Chapitre II
Gouvernement de Sauvole dans l'intervalle du premier au deu~ xième voyage. — Anglais et Huguenots, — Deuxième voyage de d'Iberville (mai 1699 — juin 1700). Il remonte le fleuve jusqu'aux Natchez. Etablissement du fort de Maurepas. — Découverte de la Rivière Rouge,
Le 17 mai 1699, le chef des Bayogoulas et trois de ses gens arrivèrent au fort. Sauvole fit mettre la garnison sous les armes, ce qui les émerveilla beaucoup. On les fit manger tout leur saoul, " car c'est le plus grand de leurs plaisirs." On tira deux coups à balle devant eux, ce qui les efl"raya tant qu'il ne savaient plus où se fourrer. Le lendemain, ils avouèrent que leurs femmes étaient de l'autre côté de la rade et qu'ils aimeraient bien leur faire voir le fort. En les voyant débarquer, le chef demanda, au grand amusement des Français, qu'on rendît à sa femme les mêmes honneurs qu'à lui-même, faisant signe à Sauvole de faire mettre les soldats sous les armes et allant chercher le tambour, (ce brave Indien était un féministe évidemment). Ils restèrent trois ou quatre jours à Biloxi et quand ils partirent, on leur donna
deux jeunes garçons pour qu'ils apprissent la langue, l'un aux Bayogoulas et l'autre aux Oumas.
C'était un triste séjour que Biloxi. La chaleur excessive de l'été fit périr le blé d'Inde et autres herbages qu'avait semés d'Iberville. Le terrain était ingrat, tout sableux. La place était infestée de serpents à sonnettes et de crocodiles. On tua plusiei>rs de ces sauriens au pied du fort. La plus grande partie de la garnison fut atteinte de la dyssenterie, à cause de la mauvaise qualité de l'eau. La côte, sur une étendue de près de 40 lieues était, pour ainsi dire, inabordable, mais ce poste offrait des facilités particulières pour les communications avec les sauvages, les Espagnols, les Antilles françaises et l'Europe.
Le 1er juillet, on reçut avec surprise la visite de deux missionnaires du séminaire de Québec, accompagnés de 16 hommes. Ils avaient descendu le Mississipi, comme les coureurs de bois avaient pris l'habitude de le faire depuis les voyages de la Salle. On les hébergea si bien, pendant neuf jours, qu'ils ne voulaient plus s'en aller, surtout les sauvages. M. de Montigny, un des missionnaires, avait l'intention de s'installer chez les Natchez, la nation la plus nombreuse du Bas Mississipi et la plus respectés des autres. Sauvole, dans une lettre, se plaint des effets funestes de la consommation de l'eau de vie, et demande qu'on lui envoie du vin ou de quoi faire de la bière. On eut plusieurs visites de la nation des Pascoboulas qui étaient établis sur la Mobile, et on eut soin de toujours bien les recevoir. On fit, conformément aux instructions de d'Iberville, des sondages dans différents endroits et l'on constata qu'il était impossible de faire des établissements sur les lacs Pontchartrain et Maurepas, c'est-à-dire sur la route suivie par d'Iberville pour redescendre à la mer, parceque le terrain y était trop bas et noyé. Bienville, étant allé aux Mougoulachas, les trouva dans une grande affliction, parceque les Oumas leur avaient tué quelques hommes, ayant été les surprendre, pendant qu'ils étaient à travailler aux champs, comme on l'apprit du petit garçon qu'on avait envoyé parmi eux. C'est dans cette excursion que Bienville qui était parti dans deux canots d'écorce
avec 5 Canadiens, pour sonder la passe ouest du Mîssissipî, rencontra le i6 Septembre, à 25 lieues dans l'intérieur du fleuve, une embarcation anglaise qu'il avait invitée à se retirer, si elle ne voulait y être contrainte par la force. Le capitaine, un certain Banks, avait été capturé dans la baie d'Hudson par d'Iberville qui le jugeait étourdi et peu capable. Il avait laissé à l'entrée du Mississipi une frégate de 15 canons. On sut par lui qu'il était parti de Londres, en Octobre 1698, trois navires pour venir au Mississipi, qu'il avait mission, après avoir sondé la passe de l'ouest, de retourner en Caroline où il avait relâché, pour y chercher plusieurs bâtiments d'émigrants qui devaient venir s'établir en Louisiane. Dans la compagnie de Banks se trouvaient des Huguenots dont un ingénieur, nommé Second, lequel fit à Bienville une proposition qui mérite qu'on s'y arrête un moment.
