CHAPITRE VI
Aviateurs et marins.
Les « Taube » ont tant fait parler d'eux que nous en avons parfois un peu oublié les exploits plus utiles et tout aussi brillants de nos courageux aviateurs belges, français, anglais ou russes. Les quelques récits qui suivent, choisis au milieu d'un grand nombre d'autres, montrent que nous aurions tort de les méconnaître.
lyES DÉBUTS d'un PASSAGER EN AÉROPLANE.
Maintenant c'est l'aube aigre après une nuit de vent et d'ondées. De grands nuages se bousculent dans le ciel encore obscur et des rafales passent. Près du monoplan, maintenu par les sapeurs arc-boutés, le capitaine F..., appuyé sur sa canne, donne ses dernières instructions au pilote. Celui-ci, hier encore, courait, champion fameux, les aérodromes et les meetings ; maintenant il fait son devoir militaire. Bardé, casqué, masqué de cuir, il écoute avec une déférente attention le capitaine qui dit, amical et familier :
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— Mon petit, vous allez prendre ce passager et ces dépêches et filer droit au nord jusqu'à X... La consigne est d'arriver ; pas de prouesses en route, si vous êtes descendu, détruisez tout ; si vous échappez, rejoignez X... le plus tôt possible et présentez- vous au général avec votre passager, qui transmettra son message verbal.
Puis il nous salue et, nous serrant la main :
— Bonne chance, amis, et faites vite ! Insensiblement, le jour grandit ; une grande brise
d'est nettoie le ciel, un éblouissement jaune et rouge marque la place oti va jaillir le soleil.
Tandis que le pilote examine l'appareil, je m'installe à mon poste de passager, le paquet pour le général entre les jambes et une carabine de chaque côté, le long du fuselage.
Nous sommes prêts, l'hélice lancée ; le moteur, démuselé, pousse sa clameur héroïque ; l'appareil roule en cahotant, puis insensiblement s'élève. Devant moi, le pilote, lié à son siège, immobile et attentif, règle la montée à petits coups de ses commandes... Nous allons grand train, droit au nord, bousculés par cette brise d'est qui nous fait dériver, fouettés d'air vif, et nous montons toujours. Maintenant, c'est la monotonie de la route audessus de la campagne confuse. Le pilote, cramponné à ses commandes, paraît immobile ; de temps à autre, les grandes rafales d'est nous secouent et nous jettent hors de notre route.
Subitement, le moteur coupé, on n'entend plus que le ronflement du vent dans les agrès ; le monoplan, cabré, s'immobilise presque, et le pilote, tourné vers moi, me montre de petites fumées noires qui courent dans le vent au-dessous de nous ; il me fait signe d'écouter ; mais
je n'entends que le sifflement du vent dans les agrès, le bourdonnement de l'hélice et le cliquetis du moteur entraîné. Puis l'allumage est remis, et la formidable chanson du moteur recommence, couvrant tout.
lycs petites fumées se font plus nombreuses et plus voisines. Nous essayons encore de monter, quand un grand souffle nous couche sur le côté ; prodigieusement prompt, le pilote a redressé, mais aussitôt une nouvelle et plus effroyable secousse nous dresse presque verticalement, et nous perdons de l'altitude ; les éclairs et les fumées peuplent maintenant notre voisinage et de grands souffles d'air nous bousculent.
Nous fonçons droit devant nous, au milieu de ce danger J cramponné au fuselage, j'attends l'inévitable, sans pensée, à bout d'émotivité.
Et puis le calme revient, la zone terrible est franchie ; au-dessous de nous s'étend une forêt immense, coupée de ravins. C'est dans le calme revenu, alors que nous semble reconquise la sécurité, que le danger reparaît immédiat et formidable, A peine échappés de la zone infernale, nous commençons à pencher sur une aile. Le pilote, à bout de gauchissement, arc-bouté, coupe l'allumage, tourne à demi la tête et me montre des yeux un lambeau de toile déchirée qui flotte au vent sur notre aile gauche.
Je n'ai pas le temps de réfléchir : la descente vertigineuse commence et s'accélère aussitôt en chute. Avant que j'aie pu reconnaître le sol au-dessous de nous, un atterrissage brutal et cahoté nous jette au fond d'une étroite clairière. Ce pilote seul pouvait tenter et réussir une telle manœuvre. Calme, bien que le visage encore crispé d'angoisse, il saute sur le sol en criant : « Prenez les armes, pendant que je réparerai ! » et il se hâte de
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coller une pièce sur l'aile endommagée tout en disant : « Vite, vite ! Si les Boches arrivent, tirez dessus, et puis je mettrai le feu à l'appareil et nous nous sauverons. Vite, vite!... » Bt pendant que je surveille la clairière, la carabine en main, le pilote continue son travail et répète machinalement : « Vite, vite ! » Puis il me fait signe de soulever la queue de l'avion, s'y attelle lui-même, et nous voilà essayant de traîner l'appareil à l'autre bout de la clairière. Ce diable d'homme veut tenter de repartir en vol !
