CHAPITRE VII
Les civils.
Les civils qui subissent les horreurs de Tinvasion^et les brutalités de l'ennemi, sans avoir même le droit de se défendre, ont besoin eux aussi d'un beau courage. Des populations entières ont fait preuve d'un sang-froid remarquable : des maires sont restés h leur poste, discutant avec l'envahisseur les conditions de l'occupation. Celui de Senlis a été fusillé ; celui de Verneuil a été frappé d'un obus en enterrant les cadavres de chevaux qui infectaient le pays ; le bourgmestre de Bruxelles a été incarcéré et menacé plusieurs fois de mort. Des fonctionnaires de tout ordre ont accompli leur tâche jusqu'au
bout.
[Temps.)
lyE MAIRE DE BaDONVIUvER.
M. Benoît, maire de Badonviller, connut en une journée tragique toutes les douleurs. Sa maison de commerce fut brûlée, sa femme assassinée. Avec un courage admirable, il ne cessa de veiller aux intérêts de sa commune, sans un instant de repos, sans une minute de défaillance, en soutenant les forces morales de tous.
Le lendemain de ses malheurs, les Allemands ayant évacué Badonviller, un prisonnier allemand fut amené au village. La population frémissant des atrocités subies, entourait et menaçait le prisonnier. Le maire Benoît s'interposa, rappela le respect dû à tout prisonnier ennemi, et lui sauva la vie.
Le président de la République a signé le décret qui confère à M. Benoît la croix des braves.
Belle parole du maire d'Embrun.
Dans sa proclamation à ses concitoyens, le maire d'Embrun, Joubert, sachant qu'un convoi de 800 prisonniers allemands devait arriver incessamment dans sa ville, exhorta toute la population au respect du vaincu. « Le Français, dit-il, ne frappe ni n'injurie un soldat vaincu et désarmé. »
L'abbé Lemire, maire de Hazebrouck.
Un correspondant du Journal des Débats, qui a visité Hazebrouck pendant les premiers jours de l'occupation anglaise, écrit ce qui suit :
... Au premier étage de la mairie flotte le drapeau britannique au-dessous du drapeau français. La place entière est remplie de canons, de voitures, de chevaux, de sol-
dats... Sur les piliers de l'hôtel de ville, on lit de petites affiches manuscrites : « Au nom du général commandant les forces britanniques et gouverneur d'Hazebrouck, il est enjoint aux citadins de marcher uniquement sur les trottoirs, d'être rentrés chez eux dès huit heures du soir, de tenir leurs chiens enfermés et de ne publier ni recevoir de journaux. — lyC député- maire interdit aux enfants de s'approcher des soldats. Hier, un enfant en voulant jouer avec un fusil a provoqué un accident grave. Il a blessé le soldat et s'est blessé lui-même. Il ne faut pas que le fait se renouvelle. — I^e député-maire invite toute la population aux funérailles des onze soldats anglais morts au champ d'honneur. I^es réfugiés devront se tenir sur le parcours, tête découverte. » La foule des évacués des régions envahies fait lentement la lecture...
lyC bruit diminue sur la place. On voit le peuple se ranger sur les trottoirs et progressivement le silence se fait. Un impressionnant cortège avance. Bn tête marche un employé des pompes funèbres, le ventre ceinturé aux couleurs de la ville, et à quelques pas derrière lui un magnifique highlander qui tient sa carabine dans la main droite, le canon incliné vers la terre. Sans presque tourner la tête il règle le défilé ; de temps en temps sa main gauche se dresse pour indiquer l'alignement. Vingt de ses compagnons d'armes viennent derrière lui, r a ides et graves, puis les enfants de chœur portant la croix et le goupillon, puis un prêtre en surplis qui psalmodie, puis un clergyman en tenue militaire, botté, revolver au flanc, le plastron noir dépassant le col, un livre de psaumes à la main. Alors viennent les onze morts portés chacun par quatre hommes du pays. Dix sont plies dans des couvertures cousues. On reconnaît la forme rigide des corps ; sur les
poitrines on a posé des feuillages grêles et de rustiques fleurs mauves qui s'harmonisent avec les linceuls bruns. lyC onzième corps est dans une bière de bois blanc, couverte de fleurs, elle aussi. C'est celui d'un officier, la hiérarchie militaire demeure dans la mort.
