CHAPITRE PREMIER
La mobilisation et le départ.
... Les autres besognes restées en panne sont secondaires : en ce moment il n'en reste qu'une et je liii dois ma vie...
Abel Hermant.
En France, ive i^^ aout dans les communes.
Samedi i^' août, vers i6 h. 15 ou 16 h. 30, le télégramme libellé « extrême urgence » arriva dans tous les bureaux de poste de la France. Il fut immédiatement porté aux maires, qui en donnèrent reçu. A la même heure, les chefs de brigade de gendarmerie, informés par l'autorité miHtaire, allèrent remettre aux maires les plis cachetés qu'ils détenaient depuis longtemps en vue du
jour où éclaterait une guerre éventuelle. Devant eux, les maires rompirent les gros cachets de cire rouge et firent le récolement du contenu des plis : affiches de mobilisation, de réquisition, affiches relatives au ravitaillement, aux étrangers, tableau de concordance entre les jours de la mobilisation et les jours du calendrier, tableau des points de la localité où les affiches devaient être apposées, notice résumant les devoirs des maires.
Conformément aux instructions contenues dans cette notice, les maires convoquèrent immédiatement leurs adjoints, conseillers municipaux, employés de la commune, et sans perdre de temps, ils firent remplir sur les affiches de mobilisation la ligne laissée en blanc pour y inscrire la date du premier jour. On y écrivit : demain dimanche, 2 août 1^14. Ils firent remplir aussi le tableau de concordance. Puis, en présence du représentant de la gendarmerie, ils firent apposer devant leur hôtel de ville une affiche de mobilisation, une de réquisition, une de ravitaillement, une pour les étrangers.
A ce moment-là éclatèrent de vives manifestations de patriotisme. Cependant on procédait avec une grande célérité à l'affichage dans les endroits désignés par l'autorité militaire.
Dans ce même temps, par les soins des maires, les tambours et les clairons battaient ou sonnaient « la générale » ; au son du tocsin, les crieurs publics donnaient lecture aux quatre coins des communes de l'ordre de mobilisation générale
Sur la côte, on hissait aux sémaphores les flammes rouges et jaunes de la mobilisation ; marins et pêcheurs accouraient en toute hâte chez le syndic de la marine pour se renseigner.
En province l'annonce de la mobilisation générale fut accueillie avec un calme plein de dignité. I^es hommes appelés abandonnèrent aussitôt leurs occupations diverses pour se préparer à répondre à l'appel du gouvernement.
Un grand nombre de cultivateurs durent quitter leurs champs à demi-moissonnés, mais bien rares furent ceux qui murmurèrent. «Il fallait que cela éclatât une fois, entendait-on de tous côtés, on ne pouvait plus vivre comme cela, autant en finir tout de suite. »
A LA GARE DE l'EsT, A PARIS.
A l'intérieur de la gare, l'animation était extraordinaire. Une quinzaine de trains de quinze à vingt-quatre vagons chacun, attendaient rangés à quai, et c'était vers ces trains un flot de jeunes gens munis de cartes rouges portant les indications de la voiture et du compartiment où ils devaient prendre place. Pas le moindre désordre dans cette hâte. Tout avait été admirablement prévu et organisé, si bien que les mobilisés, en quelques minutes, avaient trouvé leurs places.
Mais passons sur ces détails matériels, d'une importance pourtant si capitale, pour arriver à l'impression morale inoubliable que nous a donnée ce départ.
Jamais nous n'assistâmes à un spectacle aussi émouvant. Tous ces jeunes gens entassés dans les vagons, ouvriers, fils de famille, étudiants, artistes, employés, n'étaient plus là que des frères étroitement unis d'une seule famille. Plus de classes, plus de distinctions, plus de distances, un même sentiment les unissait tous, et ce sentiment, ils l'exprimaient tous de la même façon. Pas
un visage qui ne fût souriant et joyeux, pas une voix qui ne criât l'enthousiasme, l'ardente volonté d'aller là-bas, l'espoir de la délivrance, de la revanche des humihations, l'ivresse de voler à la défense de l'honneur de la patrie.
