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GÉNÉRALISSIME DES ARMÉES RUSSES

LKS CIVILS 257

salle du manège où deux mille soldats en bon ordre étaient déjà rangés devant une estrade très haute et peu solide, gentiment décorée de faisceaux tricolores. On m'installe, j'en suis tout confus, dans le fauteuil présidentiel, au milieu du petit groupe des officiers ; mais, faute de place, les deux mille soldats demeurent debout et fort serrés. Diable ! me disais-je, c'est moi qui ne voudrais pas être à la place de Botrel ! Comment va-t-il dégeler son monde et se dégeler lui-même ? Comment va-t-il, dans cette salle plutôt froide et sombre, saisir la pensée de ces hommes à jeun et la faire rayonner ?

Il arrive d'un pas ferme, un peu balancé, à la manière des matelots ; il monte là-haut, la figure avenante et tranquille, et il se met à chanter :

« N'attendez pas, mes camarades, — que j'aille amollir votre ardeur... — petit sergent de Déroulède, — j'ai vingt ans sonné du clairon... »

Ces héros en puissance, des paysans pour le plus grand nombre; regardent le chanteur avec ébahissement et circonspection, comme la lampe mystérieuse des contes magiques. Eux qui possèdent une telle puissance de calorique latent, ils s'émerveillent de cette petite flamme de lumière et de chaleur. Beaucoup d'entre eux, simples gens de la campagne, trouvent pour la première fois une expression à leurs sentiments. Botrel les attendrit, puis il les fait rire ; il les réunit en leur proposant des pensées chères à tous et surtout en leur donnant physiquement un rythme.

// nous faut la victoire, pour venger le drapeau, leur chante-t-il sur un vieil air boulangiste. Et puis c'est la Lettre du soldat à sa grand' mère :

Si je meurs, — il faut tout prévoir, — Priez Dieu pour moi chaque soir, Et réconfortez la Marie ; Dit es- vous, — fières de cela, — Que je suis mort en bon soldat.

Pour la Patrie.

Mais, au moins, n'allez pas larmoyer ! Voki sur Tair de Malborough un « Guillaume s'en va-t-en guerre » qui déchaîne un immense rire. Et quel succès pour Les Goths, chanson d'actualité :

Je viens d'explorer en Champagne, Châteaux et maisons de campagne D'où l'état-major allemand Vient de déguerpir lestement.

I^a propriétaire revient :

A ses hôtes d'une semaine, Montrant le sac de son domaine, Elle dit, jupon haut troussé.

Et le nez gentiment pincé :

I<a France a subi les ravages.

Messieurs, de trois hordes sauvages :

Goths, Ostrogoths et Visigoths; Il lui manquait les SaUgoths !

Avouez que ça n'est pas mal...

Maurice Barrés.

L'agence des prisonniers de guerre a Genève.

On se fait à tout, sauf à l'incertitude. Ce qui ronge, c'est de ne pas savoir, c'est de rouler dans son esprit les mille suppositions qui font de l'espoir même une douleur de plus. « Où est-il ? Vit-il ? Peut-être agonise-t-il sur le champ de bataille ? Kst-il prisonnier en Allemagne, en France ? Qui me dira ? » Ainsi ceux qui sont restés au

logis et qui attendent souffrent souvent davantage que ceux qui ont été frappés dans le combat.

La Croix-Rouge miséricordieuse prend soin des blessés. Doublement miséricordieuse, elle a pensé à ceux-là aussi qui, à l'abri des balles, sont mille fois transpercés par le poignard de l'incertitude. Sous l'égide de M. Gustave Ador, président du comité international de la Croix- Rouge, les bureaux de l'Agence des prisonniers de guerre se sont ouverts à Genève, dans les premiers jours de septembre ; quelques planches de sapin servant de tables, des chaises, ce qu'il faut pour écrire, et des paniers, bien vite remplis de lettres venues des divers pays belligérants, voilà tout l'ameublement. Mais bientôt ces bureaux ont dû émigrer dans des locaux plus vastes, aménagés dans un musée désaffecté.

Oh ! ces pauvres lettres fraternellement mélangées, lettres d'Allemagne, lettres de France, lettres d'Autriche, toutes lettres d'angoisse ! On plonge ses mains, ses bras, dans le tas, — le tas des douleurs humaines. Il en vient des plus humbles comme des plus puissants :

« Je vous prie. Monsieur le directeur, écrit une pauvre femme de l'un de nos villages, pourriez-vous lui passer ce petit bout de lettre ? » Et une autre : « Retrouvez mon mari, ils l'ont emmené en Russie ; veuillez, je vous en supplie, répondre à ma pauvre lettre. » D'un seul petit village de France, on envoie une liste de douze disparus.

