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Chapitre I

Premier voyage 1698-99. Découverte par mer de l'embouchure du Mississipi* Etablissement d'un fort à la baie Biloxi.

Malgré les explorations de Jean Nicolet, de Chouart des Groseilliers et surtout celles de Louis Jolliet et du Père Marquette, i* en 1873, et de Cavelier de la Salle, en 1682, le Mississipi n'avait pas encore entièrement livré son secret à la civilisation, car si l'on connaissait la direction générale de son cours, si l'on savait qu'il devait se jeter dans le golfe du Mississipi, on ignorait encore le lieu précis ou plutôt les lieux, puisqu'il s'agissait d'un delta, où les eaux du grand fleuve venaient se déverser dans celles de l'Océan. Il y avait là de quoi exciter l'ambition d'un homme comme d'Iberville. Il s'agissait, d'ailleurs d'y arriver bon premier pour empêcher les Anglais de s'y établir, et d'arrêter leurs progrès vers l'ouest. Pontchartrain était alors ministre de la marine, (il le fut de 1690 à 1699, et son fils Jérôme lui succéda). D'Iberville lui suggéra l'idée de bâtir un fort à l'entrée du fleuve. Une expédition fut donc décidée. Il s'agissait de réussir là où l'intrépide Cavelier de la Salle avait échoué et perdu la vie. 2* Jusqu'à présent nous ne connaissons dans notre héros que le sol-

I* Voir dans la Revue Canadienne (1900-1901) la série d'articks très intéressants publiés sur Louis Jolliet par M. Ernest Gaçnon. J'y signale particulièrement à l'attention du lecteur le récit de la mort dn père Marquette, (numéro de janvier 1901). Je crois qu'il serait difficile d'en trouver un plus touchant et plus pathétique dans n'importe quelle langue

2* Il avait été assassiné par quelques-uns de ses gens le 19 mars 1687 voulant rejoindre le Mississipi par terre Dans cette malheureuse expédition, il avait été contrecarré par M. de Beaujeu, l'officier qui commandait la flotte de transport, un jaloux qui se montra aussi hostile à d'Iberville.

dat et le marin. Nous allons étudier en lui le fondateur, l'esprit sagace qui in(iique ce qu'on devrait faire pour rendre solide le nouvel établissement, l'homme supérieur qui prévoit les dangers de l'avenir. Il en donne une preuve avant son départ même. Dans une lettre du i8 juin 1698 au ministre, il recommande de ne point laisser des hommes malgré eux dans le poste qu'il va fonder, car " ils deviennent à charge dans les lieux éloignés." *

Parti de Brest le 24 Octobre 1698 sur la Badme et accompagné du Marin, commandé par de Surgères, d'Iberville fut rejoint en route par le marquis Joubert de Chateaumorant, habile marin, neveu de Tourville, et qui avait pour mission, avec son vaisseau, le Français, de protéger les deux frégates, dans le cas où elles rencontreraient une opposition armée. Le 4 Décembre, on arriva au Cap Français (à Saint-Domingue), dont le gouverneur Ducasse, un autre nom célèbre dans nos fastes maritimes, fit embarquer à bord du Français le redoutable flibustier Laurent de Graff, hollandais francisé qui connaissait très bien le golfe du Mexique. Le 27 Janvier 1699, on aperçut la terre et on reconnut qu'on était vis-à-vis de Pensacola où 3CO Espagnols, envoyés de Vera-Cruz, s'étaient établis depuis quatre mois, car ils avaient eu vent de nos projets. On aurait pu facilement s'emparer de la place si l'on avait voulu. Ils se trouvaient en si mauvaise passe que lorsqu'on eut communiqué avec eux, certains de leurs chaloupiers déclarèrent qu'ils seraient ravis de servir le roi de France si on voulait les prendre. Le commandant espagnol, après avoir permis à nos gens de faire de l'eau et du bois et de s'abriter partout où ils voudraient, s'ils ne pouvaient tenir la mer qui était très grosse, se ravisa, et ils durent aller chercher un autre hâvre. Le 31 Janvier, d'Iberville qui avait pris les devants, mouilla au large de la Mobile, rivière qui coule parallèlement au Mississipi. Le 2 Février, il débarqua dans une île qu'il nomma Ile au Massacre, parce qu'il y trouva les ossements d'une soixantaine de personnes

