MENSONGE HÉROÏQUE
(Récit d'un témoin oculaire.)
lycs troupes allemandes avaient occupé, abandonné, puis occupé de nouveau, un gros village de la région de Francorchamp, aux environs de Spa. Le soir venu, alors que les habitants, en proie à une mortelle inquiétude, étaient enfermés chez eux et n'avaient aucune intention de chercher noise aux Allemands, des coups de feu éclatèrent. Il s'agissait d'une de ces méprises comme il s'en est produit à chaque instant, dans des circonstances analogues : les soldats occupant le village, voyant arriver de nouveaux venus et trompés par l'obscurité, les prenaient pour des ennemis et leur tiraient dessus, alors qu'il s'agissait en réalité de leurs propres troupes.
Pour excuser leur déplorable erreur, ils racontèrent aux officiers que c'était la population civile qui tirait. Le capitaine fit alors sortir des maisons, au hasard, cinq civils, qui furent alignés contre un mur et fusillés sans autre forme de procès.
Il semblait que cette exécution dût suffire, mais dans la nuit du lendemain, les mêmes faits recommencèrent. S'agissait-il de nouveau d'une confusion, ou bien, cette fois- ci, mus par un sentiment de révolte plus fort que la raison, les parents des fusillés de la veille vou-
lurent-ils venger la mort brutale de leurs proches ? Il ne fut pas possible de le savoir.
Le capitaine rassembla les notables du village et leur déclara que, puisqu'un premier exemple n'avait pas suffi, il était obligé de prendre des mesures encore plus sévères. Une vingtaine de personnes, choisies au hasard, furent averties qu'elles allaient partager le sort des victimes de la veille...
Au moment où l'on allait emmener ces malheureux, quelques hommes courageux s'avancèrent vers le capitaine et lui firent remarquer qu'il n'était pas possible de consommer un pareil attentat et qu'il vaudrait mieux faire une enquête pour chercher à découvrir les véritables coupables, ou, tout au moins, celui qui avait tiré le premier.
L'officier allemand répondit qu'il n'avait pas le temps de faire tant d'embarras, mais que si le coupable voulait se dénoncer, il serait seul passé par les armes, tandis que les autres auraient la vie sauve.
Quelques secondes s'écoulèrent dans un profond silence, puis on vit sortir des rangs un prêtre, un bon vieux prêtre aux cheveux blancs, à la figure douce et tranquille. Il s'avança vers le capitaine et lui dit :
— C'est moi qui ai tiré.
L'officier ne fut pas dupe de ce mensonge sublime. Il comprit qu'il allait faire mourir un innocent et devint blême. Il hésitait visiblement. Enfin il dit au curé :
— Voulez-vous jurer que c'est bien vous qui êtes le coupable ?
Le prêtre leva la main et dit :
— Oui, c'est moi. J'en fais le serment. L'officier fit un geste et détourna la tête.
Ses hommes emmenèrent le vénérable prêtre, et quelques minutes plus tard, six détonations confondues en une seule, apprenaient à ceux qui avaient été les témoins de cette scène tragique, que « justice était faite ».