Mais les racines nous accrochent, les pierres menacent de nous faire verser; accablés, à bout de nerfs, nous allions laisser retomber la queue du monoplan quand le pilote, pâle, contracté et suant, et qui répète comme une obsession : « Vite, vite ! » bondit et met son revolver sous le nez d'un homme hérissé et fangeux que nous n'avions pas vu approcher. Je saute sur une carabine, tandis que l'homme, très calme, parle du fond de sa barbe : « Nous sommes d'ici, nous devons guider les nôtres dans les bois. Depuis que les Boches sont là, nous sommes cachés. On va vous donner un coup de main, les autres ne sont pas loin. » En effet, à son appel, les « autres », pareillement boueux et pareillement hérissés, s'approchent et s'attellent au monoplan. En un instant nous sommes à notre poste et prêts à partir.
Iv'hélice lancée, rudement secoués d'abord, nous prenons franchement notre essor, mais les arbres de la clairière viennent au-devant de nous. Ils grandissent ; nous ne passerons pas. Subitement, d'un saut presque vertical, nous franchissons l'obstacle, frôlant les hautes branches, puis nous voguons de nouveau sur l'océan des cimes feuillues.
Maintenant nous allons notre route, détendus, presque joyeux... Nous retrouvons les lignes françaises et nous accomplissons la tâche ordonnée.
(Journal.)
lyA MISSION DU DOCTEUR REYMOND.
Le docteur-sénateur-aviateur Reymond partit le 22 octobre pour une reconnaissance importante qui, pour donner les résultats qu'on en espérait, devait être accomplie dans les conditions les plus périlleuses : il importait en effet de voler assez bas. Le docteur Reymond le savait, il brigua l'honneur de la mission ; le brigadier-aviateur Clamadieu demanda à être son pilote.
Les Allemands avaient aux environs de Saint-Mihiel des positions extrêmement fortes, et nous nous efforcions de les en déloger stratégiquement, guerre lente, difficile et coûteuse en hommes. Nous cherchions à nous emparer, depuis vingt jours, d'une forte position qui domine la Voëvre — elle était inexpugnable.
Comme les deux aviateurs volaient au-dessus des tranchées allemandes sur le front de notre armée, très bas, les Allemands tirèrent sur eux et les atteignirent.
Voici comment un de ses aides raconte les derniers moments du docteur :
23 octobre 19 14.
A l'heure où j'écris, le pauvre sénateur Reymond est mourant, s'il n'est déjà mort. Hier il partait de N..., à deux heures un quart, avec le brigadier C..., pour faire une reconnaissance. Il passait au-dessus du bois de M..., occupé par les Allemands, à la lisière duquel se profilaient les tranchées françaises et ennemies, distantes de 200 mètres les imes des autres, lorsque l'adjudant G...,
qui volait au-dessus de lui, vit l'appareil de Reymond accomplir deux spirales, puis descendre pour atterrir normalement.
Aussitôt, l'ennemi se rue hors de ses abris et tire sur l'avion. lycs nôtres s'élancent à leur tour, et presque à bout portant fusillent les agresseurs. Un combat sanglant s'engage, tandis que l'autre avion français, avec l'adjudant G..., et son observateur, le lieutenant F..., s'efforce de détourner sur Itii les coups de l'ennemi. Dès les premières balles, le brigadier C... fut tué. Reymond, blessé, fit le mort pendant quatre heures, puis, à la faveur de la nuit, malgré sa blessure, malgré son âge, il se dégagea de l'appareil, et en rampant gagna nos lignes, d'où il fut immédiatement transporté à l'hôpital de Toul.
C'est là que j'allai le voir dès le matin. Il avait pleine connaissance. Toute intervention chirurgicale était impossible, les reins et les intestins étant perforés ; mais malgré son état il avait gardé son joli sourire d'homme aimable et bienveillant. « Il faut télégraphier à ma femme pour la faire venir, » me dit-il d'abord. Puis il se reprit : « Non, ce n'est plus la peine, la mort ira trop vite et il sera trop tard. » Il réclama alors un peu de morphine, me serra la main ainsi qu'à mon capitaine, et il parut s'endormir. Il restait étendu sur son lit, les yeux clos ; de temps à autre, son corps était agité de soubresauts. Alors il nous regardait et il s'efforçait de sourire. Avant de partir, je contemplai longuement celui qui fut si bon pour nous ; je voulais emplir mes yeux de son image. Quand je l'eus quitté, je pensai à toutes ses bontés. J'avais eu l'honneur et le bonheur de l'avoir comme soutien et comme guide dès le début de la guerre. Chaque matin, me serrant la main, il me réconfortait d'une bonne parole. A son âge
et grâce à sa haute valeur, il eût pu être chef de service dans un hôpital, mais il ne le voulut point, tant son âme était restée jeune, tant était fort son amour de l'aviation. Je garde de lui un souvenir ineffaçable de droiture et de courage ; sa belle mort n'aura pas été inutile parce que, pour chacun de nous, elle reste comme un exemple.
M. P. sapeur avionnier.
Entre le moment où il fut recueilli dans une ambulance et celui où il rendit le dernier soupir, le docteur Reymond rédigea un long et clair rapport sur la reconnaissance qu'il avait accomplie. Son rapport terminé, il put dire :
— Je vais mourir, mais j'ai la satisfaction de savoir que mon sacrifice n'aura pas été inutile.
