PIERRE LEMOYNE D'IBERVILLE
Première Période, (1686- 1690).
Campagnes à la Baie d'Hiidson, Expédition contre Corlar.
Il y a pour un Français un plaisir mélancolique, bien que profond, à évoquer le souvenir de ce grand Canadien-Français, né sur les bords du Saint-Laurent à une époque on, sauf les dialectes sauvages, on n'y entendait que le doux parler de notre pays, car s'il appartient à la Nouvelle-France, il nous appartient aussi à nous autres, par son existence passée tout entière à soutenir l'honneur de notre pavillon, par sa mort à la tête d'une escadre française. Il ne fut point, comme d'autres que nous rencontrerons plus tard, il ne fut point obligé par la date de sa naissance,
* Bibaud.
le malheur des temps où il vécut, ses préférences personnelles ou ses opinions politiques, de mettre ses talents et sa vaillance au service d'un pays ennemi et de porter les armes contre nous. Et quel paladin des temps antiques, quel héros fictif créé par l'imagination des romanciers et des poètes pourrait se comparer à ce soldat, à ce marin, à cet explorateur dont la vie, toute d'activité écoulée au milieu des plus dures réalités d'ici-bas, a tout le charme d'une légende des anciens jours ? Pendant 20 ans que dura sa glorieuse, mais trop courte carrière, ses pas sillonnèrent les sols les plus différents, sa proue fendit les flots des mers comme ceux des fleuves, son glaive fulgurant étincela sous les climats les plus opposés ; pendant 20 ans, son nom plana comme une menace constante sur les ennemis de la France. Homme d'action, il le fut à un degré suprême, comme on ne l'est plus, comme on ne peut plus l'être aujourd'hui. Bien pouvaient-ils le suivre avec enthousiasme, ses durs matelots et ses coureurs de bois, à la découverte, au combat, à la mort qui ne voulut pas de lui sous la forme qu'il eût préférée, L'épée et le fusil, la hache et l'aviron, la voile et le gouvernail, sa main experte non moins que forte savait tout manier. Dans cette Amérique du Nord qu'il parcourut en tous sens, les eaux glacées sillonnées d'icebergs de la baie d'Hudson, les rivages brumeux de Terre-Neuve, les baies profondes de la patrie d'Evangeline comme les chaudes mers des Antilles, le delta que le majestueux père des eaux, le Meschacébé, après son prodigieux voyage de 9000 kilomètres, * s'est fait à son embouchure, au travers des alluvions et des arbres que ses crues formidables y ont apportés, en un mot tous les lieux où s'aflîrma la présence de ce fils superbe de notre race, portent témoignage à sa triple couronne d'immortalité.
Pierre Lemoyne, né le 20 juillet 1661 à Montréal, était le troisième fils de Charles Lemoyne. A 14 ans, il était garde-marine et, dès cet instant, se mit à naviguer. Quelques années après, il portait à Paris les dépêches de M. de la Barre, gouver-
* 9,200 en y joignant le Missouri, (c'est presque le quart de la circonférence du Globe).
neur de la colonie, qui le recommandait pour le grade d'enseîgne , de vaisseau, comme étant un excellent marin qui avait déjà fait plusieurs voyages de long cours. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si, dès l'âge de 24 ans, c'est-à-dire au bcut de 10 ans d'apprentissage, il surgit en pleine lumière comme un soldat et un marin consommé.
Bien que le droit international fût souvent violé à cette époque, le lecteur aurait peine à comprendre comment les premières expéditions où d'Iberville s'est révélé à lui-même et au monde, ont pu se faire à un moment où l'Angleterre et la France n'étaient pas en guerre,. Quelques explications préliminaires sont donc indispensables. Vers 167 1, Saint-Simon, accompagné du père Albanel, s'était rendu à la baie d'Hudson, et y avait arboré le drapeau delà France. En dépit des traités qui existaient entre les deux couronnes, les Anglais, dès 1677, avaient bâti au fond de la baie d'Hudson, dans la partie qu'on appelle la baie James et qu'il est question d'atteindre bientôt en chemin de fer, le fort Rupert, à l'embouchure de la rivière du même nom^ Ils y ajoutèrent deux comptoirs sur les rivières Montsouris et Sainte-Anne. Dès 1678, Colbert écrivit à l'intendant Duchesneau de prendre des mesures pour contester aux Anglais la propriété qu'ils venaient de s'arroger. * C'est ici qu'entrent en scène deux personnages entreprenants et actifs à coup sûr, mais peu scrupulleux deux Huguenots, Chouard des Groseilliers et Radisson, qui, pendant des années, passèrent avec une désinvolture charmante du Service de l'Angleterre à celui de la France et vice-versa, et dont M. Benjamin Suite nous décrit les allées et venues dans le cinquième volume de son " Histoire des Canadiens- Français." C'était eux qui avaient fait prendre possession de la baie d'Hudson par les Anglais. Dès qu'ils eurent appris la revendication de Colbert, ils firent acte de repentir, passèrent en France implorer leur pardon et offrirent leurs services. Ils furent renvoyés au Canada avec mission d'y former une compagnie française, la Com-
* Garneau.
pagnie du Nord, pour exploiter la baie d'Hudson. On leur confia, en ï68i, le commandement de deux petits navires avec lesquels ils arrivèrent à la rivière qu'on appela Sainte-Thérèse (aujourd'hui rivière Hill), et construisirent auprès le fort Bourbon, nom qm* fut aussi donné à la rivière appelée actuellement Nelson, située à 7 lieues de celle de Sainte-Thérèse et qui se jette dans la partie ouest de la baie d'Hudson Après avoir laissé 8 hommes dans le fort, des Groseilliers et Radisson retournèrent à Québec, puis à Paris où ils avaient des réclamations à présenter. Malheureusement, ils se laissèrent séduire par les offres et les promesses de Lord Preston, ambassadeur d'Angleterre en France, qui les attacha de nouveau au service de son pays. Radisson reçut en don de la couronne britannique la propriété du fort Bourbon dont le nom fut changé en celui de Nelson, et repassa la mer pour le faire remettre aux Anglais par un de ses neveux, fils de des Groseilh'ers qu'il y avait laissé, i* I! s'y trouvait pour 400,000 francs de fourrures quand il fut rendu. Les Anglais y firent nn fort à quatre bastions, entouré d'un fossé plein. d'eau et pourvu de munitions et d'une bonne garnison. Ceci se passait en 1682. La cour de France fit ses plaintes au cabinet de Londres qui promit de faire remettre la place à ^es fondateurs, mais la situation politique déjà très difficile du monarque anglais (Charles 11) ne lui permit pas de donner suite à ce projet, et la Compagnie du Nord résolut de se faire justice elle-même. Elle obtint en 1685 de M. Denonville, alors gouverneur de la Nouvelle France, un corps de Canadiens- P^rançais et de soldats, commandés par M de Troyes, capitaine d'infantrie Québec, auquel un arrêt du Conseil Souverain donnait la propriété de la rivière Sainte-Thérèse. Les soldats étaient au nombre ce 30. Quant aux 70 Canadiens, tous hommes d'élite, ils marchaient sous les ordres direcfs des trois frères, Lemoyne d'Iberville, 2* Lemoyne de Sainte- Hélène et Lemoyne de Maricourt. Un mi^sionaire, le père.
I * Léon Guérin.
2* M, Benjamin Suite nous apprend que lorsque Pierre Lemoyne communça à servir, il y avait parmi les sous-secrétaires d'état un M. d'Iberville qui, peut-être, protégea le jeune officier et lui laissa son nom.
