‹ Héros. Episodes de la grande guerreChapitre 16 sur 46 · SOLIDARITÉ · texte numérisé non relu

SOLIDARITÉ

... Sur le champ de bataille, chez nous, il n'y a que des égaux. I^e plus orgueilleux des écuyers de Saumur se sent le frère de l'humble cavalier qui, près de lui, essuie la canonnade. Ils se soutiennent, s'encouragent, se tendent la main, se font le sacrifice mutuel de leur vie. Depuis un mois, que d'actes de sublime abnégation s'accomplissent obscurément et ne nous seront jamais révélés ! J'ai eu l'occasion d'interroger des soldats blessés. Ils parlent de leurs chefs avec une sorte de tendresse exaltée. Ils ne se contentent pas de les admirer, ils les adorent. L'un d'eux me narrait ses impressions. Il arrivait du feu. Il n'avait échappé que par miracle à la mort.

— Ça tapait dur ! Une grêle de balles, les obus, les shrapnells ! Un potin d'enfer. On tirait au hasard, dans la fumée. Tous les officiers de la compagnie avaient été démolis, à l'exception d'un seul, le sous-lieutenant. Il nous cria : « Hardi ! les enfants ; maintenant, c'est moi votre capitaine. » Et, pour nous prouver qu'il n'avait pas peur, il alluma une cigarette...

lyC colonel X... me vantait hier avec émotion ce parfait accord qui rapproche ceux qui obéissent de ceux qui commandent.

— Nous achevions, me racontait-il, une marche exténuante... Trente kilomètres sous un ciel lourd, par des routes poussiéreuses. Pas moyen de s'offrir un long repos entre les étapes. Ordre d'aller vite. Les troupiers traînaient la jambe, l'un d'eux particulièrement, un pauvre petit bonhomme, haut comme ma botte, et qui butait à chaque pas. Le lieutenant le gronda et le blagua d'abord

192 héros!

pour le piquer d'émulation devant les camarades. Puis, le voyant à bout de forces, il s'approcha : « Donne-moi ton sac, espèce de gourde ! » Il prit le sac, le mit sur son dos, et cria gaiement au traînard : « Maintenant, ne bronche plus !» Ah ! le regard que lui lança le petit ! Ses yeux reconnaissants parlaient. Ils disaient : « Soyez tranquille, mon lieutenant, je me rattraperai ; vous serez content de moi... » Le soir, je revis le jeune officier ; il avait les pieds en sang, mais personne ne s'en était aperçu. Il ne s'accordait le luxe de boiter qu'après l'extinction des feux...

(Annales.)

Sauvé par son coi^onel.

Montpellier. — Un réserviste du 343 e, blessé, nous a fait le récit suivant, qui prouve une fois de plus de quelle sollicitude les officiers entourent nos soldats :

Je lis tous les jours dans les journaux, dit-il, les exploits de mes camarades se dévouant pour sauver leurs vaillants officiers ; mais j'estime qu'il ne faut pas non plus oublier un officier qui expose sa vie pour sauver celle d'un malheureux soldat. Je trouve le geste cent fois plus admirable, surtout quand on le compare aux agissements des officiers allemands vis-à-vis de leurs hommes.

Voici dans quelles circonstances j'ai été sauvé de la mort la plus horrible pour un soldat français devant l'ennemi, et sauvé par un colonel.

J'avais été blessé une première fois, mais peu grièvement, à la bataille de X... J'avais rejoint ma compagnie. Dans la nuit, nous passons en réserve au-dessus de la petite ville de Y... Ma section occupait une tranchée à côté de celle de notre colonel, avec le drapeau.

Depuis le matin, les obus pleuvaient de tous côtés, mais assez loin. Vers midi, ils se rapprochent ; ils finissent par passer juste au-dessus de nos têtes et à petite hauteur, pour aller tomber dans la ville.

Tout à coup, sans que j'en sois averti par le sifflement habituel, un obus tombe devant moi, exactement à un mètre. En une seconde, je suis littéralement enterré vivant. Tous mes camarades se sauvent et me laissent dans la tombe, malgré mes appels. Je n'étais qu'un peu étourdi et aucun d'eux n'était blessé. J'étais agenouillé, la tête entre les jambes, pouvant à peine respirer.

J'appelai au secours de toutes mes forces. Combien de temps dura ce supplice ? Je ne saurais le dire ; mais je sentais l'asphyxie venir et je suppliais Dieu de ne pas me laisser mourir d'une façon si horrible. Enfin, j'entends une voix qui me dit : « Où es- tu ?» Je réponds en criant le plus fort possible. On fouille la terre, un rayon de lumière, un peu d'air arrivent. Je suis bientôt en présence de mon sauveur ; mais quelle surprise : je reconnais mon colonel ! Je lui serre les mains, mais je peux à peine le remercier. Il s'échappe d'ailleurs rapidement sous les obus qui continuent toujours à tomber autour de moi.

(Débats.)

Page 1