Ou bien c'est M. Delcassé, inquiet de son fils, c'est sir Edward Grey, inquiet de son neveu, et tous deux sans moyens directs d'avoir de leurs nouvelles, malgré toute leur influence. Le recteur de l'Université de Munich demande des nouvelles de son fils prisonnier en Angle-

terre. Un soldat belge envoie des cartes de blessés allemands qui agonisent à l'hôpital ; les malheureux ont pu encore signer, mais le nom du second n'est pas achevé. Un général allemand qui ne pouvait le faire lui-même, sa consigne le lui interdisant, prie avec instance le comité de Genève d'envoyer de bonnes nouvelles, par dépêche, à la femme d'un colonel français prisonnier à Carlsruhe.

Cette agence improvisée fonctionne comme une administration de vieille date. Ce n'est pas que son travail soit aisé. Il faut lire les lettres, les annoter, les trier, les classer ; il faut dresser des listes, rédiger des fiches, copier ; il faut demander des renseignements aux divers comités nationaux de la Croix- Rouge ; il faut trouver des pistes, comparer, répondre, annuler et tenir à jour des listes de plus en plus longues.

Plus de trois cents travailleurs volontaires consacrent à cette oeuvre de charité toutes leurs journées, fidèlement, généreusement. Dix-huit mille lettres passent chaque jour par leurs mains. Des étrangers, en particulier des Français et des Alsaciens, travaillent avec zèle aux côtés des Genevois. Une équipe de nuit a été formée. Elle est composée essentiellement de négociants qui donnent leurs veilles après avoir terminé leurs travaux quotidiens.

(D'après VEssor et le Journal de Genève.)

l/cs populations arrachées à leurs foyers sont devenues aussi l'objet d'une sollicitude active. Dans plusieurs villes de Suisse, l'Agence des internés civils et l'Agence des réfugiés belges font des prodiges pour retrouver des disparus, rattacher le fil brisé entre des parents ou des

amis et rendre provisoirement un foyer à ceux qui n'en ont plus.

Voici la description [de l'arrivée d'un convoi de réfugiés belges dans une ville smsse :

Neuchâtel, 9 novembre.

L'événement de la semaine dernière a été pour nous l'arrivée d'un premier convoi de réfugiés belges. Il était temps. lycs Neuchâtelois commençaient à désespérer d'en voir ; il leur fallait leurs Belges... Les quatre-vingt-quatre que nous avons reçus nous feront prendre patience jusqu'au prochain convoi.

Pour éviter les manifestations bruyantes, le comité de secours s'était abstenu d'annoncer le jour et l'heure de l'arrivée. Le public en fut pourtant informé. Bt vendredi soir une foule nombreuse couvrait l'esplanade de la gare et bordait la longue avenue qui conduit en ville.

Quand le train s'arrêta et que j'en vis descendre tous ces malheureux chargés de leur chétif bagage, toutes ces figures altérées par tant de souffrances, je me sentis saisi d'émotion...

...Je me disais : « Bénissons le ciel! Il a daigné, dans sa bonté, réserver à notre patrie la plus admirable des tâches ; il l'a destinée à être la sœur de charité des nations... »

Près de moi un jeune ouvrier, blessé convalescent revenu du front de bataille, murmurait à mon oreille, avec un accent que je n'oublierai pas : « Oh ! comme on nous accepte ! »

Oui, on les « accepte », avec tous les devoirs que comporte l'accueil. Chez nous, non moins qu'ailleurs, c'est un véritable élan de compassion et de sacrifice. L'expression à la fois naïve et sublime de ce sentiment,

je la trouve dans la lettre d'une femme de vigneron, mère de cinq enfants, qui motivait son droit à recueillir un bébé par cet argument si simple : « Je n'en ai pas eu cette année !... »

Mais des orphelins, il ne s'en trouve presque pas dans les convois arrivés en Suisse ; ou, s'il y en a, ils sont aux soins de femmes qui leur tiennent lieu de mères et dont on ne saurait les séparer. ly' œuvre de secours devra donc s'adapter aux circonstances. Il ne sera pas possible de confier des enfants à tant de personnes qui en demandaient. Il faudra plutôt créer des foyers, de petites colonies, oti resteront ensemble ceux que leur malheur a réunis.

Tout cela s'arrangera. Déjà nos arrivés de l'autre jour sont repartis. Ils vont gagner leur lieu de refuge. Il y en a quelques-uns pour chaque district du canton, afin de ne pas faire de jaloux. Bt nous espérons qu'un convoi très prochain permettra de satisfaire cet appétit de charité que fait paraître notre peuple.

