A QUOI ÇA SERT
Vous racontez, en admirant, un acte héroïque accompli par un homme — nous n'en manquons pas — qui a su « dompter la bête ». Il est rare que votre voisin, — on a toujours ce voisin-là, — ne s'écrie : « C'est sublime, mais c'est stupide... On n'a pas le droit de jouer ainsi sa vie... A quoi ça sert ? »
Oui, « à quoi ça sert ? » Eh bien ! voulez- vous me permettre de vous le dire ? Et la meilleure façon d'expliquer « à quoi ça sert », c'est encore de citer un exemple.
A M..., dans la Meuse, un régiment d'infanterie se trouva pour la première fois sous le feu de l'artillerie
allemande. Les hommes hésitèrent. Ils eurent un léger mouvement de recul. Si léger qu'il fût, il n'échappa pas au lieutenant, qui comprit.
Alors, voici ce que fit le lieutenant pour rendre le calme à ses hommes et les mettre en confiance.
— Halte ! commanda-t-il. Iv'arme au pied !
Et, tranquillement, comme s'il se fût trouvé dans la cour du quartier, tournant le dos à l'ennemi, — c'est la première et seule fois, — il photographia sa section — « Ne bougeons plus ! » — sous la rafale des obus.
Puis le régiment se remit en marche, étonné, mais tout de même réconforté.
Vous comprenez sans doute, n'est-ce pas, « à quoi ça sert» ? Bt que si ce brave n'avait pas donné l'exemple de l'héroïsme, — à la guerre, la parole ne suffit pas, il faut l'acte, — ses hommes n'auraient pas fait figure de héros...
Franc-Nohain.
lyA BRAVOURE d'UN NOIR.
C'est un brave Sénégalais, un cuisinier, qui, tranquillement, sous une pluie d'obus, s'avançait pour ravitailler ses camarades dans les tranchées.
Sur la tête la marmite à soupe, dans une main la casserole à rata, dans l'autre le café, il marchait. Les soldats lui crient : « Couche-toi, abruti ! » Rien n'y fait, il marche toujours, et quand il arrive près de ses camarades, il dit tout simplement : « Moi, pas peur ; obus pas entrer dans peau noire ! »
Un rescapé.
Un soldat du 38^ régiment de ligne raconte un trait d'héroïsme de son sergent, nommé Jacobini.
Ce sergent, accompagné de quinze hommes, était une
nuit de faction aux avant-postes, quand la sentinelle lui signala une petite troupe d'hommes qui s'avançaient à la faveur de l'obscurité. Interpellés, ils répondirent en anglais et en français : « Nous sommes Anglais, ne tirez pas. » Le sergent avait des doutes, mais pour ne pas exposer son peloton au danger d'une surprise, il s'avança seul à la rencontre des arrivants, tandis que ses hommes restaient prêts à faire feu. Tandis qu'il s'approchait, ils continuèrent à lui parler en anglais jusqu'au moment où il fut au milieu d'eux. Alors instantanément, ils s'emparèrent de lui, et l'officier, braquant le revolver sur sa tête, murmura : « Pas un cri, ou vous êtes mort. »
lyC sergent n'hésita pas : « Feu ! cria-t-il à ses hommes. Ce sont des Allemands. » Bn même temps, il se jeta de côté ; la balle du revolver siffla à son oreille. I^a première décharge des avant-postes français tua le plus grand nombre des Allemands et, parmi eux, leur officier, qui tomba mort avant d'avoir pu tirer un second coup.
Mais par une étrange bonne fortune, l'héroïque sergent, debout au milieu des ennemis, ne fut pas même effleuré.
UHI.ANS FRUSTRÉS.
Fragment ;d'une lettre dans laquelle un jeune soldat de dixneuf ans raconte à sa mère comment il a pu échapper à un détachement de uhlans qui l'avaient fait prisonnier :
...Vers huit heures du matin, je me remettais en route pour rejoindre mon régiment. Quelques instants seulement après mon départ, j'étais dépassé par un cycliste allant à toute allure, qui me prévint qu'une patrouille de uhlans était à quelques centaines de mètres de moi. lya route que je suivais ne laissait pas beaucoup de chances de salut, bordée d'un côté par des rochers à pic et de l'autre par un cours d'eau assez large. lyC temps d'y ré-
tgS HÉROS !
fléchir, la patrouille était sur moi. J'hésite à saisir ma carabine et à faire feu sur la bonne douzaine de uhlans qui s'avancent, mais la résistance aurait été inutile.