Sylvie, accompag-nait l'expe'dition, et l'on pense bien que îe zèle spirituel ne suffisait pas pour de pareils apostolats. Un grand cœur y avait son prix, mais des jarrets d'acier y étaient indispensables. Comme le dit de la Potherie, i * " il fallait être canadien pour supporter les fatigues inséparables de pareilles expéditions,"
La petite troupe partit au mois de mars 1685 d^^iMontréal, au milieu d'une bordée de neige, pour remonter l'Ottawa jusqu'à la hauteur des terres (ligne de partage des eaux), et, de là^ descendre jusqu'au fond de la baie James. Au départ les rivières étaient glacées,, et c'est raquettes aux pieds et attelés à des tobaganes, 2* qu'il fallut trainer vivres et bagages jusqu'au Long: Saut où l'on arriva dans les premiers jours d'Avril. Au dessus de la chute, on put mettre les canots à flot et continuer à remonter l'Ottawa jusqu'au lac Témiscamingue, d'où Ton gagna par de petites rivières le grand lac Abittibi. De ce dernier^ par des chemins non frayés, toujours difficiles, à travers un pays inconnu^ souvent traînant les canots à travers bois ou" marais quand il fallait faire des portages, on arriva enfin le 20 Juin, après des fatigues incroyables, des dangers et des souffrances de toutes sortes, à la baie James, Dans le trajet, comme d'Iberville, avec trois de ses hommes,, traversait une rivière en canot, celui-ci chavira dans un rapide ;. notre héros s'en tira ét sauva un de ses compagnons, les deux autres se noyèrent. Enfin nos gens arrivèrent au nombre de 82 près du fort Montsouris ou Monsipi, bâti sur une éminence près de la rivière. Il était de forme carrée, protégé par des palissades de 17 à iS pieds de hauteur, flanqué de quatre bastions et armé d'une douzaine de canons avec blockhaus ou redoute au milieu, portant quatre pet^es pièces d'artillerie. Tandis- que le chevalier de Troyes et Maricourt enfon-
I* Bacquevilîe de la Potlieiie, né aux Antilles, un des historiens de la Nouvelle France.
2* Tobagane, tobogane, du sauvage cri otobanask, sorte de traîneau composé d'une longue planche de bois flexible, recourbée à son extrémité et dont on se sert en hiver ponr glisser du haut des pentes. On dit aussi traîne sauvage. Au Nord- Ouest et à la baie d'Jîudson, on l'emploie encore pour le transport des voyageurs et des marchandises. (Extrait du dictionnaire de M. Sylva Clapin.)
cent à coop de bélier la porte principale, d'iberville et Sainte Hélène, suivis de cinq ou six hommes, escaladent la palissade d'un autre côté et attaquent la redoute. D'iberville s'y jette l'épée d'une main et son fusil de l'autre, mais au moment où il venait d'y pénétrer, un Anglais qui se trouvait derrière la porte, laquelle tenait . >«ncore par une penture, la referme, et notre héros, dont la carrière •aurait bien pu se terminer là, se trouve tout-à-coup dans Fobscurité. Il y soutient une lutte corps à corps avec les ennemis, les -entend descendre un escalier, tire dans le tas et finit par être délivré par ceux des nôtres qui avaient réussi à faire tomber la porte entièrement. * Les Anglais, naturellement, ne s'attendaient guère à cette visite venue de Montréal et l'affaire avait été si vivement menée que la plupart étaient à demi vêtus. Ils demandèrent quartier, sauf un canonnier qui, fidèle à son devoir, allait mettre le feu à sa pièce, quand Sainte-Hélène le tua d'un coup de fusil.
Après la prise du fort Monsipi, on se dirigea vers le fort Rupert, situé à 40 lieues de distance,. Une chaloupe construite ou réparée pour la circonstance, rangea la côte, transportant deux pièces de canon qu'on venait de prendre aux Anglais, tandis que le reste de la troupe suivait par terre. Après cinq jours de marche, on arriva de nuit, le ler juillet, devant le fort ennemi dont Sainte-Hélène fit aussitôt la reconaissance à travers l'obscurité. Un petit bâtiment de guerre, monté par 15 hommes, était mouillé vis-à-vis du fort. D'iberville et Maricourt, suivis de neuf Canadiens, prennent un canot, s'approchent sans bruit du navire anglais dont l'équipage dormait paisiblement et montent sur le pont. Il s'y trouvait un pauvre diable enveloppé dans une couverture et qui aurait pu donner l'alarme. On l'expédie à l'arme blanche et d'iberville frappe lui-même du pied sur le pont, comme c'est l'usage pour réveiller ceux qui sont au-dessous et leur donner l'alerte. On fend la tête d'un coup de sabre au premier qui se montre au dessus de l'échelle. Un autre à l'avant périt de même. Le héros canadien force la chambre à coups de hache, fait main
* Garneau.
basse partout et donne enfin quartier aux quelques survivants. Pendant ce te nps, de Troyes forçait la p3rte du fortiet entrait avec les siens dans la place. Des grenades, jetées parmi les asiégés, en mirent plusieurs hors de combat. Une redoute qui se trouvait comme à Monsipi au milieu de la place, après avoir été battue, par le bélier et le canon, allait sauter par la mine, quand l'ennemi demanda merci. Tous les prisonniers furent mis dans un yacht échoué à une assez grande distance du fort. On fit sauter la redoute et couper la palissade parce qu'il eut fallu trop de monde pour garder ce lieu. Le bâtiment anglais pris par d'Ibervilie fut envoyé à Monsipi et bientôt suivi du yacht qu'on avait fait radouber. *
Il s'agissait maintenant d'aller s'emparer du fort Quitquitchouane ou d'Albany (Garneau l'appelle Sainte- Anne), dont on ignorait la situation exacte, mais qu'on savait se trouver sur la côte occidentale de la baie d'Hudson. Le voyage fut des plus difficiles. Quand la marée était basse, il fallait porter le bagage et les canots à une lieue au loin ; quand elle était haute, on se trouvait engagé dans les glaces. Des pointes de batture s'avançaient jusqu'à trois lieues au large. Il y avait déjà longtemps qu'on faisait route sans savoir si l'on était près du but, quan l on entendit huit coups de canon. C'étaient les Anglais qui, ne se doutant pas de la surprise qui les attendait, célébraient quelque réjouissance. Ce fut encore Sainte-Hélène qui alla reconnaître la place. Elle était défendue par 4 bastions et 43 pièces de canon et se trouvait au milieu d'un pays marécageux. D'Iberville qui, avec sa prise, suivait par mer, eut toutes les peines du monde à se retirer des glaces, mais finit par arriver à l'embouchure de la rivière Sainte-Anne (aujourd'hui Albany), où il entra heureusement et débarqua 10 canons pendant la nuit. Il avait apporté de Monsipi tous les pavillons de la compagnie anglaise, et il s'en ser\/it sans doute pour entrer dans la rivière. Le lendemain, après quelques pourparlers sans résultat avec le gouverneur du fort on
* Léon Guér n.
pointa les pièces de canon contre la chambre qu'il occupait. Une "batterie cachée dans un bois, sur une hauteur, en moins de cinq quarts d'heure, tira plus de 140 volées qui criblèrent tout le fort. La garnison avait envie de se rendre, mais aucun Anglais ne voulut se montrer pour amener le pavillon, occupation dangereuse quand on sert de cible aux assiégeants. Bientôt on entendit des voix souterraines qui partaient des caves et qui demandaient à capituler, i * Henri Sergent, le gouverneur général de tous les établissements anglais dans la baie d'Hudson, se trouva parmi les prisonniers. Il fut tiansporté avec sa suite à l'île de Charleston (sans doute celle qui est marquée Chariton sur les cartes, au sud de la baie James). Le reste de la garnison fut transporté à Monsipi. Les Français trouvèrent pour environ 50,000 éeus de pelleterie à Sainte-Anne, il ne restait plus aux Anglais dans la baie d'Hudson que le fort Nelson (Bourbon). Le 6 août de cette même année, de Troyes retourna à Montréal. D'Ibervilîe. resté sur les lieux pour rétablir les affaires de la Compagnie du Nord, ne partit que 6 mois plus tard, laissant le commandement à Maricourt, et se rendît à son tour à Montréal par les terres.