Le cortège est long. Après les morts, avancent les soldats, les autorités d'Hazebrouck, l'abbé lycmire, le souspréfet, enfin la foule. Sur la place il n'y a aucun bruit, sauf le choc ferré des sabots des chevaux sur le pavé et, au loin, — car depuis le matin la bataille dure, — la voix sourde du canon qui semble rythmer la marche funèbre.
Iv'enterrement a passé. On est revenu du cimetière...
Mais voici que, à la suite de l'abbé I^emire, arrive jusqu'aux degrés de la mairie im autre cortège, le lamentable cortège des émigrés qui ont fui les villages envahis et portent sur eux dans une musette ou dans un mouchoir tout ce qui leur reste. Ils se hâtent derrière l'abbé comme vers la Providence.
ly'abbé lycmire, dont le rôle a été magnifique durant les jours de crainte, aime à dire qu'il est devenu le « tyran d'Hazebrouck », mais il en est aussi le saint Vincent de Paul. Son zèle a organisé des secours pour tous les misérables qui viennent à lui. Il les reçoit, il les réconforte, il les loge, il les nourrit. Précisément, monté sur la plus haute marche, il va leur parler. Tous font silence. Iv'abbé dit quelques mots, puis les entraîne vers l'hospice. lyà, des religieuses distribuent une soupe abondante ; ailleurs, dans une école, on fait de même et encore dans un autre établissement. ly'abbé Lemire répartit ses réfugiés entre tous. Sa tournée finie, il retourne à l'hospice, où la bonne sœur supérieure est toute rouge du travail accompli, peut-être aussi de contentement. Tout le monde a
mangé, l'abbé revient aux marches de la mairie : « Je suis content, dit-il. Ce soir tout a bien été. On ne s'est pas bousculé. On s'est bien mis en rangs, aussi tout le monde a été servi. Et ces dames ont été contentes. On a tiré poliment sa casquette. On a dit : merci, madame la supérieure, ou merci, madame, en s'en allant. Et toutes m'ont dit qu'elles étaient heureuses et prêtes à continuer tant qu'il faudrait. Ça va-t-il ainsi, mes amis ?
— Oui, monsieur le maire, répond la foule d'une voix...
— Et maintenant, continue l'abbé, vous allez vous coucher tranquilles. Vous êtes tous de bons Français, mes amis. Venez avec moi. »
Entraînant ses hommes, le député d'Hazebrouck va encore, deux heures durant, chercher un gîte et de la paille pour ceux qui n'ont plus ni toit ni lit.
Fernand''jDe Brinon. (Débats.)
La moisson s'est faite même plus rapidement qu'en temps ordinaire, grâce à l'aide mutuelle des agriculteurs. Jamais plus belle leçon de solidarité n'aura été donnée au pays. L'entente mutuelle a succédé aux anciennes rivalités de clocher ou de hameau. Partout l'on a vu les femmes, les jeunes gens, les prêtres qui n'étaient pas sous les armes, les enfants, se mettre courageusement à la moisson. Citons deux traits entre mille :
Un pauvre curé de campagne achète de ses deniers une moissonneuse et va faucher les blés de ses paroissiens partis pour chasser l'ennemi.
Un vieil ouvrier agricole, dont les deux fils sont à la
frontière, répond à un cultivateur qui lui demande ses services :
— Oh! non, monsieur. Je dois aider maintenant ceux qui sont partis.
Et il donne généreusement, et gratuitement, ses peines et son temps aux femmes et aux enfants des cultivateurs qui sont à la guerre.
Il a fallu souvent de F héroïsme pour s'acquitter des travaux agricoles dans les régions où se poursuivaient des opérations militaires. I^a vendange en Champagne en est un exemple frappant. « I^es vignerons de Mailly, près Sillery, écrit un journaliste, travaillent la nuit, toutes lumières éteintes, au clair de la lune, au bruit du canon des Allemands qui tonne. »
TOMMY AtkINS et I,ES PAYSANS DE FRANCE.
