve étaient dans le voisinage du lieu qu'atteignirent les voyageurs.

(3) Sahara algérien, p. 57.

(4) Sahara soudanais, p. 228.

dire si la direction actuelle du Niger est antérieure ou postérieure à Hérodote. En tout cas, la ville qu il mentionne n'était certainement pas Totnbouctou, qui ne fut fondée que plusieurs siècles après l'hégire (l).

On a aussi pensé à identifier le fleuve des Nasamons avec le Komadougou, rivière qui coule de l'Ouest à l'Est et se jette dans le lac Tchad (2), Les partisans de cette hypothèse doivent admettre, contrairement à notre texte, que les Nasamons marchèrent, non vers l'Ouest, mais vers le Sud, en obliquant à peine vers le Couchant.

LXXIII. — Qu'étaient les hommes noirs, de petite taille, qui s'emparèrent des voyageurs, puis les renvoyèrent indemnes? Doivent-ils être rangés parmi les Négrilles, ces nains africains, descendants des Pygmées que connaissaient déjà les Egyptiens de l'Ancien Empire et dont les Grecs avaient entendu parler dès l'époque d'Homère et d'Hésiode ?

Aristote savait que les Pygmées n'étaient pas des êtres fabuleux. U a signalé une race de petits hommes qui vivaient dans les marais situés au Sud de l'Egypte et d'où sort le Nil (3) (il s'agit des marais que traverse le Bahr el Ghazal). Mais les petits hommes noirs d'Hérodote devaient, nous l'avons dit, habiter une autre contrée. Actuellement, les Négrilles, qui sont loin de présenter un type uniforme, se rencontrent surtout dans une zone dont les limites extrêmes sont le cinquième degré de latitude Nord et le cinquième de latitude Sud. Leur extension était probablement plus grande autrefois, comme paraissent l'attester des débris de ces populations rencontrés

(1) Conf. de Quatrefages, l. c, p. 21; Wiedemann, Herodots sweites Buch, p. 139

(2) Voir à ce sujet Monceaux, l. c, p. 28.

(3) Hist. animal., viii, 12, 2. Conf. Pline, vi, 188.

entre le bas Niger et la Bénoué(i) et vers les sources du Niger (2) ; peut-être même en reste- t-il encore dans des replis de l'Atlas marocain, du côté du Sahara (3). Notons qu'Hérodote ne s'est pas servi ici du mot Pygmée, riuy(xaïoç. Il le connaissait pourtant (^) et son prédécesseur Hécatée l'avait employé pour désigner des nains vivant au Sud de l'Egypte (5).

LXXIV. — Le Nil, d'après Hérodote, était connu jusqu'au territoire des Transfuges. Ce peuple, qui s'était formé à la suite de la désertion en masse des soldats de Psammétique'^lj occupait la région située au Sud du confluent du Nil Bleu et du Nil Blanc, entre les deux fleuves. Au delà, on ne savait rien de certain, le pays, dit notre auteur, étant désert à cause de la chaleur. Cependant il soutient que le fleuve vient du Couchant '7). Il n'a

pas eu, sembie-t-il, d'autre motif de le croire que le récit des Nasamons, indiquant un grand fleuve qui coulait de l'Ouest à l'Est et qui, comme le Nil, était habité par des crocodiles. Plus tard, quand on eut quelques notions sur la contrée qui s'étendait au delà des Transfuges, jusqu'aux vastes marécages que forme le Bahr el Ghazal, l'hypothèse de l'origine occidentale du Nil trouva peut-être un argument dans la direction de ce cours d'eau, mais aucun texte ancien ne nous permet de l'affirmer.

(1) Mgr le Roy, Les Pygmées, p. 47.

(2) Ces négrilles ont été signalés par Mollien au commencement du XIX* siècle. Des traditions indiquent qu'il y eut jadis des nains dans les montagnes du plateau nigérien : Desplagnes, Le Plateau central nigérien, p. 69-71, 102, 107 8, 188.

(3) Le Roy, l. c, o. 46. llling, Der Peripius des Hanno (Dresde, 1899), p. 21-22.

(5) Fragm. hist. gr., i, p. 18, n" 266.

(6) Hérodote, ii, 30. (7)11,31.