Ils ne voyaient plus, ces jeunes gens, les mères, les sœurs, les compagnes qui pleuraient, qui se cramponnaient à eux, qui baisaient leur poitrine, leurs mains accrochées aux rampes des marchepieds. Ils chantaient, ils criaient : <( Vive l'Armée ! Vive la France ! » Ils se grisaient de leurs chants et de leurs cris. Ils trépignaient d'impatience, le train tardant à partir.
Enfin, le train partait. Alors, tous les bras levés, toutes les têtes nues, une immense et joyeuse clameur. I^e spectacle était d'une beauté que rien ne peut exprimer.
Ce train était bientôt suivi d'un autre, puis d'un autre et d'autres encore, sans fin. Et l'on eût dit qu'on revoyait partir toujours les mêmes jeunes gens, dans la même joie, vers le même triomphe...
{Figaro.)
IvA MOBII^ISATION A PARIS.
(4 août.)
Les Parisiens ont montré un calme, une confiance, un courage admirables. Dans les trains bondés, la bonne humeur est générale. On croise des trains militaires, alors c'est un long vivat, et la Marseillaise qui s'envole.
Jamais il n'y eut moins besoin de dire : « Haut les cœurs ! » L,e moral reste admirable, et ce qui frappe surtout, c'est la mesure dans les propos et jusque dans les cris. Depuis hier, on sait que l'Allemagne nous a provoqués... Il n'y a pas de colère. Il y a, avec la cons-
cience de la force, une sorte de bonne humeur et même d'humour. C'est bien une façon toute française de défier l'adversaire, sans insultes et sans rage... On crie : «Mais ils sont fous ! » C'est le mot de la matinée.
Tandis qu'il y a des semeurs de doute qui demandent, en hochant la tête : « Eh bien ? Et l'Angleterre ? Elle ne parle pas... » la.vox populi lé-pond avec une inébranlable foi dans le bon sens comme dans l'honneur de nos voisins : « ly' Angleterre ? Elle ne parle pas, elle agit. i>
Voilà ce qu'on entend en faisant le voyage de Maisons- Lafitte à Paris dans un fourgon à bagages, où il n'y a pas la plus petite valise, mais cinquante hommes mobilisables qui ont pris le train d'assaut parce qu'ils ne veulent pas perdre une heure.
Ceux qui rejoignent avec cette âme-là, ouvriers, bourgeois bien mis, petits employés et jeunes élégants qui tout à l'heure se tutoieront fraternellement, sont bien les petits-fils de ces cavaliers de Reichshoffen et de Sedan, dont l'élan arrachait au vieux roi Guillaume cette exclamation involontaire : « Ah ! les braves gens ! »
Dans i.a rue.
... Il faut descendre dans la rue... I^e plus beau signe peut-être de ces belles journées est l'appétit de fraternité qui nous travaille. Une sympathie ardente et ingénue se révèle entre tous les passants qui ne croyaient pas hier se connaître... Ils s'adressent la parole, ils échangent au moins des regards d'intelligence, ou des sourires puérils et mystérieux, pleins de réticences héroïques... I^a courtoisie française, entre tant de choses qui ressuscitent, est aussi ressuscitée : la courtoisie du petit bourgeois, de Touvrier, cette courtoisie universelle en France, qui jadis
12 héros!
«enjolivait de si agréables fleurs de politesse jusqu'aux ordres de l'autorité, aux commandements militaires et aux injonctions des sentinelles. Nous nous retrouvons un peuple bien élevé... Nous atteignons du même coup, sans effort, cette égalité qui, jusqu'à présent, nous échappait toujours... C'est elle qui donne à la rue, en dépit même de l'état de siège, cet aspect de libre familiarité. Chacun s'y sent à l'aise et chez soi, au même titre. Il faut descendre dans la rue.
... Ce qui nous prive le moins, c'est le luxe et le confortable, abolis en deux jours ; non seulement nous nous accommodons de ce changement brusque, mais nous nous sentons allégés, réduits à l'essentiel de ce qui en nous est humain. La gêne est notre divertissement. Nous apercevons la fausseté du mot de Voltaire, et nous le retournons : « Le superflu, chose si nécessaire. » Noiï, le nécessaire, chose superflue.
