‹ Héros. Episodes de la grande guerreChapitre 27 sur 46 · HÔTES · texte numérisé non relu

HÔTES

Le nombre des Belges qui ont débarqué en Angleterre est évalué à 200 000, dont 30 000 sont arrivés tous à la fois, après la chute d'Anvers ; 1800 personnes sont venues d'Ostende le même jour. Un très grand nombre de ces infortunés sont dénués de tout, beaucoup se sont encombrés à la hâte de bagages inutiles et n'ont aucun argent. Paysans, ouvriers, petits bourgeois partagent les mêmes souffrances...

ly'élan du peuple anglais pour secourir tant d'infortunes est admirable. Le gouvernement , les municipalités et les particuliers, chacun fait ce qu'il peut. Des comités locaux dans leô ports de mer reçoivent les arrivants et en dirigent le plus grand nombre sur Londres. Des avis dans les journaux, des affiches ^.ur tous les murs, en français et en flamand avec pour en- tête les mots : Réfugiés belges, Belgische Vluchtelingen, fournissent aux Belges dispersés les indications les

plus précises. A I^ondres, le War Rejugee Committee organise T hospitalisation des émigrés.

lyady Lugard préside à cette tâche avec l'autorité et le tact d'une grande dame, et le dévouement d'une femme de cœur. Dans le grand bâtiment mis gracieusement à 'a disposition de l'œuvre par une société d'assurance, et entièrement occupé par les bureaux du comité, Lady lyUgard a bien voulu m'expliquer le fonctionnement de l'œuvre qu'elle a fondée dès les premiers jours de l'invasion de la Belgique.

I^orsque les réfugiés commencèrent à arriver, le comité lança un appel à la population pour lui demander son aide. lyC premier jour, il reçut mille lettres de familles anglaises offrant de prendre des Beiges chez eux, le second jour, deux mille offres nouvelles et ainsi de suite jusqu'à cinq mille par jour. En quelques jours on fut assuré de pouvoir loger et nourrir chez des particuliers plus de 100 000 réfugiés. En outre, 1200 citoyens anglais se mettaient à la disposition du comité pour lui consacrer tout leur temps.

A leur arrivée, les réfugiés sont accueillis dans de grands locaux mis à la disposition du comité par le gouvernement. Ils y sont logés dans des dortoirs. On procède là, avec les précautions qui conviennent, à leur répartition entre les familles qui les réclament dans toutes les localités du royaume. Des Belges autorisés prêtent leur aide à cette tâche particulièrement délicate...

J'ai quitté à la nuit ce vaste bâtiment plein de monde et de bruit, devant lequel stationnait une foule bruyante parlant français ou flamand. Des camelots vendaient V Indépendance belge, qui maintenant paraît à Londres. Non loin de là est la gare de Charing Cross. Une famille

en sortait : rhomme et la femme plies sous le ballot contenant leurs bardes, et cinq enfants exténués. Des Belges. Ils cbercbaient leur cbemin. Combien je fus heureux de leur indiquer le grand omnibus qui attendait au coin de la place et qui allait les conduire à la maison où ils trouveraient, après tant d'angoisses, le cœur de l'Angleterre. Georges WagnièrE. (Journal de Genève^.)

' M. Wagnière a réuni ses lettres adressées au Journal de Genève en un volume intitulé Près de la Guerre. (Jullien, Genève.)

Depuis les deux courageux petits gars fusillés à Morfontaine, près de lyongwy, le 4 août 1914, parce qu'ils avaient donné l'éveil aux troupes françaises, jusqu'aux boy-scouts qui portent les dépêches et secourent les réfugiés, les enfants de Belgique, de France et d'Angleterre se sont distingués dans cette guerre par leur bravoure et leur ingéniosité dans le dévouement. Une foule de traits rapportés par les journaux en font foi ; nous n'en pouvons citer que quelques-uns.

Un jeune berger français.

Un garçon de seize ans, employé dans une ferme d'un village de l'Est, revenait à la ferme quand des uhlans en patrouille l'arrêtèrent :

— Où sont les Français ?

Le jeune homme avait vu les nôtres massés dans un bois voisin. Il répondit :

— Je ne sais pas.

— Tu ne veux rien dire ? Tu seras fusillé.

Et les uhlans l'empoignent, l'attachent contre un arbre et le mettent en joue. Cependant l'officier l'interroge encore. Le jeune garçon ne se trouble pas ; il maintient ses affirmations. Convaincus, les uhlans abaissent les armes. L'enfant héroïque est aujourd'hui à Paris.

{Temps.)

HÉROÏSME d'un jeune A1.SACIEN.