Ce fut en somme l'identité de certains animaux et végétaux, existant dans le Nil et dans des rivières de l'Ouest de l'Afrique, qui convainquit les partisans de cette hypothèse (1). Alexandre le Grand crut pour les mêmes raisons que la source du Nil était en Inde (2) ; du reste, il renonça vite à une erreur qu'il ne fut pas le premier à professer (3). Or il y avait dans le Sud de la Berbérie des cours d'eau qui contenaient des crocodiles. Plus loin vers le Midi, des fleuves nourrissaient à la fois des crocodiles et des hippopotames (^). Il est vrai qu'ils se déversaient dans l'Atlantique ; cela n'empêcha pas Euthymène, comme nous allons le voir, d'identifier Tun d'eux avec le Nil. D'autres rivières où vivaient des crocodiles se perdaient dans le désert. Mais on pouvait constater qu'au delà, elles coulaient encore sous les sables. D'ailleurs, les anciens admettaient volontiers des parcours fluviaux souterrains'^': ils devaient être disposés à considérer des lignes d'eau éparses comme des parties apparentes d'un fleuve unique. Il était facile, en raisonnant ainsi, de retrouver le Nil sur différents points de l'Afrique occidentale. Diverses hypothèses furent émises. Nous les connaissons mal : les textes sont insuffisants et obscurs.

(1) Conf. H. Berger, Geschichte der icisi<enschaftlichen Erdkunde Ser Griechen, 2' édit., p. 76. — 11 faut probablement aussi tenir compte de certaines ressemblances de noms : voir plus loin, pour le Nuchul, ou Xuhul. 11 y a encore un oued Nili dans le Sahara algérien, entre Laghouat et le Mzab (Tissot, Grofjraphic, i, p. 92).

(2) Strabon, xv, 1, 25. Arrien, Anab., vi, 1. Conf. Berger, l. c, p. 75-76.

(3) L'écrit De w.undacione NUI. l'attribue au roi de Perse Arta.xerxès Ochus : Fragmenta Ariatoteli», Didot, p. 213.

|4) Hannon, Périple, 10 {Geogr. gr. min., i, p. 9). Pline, v, 10 (d'après Agrippa) : « flumen Bambotum crocodilis et hippopotamis refertum » conf. Gsell, HiMoire, i, p. 489, n. 4). (5) Voir, par exemple, Hérodote, vi, 76; vu, 30.

LXXV. — Un Grec de Marseille, Euthymène, navigua le long de la côte océanique du continent africain. Il parvint à un fleuve dans lequel il y avait des crocodiles et des hippopotames il). Était-ce celui qui, au dire d'Hannon, contenait les mêmes animaux et qui répondait peut-être à la Saguia el Hamra, entre le cap Juby et le cap Bojador (2) ? Était-ce le Sénégal? Nous l'ignorons. Euthymène y reconnut le Nil,

Thaïes de Milet avait attribué Tinondation du Nil aux vents dits étésiens, qui, soufflant de la mer pendant la saison chaudOi, auraient fait refluer les eaux amenées par le fleuve à la Méditerranée '3). Le Marseillais se souvint de cette théorie. Quand les vents étésiens soufllaient, ils poussaient, croyait-il, les flots de l'Océan dans le lit de la rivière qu'il avait rencontrée'*). Ainsi se serait formé le Nil, qui aurait ensuite traversé la Libye i^). Une autre hypothèse, qu'Hérodote a connue et déclarée inacceptable (^), est imputée par Diodore de Sicile à des prêtres égyptiens ; Hécatée l'avait adoptée (7). Elle faisait venir le Nil de l'Océan qui entoure la terre. Peut-être Euthymène s'en inspira-t-il aussi. On ne sait pas quand il a vécu. Les uns le regardent comme antérieur à Hérodote'^', les

(1) ^lius Aristide, 'Orat., xxxvi, 85 et 96 (édit. Keil, ii, p. 290 et 293).

(9.) Gsell, i. c. I, p. 491-3.

,'3j Diodore, i, 38; Sénôque, Natur. quaest., iv a, 2, 22; etc. : voir Berger, l. c., p. 130. Hérodote (u, 20) mentionne cette opinion, sans nonamer Thaïes.

(4i II prétendait que les eaux de l'Océan étaient douces ft cet endroit : détail que Lucain (x, 257) a jugé invraisemblable et a modifié (le Nil se serait dessalé dans son long parcours).

(5) Sénèque, t. c ; etc. : voir Fraqm. hist. gr., iv, p. 408; Berger, l. c, p. 133.

(6| II, 21 et 23.

(7) Voir supra, p. 72 ; conf. p. 115, n. 4.