* Dans cette partie de la biographie d'Iberville, tout en consultant les autres historiens, je préviens, pour éviter la répétition de notes inutiles, que je me sers, principalement du livre de Margry (découverte de l'embouchure du Mississipi), c'est-àdire des rapports de l'explorateur lui-même ou de ses lieutenants.

qu'il pensa y avoir été massacrées. Elle a quatre lieues de tour et possédait un port assez commode, dont l'entrée a été fermée par les sables. Du 14 au 18, à la baie de Biloxi, on entra en relations avec des indigènes Bayogoulas et Mougoulachas qui habitent les bords du Mississipi, et qui se trouvaient à la chasse au bord de la mer. D'Iberville comptait s'en servir pour l'aider à découvrir l'entrée du fleuve ; malheureusement le manque de vivres les força de s'en retourner chez eux, et ils ne se trouvaient pas au rendez-vous qu'on leur avait donné pour le 22. Arrivé à la rivière des Pascagoulas, d'Iberville y laissa son navire et partit avec deux biscayennes * munies chacune de deux pierriers, son frère Bienville, M. de Sauvole, enseigne de vaisseau, le récollet Anastase Douay, ancien compagnon de La Salle et témoin de sa mort, et 48 hommes. Le 2 mars, ils arrivaient à une rivière nommée de la Palissade par les Espagnols, parce qu'elle était barrée par du bois pétrifié devenu dur comme roc et capable de résister à la mer. Chateaumorant fut informé de cette nouvelle et, comme il n'était venu jusque là que pour convoyer l'expédition, il s'en retourna à Saint-Domingue et de là en Europe. La bouche trouvée le 2 Mars se trouvait au milieu des terres basses couvertes de cannes, gros roseaux d'un vert agréable dont les nœuds sont couronnés de feuilles longues, étroites et pointues. Ils sont fort hauts et forment des fourrés si épais que les animaux ont de la peine à passer au travers. L'expédition courut de grands dangers pour entrer dans la rivière, la mer était mauvaise, et nos gens furent bien contents de se trouver à l'abri du mauvais temps, une fois qu'ils furent à une certaine distance du golfe, car, comme le dit d'Iberville : " c'est un mestier bien gaillard de descouvrir les côtes de la mer avec des chaloupes qui ne sont ny assés grandes pour tenir la mer soubz voiles, ny à l'ancre et sont trop grandes pour donner à une côte plate, où elles eschouent et touchent à demy-lieue au large." On oe mit à remonter la rivière dans laquelle on venait d'entrer et qu'on croyait être le Mississipi,

* Embarcations dont l'avant et l'arrière se termine en pointe. Leur nom dit assez leur pays d' origine, la Biscaye,

mais sans en être encore bien sûr. Le 4 Mars, tout le monde reçut les cendres et l'on se rembarqua, après avoir planté une première croix sur le sol de la Louisiane. Il en était ainsi du temps de nos pères. A côté de leur fier étendard qu'ils savaient si bien porter au sein des continents inconnus, se dressait toujours le signe de la rédemption. Chez eux la foi et le patriotisme marchaient de conserve, l'un s'appuyant sur l'autre, et c'est ce qui fait l'unité et la beauté de leur vie et de leur caractère. Ils n'étaient point comme nous, esprits complexes et fils d'un siècle sceptique, obligés de dédoubler leurs sentiments, et de n'aimer, pour ainsi dire, qu'une part de la France. Des antipathies presque insurmontables, des haines fratricides ne fermentaient point dans leurs âmes, et quand ils tombaient pour la patrie terrestre, leurs cœurs pleins d'une noble certitude savaient qu'ils en trouveraient une autre plus haute, séjour de l'immuable félicité.