Toutes les âmes sont sur tous les visages. L'unanimité ne peut pas être secrète. Le sentiment qui resplendit d'abord des plus humbles figures et des plus crispées, c'est le patriotisme... ce qui nous étonne et nous rend fiers, c'est que pour la première fois peut-être nous éprouvons le noble sentiment du patriotisme dans sa pureté entière, sans aucun mélange de chauvinisme emphatique et agressif.
Ce que je lis encore dans les yeux de ceux qui partent, c'est rinteUigence, la claire intelligence française. On parlait beaucoup autrefois — c'est-à-dire la semaine dernière — des travailleurs conscients : ceux-ci seront des soldats conscients. Autour des grilles, parmi le peuple pressé, je n'ai pas entendu dire une sottise, pas une pauvreté sur les causes et les effets possibles de la guerre. Ils savent pourquoi ils se battront...
LA MOBILISATION ET LE DEPART l3
C'est pourquoi même les manœuvres dont les épaules sont déjà voûtées, qui tirent la jambe, et qui font tous leurs gestes professionnels, comme s'ils portaient encore leur sac d'outils lourds, ont, quand un à un, tout seuls, ils traversent l'immense cour de la gare, — environnée de peuple, mais vide, — l'allure aisée, noble, des grands de la terre qui savent défiler dans une galerie ou sur une avenue, entre deux haies à distance.
Abki, Hermant. (Temps.)
Au VII,I<AGE.
On vient de rappeler les permissionnaires de la région.
lyes villageois ont dit : « Pour sûr, ça sent la guerre. »
En face de chez moi il y a le forgeron, qui est dans
la réserve et doit partir au premier appel. Et il est très occupé en ce moment, le forgeron, à cause des moissons qui vont commencer. Dès l'aube et tout le jour il redresse des faucilles, il reforge des pièces de charrettes après les avoir chauffées à son grand feu qu'active un soufflet noir ; puis, au fur et à mesure, il jette dans un seau d'eau froide, oii elle siffle, leur blafarde incandescence.
J'entre chez lui sous prétexte de lui emprunter une clef anglaise pour réparer ma bicyclette. Sa femme est sut le pas de la porte.
— Eh bien, et la guerre ? dis-je.
— J'crois ben qu'on va l'avoir à cette fois.
Elle prononce « je crouès » comme du temps du grand roi.
— Ça n'a pas l'air de vous faire plus d'eflet que ça ?
— Voilà si longtemps qu'on en parle ! C'est ennuyeux à la fin. Si ça doit venir, que ça vienne !
Alors le forgeron s'arrête de frapper sur son enclume :
— Ça n'empêche pas, dit-il, levant son \asage gai.
couvert de sueur, ça n'empêche pas que si ça vient, y en aura des femmes pour criailler !
Il la regarde avec de la force, de la gaillardise et de l'amour dans les yeux, car il n'y a pas bien longtemps qu'ils sont mariés. Mais elle répond tout doucement :
— Pleurer aujourd'hui ou pleurer demain !...
... Elle vient de prononcer un mot subUme, et ne s'en doute pas. Et c'est bien ce qui m'a frappé, de retrouver dans cette campagne, d'une façon si naturelle et si instinctive, toutes les vertus d'acceptation, de résignation, de résolution et de courage des vieilles générations : ce qu'il faudra faire, on le fera. Voilà tout !
Et voilà maintenant, en quelques heures, la mobilisation, la déclaration de guerre, tout ce formidable orage qu'on avait vu grossir si vite — et qui crève. En quelques heures, une fois l'ordre de mobilisation affiché, le village se vide de sa jeunesse et de sa maturité : et tous ces hommes ont gagné si vite les gares d'embarquement que je ne les ai pas vus partir. Je ne m'en aperçois qu'à l'aspect étrange des champs et des vergers, où l'on ne voit plus que des femmes, des enfants, des vieillards.