Ici se place un de ces épisodes caractéristiques qui noug montrent l'énergie des compagnons de d'Iberville. Avant de retourner à Montréal, il avait envoyé 4 hommes pour reconnaître un navire anglais pris dans les glaces près de l'île Charleston. L'un d'eux tomba malade en chemin. Les trois autres furent surpris par les Anglais. Il y en eut un qui échappa par la fuite. Les deux compagnons furent pris, liés et mis à fond de cale, où ils passèrent l'hiver. Au printemps celui qui conduissit le nadre se noie. Le pilote et les six autres Anglais qui restaient font servir le moins vigoureux des deux Canadiens pour les aider. Un jour que plusieurs insulaires étaient en haut dans les manœuvres, le Canadien s'arme d'une hache, casse la tête à deux de ses ennemis qui se trouvaient sur le pont et court délivrer son camarade. Tous deux s'arment, se rendent maîtres du navire et lui font prendre la route des ports français. Ils rencontrent en ° Léon Guérin.
chemin d'Iberville qui avait équipé un bâtiment pour délivrer ses hommes, Le navire pris était chargé de vivres et de marchandises qui furent d'un grand secours dans les forts, i *
Il y a dans ce récit un détail qui me rend rêveur, comme on dit en style de chronique. On nous dit que c'est le moins vigoureux des deux Canadiens qui a fait le coup. Je me demande un peu ce que l'autre aurait bien pu accomplir
Cette campagne avait fait le plus grand honneur aux chefs de l'expédition et, de ce jour, commence la renommée de d'Iberville. Dès 1687, Gautier de Comperté, un des directeurs de la Compagnie du Nord disait de lui qu'il était militaire comme son épée. Cette même année, la France et l'Angleterre signèrent, pour deux ans, un traité par lequel il fut décidé que les armateurs des deux nations qui n'auraient pas de commission de leurs prince seraient traités comme pirates, mais le pouvoir de Jacques II baissait tous les jours et son gouvernement ne pouvait exercer une influence efficace à pareille distance. Aussi, quand d'Iberville revint à la baie d'Hudson en 1688, y trouva-t-il trois navires que les Anglais avaient envoyés pour enlever les Français. Ils ne purent rien entreprendre avant l'hiver. D'Iberville qui avait renvoyé un bâtiment à Québec, avec une cargaison de pelleterie, se mit en garde, dès qu'ils les eut découverts, quoiqu'il n'eût que 14 hommes avec lui 2* et fit si bonne contenance qu'il imposa aux ennemis.
Sur ces entrefaites arriva l'année 1689 et la guerre fut déclarée entre la France et l'Angleterre Les premières hostilités eurent lieu en Amérique. Juchereau de la Ferté, à la tête d'un parti de Canadiens, enlève le fort Severn à l'embouchure de la rivière du même nom qui se jette également dans la partie orientale de la baie d'Hudson, entre la rivière Nelson au Nord et la rivière Albany au sud. On y trouva des lettres de la compagnie de Londres qui ordonnaient au gouverneur de Severn de proclamer Guillaume III et de prendre possession de toute la baie d'Hudson au nom de l'Angleterre. De son côté, d'Iberville ve-
I* Le gouverneur Denonville parle de cet incident dans une lettre du 25 août 1687. 1* Garneau,
nait d'arriver au fort Ste. Anne (d'Albany), quand deux navires anglais, l'un de 24, l'autre de 22 canons, parurent en vue du fort. Il essaya d'entrer en pourparlers avec eux, mais ayant appris qu'ils avaient fait pointer deux pièces de canon chargées à mitraille sur un lieu où il devait avoir une entrevue avec eux, et qu'ils devaient tirer quand il y serait arrivé avec sa suite, il rompit avec eux et leur fit une guerre d'embuscades, dans laquelle il tua ou prit une partie de leurs équipages, et finalement obligea les deux navires à amener leur pavillon. Il conduisit le plus gros, chargé de pelleterie, à Québec, après avoir remis l'autre à Maricourt, à qui il confia les postes au fond de la baie. Quant aux prisonniers, comme ils étaient nombreux, il leur remit l'autre navire qu'il leur avait pris pour leur permettre de s'en retourner en Angleterre.
Une des choses qui frappent le plus chez d'Iberville, quand on étudie sa vie, c'est la facilité avec laquelle il passait de la mer à la terre et réciproquement, de la route des cygnes, comme disaient gracieusement les écumeurs Scandinaves, à ce qu'on appelle irrévérencieusement le plancher des vaches, quand on parle de notre bonne mère nourricière. Il n'est pas donné à tout le monde de quitter le pont d'un navire d'un cœur léger pour se mettre les raquettes aux pieds, ce qui, pour le héros canadien, n'était qu'un jeu. Aussi le voyons-nous, après ses exploits de la baie d'Hudson, suivre, comme simple volontaire, l'expédition contre Shenectady ou Corlar, important village peuplé de Hollandais qui était situé à 12 milles d'Albany, la capitale actuelle de l'état de New York. Frontenac, alors gouverneur de la Nouvelle- France, pour punir les colonies anglaises de l'aide indirecte qu'elles donnaient aux Iroquois, résolut de les frapper de terreur, en les attaquant elles-mêmes et, à cet effet, il mit trois expéditions en mouvement. Dans les premiers jours de Février 1690, 80 Iroquois du Saut Saint-Louis et de la Montagne de Montréal, i * 16 Algonquins et 116 Français ou Canadiens-Français sous les ordres de Sainte-Hélène et de d'Ailleboust de Man-
I* C'étaient des Iroquois chrétiens et domiciliés qui étaient devrïues nos alliés et qui prenaient part à nos expéditions.
tet avec d'Iberville et Repentigny de Montesson pour les seconder;, se mirent en route, les raquettes aux pieds, le fusil en bandoulière» le paquet de provisions sur les épaules, la gaîté et l'espérance au cœur. *
Les Européens qui ne connaissent pas le Canada ne peuvent guère se faire une idée de la force de résistance, de l'endurance (comme on drt aujourd'hui) indispensable pour de pareilles expéditions. Je ne crois pas qu'à notre époque, si riche en jeux et en exercices destinés à développer la force physique, à faire des athlètes, il y en ait beaucoup qui puissent soutenir la comparaison avec une campagne faite en raquettes, avec armes et provisions. Qu'on se représente ces longues journées de m^arche à. travers les halliers et les forêts sans fin. La neige est partout, sous les pieds, au dessus de la tête, suspendue aux pins et aux sapins centenaires, plaquée aux troncs hlancs des bouleaux oh elle s'aperçoit à peine, ressortant sur l'écorce grise des m.erisiers et des érables, accumulée dans les fourches formées p ir les branches. Le craquement soudain, aussi fort qu'un coup de pistolet ou de fusil, de quelque tronc d'arbre contracté par le froid, le bruit sourd, presque imperceptible, ou le claquement sec produits par les raquettes dans leur contact avec la neige, suivant que celle-ci est molle, fraîchement tombée ou durcie par l'effet du dégel et du regel, interrompent seuls le silence solennel de ces forêts muettes par nature, aux abords desquelles on n'entendait point alors l'aboîment des chiens de ferme ou la sonnerie lointaine de quelque cloche de village. Aucun bruit pour l'oreille, aucun mouvement pour l'œil ! Le rat musqué dans son trou, le renard dans sa tanière, l'écureuil et l'ours au creux des arbres sont engourdis dans la grande torpeur de l'hiver, torpeur féconde d'ailleurs, puisqu'elle a un réveil. Les oiseaux petits ou grands, les rapaces nocturnes euxmêmes qui, aux heures crépusculaires et dans les nuits sereines de l'été et de l'automne, font entendre leurs sinistres houhous, sont partis aux pays des éternels printemps. L'homme seul se meut au travers de cette solitude et, avec lui, la légère envolée de
* Ferland.