Phe^ippe Godet. { Gazette de Lausanne.)

La Suisse a entrepris aussi de servir d'intermédiaire au rapatriement des internés civils, qu'elle ravitaille et qu'elle fait accompagner par des personnes de bonne volonté depuis le moment oti ils entrent sur son territoire jusqu'à celui où ils touchent le sol de leurs patries respectives.

Voici, au sujet du passage d'un de ces convois à Genève, quelques détails navrants tirés du Journal de Genève :

Depuis le début de la guerre, nous n'avons pas eu de

contingent d'internés plus lamentable que celui venu

d'Allemagne par train spécial, jeudi matin, à 6 h. 30

{10 décembre).

Ils étaient 300 vieillards, femmes, enfants et infirmes. Habitant la région de Saint-Mihiel, ils avaient été emmenés par l'ennemi, après avoir vu leurs maisons pillées, incendiées ou bombardées. Ils racontent des choses atroces. I^es moins misérables ont dû donner jusqu'à leur dernier sou pour sauver les otages du peloton d'exécution. Une fois en Allemagne, ils ont été bien traités.

Quel douloureux spectacle que cette arrivée dans l'aube grise, sous la pluie ! Un groupe de petites vieilles, toutes ridées, des enfants gémissants, des infirmes, des paralytiques...

On a réconforté tout ce pauvre monde et les Samaritains ont prodigué des soins aux malades. Après quoi un service spécial de tramways les a menés à Annemasse, sur terre française. Dans la grande voiture de tête du convoi, convertie en véritable ambulance, on installa les vieillards et plusieurs paralytiques amenés sur des civières. Dans les autres tramways se serrèrent des femmes et des enfants.

Il faut noter l'admirable solidarité, la générosité anonyme du peuple. Un passant se précipite dans un magasin de tabac et en ressort les mains pleines pour les vieux. Des femmes accourent avec des vêtements chauds pour les enfants.

Personne ne put rester insensible à ce spectacle de douleur. I^es hommes même avaient les yeux gros de larmes.

C'est ici le lieu de rapporter ce trait tiré de la Semaine littéraire :

ly' autre jour, en vertu d'un hasard qu'on avait tout

fait pour éviter, une colonne de vieillards et de jeunes

garçons français rencontra dans une rue de Genève le

convoi des internés allemands, au grand émoi de leurs

cicérones. Le résultat fut inattendu. Un vieil homme français a soulevé son chapeau en disant :

— Ce sont de pauvres bougres comme nous...

Et ce fut tout. NoEi,i,E Roger.

lycs postes suisses transmettent gratuitement aux prisonniers de guerre français et allemands les lettres que leurs familles ne peuvent leur envoyer directement. Il en passe chaque jour environ 130 000, sans compter plus de 4000 mandats et 5000 colis postaux.

En France, une nuée de civils se prodiguent avec une ardeur infatigable dans les ambulances de la Croix- Rouge, les hôpitaux militaires, les comités d'assistance aux réfugiés et d'innombrables œuvres de solidarité. Ce sont souvent des hommes et des femmes occupés toute la journée qui consacrent à soulager les peines de leur prochain leurs dimanches, leurs soirées, ou même des nuits entières.

Dans une ambulance installée au buffet d'une gare, par exemple, une femme sert du café et du thé aux soldats et aux blessés circulant dans les trains de nuit. Cette brave femme est la cuisinière d'un hôtel de la ville, et, malgré son travail éreintant, elle trouve encore la force de passer debout une nuit sur deux.

Une nuit dans une gare de tpiage.

Quelques gares, aux approches de Paris, ont été désignées pour recevoir les trains de blessés revenus de la ligne de feu. On se livre, dans ces stations terminus, au

triage des grands blessés, des petits blessés et des éclopés ou malades. On y visite soigneusement les premiers avant de les transporter dans des autos d'ambulance à Paris ; on y refait le pansement des seconds, quand ils souffrent trop ou quand leur bandage s'est dérangé ; on les expédie ensuite, avec les malades, par un train qui contourne Paris, sur les hôpitaux militaires de province.

Dans ce pénible travail, le service sanitaire de l'armée est secondé par d'utiles auxiliaires dont l'activité désintéressée le décharge du plus encombrant de sa tâche. Tandis que le major et son aide procèdent eux-mêmes à la visite des plus grièvement atteints, désignés à leur attention par une fiche blanche, la Société de secours aux blessés, dans son hôpital de campagne, renouvelle le pansement des petits blessés, à l'uniforme desquels s'attache une fiche rose. Des infirmières et des infirmiers volontaires prêtent leur concours aux médecins militaires et le ravitaillement des trains est assuré par les cantines de la Presse et par d'autres œuvres analogues.

