LA DRAGONNE BLANCHE
M. de Corbiac, capitaine commandant le 18^ chasseurs à cheval, vient'd' adresser à la famille Zwiller, de Lunéville, la lettre suivante, pour lui annoncer la mort de l'un de ses enfants :
i86 héros!
II août 1914.
Monsieur,
J'ai le triste devoir de vous faire savoir qu'au cours d'une reconnaissance qu'il accomplissait avec son officier de peloton, M. Lafontaine, votre fils René Zwiller a été tué par les Prussiens. Il s'était porté au galop, avec un grand courage, sur une crête où il découvrait la présence de l'ennemi. En se retirant son cheval est tombé ; désarçonné et se voyant sur le point de tomber aux mains de l'ennemi, au lieu de s'enfuir ou de se rendre, comme tous les Allemands que nous voyons tous les jours implorer le pardon des Français et jeter bas leurs armes, lui s'est mis à genoux et a tiré tant qu'il a pu sur les Allemands (50 ou 60) qui couraient sur lui.
Il a été tué presque à bout portant par plusieurs de ses ennemis en même temps. Il n'a donc pas souffert et a donné sa vie en héros. Vous serez justement fier. Monsieur, d'apprendre la mort glorieuse de votre vaillant garçon, qui honore grandement sa famille, son escadron et son régiment. I^e nom de votre fils a été mis à l'ordre du régiment, de la division, et le récit de sa mort glorieuse a été lu devant les troupes assemblées.
J'ai recueilli la dragonne blanche de son sabre ; il l'avait gagnée dernièrement par son habileté et son énergie à l'emploi des armes. Je l'ai mise à mon sabre. lyorsque mes chasseurs me verront lever le sabre pour commander l'attaque, ils verront en même temps ce souvenir précieux de notre pauvre compagnon disparu et leur ardeur se doublera du désir de le venger.
Tout le monde, — moi le tout premier, — aimait votre fils pour sa droiture, sa loyauté et son courage. C'était le type du soldat français, avec le patriotisme brûlant
des enfants d'Alsace. I^a veille de sa mort, il me disait : « Mon capitaine, si les Prussiens ont ma peau, je vous assure qu'ils la paieront cher ! » Il l'a bien montré.
Il est tombé à côté du poteau-frontière, et j'ai fait repérer l'endroit où les Allemands l'ont inhumé. Après la guerre, s'il plaît à Dieu de m'en donner la possibilité, j'irai avec mon escadron rechercher cette place, je ferai exhumer la dépouille mortelle et je vous rendrai le corps de votre fils.
Je vous demande jusque-là. Monsieur, de me laisser sa dragonne blanche, qui à nous tous donnera le courage et portera bonheur. Je vous la remettrai alors comme un précietix souvenir d'un beau et valeureux soldat de la France, dont je suis fier d'avoir été le capitaine.
IvE CAFÉ.
C'était près du canal de l'Aisne. lyC temps mouillé, devenu subitement froid, nous glaçait jusqu'aux moelles. La glaise nous faisait des semelles de plomb, et chacun, imbibé comme une éponge, portait, outre le fourniment et le sac, une charge supplémentaire de pluie. Après une longue nuit de glissement et de reptation, nous étions arrivés tout près des lignes allemandes. Nos 75 devaient les canonner dès l'aube, après quoi nous liquiderions l'affaire à la baïonnette. On s'était collé au sol, sur le revers d'un petit vallonnement semé de buissons et de bouleaux. Mais, aux premières lueurs du matin, on se trouva tellement transi, raidi, ankylosé, qu'il nous paraissait impossible de fournir la moindre action efficace.
A..., caporal tambour, nous annonce :
— Moi, je me charge de préparer le café.
On applaudit, et l'on proteste : la fumée décèlera notre retraite, nous serons canardés.