Dans l'autobus que je prends pour aller à Poissy, c'est une femme qui tient le volant de la lourde machine et perçoit l'argent. Solide, massive, d'une pulpe dure, et chargée en couleur, elle a l'air d'une Sémiramis champêtre, et mène son monde à la baguette. Il n'y a que des femmes dans la voiture et toutes ces voyageuses pleurent : une vieille surtout, un type de haute bourgeoise des anciens jours, avec une capote de veuve, bordée de blanc, sur ses cheveux blancs. Alors la conductrice essuie à son tour une larme et dit brusquement : « Allez, allez ! C'est votre métier de pleurer. C'est pas le mien ! »
LA MOBILISATION ET LE DEPART l5
A Poissy... j'entre dans un bureau de tabac et la débitante m'annonce : « Un colonel — et elle me le nomme — vient de passer ; il paraît qu'il y a eu déjà une bataille à la frontière. Cinq mille tués et blessés du côté allemand, deux mille du côté français. » Je juge immédiatement que la nouvelle est fausse, et la buraliste voit battre très légèrement mes paupières. Elle se méprend sur la cause de ce mouvement imperceptible et me dit :
— Eh bien, quoi ? Quand on va à la guerre, il faut s'attendre à mourir.
Un vieux à barbe blanche, qui l'écoute, approuve, puis ajoute :
— Mon fils est sergent, tout près d'Avricourt. C'est une bonne place pour taper tout de suite : il est bien.
Il n'a pas même pris un ton grave, ou stoïque, ou héroïque. Non. Il a dit ça d'une voix tout ordinaire.
Plus de train pour aller à Paris. J'abats les trente kilomètres à bicyclette et j'entre dans un bureau de poste pour envoyer un télégramme. Un ouvrier d'aspect déHcat et usé avant l'âge s'approche de moi :
— Je ne sais pas écrire, fait-il. Est-ce que je ne pourrais pas vous dicter une dépêche pour ma femme.
J'écris sous sa dictée, et ça n'est pas long : « Madame Saverdon, Mamers. — Suis appelé, mobihsation, partirai mardi, t'inquiète pas. » Et voilà tout. Oh ! les braves gens !...
Pierre Mii,le. (Temps.) * * *
Le nombre des étrangers qui ont tenu à offrir leurs services à la France est considérable. Il y en a, comme le général Joubert, qui sont venus de fort loin.
î6 HÉROS !
IvE GÉNÉRAL JOUBERT.
Le général boer, François Joubert, qui fut un des héros de la guerre du Transvaal il y a quatorze ans, et qui est le descendant d'une lignée française, est à Bordeaux et va mettre son épée au service des alliés. Il a demandé à M. Millerand d'aller combattre en France, aux côtés du général French, son ancien adversaire en Sud- Afrique, qu'il considère comme le meilleur et le plus remarquable des chefs de l'armée britannique.
(Temps, 2 octobre.)
Les engagés étrangers.
Bordeaux, 4 octobre.
Parmi les unités que, dans les villes du Midi, j'ai vu former et préparer pour le prochain envoi à la ligne de feu, il y avait un régiment étranger. Dans les terrains vagues, le long du grand fleuve, les sergents faisaient travailler les escouades ; se mettre à genoux, se coucher, surtout viser, se relever, c'était le principal exercice. Pendant le repos, j'ai causé avec des hommes : Espagnols, Ottomans, Belges, Suédois, Japonasi (les Italiens et les Grecs, très nombreux, formaient un corps à part), de toutes les nationalités, sauf l'allemande, de toutes les races, — la plupart des ouvriers ou des employés qui étaient en France à la déclaration de guerre ; d'autres venus de loin, de Smyrne, de Beyrouth, pour s'engager.
Ils se disent contents. J'ai causé aussi avec le sergent, un gaillard de six pieds, à barbe rousse, maigre et déluré, couvert de médailles coloniales. Il jugeait ses hommes individuellement, me les montrant : « Celui-là sera bon et celui-ci, — celui-là, moins. Ceux-là ont déjà fait la
guerre dans leur pays... » Il compte sur le feu pour achever de les former ; il n'avait pas l'air de les embêter, il leur expliquait des expériences pratiques qu'il avait faites. lyes hommes disaient : « Il a l'air terrible, mais au fond, c'est un bon bougre... » Il n'y avait point de tension sur les figures : au contraire, elles étaient épanouies. Il m'a semblé que la discipline était comprise plutôt comme une adaptation que comme une règle mécaniquement imposée, ou si l'on aime mieux, un tout ordonné, dans lequel chacun conserve sa franchise d'allures. C'est un cadre très strict, assurément, mais au dedans on est libre.