Non, il ne fut pas inutile ; il fut même doublement utile. Par sa mort brave et sereine, le docteur Reymond servit deux fois l'armée à laquelle il était attaché. En effet, d'une part, il lui fournit des renseignements extrêmement précieux; d'autre part, après le corps à corps qui suivit la descente de son avion, les Français prirent le dessus, reconduisirent l'ennemi tambour battant jusqu'à trois kilomètres au delà des tranchées, s'emparèrent du coup de quelques canons et avancèrent leur front jusqu'au delà de la position allemande, qui était conquise. Ce résultat inattendu et précieux, le pauvre Reymond l'aurait délibérément payé de sa vie et sa mort nous l'a procuré.
VÉDRINES ET GaRROS.
Un sapeur du génie, fils d'un conseiller municipal de Nevers,. nous conte un nouvel exploit de Védrines :
Le convoi auquel appartenait le sapeur venait de quitter son cantonnement, quand soudain apparut un avion allemand.
Dès qu'ils l'aperçoivent, les sapeurs se groupent et exécutent contre l'aéroplane des feux de salve nourris; l'avion ennemi continue ses évolutions inquiétantes, — car on sait que la mission des aviateurs allemands est non seulement d'accomplir des reconnaissances, mais de signaler à Taide de fusées la place des troupes, de T artillerie et des convois, afin de guider le tir de leur artillerie, — lorsque s'élance dans les airs l'aviateur Védrines, attaché au parc d'aviation qu'escorte le génie.
Védrines pilote un monoplan de combat, léger et rapide, fort de i8o chevaux. Il s'est mis à la poursuite de l'avion, qui se sentant gagné de vitesse, tente de prendre de la hauteur en vue du combat qu'il est forcé d'accepter. Durant huit angoissantes minutes, l'avion français et l'avion allemand luttent en courbes serrées, pressés l'un et l'autre de prendre le dessus, la victoire étant à celui dont le vol domine en altitude le vol de l'autre.
Haletants d'émotion, les Français suivent le duel engagé : enfin Védrines prend le dessus ; il évolue maintenant plus haut que son adversaire ; aussitôt il va se placer dans son axe, le pourchasse à coups de mitrailleuse, l'atteint, et, comme une masse, le monoplan allemand et son pilote s'abattent à une allure terrifiante sur le sol.
La rencontre avait duré seize tragiques minutes.
Garros vient de prendre à un aviateur allemand son « Taube » et de rentrer sain et sauf avec cet appareil dans les lignes françaises. Il y fut accueilli par une volée de balles, car les soldats crurent avoir affaire à un Allemand ; toutefois, il réussit son atterrissage au milieu de la stupeur générale.
— C'est de la folie ! lui dit un officier. Comment se peut-il faire que vous, Garros, vous arriviez à bord d'un « Taube » ?
— Mon capitaine, ce n'est pas difficile à comprendre : j'étais allé donner la chasse à un « Taube », quand mon moteur se mit à fonctionner mal. Je jugeai prudent d'atterrir au plus vite et je le fis dans une de ces descentes rapides qui sont une spécialité de meetings. Bn réalité, je feignis la chute. Les Allemands sans doute me crurent tué. Ils virèrent, descendirent en vol plané et à peine avaient-ils mis pied à terre qu'ils se précipitèrent de mon côté pour me dépouiller des ordres dont ils me supposaient porteur. Je fis le mort un instant, mais quand le pilote ennemi fut à quelques pas, je me dressai d'un bond et je l'abattis de deux coups de revolver avant qu'il eût pu dire « ouf ». Je blessai aussi son passager. Puis je confiai mon appareil français à un fermier du voisinage qui le rangea sous un hangar et je me servis pour revenir du « Taube », dont la manœuvre est des plus simples
Bn examinant l'avion, les soldats s'aperçurent que deux balles l'avaient atteint, heureusement sans commettre d'irréparables dégâts. Le courageux aviateur fut chaudement félicité de ce peu banal exploit.
Un « ZEPPEIvIN » DÉTRUIT.
Un communiqué du secrétaire de l'Amirauté britannique annonce qu'une escadrille aérienne, sous le commandement du capitaine de frégate Spencer Grey et des lieutenants de vaisseau Marix et Sippe, a réussi une attaque du hangar des « Zeppelin », à Dusseldorf .
I^es bombes du lieutenant Marix, tombant d'une hauteur de i6o mètres, ont frappé le hangar, traversant le toit et détruisant un « Zeppelin ». I^es flammes se sont élevées à plus de 150 mètres, par suite de l'inflammation des gaz du navire aérien.
I^es trois officiers sont sains et saufs, mais leurs aéroplanes ont été perdus. ly' exploit de ces officiers est remarquable, étant donnée la distance qu'ils ont dû parcourir sur terrain hostile, et aussi la surveillance étroite des ennemis, déjà mis en garde par une attaque précédente. On se souvient en effet que le hangar de Dusseldorf a été déjà attaqué le 22 septembre par une escadrille anglaise d'aéroplanes.
(Temps.)
IvE RAID DE FrIEDRICHSHAFEN.
Le 21 novembre, vers 12 h. 45, trois biplans anglais apparaissaient brusquement au-dessus du lac de Constance et bombardaient les ateliers de construction des « Zeppelin », à Friedrichshafen. I^es mitrailleuses allemandes ayant aussitôt ouvert le feu, les avions durent repartir à peine leurs bombes lâchées. Deux des hardis aviateurs sont rentrés sains et saufs à Belfort, d'où ils étaient partis ; le troisième est prisonnier à Friedrichshafen. Voici, d'après le Temps, la description des deux HÉROS t 15
aviateurs^et le récit fait par l'un d'eux de leur raid audacieux.