J'ai pris mon service avant-hier, à six heures du soir, à la cantine de la Presse, dans la gare de X... J'3^ ai trouvé l'équipe déjà tout entière réunie. Sous la direction de Mme M..., femme d'un de nos confrères, cinq femmes et cinq hommes de tout âge et des catégories sociales les plus diverses mettent en train leur besogne. Vêtu de blanc, comme un chef cuisinier, un tailleur belge, qui est le boute-en-train de la bande, verse de l'eau dans les trois vastes marmites alignées sur la façade de la tente, bourre leurs fourneaux de combustible et en active le tirage en homme entendu.

D'une boîte en fer-blanc, un dentiste, Belge aussi, extirpe à grand effort l'extrait de viande, coagulé en une

^otrei

poix résistante et brune, qui corsera la soupe aux légumes; un bon vivant, qui jadis a tenu boutique à Paris, quartier des Epinettes, entasse, dans la marmite oii le consommé s'élabore, des quartiers de viande rouge, des joues de bœuf et de la réjouissance ; im épicier retraité, mélancolique et longue figure d'enterrement, tourne avec une sage lenteur la manivelle d'un moulin à café ; un banquier collige avec soin les factures et en relève les chiffres qu'il inscrit au livre des dépenses. Assises autour d'une vaste terrine, une femme du noble faubourg et sa fille, deux modistes, une couturière et Mme B/:, femme de l'un de nos chansonniers les plus en vogue, épluchent des carottes, des navets, des poireaux et des pommes de terre. J'ai pour charge la préparation du café Suivant les instructions que j'ai reçues, je superpose les lits de café et les lits de chicorée. En peu de temps mon eau est boiiillante, et bientôt j'ai une marmite pleine d'un « jus » qui paraîtra délectable à nos pauvres blessés...

Thiébaui,T-Sisson. (Temps.)

Les agents de police à leur tour ont créé l'œuvre du « Secours de guerre » qui hospitalise des réfugiés belges. Au 21 novembre, ils avaient déjà servi à ces braves gens 49000 repas, et en logeaient 1240 dans les bâtiments de l'ancien séminaire de Saint-Sulpice. Un journaliste qui l'a visité écrit :

Mon aimable hôte m'introduit d'abord dans les services du vestiaire. Plusieurs salles le constituent : d'un côté sont les vêtements des hommes, de l'autre ceux des femmes et des enfants. Au furet à mesure qu'arrivent les effets envoyés par de généreux donateurs, on les répartit et on les classe ; ce sont les gardiens de la paix qui,

entre leurs heures de service, viennent faire ce tri... Pour les vêtements féminins, ils sont assistés dans ce travail par des dames de bonne volonté.

... Après avoir fait tout le tour de l'asile, nous redescendons vers la cour. Un bruit joyeux s'en élève jusqu'à nous, fait d'un piétinement léger et d'un alerte brouhaha. Approchons vite... Deux cents enfants marchent en rang, bien alignés, chacun d'eux brandissant un petit drapeau belge qu'on vient de lui donner. Bn tête, im robuste boy-scout, dans l'uniforme boer si familier aux Parisiens, les exerce à scander le pas et leur apprend à chanter la Marseillaise...

Les Belges.

I^'honneur d'abord, le reste ensuite.

Al^BERT l".

Les civils belges mériteraient qu'un volume fût entiè- Tement consacré à retracer l'héroïsme de tous, citadins et campagnards, magistrats et ouvriers. De cette histoire tragique, détachons quelques scènes et quelques personnages.

Adolphe Max, bourgmestre de Bruxelles.

La guerre qui dévaste la Belgique a donné un étrange lelief à certaines figures ; elle a fait apparaître brusquement en pleine lumière des hommes qui jamais n'avaient recherché la popularité... La plus belle et la plus noble de ces figures est celle du roi Albert... Et puis, il y a M. Max, le bourgmestre de Bruxelles, qui est à cette heure, l'homme le plus populaire de Belgique après le roi M. Adolphe Max n'a pas été au feu; il n'est jamais des-

cendu dans une tranchée; il n'a jamais opéré dans un fort; et pourtant il a fait preuve d'un héroïsme qui ne le cède en rien à celui des plus vaillants soldats...