Les Huguenots qui se trouvaient en grand nombre dans les troupes de Guillaume H et qui avaient contribué à le faire roi d'Angleterre, avaient demandé des lettres de naturalisation que le parlement anglais avait refusées, pour ne pas augmenter l'autorité du prince, et finalement on les avait envoyés aux colonies. La Caroline du Sud avait été surnommée la terre des Huguenots, tant elle en avait reçu, mais la population anglaise qui les jalousait, à cause de leur supériorité intellectuelle, désirait s'en débarrasser. On les avait d'abord exclus de toutes les charges publiques et ils ne furent admis aux droits civiques qu'en 1697. Guillaume avait formé le projet de jeter sur le Mississipi ces réfugiés français, mais eeux-ci, par suite des avanies qu'ils avaient reçues et de la mauvaise volonté qu'on leur avait témoignée, ne pouvant d'ailleurs s'accommoder à l'humeur des fils d'Albion, avaient senti se réveiller dans leur cœur l'amour de la patrie. Second déclara à Bienville que si le roi voulait leur accorder la liberté de conscience et leur permettait de s'établir en Louisiane, ils se montreraient des sujets loyaux et rendraient le pays florissant en peu d'années. Il promettait que plus de 400 familles de religionnaires qui se trouvaient à la Caroline viendraient peupler le nouvel établissement. Lorsque ces offres eurent été transmises
à la cour par d'ibervîlle, Pontchartrain écrivit : *' le roi n'a pas expulsé les protestants de son royaume pour en faire une république en Amérique." Les Huguenots renouvelèrent leur offre à ce scandaleux régent, dont le pitoyable interrègne servit de digne prologue au règne qui devait faire perdre à la France îe Canada. Il la rejeta également.
Eh bien î qu'il soit permis à un Français de déplorer ce refus, sans qu'on puisse l'accuser de porter atte'nte à nos traditions nationales. La France est, de tous les pays, c lui qui, par suite de ses guerres de religion ou de ses guerres civiles, a perdu le plus de forces vives dont les autres peuples, ses ennemis et ses rivaux naturels, ont le plus profité. Qu'on eût interdit aux protestants de s'établir au Canada où leur présence n'aurait fomenté que des divisions funestes, cela se conçoit. Il faut d'ailleurs convenir que sous l'influence des persécutions qu'ils avaient subies et de la défaveur qu'on leur montrait, il y avait chez quelques-uns d'entre eux, comme on l'a vu par l'exemple de Des Groseilliers et de Radibson, une tendance à se laisser séduire par nos rivaux ou nos ennemis, mais en aurait-il été de même si on leur eût permis de s'établir en corps de nation à la Louisiane, car les 400 iamilles de la Caroline en auraient attiré d'autres ? Je ne le crois pas et ce qui le prouve, c'est ce qui se passe actuellement dans l'Afrique du Sud. Certes, il est difficile de rêver plus d'affimités de toutes soctes entre deux peuples étrangers qu'il en existe entre les Anglais et les Hollandais ou leurs ce ngénères les Boers. Peu importent l'infusion de sang huguenot de ces derniers, la différence des habitudes et du milieu. Religion, langue, caractère, tout s'unit pour faire des peuples frères de ceux qui se massacrent actuellement au pays de l'or et des diamants. Des deux côtés on est protestants, des deux côtés on est hommes du Nord, âpres aux gain et tenaces. Et pourtant ces deux populations se portent aujourd'hui une haine mortelle et qui, dans l'Afrique australe, ne s'éteindra jamais. Or, si les Hollandais du Cap sont, pour ainsi dire, les cousins germains des Anglais, nos Huguenots n'en étaient que des cousins issus de germains et cette
comparaison même devient inexacte, quand il s'agit de nos religionnaires méridionaux, descendants de Celtes, d'Ibères et de Romains bien plus que de Germains. D'autre part les protestants français étaient intelligents et pleins d'énergie, très entendus dans le commerce et l'industrie. On îeur reconnaît si bien ces qualités que des Anglais m'ont dit que l'Amérique du Nord tout entière nous appartiendrait, si nous avions aidé les Huguenots à s'y établir. S'ils s'étaient installés en Louisiane, leurs intérêts se seraient trouvés forcément en opposition avec ceux des Apglais. Comme les Canadiens-Français ils avaient de bonnes U'œurs et auraient eu des familles nombreuses. Longtemps encore, ils auraient eu besoin de la protection de la France et qui sait ce qu'aurait pu produire, au jour de la lutte décisive entre l'Angleterre et notre pays pour la suprématie dans le demi-eontinent américain, une diversion opérée dans le Sud par