... Je vois, face à l'entrée du hangar, deux hommes jeunes, imberbes et sans armes, qu'on prendrait, à leur casquette dépourvue de tout insigne, à leur vareuse et à leur pantalon noirs, pour de simples pékins, n'était le galon d'or qui contourne leur manche. Ce sont les aviateurs anglais. I^'un, très grand, très osseux et très maigre, a dépassé de peu la trentaine; c'est le lieutenantaviateur de marine Sippe. Le second, petit et menu, n'a certainement pas plus de vingt-trois ans : c'est le lieutenant-aviateur Babington.
lyC lieutenant Babington m'a conté de la façon la plus simple et comme s'il s'agissait d'une chose toute naturelle, le fait d'armes auquel il a pris part.
« Hier matin, à dix heures et demie, sur les biplans que nous avions amenés d'Angleterre, nous nous élevions tous les trois, le lieutenant Sippe, le lieutenant Briggs et moi, du champ d'aviation. Nous avons piqué droit sur l'Alsace. Nos appareils se suivaient à cinq minutes d'intervalle. Après nous être repérés sur la ligne du Rhin, nous avons remonté le cours du fleuve, en le laissant constamment sur la droite, pour éviter de voler sur le territoire suisse. En deux heures et demie, nous avions parcouru les 200 kilomètres qui nous séparaient du lac de Constance. Nous nous étions tenus, pendant toute la durée du parcours, à une hauteur moyenne de 750 m. Sur le lac, nous nous sommes séparés, pour attirer moins l'attention, et, redescendant à 150 mètres environ, nous avons survolé à très faible vitesse Friedrichshafen, où nous sommes arrivés de trois côtés différents, l'un du lac, les deux autres du nord et du sud.
» Nous disposions chacun de six bombes. Sippe a pu lancer toutes les siennes. Je n'en ai pu jeter que cinq, l'appareil de lancement ne s'étant pas déclanché au moment où j'y déposais la sixième. J'ignore ce qu'a fait Briggs, qui volait derrière nous, et je ne saurais pas davantage vous dire si les hangars contenaient ou non des « Zeppelin » et quels dégâts nos projectiles ont causés. A peine avions-nous été signalés qu'une furieuse pétarade éclatait au-dessous de nous. Volant bas, nous offrions de trop belles cibles pour ne pas songer uniquement à la fuite.
» Quand nous nous sommes retrouvés, deux seulement, au-dessus de la rive droite du Rhin, après avoir décrit force cercles pour reprendre de la hauteur, nous nous sommes aussitôt mis en marche en suivant la même route qu'au départ. Nous l'avons parcourue dans le même espace de temps que le matin. On nous a fait ici (à Belfort) un accueil que nous n'oublierons pas. I^e gouverneur ne s'est pas contenté de nous féliciter. Il a télégraphié au général J offre en lui demandant pour nous la lyégion d'honneur, et le généralissime la lui a immédiatement accordée. C'est une récompense à laquelle nous étions loin de nous attendre et qui dépasse nos mérites. Nous en jouissons sans arrière-pensée, un télégramme arrivé par voie hollandaise nous ayant appris tout à l'heure que Briggs, désemparé et blessé légèrement, a été forcé d'atterrir en territoire badois, et que, s'il est prisonnier, il est sain et sauf. »
Il est à noter que les aviateurs anglais ont choisi pour leur bombardement l'heure du dîner des ouvriers, afin de blesser le moins possible de civils.
Trois expi^oits d'« Ai,i,iês ».
Un aviateur français, le capitaine Tricornet de Rose, l'un de nos plus anciens et plus habiles pilotes militaires, avait dû atterrir, faute d'essence, dans un village du territoire annexé. Il remplissait son réservoir, quand une forte patrouille allemande fut signalée. Sans se troubler, l'officier continua de vider ses bidons.
lycs Allemands, étonnés, ne comprenant pas, se tinrent à 200 mètres, sans tirer, craignant un piège. Le réservoir plein, l'aviateur mit son moteur en marche et partit. A ce moment, les Allemands se voyant joués tirèrent sur lui. Il était trop tard, l'appareil et son pilote sont rentrés sains et saufs.
Deux aviateurs belges, en regagnant leur centre, avaient dû, à la suite d'une panne, atterrir dans le voisinage d'un groupe de uhlans. Il était impossible de réparer ; les aviateurs s'échappèrent donc et rentrèrent dans les lignes belges. Leur avion était considéré comme perdu, quand, deux jours plus tard, on apprit qu'il se trouvait toujours à la même place, gardé par des uhlans. On arma aussitôt d'une mitrailleuse une automobile de 80 HP, traînant une remorque. On se porta à grande allure près de l'avion ; on surprit les uhlans qu'on mit en fuite, et qu'on tint en respect grâce à la mitrailleuse. Pendant ce temps, les hommes démontaient l'avion, le chargeaient sur la remorque, y prenaient place eux-mêmes. Un instant après, le convoi filait, à la barbe des Allemands stupéfiés de tant d'audace.