Un trait du même gemre est conté par un officier allemand dans une lettre à sa famille. Ce qui rend ce récit fort curieux, c'est l'appréciation par l'officier de l'acte héroïque. Voici le passage en question :

«Un traître vient d'être fusillé, un jeune Alsacien appartenant à une de ces sociétés de gymnastique ou de boyscouts qui arborent des rubans tricolores, un pauvre gamin qui, dans son infatuation, s'était mis en tête d'être un héros. Notre colonne passait près d'un défilé boisé. Il y fut pris et on lui demanda s'il y avait des Français dans le voisinage. Il refusa de donner aucune information. Cinquante pas plus loin, une fusillade fut dirigée sur nous de l'épaisseur du bois. On demanda au prisonnier, en français, s'il avait eu connaissance que l'ennemi fût dans la forêt. Il ne le nia pas. Il se dirigea d'un pas ferme vers un poteau du télégraphe, il s'y adossa, la verdure d'une vigne derrière lui, et il reçut la volée du peloton d'exécution avec un fier sourire. Le petit poseur ! C'est pourtant dommage de voir du courage ainsi gaspillé... »

{Foi et Vie.)

IvA BRAVOURE d'UN ÉCOI.IER.

Le Bulletin du ministère de l'instruction publique contient le touchant récit de l'acte de bravoure d'un écolier. Ce récit est extrait d'une lettre adressée au ministre de l'instruction publique par M. Bienfait, instituteur à Vauxaillon (Aisne), capitaine au 245^, hôpital de Fontainebleau. Le voici :

Dès le début de la guerre, le jeune Emile Degaudez, âgé de seize ans, de Bourg- et- Comin (Aisne), réquisitionné comme conducteur, suivit pendant quinze jours les troupes françaises.

Le 20 septembre, à l'attaque du fort de B..., alors qu'il se reposait à T..., avec un groupe de soldats, un gros obus allemand éclate dans la cour d'une ferme, tuant un homme, en blessant neuf, plus le jeune Degaudez et un enfant de sept ans.

Alors que tous cherchaient un abri contre les obus, ensanglanté, le bras troué par un éclat, le courageux enfant enlève son petit camarade, qui a le crâne défoncé, et le porte, sous la mitraille, au poste de secours situé à cent mètres de là.

Le soir même, le pauvre petit de sept ans mourait. Quant à Degaudez, il ne proféra pas une plainte pendant qu'on le pansait et, depuis le 20, il circule parmi les blessés, le bras en écharpe, en attendant l'heureux moment où il pourra rejoindre son village, encore occupé aujourd'hui par les troupes allemandes.

Histoire d'Emile Després.

Les Prussiens étaient entrés à Lourches, dans le Nord, près de Douchy. Dans un coron, un lieutenant aviné insultait la maîtresse du logis. Un sergent français gisait dans un coin sombre, le bassin fracturé par un éclat d'obus.

Indigné des propos que tenait l'officier à une femme sans défense, le sergent saisit son revolver, vise et abat le hobereau d'un coup.

Alors le malheureux sergent fut traîné hors du coron et joint à un groupe de quinze mineurs accusés d'avoir tiré sur les Allemands. Pendant qu'il attendait son tour d'être fusillé, tremblant de fièvre, il vit passer un enfant, Emile Després, âgé de quatorze ans, et le supplia de lui apporter un verre d'eau. lyC jeune garçon s'empressa d'aller chercher l'eau si ardemment désirée. Mais le capitaine allemand l'avait aperçu et, furieux, il se précipita sur lui : « Tu seras fusillé, » lui cria-t-il, et il le lança à coups de botte et à coups de poing sur le sergent qui agonisait.

Quand le tour d'Emile Després arriva, on lui banda les yeux et on le fit s'agenouiller devant le peloton d'exécution. Mais le capitaine n'ordonna pas le feu. Il dénoua le bandeau et appliquant une taloche sur la joue de l'enfant :

— Tu auras la vie sauve à une condition. Prends ce fusil. lyC sergent te demandait à boire : tu vas lui donner du plomb. Couche-le en joue et tue-le.

lye gamin prend le fusil sans trembler, épaiile et dirige l'arme sur la poitrine du sergent ; mais, soudain, il fait volte-face sans abaisser son arme. I^e coup part, et le capitaine s'effondre, tué à bout portant.

L'héroïque enfant tomba aussitôt, criblé de balles et lardé de coups de baïonnette.

Gustave Châtain.

Gustave Châtain, un petit garçon de ferme de quinze ans, a voulu faire la guerre et l'a faite, jusqu'à ce qu'une balle interrompît sa brillante campagne.