une population nombreuse et vaillante. Et s'ils fussent devenus assez puissants, un jour, pour se constituer en république indépendante, je ne sache pas que la formation des Etats-Unis, si elle a enlevé à l'Angleterre un immense empire, ait diminué l'expansion dans le monde de la langue et de la littérature anglaise, ni celle de la civilisation qu'on est convenu d'appeler anglo-saxonne. Enfin, quand même le résultat de cette lutte finale dont je parlais tout à l'heure eîjt été la même, nous aurions la satisfaction d'avoir dans l'Amérique du Nord deux rameaux vigoureux de notre race au lieu d'un. Ici je touche à un sujet douloureux pour nous, qui met Tengoisse au cœur des patriotes, l'état presque stationnaire de la population de la France par suite de notre natalité décroissante, d'où résultera forcément, dans le cours d'une ou dtux générations, la diminution de notre puissance, de notre influence dans le champ du commerce et de l'industrie, aussi bien que dans les conseils du monde. Deux choses peuvent remédier au mal et maintenir notre langue parmi les grandes langues de Ijavenir, l'augmentatation de la population de nos colonies ou leur assimilation rapide à notre civilisation et à nos idées d'une part, de l'autre, l'augmentation des groupes d'origine ou de langue française,
séparés de nous politiquement, les Belges Vallons, les Suisses Français et sur tout les Canadiens-Français et les Acadiens. Quel réconfort c'est pour nous, les vaincus de 1870, à qui la défaite a enlevé, comme le dit si bien Jules Lemaître " la joie de vivre,' cette fierté légitime que donne à un grand peuple la conscience de sa force invaincue, quelle satisfaction pour nous particulièrement, Alsaciens-Lorrains, qui avons préféré la France vaincue à l'Allemagne victorieuse, de voir à chaque recensement que les Canadiens-Français et les Acadiens gagnent tout le temps du terrain, que les Suisses Français multiplient plus vite que les Suisses allemands, que l'Algérie a vu, depuis cinq ans, sa population s'augmenter de 82,000 personnes par an, fournissant ainsi un record bien plus brillant que celui du Dominion canadien dans son ensemble. Que les Canadiens-Français conservent donc de leurs vieilles traditions tout ce qui assure l'avenir d'un peuple. Comme les vieux Suisses de Granson et de Morat qui, avant de rompre les lignes ennemies sous leurs charges irrésistibles, s'agenouillaient sur le champ de bataille, tandis que les chefs récitaient la prière, comme leurs propres aïeux qui, avant d'attaquer, recevaient du prêtre l'absolution qui ouvre les portes du ciel, qu'ils continuent à donner au monde l'imposant spectacle d'une race qui ne se prosterne devant Dieu que pour se relever et se maintenir plus forte devant les hommes.
A leur arrivée en France, d'Iberville et Surgères obtinrent la croix de Saint-Louis, distinction fort recherchée par les plus vieux officiers, parce qu'elle était encore peu répandue. Le deuxième voyage en Louisiane fut accompli pour " perfectionner et s'assurer la possession de l'établissement qu'il (le roi) y a fait.'' On voulait savoir les plantations qu'on y pouvait faire, les marchandises qu'on en pouvait tirer et celles du royaume qu'on y pouvait consommer. Mais la grande affaire était la découverte des mines. Le 17 octobre 1699, d'Iberville partait de la Rochelle sur la frégate la Renommée, de 46 canons. Surgères qui voulait absolument le suivre,- —nous avons déjà constaté que les gens qui avaient vécu avec le héros canadien ne le lâchaient
pas volontiers, — l'accompaornait sur une flûte, la Gironde, bâtiment inférieur au Marin, qu'il avait commandé l'année précédente. Ils amenaient avec eux une colonie presque exclusivement composée de Canadiens, entre autres, ceux qui avaient fait la campagne du Nord. Les métis espagnols qui avaient été en France se trouvaient aussi à bord. On les laissa à Saint-Domingue, à l'exception de celui qui voulait nous mener au Mexique, un natif de Saint-Louis de Potosi et qu'on garda, parce qu'on pouvait en avoir besoin pour se renseigner. Le 8 janvier, on se trouvait à Biloxi où l'hiver avait été venteux et froid, et où l'on débarqua la colonie. Les indigènes Biloxis, Bayogoulas. Chickasas et autres, ayant appris l'arrivée de d'Iberville, vinrent en cérémonie lui présenter le calumet. Ils lui donnèrent des fêtes qui durèrent plusieurs jours et, en témoignage d'honneur, lui barbouillèrent le visage de terre blanche. Un sauvage Bayogoula avait accompagné d'Iberville en France et était revenu avec lui.