Le capitaine aviateur russe, Nesteroff, vient de trouver la mort dans un exploit d'un sublime héroïsme.
AVIATEURS ET MARINS 22g
Attaché à une escadrille aérienne d'une armée russe, le capitaine Nesteroff, au cours d'une reconnaissance en aéroplane, aperçut un avion autrichien qui planait audessus des troupes slaves avec le projet de jeter des bombes sur leur camp.
Dès qu'il l'eut aperçu, le capitaine se lança dans la direction de l'aviateur ennemi, se mit à sa poursuite, s'en rapprocha, le rejoignit, et alors, fonçant sur l'aéroplane autrichien, il l'atteignit, le brisa, le culbuta, le précipita à terre, entraîné lui-même dans la chute qu'il avait provoquée.
Dans ce coup d'une héroïque folie, le capitaine Nesteroff avait détruit l'avion ennemi et causé la mort de ceux qui le montaient, mais il avait payé de sa vie son acte intrépide.
Si nos aviateurs sont braves, les marins des flottes alliées ne le sont pas moins. Jusqu'à présent ce sont surtout les matelots anglais qui ont fait parler d'eux, diverses unités de la flotte britannique ayant pris part à des engagements importants. I^a plupart des traits d'héroïsme qui suivent se rapportent donc aux équipages de croiseurs et de sous-marins anglais.
IvETTRE d'un français, OFFICIER DE MARINE.
... Je descends d'un quart, de dix heures du soir à trois heures du matin. Jamais la splendeur de notre métier de marin ne m'a paru plus belle. Il faisait une nuit noire, un vent terrible, une houle monstrueuse : c'est le vent qu'on appelle « bora » dans l'Adriatique et que les Grecs appelaient borée. Tous les feux sont éteints. Plus sombres que la nuit, sans le moindre bruit à bord»
les bâtiments, l'un derrière 1" autre, surveillent la mer pour ne rien laisser passer. Il y en a partout, à dix milles au nord et au sud, qui font leur croisière aveugle.
Tout semble dormir. Notre matelot d'avant et celui d'arrière, perdus dans l'ombre, ont l'air de fantômes qui roulent et tanguent sans que personne à bord sorte d'un impressionnant silence. Mais les canons sont braqués : un homme derrière chaque pièce chargée, le doigt sur la détente, ne ferme pas les yeux, du moment où il arrive à celui où on le relève. Là-haut les projecteurs sont prêts, d'un coup de bouton, à éclairer, à fouiller, à harceler. Et sur la passerelle, l'officier de qui dépendent mille existences, l'officier de quart veille seul devant Dieu; les yeux dans la jumelle, il fouille pendant des heures et des heures cette nuit noire et cette houle. Il ne lui faut pas une défaillance du regard, de l'esprit, de la décision. Cette seconde de défaillance serait peut-être celle où l'ennemi tapi entre deux lames enverrait la torpille, ou sèmerait la mine.
Par moments, dans un lointain irréel, on voit les grands pinceaux des projecteurs : ils tâtent le ciel et la mer, s'arrêtent soudain, et le vent apporte le bruit d'une rafale de projectiles. Et puis, plus rien, projecteurs et canons se taisent. C'est la nuit, la houle et le silence. Mais le cœur bat plus vite. « Ils » sont par là rôdant. Tout à l'heure peut-être ce sera mon tour. On voudrait crever les verres des jumelles et illuminer l'étendue. D'où viendront-ils ? Et soudain quelque chose de blanc comme la moustache de l'eau sur l'étrave, luit sur une crête. «Alerte ! 1500 mètres! 80° à tribord ! Projecteurs, éclairez ! Plus à gauche ! Dérive 58 ! Commencez le feu ! » Toutes les ombres couchées ont bondi aux pièces. Dans le faisceau blafard, surgit un spectre à trois ou quatre chemi-
nées, qui fonce comme un lévrier sur l'écume. Quinze canons crachent à la fois sans s'arrêter ; le vaisseau fantôme est devenu un volcan. « Plus à droite ! Mille mètres l » I/C torpilleur ennemi disparaît dans une auréole de coups, de gerbes d'eau toutes blanches sous l'électricité livide, mais il approche avec la mort. « 800
mètres ! » I^es coups se rapprochent, font un mur d'eau et de fer, et voilà que dans l'auréole des gerbes, on voit quelque chose de rouge, de noir, de fauve, comme un coup de poing sur l'œil. Un obus a éclaté dans le ventre du torpilleur et tout saute. « Cessez le feu ! Projecteurs, suivez le but ! » On y va voir, recueillir les morts, les blessés... Il ne reste rien, à peine quelques bouts de bois ; l'artillerie française est diabolique. « Eteignez ! »
On reprend la route, la veille, le silence, l'obscurité.
I^es servants se recouchent, le pointeur debout attend et l'officier de veille qui a sauvé mille existences fouille à nouveau ce noir plein de danger. I^e bateau roule et tangue, il fait froid et triste, mais la mer est un peu plus libre et la France mieux protégée.
Et puis, vers trois heures du matin, une voix chuchote à l'oreille de l'officier : « Je prends la suite. — Bien. Tout le monde est à son poste. Bonne veille. — Bonne nuit. » On descend, on s'allonge tout vêtu et on dort comme un plomb ; on a une confiance implicite dans celui qui est là-haut, car on n'aurait même pas le temps de se réveiller si le malheur survenait et l'on sait que celui qui est là-haut ne faillira pas.