Je l'ai vu ce matin dans un lit de la maison de santé de la rue Bizet, où les « bonnes sœurs » le gâtent, l'appelant « leur enfant de troupe ».

Près de son lit, à portée de sa main, bien en évidence, un petit pantalon rouge, un vrai, que des admirateurs lui ont commandé sur mesure et qui l'attend. ^

— Je ne le ferai pas attendre longtemps, s'écrie Gustave Châtain, je vais me débiner. Le médecin m'a promis que dans trois ou quatre jours je pourrais rejoindre... On a besoin de moi, là-bas...

Je lui demande de me raconter son histoire.

— Ça n'a rien d'épatant, fait- il... Je voulais me battre avec les Boches : j'étais costaud pour mon âge. Alors, un jour, n'y tenant plus, j'ai filé vers Senlis où il y avait du bruit. Des chasseurs alpins passent, je les suis en leur proposant de faire les commissions... Et puis je leur demande un fusil. On rit d'abord ; j'insiste, on m'en donne un. Mais le capitaine m'aperçoit ; il ne veut pas de moi. Je ne suis qu'un gosse ! Je vais plus loin. Une autre compagnie m'accepte. Je leur promets d'être bien sage et de me faire tout petit.

Enfin, j'aperçois des Boches. On se bat. Je ramasse le premier fusil venu. On ne fait pas attention à moi dans la bataille, et je m'en donne... Je m'en donne tellement qu'en me retournant je m'aperçois que je suis tout seul. J'avais perdu ma compagnie. Alors je me replie en bon ordre. Mais impossible de me retrouver. Enfin, je rencontre un régiment de ligne. Je me présente. On me permet de me glisser dans les rangs. Bon, nous voilà dans la bataille de la Marne. Vous pensez si j'étais à mon affaire. Je me faisais pardonner en me mettant de toutes les corvées.

Quand ça chauffait, j'y allais avec les autres. J'ai chargé à la baïonnette. Pour approcher les Boches, je tenais une botte de paille devant moi... On avance très bien comme ça...

Ce fut mieux encore à la bataille de l'Aisne. I^à, ça valait la peine d'écrire ses mémoires. Je les ai écrites ici pour me distraire. Elles sont dans ce cahier.

Gustave Châtain soulève son oreiller et me montre un cahier d'écolier :

— Ne l'ouvrez pas... il y a trop de fautes d'orthographe.

Je lui assure que les fautes d'orthographe sont permises pendant la guerre et j'ouvre le cahier. En voici un passage:

« L'embuscade de F... Les ordres étaient de voir si réellement les deux fermes étaient occupées par l'ennemi et de couper un fil téléphonique qui reliait ces deux fermes. Nous voilà partis. La patrouille se composait de douze hommes, d'un sergent, d'un caporal et de moi. Nous arrivons aux fermes. Une fusillade éclate des deux fermes et du plateau de gauche. Le caporal tombe ainsi que cinq hommes. Les autres se jettent le long de la route. Mais bientôt une fusillade éclate de droite, couchant huit hommes à terre. Il ne restait plus que le sergent et moi. Une balle m'enlève ma casquette. Je me jette derrière un tas de cailloux et j'ouvre le feu contre la ferme de gauche. Je tire toutes mes balles. Malheureusement je n'en avais plus que cinquante. Je prends mon fusil et je me sauve. En passant en terrain découvert, je reçois une balle à l'épaule droite, — j'avais déjà eu la main gauche écorchée. Ça me fait activer de vitesse.

» Mais le sergent ne pouvait plus marcher, une balle lui avait coupé un doigt de pied. Je le monte sur mon dos et me voilà reparti. On s'en tire. »

Devant de pareils exploits, j'hésite. Mes yeux vont du cahier à l'enfant. Et l'enfant rit de ma surprise.

Un soldat, horriblement blessé aux deux bras et qui est soigné dans la même chambre que Gustave Châtain, apporte son témoignage.

— lyC gosse ne ment pas. J'y étais. Il a fait ça. Ce qu'il ne dit pas, c'est que les chefs l'ont félicité, qu'un général l'a invité à sa table, et que nous l'aimons tous, ce brave gosse !

JBAN Mai^herbe.

Iv' ODYSSÉE d'un PETIT TROUPIER.

Paul Mathieu a quatorze ans. Il demeurait avec ses parents et son jeune frère âgé de huit ans, rue d'Alsace, à Saint-Dié, quand éclata la guerre. I^e père, mobilisé, alla rejoindre son régiment. Et la mère, quelques jours plus tard, dut fuir avec ses enfants devant l'Allemand envahisseur. Elle se trouvait avec de nombreux habitants dans un bois assez éloigné de la ville, quand Paul demanda la permission « d'aller voir les soldats » qui manœuvraient aux alentours ; mais à son retour le bois était désert. De nouveau, les malheureux fugitifs avaient dû déguerpir, et le pauvre petit, craignant de s'égarer, revint demander aide et protection aux soldats du ...« d'infanterie, qui l'adoptèrent.