Journaliste et avocat, M. Max se lança assez tard dans la politique et fut élu conseiller provincial pour le Brabant. En 1908, il entra au Conseil municipal de Bruxelles, et il fut élu bourgmestre de la capitale en 190g... Le bourgmestrat de Bruxelles, cela comporte une responsabilité énorme, une représentation de tous les instants ; cela exige encore une puissance de travail peu commune.

On se demandait si cet homme mince, fluet et blond, très correct, très froid, qui avait à peine atteint la quarantaine, aurait, aux heures graves, la maîtrise indispensable... Les heures graves sont venues, hélas ! heures graves et tragiques. Quand le roi Albert fut au front ; quand le gouvernement fut transféré à Anvers ; quand Bruxelles fut déclarée ville ouverte, ce fut ce jeune bourgmestre qui prit sur lui de défendre la capitale contre les audacieuses entreprises de l'envahisseur. Il s'en fut tout seul au-devant des conquérants, et, de sa voix un peu lente, il leur parla comme il sait parler. Ces Allemands qui venaient en maîtres ne l'aimaient point. Ils savaient que, au cours de la réception des conseillers municipaux parisiens à Bruxelles, M. Max avait proclamé hautement ses sympathies pour la France ; ils savaient qu'à Paris, lors de la visite qu'y firent les échevins de Bruxelles, M. Max avait été chaleureusement applaudi ; ils savaient que, tout récemment encore, le bourgmestre s'était fait le bon ouvrier de la totale réconciliation des Belges et des Anglais, — un peu en froid depuis les complications congolaises, — en recevant splendidement le lord-maire de Londres. Pourtant les conquérants écoutèrent M. Max,

et celui-ci obtint que l'occupation se fît dans des conditions acceptables. Il obtint surtout de demeurer à la tête de l'administration municipale et de jouer ce rôle difficile entre tous de conciliateur entre les vainqueurs et les vaincus.

S'il accepta ce rôle-là, c'est que le bourgmestre connaissait admirablement le peuple de Bruxelles et qu'il savait qu'il n'aurait aucune surprise mauvaise à redouter de sa part ^ Il importait donc d'empêcher l'ennemi de violer les lois de la guerre, comme il l'avait fait ailleurs. M. Max s'appliqua à cette tâche avec une énergie qui ne se trouva jamais en défaut, avec un sens de la diplomatie qui dut surprendre les Allemands. Il s'installa à l'hôtel de ville jour et nuit, un petit lit de camp dressé dans son cabinet pour les rares heures de repos à prendre. Ce que durent être ses entretiens avec le maréchal von der Goltz, on le devine : des conversations tout en nuances, portant sur l'interprétation rigoureuse des textes, sur la valeur exacte des mots. Il sut plier là oii il fallait plier sous peine de provoquer une catastrophe; mais, dès le lendemain, il revenait à la charge, discutait, harcelait, jusqu'à ce qu'il obtînt ce qu'on était bien décidé d'abord à lui refuser. Ainsi, la fameuse contribution de guerre d'un nombre considérable de millions, imposée à la capitale, il ne put l'éviter; mais le trésor de Bruxelles était depuis longtemps mis à l'abri de tout coup de main, à Anvers, et il fallut négocier pour gagner du temps, pour échelonner les paiements. Avec cela, M. Max sut ne pas abdiquer, faire comprendre aux Allemands que le bourgmestre demeurait le maître de sa bonne ville et qu'il

^ Voir plus loin la proclamation de M. Max à ses administrés.

traitait d'égal à égal avec le gouverneur allemand. Un officier prussien s'étant permis de pénétrer dans son cabinet sans se faire annoncer, il le mit à la porte d'un geste. Les bourgeois de Bruxelles ayant retiré, dès les premiers jours de l'occupation, le drapeau national qui flottait à leurs balcons, M. Max, par voie d'affiches, les engagea à continuer à arborer les trois couleurs. Le gouverneur allemand ne partagea pas cette manière de voir et ordonna le retrait du drapeau belge. M. Max se soumit et conseilla à ses administrés d'obéir, « en attendant l'heure de la réparation ». Affirmer cet espoir de la revanche prochaine en face de l'envahisseur, cela ne manquait certes pas de crânerie.

Il fit plus et il fit mieux. Le gouverneur allemand de Liège avait fait afficher sur les murs de cette ville une proclamation affirmant que, de l'aveu du bourgmestre de Bruxelles lui-même, la France, absorbée par la défensive, était impuissante à aider la Belgique. Aussitôt M. Max fit placarder sur les murs de la capitale un démenti net et catégorique ^ Cette fois, le maréchal von der Goltz et son état-major se fâchèrent. On interdit au bourgmestre de faire afficher une seule proclamation sans l'approbation de l'autorité allemande, et, sur les murs de Bruxelles, on fit recouvrir le manifeste de M. Max d'un beau papier blanc. Le lendemain, ce papier blanc était enduit d'une couche d'huile, et, devenu transparent, il permettait de lire le démenti du bourgmestre qu'il prétendait cacher...