On apprit bientôt que les Anglais de la Caroline cherchaient à pénétrer chez les sauvages voisins du fleuve, pour y faire un commerce de pelleterie et d'esclaves et, à ce propos, une courte description topographique de cette région ne sera pas inutile. La Mobile qui coule parallèlement au Mississipi a son embouchure à 25 lieues au Nord-Est de celle du grand fleuve et, dans ce tempslà, elle se trouvait à environ 120 lieues des établissements les plus à l'ouest de la Caroline, à 140 ou 150 de ceux de la Virginie. Pensacola était à treize lieues à l'est de la Mobile et entre cette dernière et le Mississipi le fort de Biloxi nous appartenait. Comme il appert d'un mémoire de d'Iberville * sur le pays du Mississipi, la Mobile et ses environs, leurs rivières, les peuples qui les habitent et le commerce qui se pourra faire," sur les bords de la Mobile, près de la mer, habitaient les Mobiliens et les Tohomés au nombre de 350 familles. Plus au Nord, à 20 lieues à l'ouest de la rivière, entre elle et le Mississipi, s'étendait la puissante nation des Chactas (^3800 à 4000 familles), dont l'explo-
rateur canadien dit que c'étaient les sauvages les mieux faits de ce pays, qu'ils avaient l'air iroquois, et les manières de gens de guerre. Au Nord des Chactas se trouvaient leurs ennemis les Chickasas ou Chicachas, au nombre de 2000 familles. Il y avait deux ou trois ans que des traitants anglais, en suivant une des branches de la Mobile qui prend sa source aux Apalaches (chaine de montagnes qui sépare la Floride de la Caroline), étaient descendus chez les sauvages pour commercer, et leur fournissaient des fusils en échange des pelleteries et des esclavse qui leur étaient livrés. Ceux-ci étaient des prisonniers de guerre que les Chickasas, avec leurs armes à feu, se procuraient aisément aux dépens des autres nations indiennes qui n'avaient encore que leurs arcs et leurs flèches. La tentative de Banks, l'approche des traitants anglais, décidèrent d'Iberville à prendre de nouveau possession du pays et à construire un fort sur les bords du fleuve. Il parait que — charmante façon de pratiquer le christianisme — nos vieux rivaux avaient engagé une autre nation sauvag:e, les Tonicas, à tuer un missionnaire français venu du Canada. D'Iberville passa le mois de janvier a faire des sondages. Il parvint à réconcilier .'es Bayogoulas et les Oumas. Le ler février 1700, il partait avec 60 hommes sur un grand traversier et deux felouques, (petits bâtiments étroits et longs à rames et à voiles). A 18 lieues avant dans le Mississipi il rejoignit son frère Bienville et 6 hommes qui avaient pris les devants et qui l'attendaient sur la droite du fleuve, à un endroit indiqué par un Bayogoula et qui n'était pas noyé lors de la crue des eaux. On y abattit et équarrit des bois qui servirent a construire une maison de 28 pieds sur chaque face, à deux étages et à mâchicoulis, défendue par 6 pièces de canon Ce fut le fort Maurepas qui, par le lac Pontchartrain, communiquait avec Biloxi. Il y fut rejoint par Tonty qui amenait avec lui 6 canots et 21 Canadiens. On apprit par lui que les Natchez qu'on prétendait avoir tué M. de Montignit et un des Français qui l'accompagnaient, n'avaient tué personne et étaient de nos amis, et on le décida facilement, lui et ses hommes, à suivre l'expédition. Le 26 Février on arrivait aux