En tête des biscayennes, Bienville s'avançait avec les canots. La quantité de bois entraîné par le Mississipi, à cette époque ou ses deux, rives étaient encore couvertes de forêts immenses, ajoutait au danger d'un courant rapide, et puis on n'avait que pour 20 jours de vivres ; il fallait les ménager. Dès le 6 Mars, on avait à se partager deux corbillons de pain et de la bouillie entre 26 personnes, trop heureux quand une rencontre inespérée permettait de mettre au pot un crocodile, un serpent à sonnettes ou de la viande boucanée. Un jour on trouva un chevreuil mort et on le partagea entre les deux chaloupes, quoique le ventre commençât déjà à sentir.* Le 7 on rencontra des sauvages qui, après s'être enfuis, sauf un, finirent par s'apprivoiser et fournirent à nos explorateurs du bœuf (lisez du bison), et de l'ours boucanés. Un des sauvages se chargea de mener nos gens jusqu'au village des Bayogoulas. Les deux bords du fleuve étaient noyés jusqu'à une certaine distance, ce qui rendait l'accostage difficile. Ils étaient couverts de cannes, dont la grosseur variait d'un à six pouces, et qui brûlaient facilement en craquant comrne des pistolets, quand on y mettait le feu, de sorte qu'à distance on aurait

* Eugène Guénin.

cru à une escarmouche. Les Indiens étaient tout nus. Les femmes portaient une braye faite d'écorce d'arbre qui leur allait des reins au-dessus des genoux. Le ii mars, deux marins bretons qui étaient allés à la chasse, s'égarèrent. On les attendit toute la journée du 12, mais le 13 il fallut repartir, sans les avoir revus. Après que la farine fut éouisée, on vécut de sagamité, assaisonnée d'un peu de gras dejlard fondu, et l'eau de vie étant venue à manquer, il fallut se contenter de l'eau du Mississipi. Enfin le 14, on arriva au village de 700 cabanes, occupé par les Bayogoulas et les Mougoulachas, tribus qui parlaient la même langue, ainsi que celles des environs. On y trouva un livre de prières qui avait appartenu aux gens de la Salle, et l'on y fut parfaitement reçu. Le chef des Mougoulachas avait un capot de serge du Poitou fait à la canadienne, des bas pareils et une cravate rouge qui lui avait servi de brayer, le tout donné, disait-il, par Tonty.* Dans ce village se trouvait un temple en forme de dôme écrasé et de 30 pieds environ de diamètre. D'Iberville y pénétra et découvrit, à travers la fumée épaisse que dégageaient deux bûches continuellement allumées, une quantité de peaux de divers animaux du pays qu'on avait déposés devant les bizares images noires et rouges d'une autre espèce d'animal qui était le dieu des Bayogoulas. Ils avaient justement une épidémie de picote qui venait d'enlever le quart de la population, Il y restait environ 250 hommes, mais peu de femmes. Celles-ci, ainsi que les jeunes filles, se noircissaient les dents. Ceux d'entre les hommes qui n'étaient pas nus portaient des peaux de chevreuil et d'ours qui allaient des épaules aux genoux. Les femmes également portaient des peaux d'ours par dessus leur braye. Les Indiens ne laissaient en haut de la tête qu'une poignée de cheveux oii ils attach aient des plumes d'oiseaux de diverses couleurs. Ils en mettaient encore au bas des reins, formant comme une queue de cheval qui leur pendait par derrière avec des gre-

* Tonty ou Tonti, brave militaire d'origine italienne, avait eu une jambe emportée en Sicile au service de la France. Il s'était, en 1678, associé de sa personne et de sa bourse aux projets de La Salle.