Il en est de même au fond pour l'armée française proprement dite, autant que je peux en juger d'après bien des détails aperçus et bien des récits. Bt cela n'at-il pas été toujours le caractère des institutions de la France comme de son art : une grande ordonnance au dehors, beaucoup de liberté au dedans ?...
Il semble que ces qualités qui groupent déjà autour de la France tant de concours divers, doivent aussi lui assurer la victoire : cette grandeur et cette simplicité de l'ordonnance qui ne fait pas seulement les beaux palais et les beaux tableaux, mais encore les belles armées, manœuvrant sous la main d'un seul chef, et avec cela l'élan incomparable que laisse, que donne la liberté.
F. Ch. {Gazette de Lausanne.)
lycs soldats blessés dans les premiers combats demandent à retourner au feu au plus tôt. Beaucoup de retraités s'engagent. I^es territoriaux font preuve d'autant
l8 HÉROS !
d'énergie, de bonne volonté, d'enthousiasme que leurs jeunes camarades de l'armée active.
... Voici un tout jeune officier, le lieutenant D... Il a reçu une balle entrée sous l'œil et ressortie derrière l'oreille. Il a été ramené à Paris et il lui a été accordé un congé renouvelable de trois semaines, pour le Midi. Cinq jours plus tard il reparaît, la figure toujours bandée.
— Je n'ai pas de fièvre, dit-il au médecin- major chargé de prononcer sur les congés et réintégrations. Si vous voulez bien. Monsieur le major, je vous demande la permission de rejoindre mon corps. Je ne souffre guère; ça me gêne bien un peu pour manger, mais ça ne m'empêche pas de conduire mes hommes.
... Le lieutenant-colonel Royal, officier de la Légion d'honneur, vient de demander à reprendre du service. Cet officier supérieur, qui porte la médaille militaire, le ruban de Mentana et le ruban vert et noir de 1870, est âgé aujourd'hui de soixante-dix ans. Il a demandé à reprendre du service comme simple soldat. Il a été versé au dépôt du 146^ d'infanterie, son ancien régiment.
Les territoriaux normands.
Habillés, équipés en vingt- quatre heures, les gars normands du 10® territorial partaient le surlendemain de leur arrivée pour une destination nouvelle. Après toute une nuit de chemin de fer, ils faisaient vingt-deux kilomètres sac au dos, et pas un homme ne fut laissé en arrière.
L'esprit de nos territoriaux est encore pareil à celui des premiers jours : ils voudraient aller à la bataille et
çy
ont un peu honte de consacrer leur temps aux services des places, à la police des voies ferrées, à la protection des réservoirs d'eau, fabriques et entrepôts d'utilité publique; mais leur sentiment du devoir est au-dessus de tout éloge. Ils se résignent, font plus qu'on ne leur en demande et ne désirent qu'une chose : ne pas rentrer dans leurs foyers sans avoir foulé le sol de l'Alsace-Iyorraine reconquise.
... Une de ces dernières nuits j'avais relevé les sentinelles, et un ouvrier parisien, une « forte tête », se trouvait, par le roulement du service, au pont-levis du fort. A trois heures du matin, le caporal fit la relève. A quatre heures je^fis une ronde. Je fus assez étonné de trouver mon soldat toujours l'arme au pied, là où je l'avais placé trois heures auparavant.
— Qu'est-ce que tu fais là ? le caporal a donc oublié de faire la relève ?
— Non, sergent, mais I^efèvre qui devait me remplacer était un peu fatigué, je l'ai renvoyé se coucher.
Il faut avoir pris des gardes de nuit dans des moments de tension grave (un malandrin a tiré sur une de nos sentinelles la nuit dernière) pour savoir ce que cela représente de fatigue, et apprécier ce geste, fait si simplement et naturellement, par celui dont on suspectait les sentiments patriotiques.