Bref, le chef, un sous-officier, il me semble, me fait signe de lever les bras. Je suis aussitôt questionné, fouillé et confié à la garde de deux cavaliers qui doivent me conduire en sûreté pendant que les autres continuent leur route. Dès ce moment, j'ai envisagé le moyen de lâcher mes gardiens. Au bout d'une heure j'en ai trouvé l'occasion. La route que nous suivions alors était bordée d'un côté par un mur haut d'un mètre environ, surplombant un fossé profond. Un bond de côté sous la tête du cheval d'un des cavaliers, le mur enjambé, le fossé dégringolé, me voici debout et en fuite. Mes deux uhlans, stupéfaits, cherchent à toute bride un endroit pour descendre à ma poursuite, ce qui fut fait en quelques minutes ; mais là je n'hésite plus. Je tire sur mes deux gardiens qui prennent la fuite. Je suis sauvé, car, débouchant d'une autre route non loin de moi, j'aperçois une auto conduite par un officier belge, qui me prend immédiatement avec lui et à qui je raconte en quelques mots ce qui vient de m' arriver.
iNous n'avions fait que quelques kilomètres à toute "vitesse quand, soudain, au tournant de la route, nous nous trouvons presque en face d'autres uhlans. Nous nous arrêtons, bien décidés à nous défendre et à libérer un cuirassier blessé qu'ils emmenaient. L'officier, revolver au poing, et moi avec ma carabine, nous faisons feu sur le "groupe. Un des uhlans, atteint par moi, tombe, pendant que les autres se sauvent. Je m'empare rapidement de la lance et du casque de mon homme et nous filons à toute vitesse sur Namur, dans la crainte d'une nouvelle
rencontre de patrouille. Te dire combien j'ai été fêté à Namur est impossible....
Officier chevai^eresque.
lyC 28 août, un bataillon d'infanterie entrait à Mézières, oh il devait garder les ponts de la Meuse.
Arrivé à hauteur du pont du chemin de fer, l'officier commandant la pointe d'avant-garde est avisé qu'une patrouille allemande est cachée dans la gare. Il s'y rend aussitôt avec une escouade et se trouve bientôt en contact avec un détachement ennemi, commandé par un officier.
Un combat très vif s'engage à travers les tas de char-
bon et les bâtiments de la gare. Aidé du reste de sa section, l'officier français arrive à disperser l'ennemi et poursuit l'officier allemand (65^ d'infanterie allemande), qui pénètre dans le dépôt des machines ; il le découvre, dissimulé derrière un tender. Ivcs deux hommes se dévisagent ; un accord tacite s'établit entre eux, et tous deux, à quinze pas, se placent dans la position du duel. «Veuillez tirer! » lui crie le Français. ly' Allemand tire, mais manque son but. I^e Français lève alors le bras, et d'une balle abat son adversaire.
Beau sang-froid d'un officier d'artillerie.
Nord de la France, 23 novembre.
On vient de me faire le récit d'une action remarquable d'un officier d'artillerie français, dont le sang-froid et la bravoure ont sauvé la batterie qu'il commandait. Cette batterie était composée des fameux 75. I^'ennemi avait très bien repéré l'emplacement des canons français, et il les soumettait à un sévère bombardement. I^e feu était si juste que la position des Français devenait intenable. Iv'officier commandant la batterie de 75 n'avait pu, par contre, déterminer l'emplacement des canons ennemis, et il venait de donner Tordre à sa batterie de se replier vers une position mieux abritée.
A ce moment, l'un des obus allemands tomba devant
,1a batterie sans exploser. Le lieutenant donna l'ordre à
ses hommes de ne pas bouger et, avec le plus grand
calme, malgré une pluie d'obus, il se rendit à l'endroit
oti l'obus non explosé était tombé, et l'examina.
Il se rendit compte ainsi que l'obus aurait dû éclater à 5 600 mètres. Retournant alors vers sa batterie, il donna l'ordre à ses hommes de faire feu à 6 000 mètres.
Le résultat ne se fit pas attendre : au bout de quelques minutes, les canons allemands étaient réduits au silence.
{Times.) * * *
Visite a un blessé.
... J'avais un peu d'appréhension, je l'avoue, en entrant à l'hôpital. Nos soldats, si courageux sur le champ de bataille, l'étaient-ils autant sur la civière d'ambulance ? N'allions-nous pas frémir malgré nous, en entendant leurs gémissements, leurs plaintes, leurs cris de souffrance ? Et mon pauvre neveu, dans quel état pouvait-il être en ce moment ?