poussière neigeuse que soulèvent ses raquettes. A droite, à gauche, à perte de vue, le bois et toujours le bois ! Du blanc, du gris, du vert sombre, couleurs de neige, de branches sèches, d'aiguilles de sapins, rien d'autre pour égayer l'œil, si ce n'est, là-haut, les feux multicolores, plus riches et plus éblouissants mille fois que nos pierres les plus précieuses, que les rayons du soleil font jaillir des rameaux et des ramilles couverts d'une couche de glace, puis, encore plus haut, dans l'éclaircie, au dessus des arbres, un coin de ciel bleu, un ciel monothéiste comme celui que j'ai vu là-bas dans le Sahara algérien, un ciel lumineux, sans nuages et sans tache, pur et sans limites comme le Dieu dont il éveille l'idée. Puis encore, vers le soir, quand on marche dans la direction du couchant, au bout de quelque avenue interminable de conifères, droits comme des piliers de cathédrale, aboutissant à une clairière, la vision merveilleuse du soleil s'enfonçant dans la neige qu'il inonde d'un ruissellement d'or. Mais le lendemain la scène peut changer. Voici que le vent du Nord accourt et bientôt souffle en tempête. De la forêt naguère silencieuse il fait un orgue immense qui renvoie en un écho puissant et sauvage les grandes voix de l'espace. Il faudrait le sombre génie du Septentrion pour décrire la tourmente. Les branches s'entrechoquent, les troncs eux-mêmes se tordent et se lamentent sous la formidable étreinte des aquilons. Appels stridents, murmures étouffés, bruits de foule et de houle, susurrements mystérieux, cris déchirants, galopades furieuses, tous les bruits qui blessent ou effrayent l'oreille et l'âme se font entendre. Est-ce la voix de ceux qui ne sont plus et dont les âmes voyagent sur les ailes de l'ouragan ? Est-ce le pandémonium, le grand sabbat des esprits infernaux ? Comme la plainte sans fin de la mer, comme la grande rumeur des flots, n'e^t-ce pas plutôt la voix de la nature cherchant à pénétrer l'énigme de l'Univers et désespérée de ne pouvoir arracher son secret à Dieu ? Sous les coups redoublés de la rafale qui secouent les arbres comme de simples arbustes, une terreur religieuse remplit notre âme, car derrière les forces cosmiques qui semblent avoir libre carrière, nous devinons la main de Celui qui les arrête
quand il lui plait et qui tient les clefs de rabîme comme il tient celles des cœurs. Bientôt la neige arrive à son tour, rare et clairsemée d'abord, puis aveuglante, tant elle est drue et dense. La violence du vent décroît petit à petit, et les blanc flocons qui tombaient lentement tout-à-l'heure accélèrent leurs descente. Les choses revêtent un aspect qui, pour être moins terrible, n'en est pas moins austère. Tout se couvre d'un linceul sous lequel les arbres à feuillage persistant finissent eux-mêmes par disparaître, et Ton marche morne et comme écrasé sous la sensation de cette force silencieuse, plus formidable que les autres éléments déchaînés, la neige à double face, amusement des enfants, fossoyeuse des armées, la neige qui a suffi à l'Eternel pour briser la puissance d'un Napoléon.
Dans les expéditions comme celle de Corlar, quelque temps qu'il fit, qu'il neigeât ou que le soleil régnât sans partage dans l'azur immaculé, que la forêt fût silencieuse ou vibrât sous l'effort des forces cosmiques, il fallait toujours^ arrivés au but de l'étape, coucher sans abri sur la neige, mais nos vieux Canadiens, plus heureux que nos grognards de 1812 et habitués à trouver dans la forêt même des ress :)urces qui manquaient dans les plaines sans fin de la Russie, n'étaient pas embarrassés pour si peu. Une peau pour matelas, la couverture de laine pour protéger le dessus du corps, pour réconfort le feu, le pain qu'on cassait à coups de hache et les provisions peu variées qui, pendant la marche, avaient pesé lourdement sur les épaules, leur permettaient de braver les rigueurs de leur âpre hiver et d'arriver après 15 jours, 20 jours de marche ou plus encore sur les Saxons ou les Teutons, frileusement engourdis au coin de leurs foyers. Malheureusement, cette fois-ci, l'expédition ayant lieu vers le Sud, le thermomètre s'éleva plus qu'il n'aurait fallu et nos gens durent, à diverses reprises, patauger dans l'eau jusqu'aux genoux, Les Canadiens voulaient attaquer Albany même, mais les autres trouvant l'entreprise trop hasardeuse, opinèrent pour Corlar. Le 8 Février, on arriva à deux lieues de cette bourgade. Le chef des Iroquois du Saut, le Grand Agnier, homme courageux et intelligent, fit
une harangue dans laquelle il exhorta ses compagnons à oublier leurs fatigues et à faire leurs devoirs. Corlar ou Shenectady, rétablissement de la Nouvelle- Angleterre qui était le plus rapproché des Iroquois, formait un carré long fermé par des palissades percées de deux portes, dont l'une sur le chemin d'Albany, et renfermait plus de 80 bonnes maisons. La température avait changé, le froid était vif, le vent soufflait avec violence, soulevant des tourbillons de neige qui fouettaient le visage. Les Hollandais reposaient dans une sécurité profonde, ne pouvant cioire, comme le dit Colden, *• qu'il fiit possible à des hommes de faire une telle marche au milieu de la forêt, dans les temps les plus froids, sans autre abri que le ciel, sans autres provisions que celles qu'ils portaient entre eux," Il y avait bien dans le village un petit fort où étaient quelques soldats, mais on n'avait pas posé de sentinelle. Nos gens s'approchent à la faveur de la nuit, s'emparent d'une des portes, se répandent sans bruit dans la place, puis, à un moment donné, attaquent les maisons et poussent un cri de guerre, au travers duquel éclatent les notes sinistres et stridentes des voix indiennes. Quel réveil pour les colons ! Le fort est pris, tous les défenseurs sont tués. Les maisons sont assaillies et emportées tour à tour, et bientôt toute résistance devient vaine. Une soixantaine de personnes, hommes, femmes et enfants, sont tuées dans la chaleur du combat. On fait un bon nombre de prisonniers. Quant au reste de la population, elle se sauva vers Albany sans vêtements ; 25 de ces fugitifs eurent des membres gelés dans cette fuite Quand on fut maître de la place on se refit des jeiànes et des fatigues des jours précédents, Toutes les maisons furent briilées, excepté celle du capitaine Alexander Glen dont la femme avait témoigné beaucoup de sollicitude aux captifs français conduits précédemment à Corlar, et celle d'une veuve chez qui on avait transporté Lamarque de Montigny, un volontaire qui avait été blessé pendant le combat. (3n remit en liberté 30 Agniers qu'on avait trouvés dans le bourg, pour faire voir aux gens de leur nation qu'on en voulait seulement aux Anglais et aux Hollandais. Au point du jour, la nouvelle de cette affaire fut portée à Albany
par un homme qui n'avait eu que le temps de sauter sur un cheval et dont une balle fracassa le genou dans sa fuite. Le canon d'alarme fut tiré, Albany mis en état de défende, la milice appelée sous les armes jusqu'à une distance considérable et, en même temps, on avertissait les Iroquois.
Les Français et leurs alliés sauvages se remirent en route avec 28 prisonniers et 50 bons chevaux dont 10 seulement arrivèrent à Montréal, A 60 lieues de Corlar, les Indiens s'éloignèrent pour faire la chasse. Les autres continuèrent, mais en se gardant mal, aussi une quinzaine d'entr'eux flirent-ils tués ou pris par une centaine d'Agniers envoyés à la poursuite par les gens d'Albany, i* Le but de l'expédition n'en fut pas moins atteint Il en fut de même des deux autres organisées par Frontenac Dans la même saison Zacharie François Hertel, sieur de la Première, à la tête 52 Canadiens et sauvages des Trois-Rivières, s'emparait de Salmon Falls, tandis que Portneuf, fils du baron de Bécancour et le jeune Augustin Le Gardeur de Tilly de Courtemanche, 2* à la tête d'un autre détachement de Canadiens que rejoignirent en route des troupes de l'Acadie et des Abénaquis commandés par le fameux baron de Saint-Castin, après une marche prodigieuse, détruisaient le fort de Casco (aujourd'hui Portland), dans le Maine, au bord de l'océan. Frontenac avait atteint son but. Les colons anglais et hollandais qui poussaient les Iroquois, trop mobiles pour que nous pussions les atteindre, à ravager la colonie française, et leur fournissaient, à cet effet, des armes et des munitions, étaient frappés de terreur. Ils savaient qu'eux du moins n'étaient pas à l'abri de nos coups. Nos malheureux colons, massacrés l'année précédente à Lachine par les Indiens alliés à nos ennemis, étaient vengés.