Je sais un de mes camarades, un sergent, chef de poste, qui, voyant ses hommes éreintés par des factions en plein soleil, sur un bastion, a, dans la nuit, alors que personne ne pouvait le voir, pris le fusil de l'un d'eux et monté la garde jusqu'au petit jour à leur place ; ce qui lui valut cette remarque d'une des sentinelles éloignées qui rentrait et passait devant lui : « Eh ben ! j'ai attendu trente-
six ans pour voir ça : un gradé qui monte la garde ! » Il n'est pas jusqu'à un lieutenant qui s'est spontanément offert à suivre cet exemple pour soulager un peu les hommes dont le service est réellement intensif. Cet instinct de solidarité est caractéristique du tempérament français, et cette guerre l'a remis en lumière. Officiers, sous-officiers, soldats ne sont plus que les artisans d'une même cause, sans distinction de grade ou de situations sociales...
Voilà l'esprit des territoriaux normands.
{Temps.)
Les mobii^isés des services auxiuaires.
Au jour du triomphe, dans le flamboiement des drapeaux déployés, l'étincellement des armes et l'éclat des fanfares, ceux qui ont combattu recueilleront la gloire de l'effort. Il en est d'autres qui auront contribué pour une grande part à la victoire, mais qui, pour avoir travaillé obscurément, resteront dans l'ombre. S'il est équitable d'accorder un prépondérant hommage à ceux qui furent en péril, il ne faudrait pas cependant oublier à l'heure de la reconnaissance ceux qui, en qualité d'auxiliaires de la lutte, rendirent de très importants services à la défense nationale...
On vit ces braves gens, en général de constitution peu robuste, qui avaient, comme les autres, laissé femme et enfants, accepter joyeusement les travaux les plus pénibles, dans le désir de se rendre utiles. A Excelsior, c'était le cas d'un de nos confrères, qui, de journaliste, s'était mué en coiffeur ^ I^a même bonne volonté se rencontra partout. J'ai vu un homme d'une quarantaine d'années,.
^ Voir plus loin rhistoire du coiffeur improvisé.
affecté aux services auxiliaires, aller à Paris et en revenir chaque jour en taxi- auto pour donner un coup d'œil à la marche de ses affaires. Or, le même homme, à midi et le soir, a été chargé, sur sa demande, de laver la vaisselle des sous-officiers. Dans un autre groupement, une dizaine de jeunes gens appartenant à l'élite fortunée, se réunissent : « Nous sommes plus cultivés, c'est à nous de donner l'exemple. » Et on les vit au premier rang pour toutes les corvées de balayage et de nettoiement.
Du côté des gradés, le dévouement est analogue. L'initiative de chacun seconde admirablement l'autorité supérieure obligée de porter d'abord son attention vers les corps actifs. Une solidarité entière s'est établie entre les hommes et leurs chefs, et chacun y mettant du sien, tout s'arrange au mieux des intérêts de la nation. Certains caporaux, brigadiers, sergents, maréchaux des logis, passent des nuits entières sans se coucher pour assurer la subsistance et le coucher des soldats qui leur ont été confiés.
... Il faut l'affirmer hautement, parce que c'est nécessaire, les hommes des services auxiliaires ont bien mérité de la patrie. Ils font plus pour elle en demeurant à leur poste, en donnant courageusement tout leur effort dans le travail auquel ils ont été affectés, qu'en risquant, par désir d'une gloire peut-être plus brillante, d'être un sujet encombrant et inutile. Faire le mieux possible la tâche pour laquelle on a été désigné, voilà le vrai patriotisme. Il n'y a pas deux devoirs, celui des combattants et l'autre. Il n'y a qu'un seul devoir : servir la patrie; de quelque façon qu'on la serve, on remplit ses obligations de bon citoyen et de bon Français.
(Excelsior.)
...Tous les ouvrages d'art, les ponts, les viaducs, les tunnels , les croisements, sont gardés par des territoriaux.
Les uns — ils sont fort rares — sont en uniforme, la plupart n'ont qu'un képi et un fusil Gras. L'un d'eux, pour se donner une allure plus martiale, a revêtu une veste de chauffeur en cuir et un pantalon de treillis.
Lb coiffeur improvisé.