Bayogoulas. et le ii Mars, on était à i8 lieues au-dessus des Oumas, chez les Natchez qui parlaient une autre langue. Le 12 d'Iberville partait dans un canot d'écorce avee 6 hommes pour aller jusqu'aux Taensas, à 15 lieues et demie des Natchez, 011 ils arrivèrent le 14, après s'être égarés dans le bois par la faute de leurs guides et avoir couché dehors sans souper, car ils n'avaient emporté avec eux que leurs armes. Bienville et le reste de l'expédition étaient restés aux Natchez pour y faire des farines de blé d'Inde. Aux Taensas, on trouva M. de Montigny qui s'était fait bâtir une maison. Il avait deux Français avec lui et se proposait de faire construire une église. Dans la nuit du 16 au, 17 la foudre tomba sur le temple des Taensas et le consuma entièrement, Les sauvages accoururent en foule, s'arrachèrent les cheveux, se frottèrent le corps et le visage de terre et levèrent les mains au ciel en poussant des hurlements terribles. Un vieillard de 65 ans qui était comme le principal prêtre se mit à crier à tuetête : "femmes apportez vos enfants pour les offrir à l'esprit en sacrifice, afin de l'apaiser." Plusieurs de ces Indiennes apportèrent leurs enfants en maillot qu'il prenait et jetait au milieu des flammes, et il en .-urait péri bien plus encore sans les efforts de d'Iberville et de ses compagnons q ii. pénétrés d'horreur, firent tout ce qu'il purent pour arrêter cette œuvre néfaste. Le vieux sorcier attribuait la colère du ciel à ce que, contrairement à la coutume, on n'avait pas, à la mort du dernier chef, arrivée récemment, immolé 15 ou 20 personnes, hommes ou femmes qui devaient l'accompagner et le servir dans l'autre monde. Le 22 mars, d'Iberville se trouvant trop malade pour continuer à remonter le fleuve (le climat de la Louisiane commençait à attaquer sa vigoureuse constitution), Bienville partait avec 22 Canadiens et 7 sauvages dans la direction du Nord, et le même jour, son frère redescendait aux Natchez avec le père de Montigny qui, sans abandonner les Taensas où un prêtre canadien devait venir, allait s'établir chez les Natchez qui en parurent fort contents. Le 24 mars, on rencontra Lesueur, un parent des Lemoyne, qui se proposait de se rendre chez les Sioux, à 800 lieues de l'embouchure
du Mi'ssissipi. D'Iberville, avant de retourner en France, lui donna l'ordre d'aller avec 20 hommes prendre possession d'une mine de cuivre près de la rivière Verte, au Nord-Est du saut Saint-Antoine, mais on ne put l'exploiter avec profit, à cause de son grand éloignement, et elle fut bientôt abandonnée. Il en fut de même de bien d'autres expéditions occasionnées par des rapports fabuleux sur la découverte de mines d'or, d'argent et de cuivre, à l'ouest du Mississipi. Elles enrichirent du moins la géographie, car elles conduisirent les Français de proche en proche jusqu'aux sources de l'Arkansas, de la Rivière Rouge et du Missouri Au cours même de cette expédition, d'Iberville proposait quelque chose qui eût été bien plus utile à l'établissemnt projeté et qui fit la fortune des colonies anglaises II écrivait à Paris que les hommes d'expérience dans les affaires d'Amérique étaient d'opinion que jamais on n'établirait la Louisiane, sans en rendre le commerce libre à tous les marchands du royaume. Mais on ne comprenait chez nous que les monopoles dans le genre de celui qui avait été concédé à la Compagnie des loo associés, et qui avait fait tant de mal au Canada. Le 25 mars, Tonty remonta à son tour aux Illinois,
A son retour à Biloxi, d'Iberviîle apprit que le gouverneur espagnol de Pensacola y était venu, du 23 au 27 mars avec trois navires armés de canons, et avait laissé a Sauvole une protestation contre nos établissements dans le Mississipi, Il avait fait savoir que son gouvernement ne gardait Pensacola que parce que nous nous trouvions sur cette côte, et d'Iberville pensa qu'ignorant d'abord la présence de nos vaisseaux, il était venu avec l'intention de détruire le fort En s'en retournant, le dit gouvernaur fit naufrage sur Hle de la Chandeleur et se trouva trop heureux, lui et ses gens, que les nôtres leur donnaesent des hardes et les transportassent à Pensacola. Bienville devait se rendre jusqu'aux Cenis, mais ne put aller qu'au village des Yatoches. Le difficulté des chemins remplis d'eau l'avait arrêté- Son voyage dura du 22 mars au 18 mai 1700. Dans le trajet il découvrit la rivière Rouge, affluent occidental du Mississipi. Lui et sa petite