I* Pour le récit même de l'action, je ne pouvais rien innover. J'ai reproduit, en la résumant en peu, la relation qu'en a fait Ferland.
2* A la mort de Frontenac (Is'ovembre 1698) if fut dépêché secrètement par M. de Callières de Montréal en France, par voie d'Albany et de New York, afin de demander pour son protecteur le poste de gouveri>eur-général. Il arriva bon premier, devançant de quelques heures Amyot sieur Vincelot qui avait été envoyé par MM. de Champigny et de Vaudreuil (voie de Pentagoet, Nouvelle-Ecosse), en vue de solliciter le même poste pour ce dernier. On juge de la surprise des deux Canadiens se rencontrant à Versailles.
Deuxième Période (1690-1697.)
Nouvelles expéditions à la baie ' Hudson.— Prise et destruction de Pejnaqiiid, — Campagne de Terre. Neuve, prise de Saint-Jean.-— Campagne du Nord,
Après son expédition contre Corlar, la pensée de d'Iberville se reporta tout naturellement vers la baie d'Hudson où nous le retrouvons, la même année, avec le Sainte-Anne qu'i' comuiandait lui-même et les " Armes de la Compagnie^' sous Denis de Bonaventure. Le 24 Septembre, il mouillait près de la rivière Sainte- Thérèse, et débarquait avec lo hommes pour tâcher de faire quelque prisonnier et de se renseigner, mais une sentinelle l'aperçut et donna l'alarme. Un bâtiment ennemi de 36 canons, voulant lui couper la retraite, envoya deux chaloupes à sa poursuite, mais nos gens s'étaient rembarqués et arrivèrent heureusement à leur bord. Le reflux ayant fait échouer le navire anglais, d'Iberville fit fausse route pour faire croire qu'il allait abandonner la baie, puis retourna à une autre rivière dite des Saintes-Huiles, parce qu'il s'y en était perdu une boite et où il trouva le Saint- Frajiçois, commandé par son frère Maricourt. Ils partirent te us deux pour le fort anglais de Newsavane, à 30 lieues de eelui de Nelson, et en réduisirent la garnison à l'incendier et à se disperser. On y ramassa une grande quantité de pelleteries qu'on transporta à Sainte-Anne, tandis que Maricourt se rendait avec le Saint- François au fort Rupert, après avoir secouru Monsipi, et que le navire les Armes de la Compagnie mouillait à l'île Charleston. D'Iberville retournait à Québec au mois d'octobre avec ses pelleteries, quand son frère ainé Lemoyne de Longueil, lui donna avis à l'Ile aux Coudres, dans le Saint-Laurent, qu'une flotte anglaise assiégait Québec. C'était le grand armement de Phipps et la partie n'était pas égale. Le Sainte-Anne reprit la route de France, mais pas avant d'avoir dépêché à Frontenac un canot qui lui rendait compte de ce qui s'était passé à la baie d'Hudson, et qui
arriva à Québec le lendemain de la levée du siège, le 25 octobre 1690, jour mémorable dans les annales de la Nouvelle-France,
D'Iberv, le, après son arrivée à la métropole, fut fait capitaine de frégate. Il reçut instruction d'ouvrir la route aux vaisseaux marchands qui naviguaient entre le vieux pays et le Canada. Vers la fin de l'été 1692, il alla, avec Denis de Bonaventure, attaquer les forts anglais du Maine. Villebon qui parait avoir, à ce moment, commandé en Acadie, leur envoya Portneuf avec 2 officiers et un détachement de Canadiens et de sauvages. L'entreprise ne réussit qu'à demi. D'Iberville obtint une concession sur la rivière Ristigouche.
Les établissements français de la baie d'Hudson étant abandonnés à eux-mêmes, les Anglais songèrent à les reprendre. En 1693, trois de leurs navires s'approchèrent du fort Sainte-Anne qui avait pour toute garnison trois de nos gens et débarquèrent 40 hommes pour s'en emparer. Mais dans l'attaque qui suivit» deux des ennemis furent tués et les autres s'éloignèrent, se figurant la plaec bien défendue. Des sauvages qu'ils rencontrèrent les ayant informés du véritable nombre des défenseurs, les Anglais revinrent à 100, trouvant sans doute que 40 contre 3 ne suffisaient pas. Les trois Français s'embarquèrent sans être aperçus et gagnèrent Québec. * J'oubliais de dire qu'il y avait un quatrième engagé qui, dans un accès de folie furieuse, avait tué le missionnaire et le chirurgien, et qu'on avait mis aux fers. On laissa ce dangereux compatriote aux Anglais.. L'ennemi s'empara également des forts Rupert et Monsipi. Nos gens avaient beau faire des prodiges ; ils étaient trop peu nombreux, et nos gouvernants de France n'étaient pas assez intelligents pour distraire de nos armées, plus que suffisantes pour la défense de notre territoire, 2 ou 3 régiments qui auraient occupé d'une façon permanente les postes conquis, et comme le régiment de Carignan, fait souche de colons.
Mais les choses allaient bientôt changer de face. En 1694,
* Louis Guérin.
d'Iberville arriva de France en Canada avec deux navires de guerre, convoyant une grande flotte marchande. Le 8 octobre, il se mit en route pour la baie d'Hudson avec deux frégates, le Poli qu'il commandait lui-même, et la Salamandre qui était sous les ordres de son frère Sérigny emmenant avec lui lOO Canadiens et quelques Iroquois du Saut Saint Louis. Le 24 Septembre, après avoir couru de grands dangers au milieu des glaces de la baie d'Hudson, ils arrivèrent à l'embouchure de la rivière Sainte-Thérèse. Le port Nelson est formé par le confluent de cette rivière et de la rivière Bourbon (aujourd'hui Nelson). Le fort était situé sur le bord du premier de ces cours d'eau, à une demi-lieue de son embouchure. C'était une maison carrée, défendue par une garnison de 50 hommes et munie de 50 canons ou pierriers. Pendant près d'un mois, les glaces empêchèrent les navires français de s'approcher du fort. Ils ne purent remonter la rivière que le 28 octobre. Le même jour, d'Iberville fit débarquer son monde et commença le siège. Le 4 décembre, la garnison fit une sortie et Lemoyne de Chateauguay, un jeune frère de d'Iberville^ fut tué en voulant arrêter l'ennemi. C'était le deuxième de la famille qui tombait pour la France. Sainte-Hélène était mort en 1690 des suites des blessures qu'il avait reçues, en repoussant les Anglais au siège de Québec. Le 14 Novembre, la garnison se rendit et obtint de bonnes conditions. Le lendemain d'Iberville prit possession de la place en lui rendant son nom de Bourbon. Il ne put sortir de la baie d'Hudson qu'au commencement de Septembre 1695. Ses deux navires se dirigèrent vers la France avec une riche cargaison de pelleteries. Il laissa une garnison de 70 hommes au fort Bourbon.*
L'Angleterre ayant refusé, malgré les défaites qu'elle avait subies, la paix que lui ofl"rait Louis XIV, ce dernier résolut de pousser la guerre encore plus vigoureusement. Frontenac reçut l'ordre d'agir contre les Iroquois, Villebon de prendre et de faire sauter Pemaquid,''et les autres commandants, après avoir secondé cette opération, devaient occuper Terre-Neuve et la baie d'Hudson.
* Ferland.
Pemaquid (Pemquit), alors la forteresse laplus considérable des Anglais en Amérique, était bâti sur le bord de la mer, à l'entrée de cette baie de Fundy qui s'enfonce si profondément entre le Nouveau-Brunswi'ck et la Nouvelle-Ecosse. Les murailles flanquées d'une tour avaient 22 pieds de haut et portaient i8 canons. Au printemps de 1696, V Ejiviettx Qt le Profond, armés à Rochefort, furent mis sous le commandement de d'Iberville et de Bonaventure. Le 26 juin, ils arrivèrent à la baie des Espagnols (Cap Breton), et y trouvèrent des lettres de Villebon qui les informait que trois vaisseaux anglais croisaient devant le port de Saint-Jean et que, trop faible pour résister, il s'était retiré vers le haut de la rivière du même nom, pour se rapprocher des sauvages attachés à notre cause. Les deux navires, après avoir embarqué 50 guerriers Micmacs, firent voile pour la rivière Saint-Jean (Ncuveau- Brunswick). Le 14 juillet, d'Iberville démâta le Newport de 24 canons et s'en empara, sans perdre un seul homme. Il en donna le commandement à M. de Lauson. Uue autre frégate anglaise de 26 canons s'échappa, grâce a la brume.