(8) Car ils disent, sans le prouver, qu'Hérodote fait allusion â lui, quand il critique l'opinion qui relie le Nil h l'Océan : voir Jacoby, dans Reaf-Encyclofiii'die, s. v Euthy menés, t. vi, p. 1510.

autres le placent au IV siècle <l). Ephore relatait une de ses assertions (2) : le second tiers du IV® siècle est donc la date la plus basse qui puisse être assignée à son voyage.

LXXVI. — Un écrit, dont nous n'avons qu'une traduction latine du Moyen âge (3), est très probablement le résumé d un traité d'Aristote <^>. On y lit que, selon Promathus de Samos, le Nil prenait sa source dans une montagne d'Argent, dorit les neiges, en fondant, le grossissaient ; de la même montagne sortait le Cremetis (5). Aristote, dans sa Météorologie ^^^, nous apprend que le Chrémétèsl") allait se jeter dans la mer extérieure, l'Océan Atlantique. Nous retrouvons le même nom dans le Périple d'Hannon, qui désigne peut-être ainsi la Saguia" el Hamra'^). Mais il ne semble pas que Promathos l'ait pris dans Hannon, car les deux indications qu'il donnait sur la montagne d'Argent et la source du Nil" sont absentes de la relation carthaginoise. On peut même se demander si son Chrémétès est bien le même fleuve que celui du Périple. Ptolémée (9) signale un Kàrpaç ôpoç, d'où sortie fleuve Aàpaôoç. Or C. Mûller(iO) ^ remarqué ingénieu-

(1) Voir Gsell, Histoire, i, p. 511, n. 3.

(2) ^lius Aristide, l. c, 85.

(3) Liber de inundacione Nili, dans Fragmenta Aristotelis, collection Didot, p. 213-5.

(4) Voir Partsch, dans Abhandlunyen der philologisch- historischen Klasse der sd'chsischen Gesellschaft der Wissenscharten, xxvu, 1909, p. 553-600. Conf. Bolchert, Ncue Jahrbucher fur das klossische Altertum, XXVII, 1911, p. 150-5.

(5) P. 214: « Promathus enina Samius ex Argenti monte, unde et Cremetis, liquefacte nive. . . o

(7) XjC/gf*£T>3f.

(8) § 9 (Geogr. gr. min.,ï, p. 8) : le manuscrit porte XpsTn;, ou plutôt Xpémv. Voir Gsell, l. c, p. 489 et suiv.

(10) Édition de Ptolémée, n. â lu p. 732.

sèment que celte montagne pourrait être la montagne d'Argent : il a proposé de corriger Kà'paç en Kaaà'f , mot qui, en phénicien, signifiait argent*!). Comme le Darados est l'oued Draa(2), ce serait avec ce fleuve qu'il faudrait identifier le Chrémétès de Promathos. La montagne d'Argent, nommée peut-être ainsi à cause des neiges qui la couvraient pendant une bonne partie de l'année, serait le Haut-Atlas marocain, d'oii sort l'oued Draa. Pour la rivière identifiée avec le N'\\, on peut penser à l'oued Ziz ou à l'oued Guir, qui naissent aussi dans le Haut-Atlas. Nous ignorons malheureusement à qui Promathos a emprunté ses assertions (3) et quand cet auteur, consulté par Aristote, a vécu.

Aristote reproduit dans sa Uétéorolngie <'^) les indications de Promathos, sans le nommer. Il dit que le Chrémétès, qui se jette dans l'Océan, et la tête du Nil (toû NsîXoy TÔ psûfjia TÔ TTpcÔTOv) out leuT source dajis la montagne d'Argent (éx toû 'ApyupoO xaXoufjLÉvou ôpouç). L'expression TÔ peûfia TÔ TrpwTOV marque sans doute qu'il attribuait au Nil d'autres sources, situées dans une direction opposée (^>.

Tl est assez vraisemblable que la rivière dans laquelle Promathos et Aristote reconnaissaient le Nil était celle que des textes postérieurs appellent Nuchul. Le géographe de Ravenne (d'après un auteur inconnu) énumère en

(1) Voir, par exemple. Corpus inscr. semiticarum, i, n* 165, 1. 3, 5, 7, 9, 11 : a* 167, 1. 7.

(2) Gsell, l. c, p. 484, n. 8.

(3) Si la conjecture de MûUer est exacte, le nom donné par Promathos au Haut-Atlas aurait été, traduit en grec, celui que lui donnaient les Phéniciens. Il serait donc permis de penser à une source d'origine punique, peut-être ft ces punici libri dont nous allons parler.

(5) Comme le fait observer M. Bolchert, /. c, p. 153.