Quand les Allemands faisaient afficher à Bruxelles de fausses nouvelles relatives à des victoires qu'ils n'avaient pas remportées, M. Max, qui ne pouvait plus remettre

^ «J'oppose à cette affirmation le démenti le plus formel. »

les choses au point par voie d'affiches, se promenait par les rues et, dans tous les groupes de citoyens, faisait connaître la vérité. Il fallait, coûte que coûte, se débarrasser de ce bourgmestre trop indépendant. Ce fut à propos du règlement d'une question de gros sous qu'on l'arrêta.

... lycs Allemands apprirent que M. Max avait pleine confiance dans le succès prochain des armes françaises et qu'il espérait voir Bruxelles libéré à bref délai. Ils exigèrent alors le paiement immédiat des trente millions de contribution de guerre qui restaient à verser. M. Max refusa. I^es Allemands crurent le contraindre à payer en ne soldant plus leurs réquisitions, et par l'intermédiaire d'une banque, ils firent présenter en bloc au bourgmestre, pour remboursement, leurs bons de réquisitions. M. Max refusa d'ouvrir les caisses de la ville. C'est sur ce refus qu'on l'a arrêté. C'est du moins ainsi que les journaux officieux allemands ont rapporté l'incident.

Il y a dans les annales de l'histoire des municipalités belges de grandes et nobles pages, car, depuis huit cents ans, ce peuple n'a cessé de combattre pour ses franchises et sa liberté... I^a page que M. Max vient d'ajouter à l'histoire de Bruxelles est d'une rare grandeur...

D'après Roi^and de MarÈS. (Annales.)

PROCI.AMATION DU BOURGMESTRE DE BrUXEI.I,ES.

Concitoyens,

Malgré la résistance héroïque de nos troupes, secondées par les armées alliées, il est à craindre que l'ennemi n'envahisse Bruxelles.

Si pareille éventuaH té se réalise, j'espère pouvoir compter sur le calme et le sang-froid de la population.

Que l'on se garde de tout affolement, de toute panique.

Les autorités communales ne déserteront pas leur poste. Elles continueront à remplir leurs fonctions avec la fermeté que vous êtes en droit d'attendre d'elles en des circonstances aussi graves.

J'ai à peine besoin de rappeler à mes concitoyens les devoirs de tous envers le pays.

I^es lois de la guerre interdisent à l'ennemi de forcer la population à donner des renseignements sur l'armée nationale et sur ses moyens de défense. Les habitants de Bruxelles doivent savoir qu'ils sont en droit de refuser de faire connaître quoi que ce soit, à ce sujet, à l'envahisseur. Ce refus leur est imposé dans l'intérêt de la patrie.

Qu'aucun de vous n'accepte de servir de guide à l'ennemi.

Que chacun se tienne en garde contre les espions et les agents étrangers qui chercheraient à recueillir des renseignements ou à provoquer des manifestations dans un sens quelconque.

L'ennemi ne peut légitimement porter atteinte ni à l'honneur des familles, ni à la vie des citoyens, ni à la propriété privée, ni aux convictions religieuses ou philosophiques, ni au libre exercice des cultes.

Que tout abus commis par l'envahisseur me soit immédiatement dénoncé. Aussi longtemps que je serai en vie et en liberté, ]e protégerai de toutes mes forces les droits et la dignité de mes concitoyens.

Vive la Belgique libre et indépendante !

Adolphe Max.

Une bonne «zwanze».

Parmi les « zwanzes » bruxelloises — ces « blagues » de nos chers alliés — les plus réussies en ces derniers temps, on peut citer la suivante qui a pour héros le bourgmestre Max et pour victime le maréchal von der Goltz lui-même. Ce grand chef venait d'entrer à Bruxelles. Il fit appeler M. Max.

— Monsieur le bourgmestre, dit von der Goltz, la ville a' été frappée d'une contribution de guerre dont elle n a pas encore payé un centime. Je vous ordonne de verser le premier échelon de cette indemnité — c'est-à-dire au moins 5 millions — en or, dans un délai de quarante-huit heures.