Après avoir débarqué les provisions destinées au fort Naxoat sur la rivière Nashwarck, vis-à-vis de la capitale actuelle du Nouveau-Brunswick, Fredericton, et avoir fait avertir les sauvages de la rivière Saint-Jean de se rendre à Pemaquid, V Envieux et le Profond allèrent mouiller à Pentagouet, pour réparer leurs avaries. On y distribua les présents du roi aux Indiens, — c'est surtout avec eux que les petits cadeaux entretiennent l'amitié. Ils embarquèrent au nombre de 204 sous le baron de Saint-Castin. Ce personnage célèbre et que Longfellow a chanté était un ancien officier de Carignan qui avait épousé une abénaquise, était devenu le véritable chef des Abénaquis et les menait au combat. Il mourut au mdieu d'eux, et même quand l'Acadie nous eut été enlevée, il fut redouté des colonies anglaises et recherché des gouverneurs français. C'était le type par excellence de ces possesseurs de ''seigneuries sauvages" qui, au lieu d'établir des habitants sur leurs concessions, s'occupaieut de la traite des fourrures et vivaient au milieu de leurs employés comme les barons du
moyen-âge. Denis de Bonaventure en était aussi * Aux sauvages se joignent 25 soldats commandés par ^leur capitaine Villieu qui, par sa campagne de 1694 contre Pemaquid. avait attiré l'attention sur lui. (Il avait 1 rûlé 60 fermes, tué plus de 200 Anglais et amené 27 prisonniers jusqu'à Montréal après une marche de 250 lieues). Avec eux se trouvait Montigny que nous retrouverons à Terre-Neuve. Ces soldats appartenaient aux troupes dites ^* de la marine." On appelait ainsi les régiments employés aux colonies, parce que ces troupes recevaient leur solde du ministre de la marine. C'était Colbert qui s'était fait remettre cette partie du budget de la guerre. L'expédition, ainsi renforcée, arriva le 14 Août devant Pemaquid. Le commandant de la place, un nommé Chubb, avait 95 hommes avec lui et aurait pu se défendre. D'Iberville le fit sommer de se rendre, Chubb le prit d'abord de très haut et répondit qu'il défendrait son fort, quand même la mer serait couverte de vaisseaux français et la terre de bandes abénaquises, mais dès qu'on eut jeté deux ou trois bombes dans la place, il changea de gamme d'autant plus que le baron de Saint-Castin l'avait averti que' si les Anglais attendaient l'assaut, ils seraient tous massacrés, et appliquarst à la lettre le dicton anglais " discrétion is the better part of valor," il accepta les conditions qui lui furent faites et rendit la place qu'on rasa immédiatement. Le 3 Septembre, d'Iberville, las d'attendre une réponse au message qu'il avait adressé au gouverneur de Boston, pour traiter d'un échange de prisonniers, remet à la voile avec ses 3 navires, évite une flotte de 7 bâtiments ennemis qui se dirigeaient sur lui, cingle vers le Cap Breton, où il fait débarquer les Micmacs qu'il y avait pris à son arrivée et va mouiller dans la rade de Plaisance, à Terre-Neuve, où il est bientôt rejoint par le gouverneur de la place, M. Brouillan. Celui-ci revenait d'une expédition infructueuse contre Saint-Jean, la future capitale de l'île, après s'être emparé toutefois d'un certain nombre de postes secondaires et de 30 navires marchands. Dans la Nouvelle-Ecosse, Villieu, après avoir détruit les fortifications de * M. Benjamin Suite.
Pemaquid, s'était retiré à Pentagouet, mais une frégate, enfin partie de Boston, pour effectuer un échange de prisonniers, l'ayant trouvé presque seul, l'enleva.
C'était d'Iberviile qui avait proposé à la cour, où il était déjà très écouté, d'attaquer et de détruire les établissements anglais de Terre-Neuve. Peu de temps après son arrivée à Plaisance, son frère Lemoyne de Sérigny amenait de la Rochelle le Palmier, le Wesp, le Profond et le Violent, D'Iberviile ayant le nombre d'hommes et les provisions qu'il Ini fallait, résolut d'aller, à travers bois, attaquer les postes du Nord de l'île, principalement Carbonière oij l'ennemi était moins sur ses gardes, mais là commencèrent ses démêlés avec Brouillan * qui devait s'entendre avec lui pour mener à bien l'expédition. Le gouverneur de Plaisance était un homme intelligent et expérimenté, mais dur, violent et avide, ce qui l'avait rendu odieux aux pêcheurs et à ceux qui l'approchaient, tandis que d'Iberviile, aussi généreux que brave, savait se faire aimer de tous et, comme le dit Charlevoix, était littéralement pour ses Canadiens ce que César était pour sa dixième légion. Brouillan qui se brouilla et se racommoda quatre fois avec d'Iberviile au cours de l'expédition et dont la devise,comme par une malice comique du sort, semblait être "je me brouille, brouillons-nous," Brouillan dis-je, commença par s'opposer à l'idée première de d'Iberviile, quoique celui-ci fît les principaux frais de l'expédition, puis prétendit que les 130 Canadiens ou volontaires qui avaient accompagné leur chef et compatriote, devaient obéir à ses ordres, à lui Brouillan, comme ses propres soldats. D'Iberviile, mécontent, parla de se retirer, de retourner en France, mais les Canadiens déclarèrent qu'ils ne reconnaîtraient pas d'autre chef que lui, et l'impérieux gouverneur dut céder et s'entendre avec eux pour aller attaquer Saint-Jean. D'Iberviile qui craignait d'être jeté par quelque coup de vent vers les côtes de France prit à travers bois, tandis que Brouillan s'embarquait sur ie Profond pour se rendre à Rognouse, lieu d'abord fixé pour le rendez-vous.
* Jacques Brouillan né en 1755, ancien capitaine du détachement des troupes de la marine, gouverneur de Plaisance de 1690 à 1700, puis de l'Acadie en 1701.
Les Canadiens, partis le ler Novembre 1696 de Plaisance, accompagnés de l'abbé Baudouin, ancien mousquetaire, alors missionnaire en Acadie, arrivèrent le 16 au Foulon, après une marche de neuf jours, au milieu d'un pays mouillé, couvert de mousse, où la glace se brisait sous leurs pas et au travers de bois épais où il fallait se frayer un chemin, sans parler des lacs et des rivières qu'ils eurent à traverser par un temps très froid. i* Brouillan qui avait renvoyé en France le Profond avec quelques prisonniers faits en chemin, arriva à son tour au Foullon avec 100 hommes. Après s'être concerté avec d'Iberville, celui-ci se porta à 6 lieues du Foullon sur BayebouUe, où il s'empara d'un bâtiment marchand dont l'équipage s'enfuit dans les bois avec les habitants du lieu. Par les prisonniers que firent les détachements envoyés en reconnaissance de côté et d'autre, on apprit qu'il n'y avait que trois bâtiments marchands à Saint-Jean. Le 20 Novembre, par un temps neigeux, nos gens se mettent en marche. En tête du corps principal commandé par Brouillan et d'Iberville, à 500 pas en avant, marchent 30 Canadiens, commandés par le fameux Jacques Testard de Montigny dont l'influence sur ses compatriotes balançait celle de d'Iberville lui-même, à ce que nous assure M. Benjamin Suite, et dont le nom, dit Charlevoix, faisait tomber les armes aux mains des plus résolus. 2* Cette avant-girde se heurta tout a coup à 80 Anglais postés avantageusement dans le bois et couverts par quelques rochers. Après avoir reçu l'absolution de l'abbé Baudouin, les Canadiens s'élancent tête baissée sur l'ennemi qui, pris en flanc par le corps principal, s'enfuit à Saint- Jean. D'Iberville qui se trouvait partout où il y avait le plus de risque à courir et de fatigues à essuyer, 3* les suit de près et les force de se jeter dans deux forts dont ils s'empare et où il fait 30 prisonniers. Le reste s'enfuit dans un grand fort ou dans une quaiche (barque de 25 à 30 tonnes, montée en fourche comme un yacht et tirant 6 pieds d'eau), mouillée dans le port et qui ne tarda
I* Ferla nd.