I,es soldats anglais admirent la campagne française oti, disent-ils, « il n'y a pas un pouce de terrain perdu. » Ils aiment aussi les campagnards : « Ce sont les gens les plus cordiaux que j'aie jamais rencontrés, écrit l'un d'eux. Ils nous donneraient tout, jusqu'à leur cœur, s'ils le pouvaient. »
Certes, nos paysans sont prêts à tout donner aux braves qui sont accourus à leur aide. Quand les troupes anglaises passent à travers les villes et les villages, vieillards, hommes et femmes, apportent ce qu'ils ont de meilleur. On les voit souvent donner aux malades le lait qui avait été réservé pour le biberon ; en conséquence, le bébé devra se contenter d'eau pendant vingt- quatre heures. Ou bien, ils offrent leur imique bouteille de Champagne ou de vin vieux précieusement conservée. Parfois, c'est dans les belles tasses gardées soigneusement
pour les grandes occasions, qu'ils servent aux soldats du thé, du café, du chocolat.
Un troupier du Lancashire montre avec émotion une médaille du mérite agricole qu'un pauvre vieux lui a offerte. Et pour excuser les larmes qui brillent dans ses yeux, il explique : « Ce n'est pas grand'chose en soi, mais j'ai pu voir qu'il n'y avait rien dont il fût plus fier ; aussi je la conserve avec grand soin. »
IvE VIEIIy ENTOMOI^OGISTE FabrE.
... Une seule chose émeut à cette heure le grand entomologiste : ce qui se passe à la frontière. Voilà pourquoi il se penche passionnément sur la carte de France comme autrefois sur un ver luisant ou un scarabée.
Iva guerre, voilà ce qui nuit et jour le hante. Il m'en parlait ce matin avec colère ; ses yeux brillaient, et pour qualifier l'empereur Guillaume il se servit d'un mot que je n'ose écrire ici. C'est que les Allemands ont déjà fait du mal à un être qui lui est cher. Son neveu, Henri Fabre, celui qui venait parfois lui déclamer des vers, revient en effet du champ de bataille, la jambe trouée par une balle. Il était parti beau capitaine dans l'artillerie de réserve et il est rentré hier à Avignon avec des béquilles.
Et ce n'est pas tout encore. Son fils Paul, le dernier né de son second mariage, est à la caserne depuis huit jours. Il partira bientôt pour la frontière. Et la séparation a été une scène d'une beauté et d'une simplicité antiques. Autour de ce vieillard de quatre-vingt-douze ans, ses filles se groupaient toutes trois en larmes : « Je vous défends de pleurer, leur dit-il ; et toi, Paul, embrasse-moi, et cours faire ton devoir ! »
Depuis ce jour-là, Fabre n'a plus qu'une pensée : la
guerre. Ses yeux, qui ne pouvaient plus lire, ont retrouvé
la force de suivre la marche de notre armée sur une
carte. Il ne voudrait pas mourir, il ne mourra pas avant
d'apprendre notre victoire.
Ch. FormenTin. (Temps.)
Les ecclésiastiques de toutes confessions ont en mainte occasion donné l'exemple du dévouement, de Théroïsme et de la vraie grandeur d'âme.
Nous n'en voulons citer que trois exemples.
C'était en Voëvre. Le curé de la petite commune d'Essey-en-Maizerais discutait avec un officier allemand qui prétendait que des signaux pour avertir les troupes françaises avaient été faits du haut du clocher de l'église.
Le prêtre protestait de son innocence. Vains discours, inutiles serments. C'était l'exécution sans jugement.
— On va vous fusiller !
A ce moment, un obus s'abat sur les deux hommes. L'explosion les projette sur le sol.
— Tout étourdi par le choc, racontait le digne ecclésiastique, je me relève... Je secoue la poussière qui couvre ma soutane... Et j'aperçois, à mes pieds, le cadavre du capitaine allemand... Ma foi, je l'ai béni quand même !
Le pasteur protestant de Fourmies (Nord) était infirmier volontaire à l'hôpital qui dut être évacué lors de l'occupation allemande. Apprenant que de nombreux blessés français gisaient encore sur le terrain, il y court, au risque d'être fusillé; il passe deux jours à les panser et à les réconforter. Puis, à force d'audace, sans savoir
25o HÉROS !
im mot d'allemand, il obtient d'un officier ennemi, qui croit à un droit de réquisition, une charrette et même une escorte ! Il se rend à Amiens, obtient du médecinmajor allemand un médecin, des infirmiers, une automobile, et revient chercher les blessés, dont un grand nombre furent sauvés.