— Monsieur le maréchal, répondit M. Max, dont l'œil pétillait de gaieté, vous serez obéi...

lyC jour même, le bourgmestre fit appeler tous les chefs de district de son département et leur donna, à ce sujet, de précises instructions. Il faut croire que celles-ci n'avaient rien que de joyeux, car, quand M. Max les eut détaillées, un formidable éclat de rire fit retentir le bureau. Les quarante -huit heures du délai accordé étant écoulées, le bourgmestre de Bruxelles se fit annoncer chez le maréchal von der Goltz. Quatre employés de l'hôtel de ville le suivaient courbés sous le poids d'énormes paquets.

— Monsieur le maréchal, dit M. Max, voici la somme demandée.

Von der Goltz déchira l'enveloppe de l'un des paquets, en sortit une liasse de papiers et l'examina. Puis, blême de colère :

— Comment avez -vous l'audace?... s'écria-t-il. Je ! 18

vous ai réclamé de l'or et vous m'apportez des bons de réquisition de l'armée allemande ! Vous vous moquez de moi, monsieur.

— Ces bons ne sont-ils pas remboursables ? demanda M. Max de son air le plus naïf.

— Evidemment, répondit le maréchal....

— Mais, dit M. Max, les officiers qui les signèrent m'ont déclaré que c'était de l'or en barre. Je vous rends cet or. Que pouvez-vous exiger de plus ?

Et tout content de la réussite de sa joyeuse « zwanze », le bourgmestre de Bruxelles laissa là, pantois de colère, mais fort quinaud, Sa Très Haute Noblesse, M. le maréchal von der Goltz...

(Débats.)

Le peuple EXII.É.

La pacifique nation belge a bien changé. « Ces Bruxellois paisibles, écrit l'envoyé spécial du Temps, le 13 août, ces Bruxellois paisibles que j'ai connus naguère encore si sceptiques à l'endroit de leur armée, si rétifs au service personnel et au devoir militaire, sont devenus des militaristes enragés. L'affront fait à leur pays par l'Allemagne leur a insufflé à tous des idées et des vertus guerrières qu'il ne se seraient jamais soupçonnées il y a seulement quelques semaines. Ils se sont engagés en masse. Des gens qui n'avaient jamais tenu un fusil deviennent en dix jours des soldats. Deux jours de maniement d'armes à Malines suivis de huit jours d'exercice, leur suffisent pour être au courant tant bien que mal. L'entraînement et la sensation immédiate du danger feront le reste et ils marcheront au feu en héros. »

Ce qui était vrai des Bruxellois l'est de tous les Belges.

Chassés de leurs demeures, dénués de tout, errant dans des pays qui les accueillent avec enthousiasme, certes, mais qui n'en sont pas moins des terres étrangères, les Belges ont gardé à travers tous leurs malheurs une dignité, une confiance sereine, qui font l'admiration du monde entier

« Ils n'ont même pas l'idée, écrit Maurice Maeterlinck dans le Journal, qu'on eût pu agir autrement, qu'on eût pu les sauver en sacrifiant l'honneur. Ils ne séparent point le devoir du destin. Ce devoir, avec toutes ses épouvantables conséquences, leur semble aussi inévitable qu'une force de la nature contre laquelle on ne songe même pas à lutter, tant elle est invincible. Il y a là un exemple d'héroïsme collectif, anonyme, ingénu et presque inconscient, qui égale et, par moments, surj>asse ce que nous avons de plus haut dans la légende et dans l'histoire, car, depuis les grands martyrs, on n'était pas mort plus simplement pour une simple idée. Du reste, si, parmi les angoisses où nous nous débattons, il était permis de parler d'autre chose que de deuils et de larmes, on trouverait une magnifique consolation au spectacle de l'héroïsme inattendu qui, subitement, nous entoure de toutes parts. On peut affirmer qu'en aucun temps, depuis qii' existe la mémoire des hommes, on n'a fait le sacrifice de sa vie avec ime telle ardeur, une telle abnégation, un pareil enthousiasme, et que les vertus immortelles qui, jusqu'à ce jour, soulevèrent et sauvèrent les avant-gardes de l'humanité n'eurent jamais plus d'élan, de jeunesse, de puissance et d'éclat. »

Les quelques pages suivantes font ressortir le contraste entre l'exode lamentable des fugitifs d'Anvers et

l'attitude pleine de noblesse qui est celle de ces exilés dans les pays qui ont l'honneur et le privilège de les héberger.

Les fugitifs belges.

Putten (Hollande), 9 octobre.

Voilà deux mois que je rôde auprès et autour des champs de bataille, mais ce dont je fus témoin ce soir, c'est plus horrible que tout ce que j'avais contemplé jusqu'à présent. C'est une fuite précipitée, pleine d'angoisse, une misère horrible.