(Temps.)
Deux épisodes du combat navai, D'Hèi.iGoi.AND.
IvC 28 août, de grand matin, une opération d'une certaine importance fut tentée dans la baie d'Héligoland. Un fort détachement de contre- torpilleurs anglais, soutenu par des croiseurs légers et des croiseurs-cuirassés agissant de concert avec deux sous-marins, a repoussé une attaque des croiseurs et des contre-torpilleurs allemands qui gardaient les abords du littoral germanique.
Un lieutenant de vaisseau à bord du croiseur anglais Defender, écrivant au Morning Post, raconte en ces termes l'exploit du sousmarin E-4 :
« I^e Defender ayant coulé un bâtiment ennemi mit à l'eau une baleinière pour repêcher les survivants ; avant que cette baleinière pût rejoindre notre bord, un croiseur allemand survint, qui donna la chasse au Defender ; celui-ci fut donc forcé de s'éloigner et d'abandonner sa baleinière dont l'équipage se trouva dans une situation critique, sur un bateau non ponté, sans provisions, et à une distance de vingt-cinq milles de la côte la plus rap-
prochée. Cette côte était, par surcroît, une forteresse allemande et les marins anglais n'avaient autour d'eux que le brouillard et des ennemis.
» Soudain, ils entendirent tout près d'eux un bruissement. Et que virent-ils émerger de l'eau ? l^e sous-marin anglais £-4 qui ouvrit son capot, prit à bord tous les occupants de la baleinière, referma son capot, plongea, et ramena tout le monde en Angleterre, à 250 milles de distance! N'est-ce pas romanesque comme du Jules Verne ? »
C'était au plus fort du combat. Le commandant Rose, du contre-torpilleur Laurel, avait reçu un éclat d'obus à la jambe gauche. Ses hommes le supplièrent de quitter la passerelle pour se faire panser. Le commandant n'en voulut pas entendre parler ; s' appuyant de tout son poids sur sa jambe droite, il continua à donner ses ordres comme si de rien n'était. Bientôt un nouvel éclat d'obus l'atteint à la jambe restée indemne et il tombe. Mais pas plus que la première fois, il ne consent à se laisser emporter. Tout ce que ses hommes obtiennent de lui, c'est la permission de couper ses vêtements, afin qu'ils ne puissent infecter ses plaies. Puis le commandant Rose, assis sur la passerelle, continue à dicter ses ordres jusqu'au moment où, affaibli par la perte de son sang, il s'évanouit.
Une 1.0NGUB JOURNÉE sous l'eau.
Voici une anecdote concernant les hommes d'un sous-marin occupé au service d'éclaireur.
Quand le navire remonta à la surface, l'ennemi tira sur la tourelle du poste d'observation, sans l'atteindre cependant; le sous-marin plongea et resta sous l'eau. Au
bout de quatre heures, l'atmosphère devenant un peu épaisse, il remonta pour prendre de l'air. ly'ennemi visa de nouveau le poste qui fut traversé d'une balle. I^es marins réparèrent à la hâte l'avarie et submergèrent de nouveau le navire, puis ils attendirent jusqu'à ce que la nuit leur permît enfin de s'échapper. Quand le jeune officier présenta son rapport, on lui demanda comment ils avaient passé ces heures d'attente : « Je n'ai pas trouvé le temps long ! répondit-il; nous jouions au bridge aux enchères, et j'ai gagné 4 shillings et 11 pennies et demi. »
Courage des pêcheurs angi^ais.
Dans un récit détaillé du désastre du vapeur Runo, le correspondant du Daily Telegraph, à Grimsby, raconte que la plupart des passagers furent sauvés par des chalutiers à vapeur.
Les capitaines de ces bateaux montrèrent une bravoure extraordinaire. Un de ces petits vapeurs réussit à approcher de l'épave, par une route infestée de mines. Informé du danger qu'il courait, le capitaine répondit simplement : « I^e diable emporte les mines ! Notre devoir est de sauver des vies ou de perdre la nôtre. »
Comment trois croiseurs anglais furent coulés.
Le New-York Herald a publié le rapport du commandant Otto Weddinger, du sous-marin allemand U-9, qui coula les trois croiseurs anglais Aboukir, Cressy et Hogue:
Le sous-marin U-9 naviguait à la surface quand les navires anglais furent signalés. Il était 6 h. 10 du matin quand il vit l'un des croiseurs à 18 milles de la côte de Hollande, à plus de 200 milles de sa base. Il plongea
aussitôt, sans même laisser émerger le périscope. Lorsqu'il fut assez près pour lancer une torpille, le commandant donna un coup d'œil par le périscope et s'étant mis en position, il lâcha sa torpille et remonta à la surface pour voir l'effet du coup, qui avait porté. Le navire torpillé coula en quelques minutes. Son équipage était brave et, même en face de la mort, restait à son poste.
Le sous-marin replongea, mais il était resté assez de temps à la surface pour reconnaître le Cressy et le Hogue, qui allaient à toute vitesse au secours de VAboukir; c'est sur le Hogue qu'il prononça son attaque , mais la torpille ne porta pas sur les soutes; si bien que le croiseur resta vingt minutes blessé, à la surface, avant de couler. Le troisième croiseur prenait alors ses dispositions de combat, mois il semblait plus désireux de secourir les marins qui étaient en train de se noyer, que de se sauver luimême.