Ethiopie quatre fleuves (1^: « Agon, Nisis, Chremetis et Nuchui ». Les trois premiers sont précisément ceux qu'Aristote indique dans la .iîétéorologie i'^K en même temps que la tête du Nil, à laquelle il ne donne pas un nom particulier. Peut-être cette appellation indigène Nuchui (3i. qui a une ressemblance éloignée avec le nom du Nil, a-t-elle contribué, avec la présence des mêmes animaux, à faire admettre l'identification.

Notons encore que le Suchul paraît avoir aussi porté le nom de Ger, comme l'attesterait le texte du Géographe de Ravenne, légèrement corrigé (^'. On sait, d'autre part, que ce nom [Ger ou Gir) a été attribué par des ar^ciens à une rivière du Sud de la Maurétanie, identifiée avec le Nil (^l. C'était un mot libyque, qui signifiait cour& d'eau^^^ ; il a donc pu et dû désigner diverses rivières ^). L'une d'elles, le Ger que le général romain Suétonius Paulinus atteignit, après avoir franchi l'Atlas (8)^ répond très probablement à Toued Guir i^).

(1) III, l (édit. Ptnderet Parthey, p. 118-9).

(2) L. <•., : Ar/wv, 'Sù(Tiç, \rjSfiirr,;,

(3) Nous verrons que Paul Orose écrit Nuhul. Il n'y a pas à tenir compte de cette différence d'orthographe. Conf., paï* exemple, michi = mihi, nicil = nihil, dans des inscriptions africaines : Monceaux, Comptes rendus rie l'Acad. des Inscriptions, 1914, p. 487.

(4) L. c, p. 119: «... Nuchui. Ad frontem eiusdem Aethiopiae Troglodytorum est maxima eremus quae dicitur Nitrensis, et Eger appellatur : .Nilum vocitant ». Les mots « et Eger — vocitant» semblent avoir été transposés : ils doivent être replacés après Nuchui. Ecjar est sans doute le même mot que Ger. Le Géographe de Ravenne ;i, 2, p. Q\ connaît lui-même un fleuve Ger en Afrique (v. infra, p. 223, n. 4.

(5) Voir § Lxxix et L.xxxii.

(6) Gsell, Histoire, i, p. 316, n. 4.

(7) Le Tsip de Ptolémée (iv, 6, 4) n'est sans doute pas le Ger de Pline, v, 15.

(8| Pline, Le.

(9) Voir Vivien de Saint-Martin, Le Nord de L'Afrique, p. 106-8 ; Duveyrier, BuU. de La Soriété de yeoyra/ihie (de Paris), 1872, ii, p. 226-7 ; Tissot, Géo;/raphit:, i, p. 89: Sclinell, L'Atlas ma-ocain (trad. Bernard), p. 23, 151 2.

LXXVII (1). — Solin (2) et Ammien Marcellin(3) mentionnent, d'après une source commune, des punici libri dont le roi Juba II se servit quand il étudia le problème de l'origine du Nil. Qu'étaient ces libri (qui se réduisaient peut-être à un seul ouvrage, écrit par un Carthaginois) ? Dans le Périple d'Hannon, que Juba a certainement consulté'*), il est question d'un fleuve plein de crocodiles et d'hippopotames (^K Mais ce n'est pas, à notre ayis, une raison suffisante pour croire qu'il s'agit de cette relation (6). Juba a dû connaître d'autres écrits puniques : d'autres Carthaginois ont pu parler du pays situé au Sud du Maroc ; autant qu'il semble, les libri auxcjuels Solin et Ammien font allusion donnaient des indications différentes de celles d'Hannon. a Le Nil, dit Solin, prend sa source dans une montagne de la Maurétanie Inférieure, montagne voisine de l'Océan. Cest ce qu'affirment des livres puniques, c'est ce que, à notre connaissance, le roi Juba a rapporté 1^) ». Nous lisons dans Ammien : « Sur la foi de livres puniques, le roi Juba expose que le Nil sort d'une montagne qui, située en Maurétanie, regarde l'Océan. Ce qui le prouve, dit-il, c'est que les mêmes

(1) Après Aristote, vers le début du m* siècle, Douris de Samos indiquait les sources du Nil en Libye : Frai/m. hist. gt., u, p. 478, n° 36. Nous ne savons pas s'il donnait des détails à ce sujet. Un contemporain de Douris, le voyageur Dalion, croyait aussi â l'origine occidentale du fleuve, puisqu'il le faisait passer « supra Syrles maiores I) : Pline, vi, 194.

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