lots et des morceaux de cuivre, de sorte que, quand ils dansaient *• on dirait un messager qui arrive dans une ville." Ils se peignaient le tour des sourcils de vermillon et se perçaient le nez pour y passer un morceau de corail gros com me un doigt, et les oreilles où ils suspendaient un morceau de bois de la même dimension. Ils vivaient de blé d'Inde et ne mangeaieut de la viande que lorsqu'ils allaient à la chasse des ours et des bisons. Ils se servaient des os de ces gros ruminants pour labourer leurs champs. Ils étaient alertes et bien faits et parurent à d'Iberville plus civils, mais moins guerriers que les sauvages du Canada. Ils aA-aient, comme beaucoup de leurs congénères, la dégoûtante habitude de mettre lenrs corps morts sur des échafauds élevés de terre de sept pieds et dressés près du village. On les enveloppait de nattes de cannes, mais naturellement, ils attiraient les corbeaux, tout en répandant une odeur infecte. Ils étaient grands embrasseurs, chantant, étendant les bras vers le soleil et se frottant le ventre, salut préalable qu'ils concluaient en passant à leur tour leur main sur le ventre, et en étendant les bras sur la personne de ceux à qui ils voulaient témoigner amitié. Une de leurs grandes civilités était de vous tenir sous les bras pendant qu'on marchait, pour vous empêcher de tomber. Le soir de leur arrivée, nos gens plantèrent une grande croix sur laquelle ils mirent les armes de France. Onfestina et l'on fuma le calumet, cérémonie à laquelle les Indiens attachent tant d'importance et qui fatiguait beaucoup le héros canadien, car il ne fumait pas d'habitude. Avant de partir, on leur fit quelques petits préser!|ts, particulièrement au chef des Mougoulachas, auquel on parla des deux marins qui s'étaient égarés, en le priant de leur donner vivres et abri, s'il les trouvait.

Le 16 mars, d'Iberville partit pour aller au village des Oumas, à 35 lieues des Bayagouias en remontant vers le Nord, où il savait que Tonty avait été. En chemin, il rencontra la rivière qui servait de limite de chasse aux Oumas et aux Bayogoulas. Il s'y trouvait un mai ébranché et rougi, surmonté de plusieurs têtes de poisson et d'ours attachées en manière de trophée ou de sacrifice, d'oti le nom de bâton rouge dont a hérité une des villes de

la Louisiane. Le 20 mars, il arrivait aux Oumas ; il y fut très bien reçu. On donna à nos gens du blé d'Inde avec quantité de citronnelles et quelques volailles. D'Iberville fit planter une croix dont les chefs firent processionellement le tour en chantant et en tenant chacun à la main une croix de bois. En même temps, ils jetaient du tabac autour de celles que les Français avaient plantée et dessus. Ils offrirent aux chefs de l'expédition des femmes, ce qui était chez eux une marque d'amitié et de l'alliance qu'ils voulaient faire avec nous. Naturellement on les remercia. A ce moment d'Iberville était assez embarrassé de ce qu'il allait faire. Il était à près de 100 lieues de la mer, à 130 de ses navires; ses gens étaient fatigués de lutter contre un courant très rude à refouler. On n'avait plus ni viande ni graisse et on en avait assez de la sagamité. Surgères devait partir dans six semaines avec le Marin, En outre, les Indiennes commençaient à manifester pour les beaux et solides gars canadiens qui accompagnaient l'explorateur, une sympathie inquiétante qui pouvait devenir funeste à la discipline, (elles pleurèrent en les voyant partir). Il était temps de rebrousser chemin. Avant le départ, il y eut un bal et des danses de guerre fort jolies. L'éclairage ne coûtait pas cher et ne faisait jamais défaut. Les cannes des bords du Mississipi fournissaieni des torches superbes. Avant de s'en aller, on laissa aux naturels une lettre pour les premiers Français qu'ils verraient et, ayant appris par le chef des Bayogoulas qui l'avait accompagné aux Oumas, que le chef des Mougoulachas avait un papier semblable que Tonty lui avait donné pour remettre à un capitaine qui devait venir de la mer, d'Iberville donna à son frère Bienville l'ordre de se le procurer en redescendant le fleuve Quant à lui, le 24, à 5 lieues au-dessus des Bayogoulas, il se sépara du gros de l'expédition. Avec deux canots d'écorce et 4 hommes, il prit par une petite rivière qui coulait à l'est du Mississipi, tandis que Sauvole et Bienville redescendaient le fleuve sur les deux biscayennes, avec ordre de sonder les entrées dans la mer. La rivière prise par l'explorateur et ses 4 compagnons n'avait que 8 ou 10 pas de large aux basses eaux. Elle était pleine de bois renversés,