Il était évident pour tous à bord du Cressy que leur seule chance de salut eût été de fuir à toute vitesse pour éviter les torpilles ; mais aucun homme ne pensa à ce moyen, aucun n'eût voulu abandonner ses camarades.
Le Cressy marchait en zigzag, si bien que le sous-marin dut se rapprocher davantage, et lorsqu'il fut assez près, il lança deux torpilles, voulant faire un « coup double certain ». Le croiseur s'inclina, une chaudière explosa et il coula.
« Le naufrage de VAboukir, dit le rapport officiel publié hier à Londres, est un incident normal dans le service d'exploration. Mais le Hogue et le Cressy ont été coulés parce qu'ils s'étaient portés au secours de VAboukir et qu'ils avaient arrêté leurs machines pour essayer de sauver
les marins qui se noyaient, offrant ainsi une cible facile et sûre aux sous-marins pour de nouvelles attaques. Un sentiment naturel d'humanité a provoqué dans cette affaire de lourdes pertes, qu'une stricte observation des règles militaires aurait fait éviter. »
Le rapport officiel rappelle que la règle est de laisser les navires hors de combat se tirer d'affaire par leurs propres moyens.
... Un marin du Hogue raconte comme suit la perte de son bâtiment :
« J'entendis notre capitaine nous crier quelque chose comme : « Du sang-froid, mes gaillards ! Nous sombrons. Nous devrons peut-être, tout à l'heure, nous jeter à l'eau. Débarrassez- vous de tout ce qui pourrait vous encombrer. » Nous nous élançâmes vers le bastingage, et tandis que nous nous apprêtions à sauter à la mer, je l'entendis prononcer cet ordre, le dernier que j'aie recueilli : « Chacun pour soi maintenant ! » Jamais je ne vis homme aussi calme et aussi intrépide que notre capitaine.
»Une fois dans l'eau, je regardai autour de moi; notre pauvre vieux Hogue était presque de niveau avec la mer. Je le vis descendre doucement, puis disparaître. La dernière chose que je distinguai, ce fut la passerelle, sur laquelle le capitaine se tenait debout ; puis je vis la passerelle s'enfoncer dans la mer et le capitaine fut balayé par les vagues. C'est ainsi que je l'aperçus pour la dernière fois, fidèle à son vaisseau jusqu'au bout.
» Notre baleinière qui était allée au secours de VAboukir revint alors et recueillit une grande partie de notre équipage. On m'y hissa avec d'autres naufragés. Mais c'était un bâtiment qui, d'habitude, ne contenait guère
que 70 hommes. Quand il en eut recueilli à peu près 130, je me dis qu'un de plus le ferait couler, et qu'étant bon nageur, je pouvais laisser ma place à un autre. Alors je me jetai de nouveau à la mer... »
... Le marin Woodhead, de l'infortuné Cressy, raconte en ces ternies comment mourut un de ses camarades :
« Ceux qui périrent passèrent le fleuve de la mort le visage souriant et un hourra sur les lèvres. Ils moururent en vrais loups de mer. Au moment où le navire sombra, les canons tiraient encore et l'un des marins, qui fumait une cigarette à son poste, s'écria : « Encore une bouffée ! » En disant ces mots, il disparut avec le navire.»
Un adversaire peu banal.
Nous avons déjà constaté que les Anglais prennent plaisir à rendre hommage à la loyauté et à la bravoure, même lorsque ces qualités se rencontrent chez leurs adversaires les plus acharnés. C'est ainsi que le Daily Mail consacre plusieurs articles à la croisière de VEmden et aux hauts faits de son commandant, le capitaine von Muller. «Il fit son devoir jusqu'au bout, dit ce journal, et il le fit en gentleman... Si tous les Allemands ressemblaient au capitaine von Muller, cette guerre serait moins désolante. Il a été admirable d'audace, d'ingéniosité, d'habileté. Il a montré une hardiesse dans la navigation digne de nos grands marins du xvi® siècle. Bien qu'il mît une grande ardeur à lutter contre nous, il observa toujours les lois de la guerre et traita invariablement les noncombattants avec courtoisie et générosité... »
Au début de la guerre, le petit cuirassé allemand Emden
était mouillé dans la rade de Tsing-Tao ; il prit le large avant que ce port fût bloqué par les Japonais et le lo septembre, le capitaine von Muller inaugura sa lutte à mort contre le commerce maritime anglais. En quatre jours, il coula six vapeurs britanniques, après avoir transbordé leurs équipages sur un septième bâtiment, épargné afin de servir de prison aux nombreux captifs, en attendant qu'on pût les débarquer. Ces prisonniers racontent que le commandant de VEmden et ses officiers, au nombre desquels se trouvait un jeune parent du baiser, le prince François-Joseph de Hohenzollern, leur témoignèrent beaucoup d'affabilité.