Un des collaborateurs à'Excelsior, affecté comme auxiliaire à un groupement de dépôt dans une commune de la banlieue parisienne, se présente devant son capitaine.
Celui-ci s'enquiert de la profession du nouvel arrivant, afin de savoir à quoi l'employer.
— Ah ! vous êtes journaliste ! conclut-il. Bh bien, il nous manque un perruquier ; c'est vous qui en remplirez les fonctions.
Riant aux éclats, le brave homme mit lui-même une tondeuse dans les mains de notre collaborateur et, le conduisant dans une cour, il le laissa en face d'un placide Beauceron à la tignasse ébouriffée.
Dire que cette première opération se passa sans arracher au patient des plaintes, en même temps que des cheveux, serait mentir incontestablement.
Mais lorsque le nouveau coiffeur eut terminé, le coiffé, le remerciant d'une poignée de main chaleureuse, s'écria :
— Comme cela, je puis aller à Berlin, je ne crains plus les « tôt os ».
Cependant, bien qu'il eût conscience d'avoir sauvegardé sa victime d'une invasion de parasites, notre collaborateur ne put sans sourire contempler son œuvre, ...une tête rasée en lamentables escaliers.
(Excelsior.)
I/'esprit calme, confiant, mélange d'ardeur contenue et de sérénité qui régnait parmi les mobilisés, qui n'a jamais cessé de régner dans les régiments, s'est communiqué tout de suite à la foule. Mais ce qui est le plus remarquable, c'est que cet état d'âme a duré, dure encore, soit à Paris, soit en province.
Comment Paris accueii^ut i,a nouvei<i.e
DE I.A VICTOIRE DE I<A MarNE.
Paris, dimanche 13 septembre.
Après cinq jouis d'attente, les journaux ont enfin publié ce matin le communiqué décisif annonçant la retraite générale des armées allemandes, c'est- à- dire le résultat indiscutablement favorable pour nos armes, de ce gigantesque combat qu'on a déjà baptisé « la bataille de la Marne ». Mais, le croira-t-on ? La nouvelle n'a provoqué aucune de ces manifestations bruyantes dont Berlin fut le théâtre du 20 août au 10 septembre. Décidé-
ment, la population parisienne fait montre, devant le succès comme devant les revers, d'une maîtrise de soimême, d'une simplicité d'allures et d'un sang-froid impressionnants.
I^es gens s'abordent sur le trottoir :
— Eh bien, vous avez lu les journaux ?
— Oui, certes. Et je crois bien que nous les tenons.
— Hum ! Nous aurons encore des efforts à faire et du mal à éprouver.
— Personne n'en doute. Mais nous aurons le dernier mot.
Et c'est tout. Je regarde les groupes d'hommes et de femmes qui se dirigent à pas lents vers les églises où on prie pour nos soldats : les visages ont la même sérénité qu hier, qu'avant- hier et que tous les autres jours ; à peine plus souriants.
Je sais bien qu'à dire vrai, Paris n'a pas souffert ; son ravitaillement a été constamment assuré; sa défense a été organisée sans dommage, du moins pour tout le noyau enfermé dans l'enceinte des fortifications. Mais c'est égal, j'aurais parié dix contre un que la nouvelle d'une belle victoire comme celle de la Marne aurait déchaîné de l'enthousiasme, au moins sur les boulevards.
A quoi donc tient ce calme, cette tranquille confiance ? Il suffit, pour le savoir, d'avoir pénétré l'âme de la foule parisienne, de s'être mêlé à tout ce monde à qui la guerre crée des loisirs, d'avoir écouté les conversations au coin des rues : ce calme tient à la certitude qu'a le peuple de notre victoire finale. Aux plus mauvais jours de la campagne, alors même que les Prussiens entraient à Creil et que les « Taube » survolaient Paris, il a toujours cru que nos armées se cramponneraient quelque part, pas
bien loin de Paris, et culbuteraient l'ennemi. Cela, il l'a admis comme inévitable.
Hier, une tenancière de kiosque à journaux s'entretenait avec un garçon boucher.
— 10 000 Russes arrivent par le nord, disait ce dernier.
— Penh ! faisait la commère.