Et voilà notre petit bonhomme qui suit les lignards, mange avec eux, dort sous la tente ou à la belle étoile et enfin fait comme les « frères » le service des tranchées.

— J'y suis resté près d'un mois et demi, me dit- il, faisant le coup de feu, car on m'avait équipé et j'avais un petit mousqueton avec lequel j'ai « descendu » plusieurs Boches.

— Et tu n'avais pas peur ?

— Non, mais on faisait attention ! Il ne fallait pas passer la tête au-dessus des tranchées, sinon, pan ! Mon pauvre camarade, un petit Sénégalais âgé de dix ans, qui était venu en France avec son père, est mort ainsi : « Tu vois, me disait-il, j'en ai encore pour deux mois à me battre ainsi sans être touché. — Il ne faut pas dire cela, lui répondis- je ; ça vient au moment oh. on ne s'y attend pas. » Et une heure après, mon pauvre copain recevait une balle dans la tête.

— Et comment es-tu venu à Paris ?

— Ah ! voilà : un jour j'étais avec des soldats dans un petit poste, quand les Boches arrivèrent en nombre. Un soldat me fit lâcher mon sac et me prit par le bras pour m' emmener plus vite : dans ce mouvement, il me donna involontairement un coup de crosse sur l'œil, qui fut joliment poché. J'avais une partie du visage toute noire. « Mon » colonel me donna vingt francs et me fit évacuer par un train de blessés, qui s'arrêta à Aubervilliers. C'est là que je reçus des soins. Mais ce n'était pas grave. Vous voyez qu'il n'y paraît plus.

Iv' officier de service, à Aubervilliers, voulait faire rapatrier l'enfant tout de suite, mais le pauvre petit qui d'ailleurs ne se plaignait pas, avait les jambes enflées et souffrait de douleurs rhumatismales contractées dans les tranchées humides. Un des hommes dévoués qui assurent le service de nuit à la cantine d' Aubervilliers le réclama généreusement et l'emmena chez lui. HÉROS f 19

« C'est bon de dormir dans un lit ! » disait l'enfant le lendemain de son arrivée à Paris.

Un colonei. prisonnier retrouvé grâce au kodak d'un gamin.

Mme Chartier, femme du colonel du 141® d'infanterie, vient d'avoir des nouvelles de son mari d'une manière curieuse. Le colonel Chartier est blessé, prisonnier en Allemagne, lui avait-on dit. On imagine toutes les transes par lesquelles passait Mme Chartier.

Un matin, une lettre lui arrive de Vichy. Bile est écrite par un petit garçon de 14 ans, venu d'Alsace. Il raconte :

« Je me trouvais à Sarrebourg. Je regardais passer un convoi de Français blessés et faits prisonniers. J'entends parler la langue de mon pays. J'écoute, je distingue des mots : colonel Chartier, 141®, Marseille... J'avais mon appareil photographique. J'ai le temps de saisir un moment de ce défilé... »

Et une épreuve photographique accompagne la lettre.

Mme Chartier a maintenant devant elle le portrait de son mari. Il est étendu dans une calèche conduite par un soldat prussien. Bile peut le voir, le contempler. Grâce au courage de ce gamin français, qui prit cette photographie au risque de se faire arrêter comme espion par les Prussiens, elle sait que son époux vit et qu'il reviendra.

Un infirmier de quinze ans.

Il n'a pas quinze ans, l'écolier dont je tairai le nom, et qui en septembre s'est présenté au médecin chef de l'hôpital de Montauban. Il voulait prendre du service. « As-tu peur de voir des blessures ? lui a demandé le major. —

Non, monsieur le major. — Alors, viens. Revêts cette blouse d'infirmier. Si les manches sont trop longues, fais-y un pli. Prends ce tablier. Et maintenant, bon courage ! » Ils sont entrés tous deux dans la salle d'opérations. « La première fois que j'ai vu ime plaie et entendu des plaintes, m'a confié l'enfant, j'ai dû prendre beaucoup sur moi ; mais au bout de deux jours j'étais habitué. » Et depuis lors, du matin au soir, il mouille les tarlatanes, lime les capsules de néo-caïne, renouvelle les pansements, retire les pinces de l'eau bouillante et d'une main ferme maintient ouvertes les lèvres d'une plaie...

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