troupe que sept sauvages conduisaient, déployèrent une énergie admirable. Ils étaient souvent obligés d'avancer le long des rives avec de l'eau jusqu'au ventre ou même jusqu'au cou, mais supportaient tout gaîment, pour montrer aux sauvages qu'ils étaient d'autres gens que les Espagnols. Le jeune chef canadien qui avait à peine 20 ans, écrivait à propos de cette marche dans les marais " c'était là un bon mestier pour tempérer les feux de la jeunesse. Nous ne laissons pas de chanter et rire pour faire voir à notre guide que la fatigue ne nous fait pas de peine." A son retour il informa d'Iberville que les Bayogoulas avaient tué tous les Moulougaclias et avaient appelé, pour les remplacer, d'autres familles indiennes qui s'étaient emparées des champs et des cabanes de la tribu défunte. Cela nous donnait des droits sur la plus grande partie de cette bourgade, car d'Iberville avait acheté du chef des Mougoulachar tout son village, ainsi que d'autres emplacements où il y avait eu jadis des cabanes indiennes, près de la mer. Des incidents regrettables, mais sans conséquences trop fâcheuses, s'étaient produits à Biloxi, pendant qu'on explorait le Mississipi. Un traversier fut brûlé et une biscayenne de neuf hommes d'équipage, fournis par la Renommée, déserta. Ils avaient juré de tuer le patron. L'autre traversier fut envoyé à Pensacola et aux Apalaches, pour demander si nos déserteurs y étaient et prévenir les Espagnols des desseins des Anglais sur le pays. D'Iberville aurait bien voulu fonder aux Natchez une ville sous le nom de Rosalie, en l'honneur de la feinme de Pontchartrain, projet qui fut exécuté en 1712, mais il lui manquait les moyens nécessaires pour accomplir ce dessein. J3iloxi resta pour l'instant le quartier général de la colonie. Malgré les inconvénients qu'il présentait, ce poste était mieux placé pour soigner les malades ; la rade y était bonne et les communications avec le Mississipi, par le lac Pontchartrain et la route qu'avait suivie d'Iberville à son premier voyage, étaient faciles. On espérait d'ailleurs faire en cet endroit le commerce de peaux de buffles. L'explorateur, avant son premier retour en France, avait donné des ordres pour qu'on s'en occupât, mais on ne les avait pas
exécutés. Sauvole resta à Biloxi. La garde du fort Maurepas fut confiée à Bienville et à Juchereau de Saint-Denis, un autre de ces types aventureux et hardis qui abondaient chez les anciens Canadiens, et qui parlait plusieurs langues sauvages. Le 28 mai, d'Iberville quittait la Louisiane pour chercher des secours dans la mère patrie et y demander la liberté du commerce. Toutefois il y apportait une restriction que justifiait l'expérieuce de ce qui s'était fait au Canada. Dès 1696, dans un mémoire sur la Floride, adressé au ministre, il insistait sur la nécessité de défendre aux Français d'aller commercer avec les sauvages dans les lieux de chasse, de crainte qu'ile ne devinssent coureurs de bois. Voici ses paroles textuelles: "Il n'est rien de si avantageux pour l'avantage d'une colonie que d'empêcher dans les commencemens ces sortes de commerce (peaux et pelleteries) qui empêehent son avancement et par un très grand nombre d'hommes et les meilleurs qui se débandent et ne cultivent peint les terres ni ne se marient," et un peu plus loin, on trouve cette remarque qui explique en partie nos insuccès : " les Anglais qui s'enrichissent dans les îles y restent et les font fleurir tandis que les Français les quittent dès qu'ils ont un peu gagné d'argent."
Le journal de Bienville joint à celui de d'Iberville et remis au ministre de la marine, a été publié dans les Mémoires et documents pour servir à l'histoire des origines françaises des pays d'outre-mer.*
* Eugène Guénin, La Nouvelle-France.