qui nécessitèrent plusieurs portages, pendant 8 à lO lieues qu'en dure le cours. Ensuite, elle tombe dans d'autres rivières et d'autres lacs qui la grossissent. Une de ces nappes d'eau fut nommée lac Pontchartrain en l'honneur du ministre. Pendant le trajet jusqu'à la mer qui dura une semaine, il fallu!: faire plus de 80 portages. Le Mougoulacha qui devait les guider les avait bientôt abandonnés — les Indiens sont coutumiers de ces tours-là. D'Iberville continua son chemin pour montrer aux indigènes qu'il irait sans eux où il voudrait. " Quelque chose qui arrive." écrivaitil, **je gagneray toujours le vaisseaux quand je devrais aller par terre, abandonner mes canots et en faire d'autres." Les eaux étaient infestées de crocodiles ; il en tua un petit dont ils trouvèrent la chair fort bonne à manger, après lui avoir fait perdre son odeur de musc. Ils rencontrèrent aussi beaucoup de coqs d'Inde. Un de ses gens étant tombé malade, d'Iberviile conduisait luimême son canot. Cette exploration peint l'homme tout entier, sa détermination, sa vaillance devant l'inconnu. Car c'était une entreprise gaillarde, pour employer son expression, que ce canotage d'une semaine, au travers des crocodiles, par une route inexplorée. Il finit par arriver au fond de la baie de Lago de Lodo» à 8 lieues de l'endroit où les navires étaient mouillés et à 26 lieues de l'embouchure du Mississipi. A cause du fort courant et des obstructions du fleuve, la petite rivière suivie par d'Iberviile et ses compagnons constituait le chemin le plus commode pour aller de la mer aux Bayogoulas. Huit heures après l'arrivée de l'explorateur, Sauvole et Bienville survinrent à leur tour avec leurs deux chaloupes, apportant avec eux la preuve irrécusable qu'ils avaient descendu le Mississipi. Le 31 mars 1699, à son passage aux Bayogoulas. Bienville avait acheté pour une hache la lettre laissée par Tonty au chef des Mougoulachas. Dans cette lettre datée du 20 avril 1685 et adressée à M. de la Salle, gouverneur de la Louisiane, Tonty informait son chef que suivi de 20 canadiens et de 30 sauvages, ils avait descendu le fleuve pour le rejoindre et lui exprimait son regret de n'avoir pu le rencontrer. On n'avait pas voulu remettre cette lettre à nos gens, quand ils avaient re-

monté le fleuve, parce qu'on les croyait espagnols. En même temps que le message de Tonty, on retrouva les deux marins bretons égarés dans les bois et qui s'étaient tirés d'affaire, non sans avoir mangé de la vache enragée pendant quelques jours ; par contre, nn fâcheux incident avait jeté du froid entre les Français et les sauvages. On avait pris au père Anastase Douay sa besace avec son bréviaire, et un petit manuscrit de ce qui s'était passé dans le voyage. Il accusa de ce vol les Bayogoulas, sur quoi leur chef se fâcha et fit entendre à nos gens de se retirer. On fit sortir le père de la chaloupe et on opéra une espèce de réconciliation. Finalement on se quitta assez bons amis, mais nos gens ne purent obtenir du blé d'Inde dont ils avaient besoin. Le vent empêcha Sauvole en revenant de sonder l'entrée du fleuve, et les Français furent enchantés de sortir de ce delta où ils avaient pensé être mangés par les maringouins, et qui n'avait guère pour hôtes que quelques chats sauvages, sentant le poisson, parce que, sauf quelques oiseaux, ils n'ont guère que cela pour pâture.