— Aussi, ajoute notre homme, ne fer ai- je pas le café
Il prend les ustensiles, se coule le long des taillis, rampe^ court et atteint un petit bois qui se trouve à 300 mètres
de notre position. Au bout d'un moment, l'aube s'éclaire et nous voyons monter là-bas, entre les arbres, bleue dans la grisaille du matin, un peu de fumée qui se7mêle à la brume. Hélas ! nous ne sommes pas les seuls^^^à avoir de l'œil. Un arc sifflant se tend dans l'air. Boum ! Un obus éclate dans la futaie, puis un autre, puis un troisième. On entend très bien, après l'explosion, craquer les arbres.
OFFICIERS ET SOLDATS iSq
Des buissons s'allument et crépitent. ly' artillerie allemande arrose le bois. Nous voilà fort inquiets pour notre caporal et notre café ; j'imagine que l'homme et la marmite sont par terre... Or, vingt-cinq minutes après, un grand seau à la main, A... reparaît. Il doit parcourir trente mètres environ à découvert. Des balles le saluent, on lui fait même les honneurs du shrapnell. Il n'en a cure : il va, très calme, attentif seulement à ne pas répandre notre déjeuner ; un fossé, à la fin, l'abrite et le sauve. Quand il arrive, dans l'arôme et la chaude vapeur du moka, savez- vous ce qu'il trouve à nous dire :
— En dépit des Allemands, je l'ai fait passer bouillant et en douceur, et il n'y a pas de chicorée !
Ce que i^'officier angi^ais pense du « pioupiou ».
Sous son uniforme un peu négligé, le soldat français est un « chic type ». Il est en général solide et nervedx et ceux qui ne l'avaient jugé que sur l'apparence ont été fort surpris en voyant comment il supporte l'épreuve exténuante du service actif. Malgré un certain laisseraller et l'irrégularité que cause dans ses rangs l'inégalité des statures, le « pioupiou » est un des meilleurs marcheurs des armées européennes ; au milieu des vicissitudes d'une campagne, il supporte une dose de fatigues qui, ailleurs, mèneraient en peu de temps un régiment d'élite aux ambulances. Et, à travers tout cela, il garde son sourire et son entrain endiablé.
C'est l'ardeur qui anime le Français qui le rend si formidable à la guerre. I^e pioupiou est gai, fougueux, impressionnable, imprévoyant et débrouillard, électrisa-
igo HÉROS !
ble et patriote. I^a combinaison chimique de ces dispositions fait de lui un combattant dont l'élan est effroyable. Naturellement il souffre quelque peu de leur excès ; il est facilement déprimé, découragé par l'insuccès, il demeure parfois hésitant au moment critique. D'autre part, elles lui profitent plus qu'elles ne lui nuisent. Grâce à elles, il est le plus terrible adversaire à rencontrer dans une lutte ouverte. Ordonnez-lui de marcher et toutes les légions du kaiser ne l'arrêteront pas : ce sera la victoire ou la mort. Ses charges à la baïonnette sont irrésistibles. A Charleroi, au début de la guerre, les régiments d'infanterie français emportèrent six fois à la baïonnette la pauvre ville bombardée. Dans la retraite sur Paris, on assure que les Turcos chargèrent à plus de trois kilomètres sous un feu violent pour atteindre et tuer les Allemands détestés. Il est certain que sans cesse les officiers ont grand'peine à retenir leurs hommes, tant ils ont hâte d'attaquer l'ennemi à l'arme blanche. (X. P's Journal of Great Deeds.)
SOURIRK ET I^UTTER.
ly* admirable état d'âme du pioupiou français est aujourd'hui l'esprit de la France entière: il la soutient et la rend invincible sur les sanglants champs de bataille. C'est la volonté de tout donner pour son pays et de le donner avec un visage souriant et joyeux. « Très bien, nous le défendrons, et notre mot d'ordre sera : Sourire, » s'écriait le colonel Doury, du 5® d'infanterie, au moment où il recevait l'ordre de défendre un pont contre des forces d'une écrasante supériorité. Il fut tué à son poste peu d'instants après, mais son âme ne fut pas tuée : « Sourire et lutter », c'est l'âme de la France, et elle vit encore.
(T. P's Journal of Great Deeds.)