‹ Héros. Episodes de la grande guerreChapitre 19 sur 46 · HÉROÏSME DUN PÈRE · texte numérisé non relu

HÉROÏSME DUN PÈRE

Le journal russe Sviet rapporte le trait' d'héroïsme suivant : Le colonel Lapoukhine, commandant du régiment

de la garde à cheval, après la première grande bataille

en Galicie, se fit lire le rapport :

— Nous avons perdu deux cents tués et blessés.

— Combien de soldats tués ? demanda Lapoukhine.

— Tant.

— Combien d'officiers tués?

— Un seul.

— Quel est le nom de cet officier ?

— I^e lieutenant lyapoukhine.

Pas un muscle du visage du colonel Ivapoukhine ne tressaillit.

— Oii se trouve l'officier tué ? demanda-t-il.

On lui indiqua l'endroit oti se trouvait le cadavre.

Quand il fut arrivé près du corps de son fils unique,

il descendit de cheval, baisa le front et les lèvres de son

enfant, fit sur lui le signe de la croix, puis remonta à

cheval et continua de donner des ordres.

(Temps.)

Humanité d'un soi^dat russe.

C'était dans un petit village, près de Lemberg, en Galicie. Des troupes autrichiennes l'occupaient. Pour les en déloger, l'artillerie russe le bombarda. Puis, quand la plupart des maisons furent en flammes, l'infanterie russe s'avança et ouvrit une violente fusillade sur les soldats autrichiens qui se repliaient. Soudain, dans la rue que balayait le feu des mitrailleuses et des carabines, on vit s'avancer à quatre pattes une petite fille sortie d'une des maisons en ruines. La mère était morte, sans doute, et dans la demeure déserte il ne restait personne qui pût surveiller la petite. Bravement, elle se mit à traverser la rue.

Soudain, un grand gaillard de Russe se précipite.

— Tu es fou, hurlent ses camarades, reviens I

Mais le bon géant continue sa course éperdue. Une décharge de mitrailleuses éclate, juste sur l'enfant. I^e soldat russe a eu le temps de se jeter sur elle pour lui former un rempart de son corps. Il reçoit plusieurs balles dans le dos. On accourt, on le relève. Il est grièvement blessé, l'enfant n'a pas une égratignure.

On emporta le soldat avec sa petite protégée, et les infirmières ne furent pas peu surprises de voir cet étrange couple arriver à l'ambulance, comme de vieux amis.

I^ES AVENTURES d'uN CANONNIER.

I^es lignes suivantes, raconte le correspondant du Daily Mail, sont le récit fidèle et authentique des aventures du canonnier V... de la lo^ batterie de l'artillerie royale. Il me le conta lui-même, lambeau par lambeau, et comme à contre-cœur, tandis que nous faisions une partie d'écarté dans un estaminet. Je le rapporte tel qu'il me fut fait par un homme trop hébété et trop épuisé de fatigue pour observer aucune perspective de temps et de lieu.

I^e canonnier V... était des premiers Anglais qui firent le coup de feu contre les Allemands. Mais la lo^ batterie.

qui était la sienne, fut repérée par les Allemands, et les hommes reçurent l'ordre de se retirer provisoirement sans s'inquiéter les uns des autres.

Le pays était fort accidenté ; le sergent V... s'y égara. Des Allemands le firent prisonnier. Il fut amené devant des généraux et interrogé. Pendant trois heures, il demeura immobile, sans daigner remuer les lèvres. Le soir, on le remit à la garde d'une sentinelle, et au matin l'interrogatoire recommença avec le même succès !

Bientôt le nombre des prisonniers anglais s'éleva à une ou deux centaines. A mesure que les Allemands avançaient, ils les emmenaient avec eux, les obligeant à creuser des tranchées et à enterrer les morts, souvent dans des endroits dangereux ; quelques-uns furent tués par des obus anglais. Ceux qui s'avisaient de prononcer une parole irrespectueuse étaient fusillés sur-le-champ. On se servait de la baïonnette pour aiguillonner les paresseux, — du moins lorsqu'un officier était présent, car laissés à eux-mêmes, les soldats allemands étaient humains.

La nuit, on obligeait les prisonniers à s'étendre sur le sol, en une longue rangée, la tête de l'un touchant les pieds de l'autre. Un soir, après une journée extraordinairement pénible, V... se trouva être l'avant-dernier de la lignée. C'était non loin d'un bois. L'espoir de s'évader s'empara de lui. Il réussit à imiter avec de la terre une vague forme humaine, sous sa couverture. La sentinelle dormait si profondément qu'il eut l'idée de fouiller dans sa poche pour en retirer ses papiers, mais il n'y trouva rien d'important.

Cela fait, il se ghssa en rampant jusqu'au bois. Il y resta caché en dépit des clameurs qui se firent entendre

bientôt, et se faufilant à travers la forêt, il arriva à une rivière assez large qu'il traversa à la nage. Mais au moment où il gagnait la rive, on l'aperçut. I^es balles se mirent à pleuvoir ; l'une l'atteignit au sourcil gauche. Le coup le renversa, mais sans l'étourdir complètement, et il réussit à s'enfuir dans une forêt qui touchait à la rivière. Au sortir du bois, il trouva un vieux cheval fourbu. Un bout de ficelle et la chaîne de son couteau lui firent une bride improvisée, fort courte, hélas ! et monté sur sa Rossinante, il franchit plusieurs milles sans encombre. Alors, rendant la liberté à sa bête, il se remit en route à pied, sans savoir le moins du monde où il allait, décidé à « tenter sa chance ». Pendant bien des jours, il ne se nourrit que de feuilles et d'avoine trouvée dans les champs. Combien de temps avait-il été prisonnier, depuis combien de jours marchait-il, d'où s'était -il échappé, où s'en allait -il ? Il n'en avait pas la plus lointaine idée.

lyC terrible carnage qui avait précédé sa capture, les privations endurées et les travaux pénibles, le temps passé à errer seul dans une contrée inconnue, sa blessure et le manque de nourriture, l'avaient complètement hébété. Il paraît probable que sa captivité dura une quinzaine de jours et qu'il vagabondait depuis un mois quand il rencontra une patrouille de cavalerie anglaise.

Il assista ensuite à quelques combats, mais la plus grande partie de son temps se passa à s'annoncer successivement à des officiers et à obtenir d'eux des laissezpasser. Quand je le rencontrai, il était presque au bout de ses pérégrinations. Il atteignit probablement son quartier-général le jour suivant.

Je lui souhaite de tirer le dernier coup de feu contre

Photo, Syral

AI^BERT 1er

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