2* Quand il mourut, on constata que son corps était couvert de près de 40 blessures. Son tils se distingua dans la guerre de 7 ans. 3* Bibaud.
pas à en sortir, emportant, avec une centaine d'hommes, les effets les plus précieux des habitants, pendant que Brouillan, arrivé un quart d'heure après d'Iberviile, occupait la ville avec ses soldats. Dans tous ces combats d'avant-poste, le brave chef abénaqui, Nescambiouit, s'était couvert de gloire à côré de ses amis, les faces pâles de France. C'est le même qui parut à la eour de Versailles en 1706. 200 Anglais s'étaient retirés dans le grand fort où ils espéraien; être secourus par deux vaisseaux de guerre qu'ils attendaient. Pour pouvoir s'en approcher, du Muy et Montigny, à la tête de 60 Canadieus, biîjlèrent les maisons qui l'entouraient. Il était placé à mi-côte sur une pente, flanqué de 4 bastions et défendu par 12 piècs de canon : D'Iberviile, à la tête de 30 autres Canadiens, protégeait les travailleurs. Les Anglais cherchant à temporiser dans l'attente des secours qu'ils espéraient, on envoya chercher à Bayeboulle un mortier, des bombes et de la poudre qu'on débarqua du Profond. Le 30 Décembre, le commandant anglais, accompagné des quatres principaux bourgeois, demanda à parlementer. Il ne voulait se rendre que le lendemain, espérant qu'un changement de vent permettrait aux deux navires de guerre anglais qu'il voyait depuis deux jours louvoyer au large, d'entrer dans le port. Mai-> on le menaça d'un assaut imm.édiat s^il ne se rendait le jour même, ce qu'il fit, à condition qu'il pourrait retourner en Angleterre avec tout son monde sur deux bâtiments qu'on lui donnerait. Brouillan, toujours malgracieux» signa seul la capitulation, sans la présenter à d'Iberviile. En outre, les deux commandants failirent en venir aux mains pour le partage du butin dont la meilleure part fut, comme il était juste, attribuée au capitaine canadien, puisqu'il avait fait la plus grande partie des frais de l'expédition. Il sortit delà place 160 hommes et un grand nombre de femmes et d'enfants. La voyant prise, les capitaines des deux navires ennemis retournèrent en Angleterre. On détruisit les forts et l'on brûla toutes les maisons du bourg et des environs. Montigny envoyé à Portugal Cove, à 3 lieues de St-Jean, prit 30 fuyards qui cherchaient à gagner Carbonière. On proposa à du Muy de rester sur les lieux avec 60
soldats. Trais il refusa, voulant suivre d'Iberville qui devait continuer la guerre tout l'hiver avec ses hommes Quant à Brouilian, il s'en retourna à Plaisance,
Alors commença une de ces prodigieuse campagnes d'hiver dont les Canadiens avaient le secret et que rien ne surpasse dans l'histoire de la guerre, car le courage au feu, comme je l'ai fait voir auparavant, n'était que la moindre qualité nécessaire pour les accomplir. Pendant deux mois, d'IberVille et ses compagnons, raquettes aux pieds, chargés de leurs armes (un fusil, une hache, un couteau-poignard) et de leurs provisions, parcoururent la côte de Terreneuve et détruisirent tous les établissements anglais, à l'exception de Bonavista et de Carbonière, trop bien fortifiés par la nature et les hommes pour pouvoir être pris par une petite troupe. Les canadiens, dans leurs expéditions, se battaient en tirailleurs, genre de guerre dans lequel ils excellaient et qui nous a valu quelques-uns des plus beaux triomphes qui aient honoré les armes françaises en Amérique (La Monongahéla, Carillon) ; chacun agissait par lui-même, attaquait l'ennemi ou se défendait à sa guise.* On tua deux cents hommes aux ennemis et on leur fit 6 à 700 prisonniers, hommes, femmes et enfants qui furent envoyés à Plaisance et dont la plupart s'échappèrent, parcequ'il n'y avait pas de lieu pour les garder avec sécurité. Après d'Iberville et Montigny qui se distinguèrent le plus, il faut nommer, parmi les gentilshommes canadiens qui accompagnaient l'expédition, Boucher de la Perrière, d'Amour de Plaine, d'Amour des Chauffeurs, Dugué de Boisbriand, Fils de braves officiers, habitués dès l'enfance à manier le fusil, à parcourir les forêts, à poursuivre les bêtes sauvages ou les Iroquois, ils justifient pleinement ce jugement de M. Benjamin bulte : " Durant la période des guerres qui commencent en 1684, la noblesse rendit de grands services." D'Iberville retourna à Plaisance, en attendant les secours qu'il avait fait demander en France par Bonaventure, et avec lesquels il se proposait de prendre Bonavista et l'île de Carbonière. Montigny avait vainement essayé de prendre pied dans cette dernière.
* Fer 1 and.
Les canots faillirent se briser contre les roches.* Plus de 300 Anglais chassés des autres établissements, s'y étaient réfugiés. Le grand marin canadien comprenait bien l'importance qu'il y avait pour nous à nous rendre complètement maîtres de cette île de Terre-Neuve, sentinelle avancée du Canada, et la nécessité qui s'imposait de la coloniser, si l'on voulait rendre nos conquêtes durables. Mais la eour avait décidé qu'on ferait autre chose, de sorte que cette glorieuse campagne eut pour résultat de faire beaucoup de mal aux ennemis, sans qu'il s'en suivît pour nous des avantages réels, une prise de possession définitive. Ici encore on constate le manque de suite dans les idées, de persévérance et de ténacité dans l'exécution, de ce gouvernement dont on a exagéré l'excellence. Ce sont les qualités maîtresses dont nous venons de parler qui ont fait la grandeur de l'Angleterre, et qui la maintiendront plus lonf:^temps peut-être que ne l'imaginent ceux qui parlent de sa décadence. Il est vrai qu'en 1696, chez nous, Colbert n'était plus au gouvernail.
Le 18 mai 1697, Sérigny arriva avec une escadre de 4 navires qu'il devait remettre à d'Iberville et l'ordre d'embarquer ses. Canadiens, pour aller prendre les établissements anglais de cette baie d'Hudson que les deux peuples convoitaient pour ses riches fourrures, et où leurs t^^aîtants se livraient une lutte continuelle. D'après les instructions de la cour, on devait d'abord visiter l'Acadie et s'assurer de l'état du fort Naxoat sur la rivière Saint- Jean, mais il fallut un certain temps pour terminer les préparatifs de l'expédition, la saison s'avançait, on ne pouvait plus songer à se rendre en Acadie, et le 8 juillet, d'Iberville monté sur le Pélicaity de 50 canons, partait de Plaisance pour la plus célèbre de ses campagnes maritimes, celle qui reste aux yeux des marins son meilleur titre de gloire, la campagne du Nord. Sérigny sur le Palmier, Dugué de Boisbriand sur la fltate le Profond^ Chartrier sur le Wesp et un brigantin l'accompagnaient.
Dans l'automne de 1696, Le Ferté laissé par d'Iberville au fort Bourbon, avait été obligé de se rendre à des forces supé-
* Eugène Guémn, la Nouvelle-France.
rieures. Au mépris de la capitulation, les Français furent dépouillés et conduits en Angleterre. On élargit nos gens quatre mois après pour les débarquer sur les côtes de France, où on les informa qu'on armait à La Rochelle pour reprendre le fort Bour bon. La plupart, enchantés de cette occasion de revanche, s'y rendirent pour prendre service, et ils étaient arrivés à Plaisance avec Sérigny.