Depuis deux mois, j'ai déjà vu bien des réfugiés, sur les routes, près des maisons brûlées et des champs dévastés ; j'ai vu des femmes, des enfants, de pauvres vieillards décrépits, mais je n'ai jamais rencontré de cortège aussi monstrueusement lugubre qu'en ce jour, entre Roosendaal et Putten.

Il ne s'arrête plus, ce cortège sans un, composé de véhicules de tous genres, grands chars plats de paysans, voiturettes de grands magasins dont les noms sont peints en belles lettres multicolores, chars à pétrole, portant, attachés près du réservoir, quelques meubles, des couvertures ; puis des voitures de déménagement, des voitures dont on ne sait à quoi elles ont jamais pu servir, puis des brouettes, des voitures d'enfant remplies de bagages étranges ou de bébés enveloppés de châles, de couvertures, de chiffons.

Jusqu'à Roosendaal on ne voyait rien, rien qu'une route calme et paisible, comme s'il n'eût pas été question d'une guerre brutale à quelques heures de là. Mais à Roosendaal, tout était encombré de charrettes, d'êtres humains, de désespérés se traînant, ou se couchant exténués auprès de leurs paquets de hardes.

ItSL route entre Roosendaal et Berg-op-Zoom était couverte de groupes de réfugiés et de véhicules. A Bergop-Zoom même, toute la ville était envahie, toutes les rues regorgeaient de monde. Sur la place du Marché, le flot des réfugiés était accueilli par nos soldats, qui les aidaient à descendre, il fallait voir avec quel amour et quelle prudence.

Ils sont admirables et infatigables, ces soldats de Hollande. Ils font tous leurs efforts pour aider, pour conseiller les réfugiés. Ils transportent les sacs, les ballots, et même les gens âgés ou épuisés ; ils courent en avant avec les enfants dans leurs bras, ils aident, ils encouragent. Et parmi toutes les violences de la guerre, qu'il me soit permis de dire que c'est à l'armée de Hollande qu'incombe la plus belle des tâches.

lyCS soldats et leurs officiers travaillent nuit et jour ; ils renoncent à leur propre nourriture et, une fois leur service terminé, pendant leurs loisirs, ils s'en vont à la rencontre des réfugiés pour les secourir et leur montrer le chemin.

Et les réfugiés acceptent cette entr'aide avec une morne soumission, ils se laissent faire et dire jusqu'à ce qu'ils s'en aillent tomber à bout de force, — si possible à l'abri de quelque toit hospitalier, ou bien dans la rue ou sous les arbres de la forêt. Et il y en a beaucoup ainsi, car il est impossible de trouver tout de suite un abri pour les multitudes qui traversent la frontière hollandaise.

. Voilà trois jours que les réfugiés passent ici à Putten, et on compte que, pendant ces trois jours, il en est arrivé une soixantaine de mille, dont une partie est restée...

(Journal de Genève.)

ly'ATTITUDE DES RÉFUGIÉS BELGES.

Comment pourrons-nous jamais vous remercier assez, vous autres Anglais, de tout ce que vous faites pour nous ? disent un grand nombre de réfugiés.

— Pardon, monsieur, peut-être sauriez-vous m- dire OTJ j'aurais quelque chance de trouver de l'ouvrage ? ajoutait fièrement un réfugié que je vis hier.

En effet, le grand souci de la plupart des Belges, c'est d'être le moins longtemps possible à la charge de leurs hôtes anglais.

— Pourquoi avez- vous quitté votre ville ? demandai- je à un vieil hôtelier de Bruges que je reconnus.

— Eh bien ! voici : il y a à Bruges cinq bons hôtels ; trois m'appartiennent, les deux autres sont exploités par des compagnies à capitaux allemands. J'en ai informé les autorités belges. Vous comprenez qu'après cela je n'étais plus en sécurité à Bruges. D'ailleurs regardez mes deux fils, ils ont 16 et 17 ans. Pouvais-je rester là et me résigner à les voir expédiés au fond de l'Allemagne pour y manier la pioche?... Ce que je vais faire maintenant ? J'ai demandé ce matin une place de garçon d'hôtel, mes deux fils en feront autant. Nous ne voulons pas nous laisser entretenir par l'Angleterre. J'aimerais tant que mes fils s'engagent dans votre nouvelle armée. Ce n'est vraiment pas possible ?

En vain nous essayons de faire comprendre à ces braves Belges que l'Angleterre leur doit plus qu'elle ne saurait acquitter. « Liège ? disent-ils. Oui, nous avons bien fait notre devoir là-bas. » Et ils passent à d'autres sujets.

(D'après le journal The War.)

La famille anglaise s'augmente de deux cent mille

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