Après ces exploits, VEmden croisa pendant plusieurs jours dans le golfe du Bengale. Son commandant attendait probablement un très grand vapeur, le City of Rangoon, mais ce vaisseau échappa au danger qu'il courait, grâce à l'avertissement que lui donna le capitaine du steamer italien Loredano,
Le 22 septembre, VEmden surgit à l'improviste dans le port de Madras et se met à bombarder la ville ; les forts ayant ouvert le feu sur le croiseur allemand, celuici s'éloigne à toute vitesse. Le 30 septembre, l'Amirauté britannique apprend que VEmden vient de capturer, au large de Ceylan, six vaisseaux anglais qu'il a traités comme les six premiers. Le i^^ octobre, on aperçoit subitement le petit bâtiment ennemi dans le port français de Pondichéry. Ce port n'étant pas fortifié, VEmden s'y approvisionne de charbon, tout paisiblement ! Le 15 octobre, le croiseur anglais Yarmouth s'empare près de Sumatra du Markommania et du Pontoporos, qui attendaient VEmden pour le ravitailler. Mais le commandant ne se laisse pas abattre par ce fâcheux contretemps
et le 20 octobre il se trouve au large de la côte sud-ouest de rinde, où il prend sept vapeurs ; il en coule cinq ; l'un d'eux transportait sept mille tonnes de charbon qui tirent d'embarras le capitaine von Muller.
Vers le 27 octobre, le croiseur allemand surgit soudain près de Singapore et y coule le vapeur japonais Kamasata Maru. Après cet exploit, on le maquille jusqu'à le taire ressembler à s'y méprendre aux croiseurs japonais qui depuis quelque temps lui donnaient la chasse. Grâce à une cheminée postiche et à une couche de vernis, la transformation est complète. Alors, battant pavillon japonais, VEmden paie d'audace et entre dans le port anglais de Penang. Avant qu'on ait eu le temps de découvrir la supercherie, il lance une torpille qui coule le croiseur russe Jemtchug, puis s'attaque au torpilleur français Mousquet, qu'il détruit, bien que le petit bâtiment se défende crânement. Ces prouesses accomplies, l'Allemand repart à toute vapeur.
Plusieurs croiseurs français, anglais, russes et japonais, ainsi que deux « dreadnoughts » australiens, le Melbourne et le Sydney, parcouraient en vain l'Océan à la recherche de VEmden. Enfin, le 12 novembre, la station télégraphique anglaise des îles Cocos lançait dans toutes les directions radiogrammes et câblogrammes, pour annoncer l'approche de VEmden, qui arrivait précisément dans l'intention de détruire cette station. C'est là, dans un site enchanteur, que devait se terminer la carrière mouvementée du croiseur allemand.
La présence d'esprit des télégraphistes et leur promptitude permirent au Sydney d'accourir à temps. Une lutte acharnée s'engagea entre les deux bâtiments, de taille si inégale, mais VEmden fut bientôt mis hors de
combat ; il prit feu et le capitaine le fit échouer sur la côte. On dit que deux cents officiers et marins allemands ont péri dans cet engagement ; le commandant et le prince de Hohenzollern furent faits prisonniers. I^es Anglais leur laissèrent leur épée et tous les survivants reçurent les honneurs militaires.
lyA FORTUNE SOURIT AUX AUDACIEUX.
Le consul général d'Angleterre à Rio de Janeiro a adressé à sir Edward Grey la lettre suivante, qui raconte le voyage de VOrtega ramenant de Valparaiso en Europe 300 réservistes français.
If'Ortega, paquebot commandé par le capitaine Douglas Reid Kinneir, est arrivé à Rio le i^r octobre, venant de Valparaiso. En approchant de l'entrée ouest du détroit de Magellan, il avait vu apparaître un croiseur allemand du type Dresden, qui lui donna la chasse. 1,'Ortega marche seulement à 14 nœuds, tandis que ce croiseur en faisait 21. Dans ces conditions le capitaine prit une résolution héroïque. Il demanda des volontaires pour aider au chauffage des machines; des ouvriers, des ingénieurs et d'autres, quittant leurs vêtements, se mirent aussitôt à l'œuvre et, en poussant le feu, donnèrent une vitesse de 18 nœuds au navire. Ee capitaine se dirigea alors vers un passage connu sous le nom de détroit de Nelson et s'y jeta à pleine allure, chaudement pourchassé par le croiseur allemand, qui tirait sur lui avec deux de ses gros canons. Par bonheur, aucun projectile n'atteignit VOrtega, qui réussit à entrer dans la passe, oii l'ennemi n'osa le suivre.
Pour comprendre la hardiesse de cette action, il faut savoir que le détroit de Nelson n'est pointé sur aucune carte, que cet étroit et tortueux passage est pour les
navigateurs un véritable cauchemar, à cause de ses écueils, de ses courants et de ses falaises qui ne fournissent aucun ancrage. J'en puis parler par expérience, ayant fait la traversée autrefois sur un petit bateau à voiles. Cependant le capitaine parvint à en tirer son navire sain et sauf, ayant eu soin de se faire précéder de canots pour sonder le passage, mètre après mètre. C'est un miracle de chance et d'adresse que VOrtega soit sorti de ce canal sans une égratignure.
Si l'on se rappelle qu'aucun navire de quelque importance n'avait jamais franchi ce périlleux détroit, on admettra que l'action du capitaine qui a sauvé un steamer de 8 000 tonnes constitue un exploit de courage et d'habileté nautique ; elle prouve que les^vieilles traditions d'audace et de ressource sont encore vivaces dans notre marine marchande.
[Débats.)