D'Iberville retourna ensuite à la baie de Biloxi pour y établir un fort. Elle n'avait que 7 pieds d'eau, et les navires n'en pouvaient approcher qu'à deux lieues On ne choisit cet endroit que par rapport à la rade qui permettait aux chaloupes des navires d'aller et venir et d'employer, sans crainte d'aucun ennemi, une partie des équipages à la construetion du fort, en attendant que l'on pût trouver un lieu plus avantageux pour y placer une colonie. D'Iberville y avait fait planter du sucre, de l'indigo, des patates et des ignames, ainsi que des pois et du blé d'Inde qui levèrent avant son départ. Pendant qu'il était encore sur les lieux, les sauvages lui amenèrent des déserteurs espagnols de Pensacola. C'étaient des métis qui firent avec lui le voyage de France. D'après les détails qu'ils lui donnèrent sur le Mexique, d'Iberville pensait que " 500 bons Canadiens feraient trembler tout ce pays là," et qu'avec un peu de dépense on en pourrait enlever nombre de millions. L'un de ces métis s'offrait pour guide et souhaitait que la France s'emparât du pays. Ils informèrent nos gens que deux des nôtres vivaient au milieu des natu-

rcls* de la Floride où ils étaient mariés Détail curieux, les vaches amenées de France par d'Iberville et Surgères résistèrent et celles de Saint-Domingue périrent de froid, à ce qu'on nous dit, ce qui a lieu de surprendre dans le golfe du Mexique, L'explorateur regrettait fort de n'avoir pas avec lui un missionnaire jésuite qui, disait-il, saurait la langue sauvage de ces pays en peu de temps. Quant au bon père récollet, la navigation, les maringouiris et les cannes du Mississipi lui avaient laissé de mauvais souvenirs, car il manifesta le désir de revoir la mère-patrie et déclara qu'il ne sortirait plus de son couvent. Le 3 mai 1699» d'Iberville et Surgères appareillèrent pour l'Europe, laissant à Biloxi, dans un fort en bois à 4 bastions, le sieur de Sauvole, enseigne de vaisseau sur le Marin et homme de mérite, comme commandant, Bienville comme lieutenant, l'aumonier de \d. Badine, 70 hommes et 16 mousses avec des vivres pour six mois. Dans le canal de Bahama, nos navires n'évitèrmt l'échouage sur les bancs de sable qu'eii suivant des navires anglais qu'ils avaient rencontrés. Quand nos gens arrivèrent en France, les deux tiers des équipages et des soldats étaient hors d'état de travailler. Ajoutons pour en finir, que le chevalier de Beauharnois qui devait être 20 ans plus tard gouverneur du Canada faisait partie de cette première expédition. Par les résultats acquis, d'Iberville avait déjoué le mauvais vouloir ou trompé l'attente de ceux qui s'opposaient à ses desseins et annonçaient qu'il échouerait. Le même Beaujeu qui avait contrecarré Cavelier de la Salle accusait injustement les relations des Canadiens d'être pleines de hâbleries et de menteries, et Ducasse lui-même, quelque estime qu'il eût pour d'Iberville,* craignant sans doute que le nouvel établissement n'éclipsât celui de Saint-Domingue où il commandait, n'avait pas approuvé l'idée de cette expédition, et avait cherché à grossir aux yeux du ministre de la marine les difficultés qu'elle présentait.

En résumé, d'Iberville avait découvert d'une manière indu-

* Dans une lettre qu'il écrivait au ministre le 31 Déoembre 1698, il disait : ** M. d'Iberville na'a paru digne homme, précis et entendu," le plus beau des éloges dans la bouche d'un homme du métier.

bitablc les bouches du Mississipi ; il avait planté notre drapeau sur les bords du grand fleuve, y prévenant nos vieux rivaux, les Espagnols et surtout les Anglais ; par l'établissement de Biloxi il avait pris pied en Louisiane ; enfin il avait déterminé d'une manière exacte la position du fleuve géant dont l'embouchure était beaucoup trop portée vers l'ouest sur les cartes géographiques. Aussi la cour qui, à l'origine, ne songeait pas à un établissement permanent, allait-elle le mettre à même de continuer son entreprise,

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