... Une infirmière qui nous précède pousse la porte et nous entraîne dans la vaste salle. lyà, soixante blessés sont réunis : les uns, étendus dans leur lit, les autres, assis à côté, causant doucement ou jouant aux cartes en fumant. Pas de cris ni de lamentations, point d'autre bruit que le chuchotement des conversations. lyéon est couché. Dès qu'il m'aperçoit, il lève le bras gauche, en disant: « Tante ! » Aussitôt, je cours à lui, je l'embrasse sur le front avec précaution, et je lui demande : « Souffrestu beaucoup ? — Un peu. — Ta blessure est-elle profonde ? — Penh ! trois doigts écorchés. » En parlant, je le regarde : comme il me paraît pâle et amaigri ! Je reprends : « Voyons, dis- moi franchement la vérité. — Eh bien ! je crois que les trois doigts sont partis, mais il m'en reste encore deux de ce côté et cinq de l'autre. J'en aurai plus que le général Pau. Et puis, j'apprendrai à mes élèves à écrire de la main gauche; c'est ça qui sera original ! j> Et il sourit. Moi, je ne puis retenir deux larmes et ma col-
lègue détourne la tête pour cacher les siennes. Alors, lyéon : « Vous pleurez : pourquoi ? » Ne sachant trop quoi dire, je réponds : « Mais tu aurais pu être tué ! — Cela eût été plus beau que de mourir d'une fluxion de poitrine. »
Le sourire d'un martyr.
... Les blessés de samedi soir, des Français, amenés de Montereau, avaient reçu quelques soins, et ils étaient à peu près propres. Mais leurs blessures, déjà vieilles de quatre ou cinq jours, pansées une seule fois, sommairement et trop tard, les faisaient cruellement souffrir. Des douze pourtant, aucun ne se plaignait ; un seul, sous les élancements de la douleur, fermait les yeux et serrait les lèvres ; les autres gardaient la force de maîtriser leurs dures sensations. Il y en avait un surtout, un homme du peuple, dont l'apparition ne s'effacera pas de ma mémoire. Je vois entrer sur le brancard, enroulé dans la couverture, son pauvre corps si long, si maigre, si meurtri ; je vois sa figure presque noire, aux pommettes saillantes, ses yetix luisants de fièvre et son sourire, oui, son sourire, mais d'une beauté, d'une résignation, d'une douceur à rappeler les martyrs chrétiens regardant le ciel parmi leurs supplices. Le docteur me dit qu'il est blessé à la tête, à la jambe, au bras. « Vous souffrez bien ? » lui demandai- je... Il me répondit : « Non. Un peu fatigué de l'automobile. »
(Abbé Félix Ki^EiN, aumôriier à l'ambulance américaine de Neuilly.)
Les tombes des braves.
D'mie lettre d'im soldat ardéchois :
« Et maintenant voulez-vous savoir comment sont enterrés ceux de nous qui tombent au champ d'honneur?
Ce matin, avant l'action, nous avons donné la sépulture à quatre chasseurs alpins. Ils étaient morts en braves ; leurs fusils étaient brisés à côté d'eux, leurs membres crispés gardaient encore l'attitude de la lutte. Nous avons retiré leurs plaques d'identité ; puis nous les avons ensevelis dans un jardin. Mes camarades ont planté sur le tertre une humble croix, faite de deux branches attachées. Nous y avons suspendu un chapelet, trouvé dans la poche d'un de ces héros ; nous avons répandu autour quelques fleurs, ensuite, ayant piqué une bougie en terre, nous l'avons allumée. Et puis nous sommes allés nous battre. »
A la sortie du village, dans la campagne, entre la route et une haie, s'étend une de ces larges tombes où l'on enterre les soldats côte à côte ; le tertre est planté d'une croix où sont inscrits les noms, il est bordé de branches de pin et orné d'un gros bouquet. A un pas d'intervalle, une autre tombe plus petite; elle a les mêmes branches de pin, une même croix, et dessous : « Ici reposent trois soldats allemands du 177^ de ligne, laissés à X... : Schônere, Busch et un inconnu. Inhumés le 15 septembre. t>
( Gazette de Lausanne.)
Mots de bi^essés.
Deux blessés conversent. L'un demande :
— Où es-tu atteint ?
— Au bras.
— Auquel ?
— Au droit.
— Mauvais...
— Je m'en fiche, je suis gaucher.
C'est un tout jeune soldat. Dans le troisième combat auquel il prenait part, un éclat d'obus lui a broyé la main droite.
A l'ambulance, le major parle d'une amputation nécessaire.
— Ça ne te fait pas peur ? dit-il au blessé. Et le petit soldat lui répond :
— Non... Mais comment écrirai- je à maman ?
M. Clemenceau visite des blessés à la Seyne-sur-Mer. Iv'un d'eux lui dit en riant :
— Voyez, monsieur, on a dit du mal du 15® corps; j'en suis, moi, et je m'en vante. Voyez, j'ai sept balles dans le corps et toutes par devant !
Un blessé, tordu de sciatique, se contente de dire : Voilà qui vient à point poux me distraire de « ça ». Or, 41 ça », c'est une plaie énorme qui traverse sa cuisse de part en part.
On amène à l'ambulance, sur une ^civière, un petit chasseur qui a sept balles dans le corps. Aucune n'est mortelle. lyC médecin-major le rassure. I^e blessé dit :
— Ce n'est pas possible, ils doivent me connaître, pour avoir tous tiré sur moi !