Le 3 Août, les navires français avaient passé l'entrée du détroit d'Hudson, mais se trouvaient serrés par les glaces et obligés de s'attacher aux plus grandes avec des grappins. Quelques jours après, le brigantm fut écrasé entre un de ces icebergs et le Pahnier, On n'eut que le temps de sauver l'équipage. Ensuite les bâti, ments furent séparés les uns des autres par les difficultés de la navigation dans une mer pareille. Il y avait quinze jours que le Pélican avait perdu de vue les autres navires, quand il parvint à se dégager des glaces qui l'assiégeaient. D'Iberville crut que le reste de l'expédition avait pris les devants, car il avait entendu des coups de canon la veille. C'était sans doute l'artillerie du Profond qui pris, lui aussi, dans les glaces, répondît tant bien qne mal, avec ses deux pièces d'arrière, à trois vaisseaux de guerre anglais qui le canonnèrent par intervalles pendant lO heures, finirent par l'abandonner, le croyant près de sombrer, et se dirigèrent vers le port Nelson. Le 4 Septembre, d'Iberville jetait l'ancre assez près du fort Bourbon. Le lendemain, vers 6 heures, à quelques lieues sous le vent, on découvrit les vaisseaux anglais qui louvoyaient pour entrer dans la rade. Au lieu de les attendre, \q Pélican, à leur grande surprise, s'avança résolument contre eux. La supériorité de d'Iberville comme manœuvrier naval allait lui faire gagner une partie difficile où il semblait devoir être vaincu. Par suite de maladie (il avait 40 hommes atteints du scorbut à bord), et par l'envoi à terre d'un détachement de 22 hommes et 2 officiers qu'on n'avait pas eu le temps de rappeler, son équipage se trouvait réduit à 150 hommes.
Les Anglais venaient en ligne, le Hampshire de 56 canons avec 230 hommes d'équipage, en tête, suivi du Dehring de 36
canons et du Hndsoii Bay, de 32 canons. De neuf heures du matin à midi et demi, on se canonna sans résultats bien importants de part et d'autre, et le Pélican n'eut qu'un homme de tué et dix neuf blessés dans cette phase de l'engagement. D'Iberville qui avait conservé l'avantage du vent, voulut aborder le Hampshire, mais ce dernier sut l'éviter. Le Pélican range (rase) alors le Behring et le Hndson Bay en leur lâchant ses bordées. Le Hampshire, revirant de bord au vent,* couvre son adversaire de mousqueterie et de mitraille, le perce à la ligne de flottaison, hache ses haubans et ses manœuvres et cherche a le démâter et à le serrer contre un bas-fond, mais d'Iberville réussit à déjouer cette manœuvre. Prévoyant le dessein de l'ennemi qui court pour gagner le vent et qui pointe à couler bas, le Canadien prolonge (se range le long du navire pour l'aborder) le navire anglais vergue à vergue, pendant qu'on se fusille d'un bord à l'autre. Une bordée àw Hampshire tue ou blesse 14 hommes dans la batterie inférieure dn Pélica?i, mais celui-ci pointe ses pièces si juste et lâche sa bordée, à son tour, si à propos que le vaisseau ennemi, après avoir fait tout au plus sa longueur de chemin, sombre sous voile avec tout son équipage, sans qu'il s'en échappe un seul homme. Bienville, un des frères de d'Iberville, un jeune homme de î/ ans, qui commandait une des batteries du Pélican, avait été gravement blessé dans la lutte.
Aussitôt d'Iberville porte sur le Hudson Bay qui était près d'entrer dans la rivière Sainte-Thérèse et qui, se voyant sur le point d'être abordé, amène son pavillon. Restait le Behring qm fuyait et auquel on donna itîîméJiatement la chasse, mais le Pélican, avec 8 boulets dans ses bordages, dont l'un avait ouvert une large voie d'eau, et ses manœuvres coupées, dut bientôt renoncer à cette poursuite. On répara immédiattement les avaries du Hudson Bay et l'on se remit en chasse, mais le Dehring avait pris une avance de 3 lieues et échappa à la faveur de la nuit. Voyant la mer grossir, d'Iberville eut soin d'aller mouiller au large, mais une
* Cette expression maritime signifie que le H^mpshire se trouvait entre le lieu d'où soufflait le vent et le Pélican.
tempête terrible éclata, tous les cables des ancres cassèrent successivement et, malgré les plus habiles manœuvres, le Pélican fut jeté vers minuit sur la côte avec sa prise, et s'emplit d'eau jusqu'à la batterie supérieure. Heureusement qu'à cette époque de l'année, sous cette latitude, le soleil se couche et se lève presque en même temps, et la clarté permit d'éviter un affreux désastre. Le lendemain 7 Septembre, les malades et les blesses furent transportés en canots et en radeaux sur le rivage qui était à deux lieues. Une vingtaine de ces malheureux moururent de froid dans le trajet. L'équipage débarqua tout ce qui était nécessaire pour attaquer immédiatement le fort Bourbon, car en était resté sans vivres après le naufrage et il y avait deux pieds de neige dans le bois. Sur ces entrefaites, les trois autres navires français qui, s'étant trouvés au large, n'avaient subi que très peu de dommages, arrivèrent avec des vivres. D'Iberville. voulant ménager son monde, résolut d'assiéger la place dans les règles. Le 10 il fit descendre à terre les mortiers et dresser des batteries. A peine eut-il commencé à canonner le fort que le commandant, Henri Bailey, fit battre la chamade. Il se rendit avec les honneurs de la guerre et à condition que la garnison serait transportée en Angleterre. La prise de ce poste complétait la conquête de la baie d'Hudson. D'Iberville, après avoir tout réglé, s'embarqua pour l'Europe sur le Profofid, laissant le commandement à son frère Sérigny qui, repassant à son tour en France, le confia à Martigny, un de leurs cousins-germains. Dans cette campagne, le grand marin canadien avait également triomphé de la nature et des hommes. Il avait fait voir ce que peuvent accomplir un courage indomptable, une grande habileté et la volonté de réussir. La Nouvelle-France, comme l'ancienne, avait son Jean Bart.
Cette campagne fut la dernière que fit d'Iberville à la baie d'Hudson. On ne peut guère se figurer aujourd'hui ce que de pareilles expéditions comportaient alors de mécomptes, de souffrances, de dangers de toute espèce. C'est ainsi, par exemble, que les deux navires français menés, en 1694, par d'Iberville et Sérigny à l'attaque des établis.sements anglais ne purent, par
suite des glaces, prendre le large qu'après de long mois d'attente, le 28 juillet 1685. Pendant ce séjour forcé, le lieutenant du Polù neuf Canadiens et dix matelots moururent du scorbut, et la plupart des survivants en furent attaqués. Arrêté par les vents contraires à la côte du Labrador, d'Iberville dut renoncer à se rendre à Québec, comme il en avait d'abord l'intention, et quand il arriva à la Rochelle, il ramenait avec lui 234 malades, couverts de plaies et hideux à voir.*
D'Iberville en Amérique, Dupleix dans les Indes, les bons ouvriers n'ont pas manqué à la vieille monarchie, mais elle ne les a pas écoutés, elle ne les a pas assez soutenus, aussi n'a-t-elle pas su garder ce qu'ils lui avaient conquis. Sans être injuste envers elle, je crois (en tenant compte de la différence des temps et des ressources) que si elle avait, pendant un siècle, fait les mêmes sacrifices et les mêmes dépenses que la France contemporaine a su s'imposer, depuis 20 ans, pour se refaire un empire colonial, tout le Canada et, à coup sûr, tout l'Ouest Américain, seraient à nous. Espérons que nous serons plus heureux que nos pères ; ils ont perdu un monde, nous en avons retrouvé un autre, l'Afrique qui, sans valoir le premier, a bien son prix. Tunis., Alger, le Soudan, Madagascar et là-bas, dans l'Orient lointain, le Tonquin, peuvent exciter la convoitise des autres peuples. Si les temps sont changés, ils ne le sont pas, quoi qu'on en dise, tout à notre détriment, Nous avons des soldats à foison et dans nos ports de guerre se multiplie tranquillement, mais constamment, la force mystérieuse, d'abord méprisée mais -maintenant redoutée, qui est appelée peut-être à révolutionner la guerre maritime, notre flottille, bientôt flotte, de sous-marins.
* Eugène Guénin.