— Et puis 50 000 Indiens arrivent par le midi.
— Pfutt !
— Et puis 10 000 Canadiens...
— Bah!
— Et puis, peut-être des Espagnols et des Italiens...
— Et après ?
— Ça ne vous suffit pas ! Qu'est-ce qu'il vous faut, alors ?
Et la commère de conclure simplement :
— Croyez- vous qu'on aura besoin de tout ça ?
(Temps.)
Volontaires alsaciens- lorrains.
Beaucoup d'Alsaciens-IyOrrains demandent à s'engager en France. I^a plupart habitaient la France lors de la déclaration de guerre. Mais il s'en trouvait quelquesuns en Alsace ou en Lorraine annexée. Ils ne sont parvenus qu'à travers les plus grands dangers à gagner la frontière française.
Nous avons pu nous entretenir avec l'un de ces derniers, un jeune, qui servait hier dans l'armée allemande... Avec plusieurs Alsaciens de la même compagnie que lui, ce jeune soldat décida de passer à la première occasion la frontière belge.
Vers le 15 juillet dernier, étant dans un poste avancé
sur la frontière, avec ses compatriotes, il pensa que le moment était venu ; les neuf hommes déposèrent leurs armes et leurs ceinturons sur la terre allemande, et franchirent le ruisseau qui, à cet endroit, marque la limite du territoire germanique. Une patrouille allemande à proximité s'étant aperçue de leurs mouvements, tira plusieurs coups de feu dans leur direction et tua deux hommes de la petite troupe. Les autres purent néanmoins se mettre à l'abri et rejoindre un peu plus loin les premiers postes belges. Les Alsaciens furent alors habillés de vêtements civils et, ayant demandé à gagner la France, furent envoyés à Lille par le chemin de fer. Mais quand ils arrivèrent dans cette ville, ils ne purent trouver de train pour Paris, toutes les voies étant occupées par la mobilisation ; •de sorte qu'ils durent faire à pied la route de Lille à Paris.
(Temps.)
Les engagés volontaires ai^saciens a Besançon.
Une chose par-dessus tout a, dans ces journées, donné à la ville une physionomie bien particulière : l'arrivée des Alsaciens qui, par milliers, viennent s'enrôler sous nos drapeaux et qu'on dirige de tous les points de la frontière voisine sur la place de Besançon. Un air d'allégresse les transfigure tous. Ils marchent en rangs serrés, au pas, déjà spontanément militarisés, malgré l'habit civil et le baluchon en bandoulière. Toute la journée, ils défilent, agitant leurs casquettes, chantant la Marseillaise. Pour éviter des méprises dont ils pourraient pâtir à cause de leur accent alsacien, on leur a mis à tous au bras droit un brassard tricolore. Beaucoup ne parlent que le patois alsacien. J'en avise un dans la rue, un tout jeune à l'air candide. Je lui demande en son patois (que je con-
nais fort mal d'ailleurs), d'où il vient. « De Mulhouse ! i> me dit-il. Il a dix-huit ans. Je lui demande pourquoi il n'a pas craint de venir s'engager ainsi au milieu de tous les dangers qu'il courait à passer la frontière, et de ceux qu'il courra encore, et il me fait cette simple réponse dont il ne soupçonne pas la sublime tristesse : « Mutter ist gestorben. (Je n'ai plus ma mère.) » Je le quitte, voulant rester sur l'impression que me cause ce mot.
r Ch. Nordmann. (Revue des DeuX'Mondes.)
I^a même attitude calme et ferme nous frappe dans les pays alliés. Si la conviction qu'ils luttent pour la justice et le bon droit les électrise et soutient leur ferme volonté de vaincre, la pensée des sacrifices auxquels ils sont résolus sembk contenir leur enthousiasme, et prêter à l'esprit collectif de ces foules une dignité qui ne comporte ni le délire ni les fanfaronnades.
En BEI.GIQUE.
Avant le départ des troupes belges pour le front, le roi adressa à l'armée une proclamation dont voici le principal passage :
a Sans la moindre provocation de notre part, un voisin orgueilleux de sa force a déchiré les traités portant sa signature ; il a violé les territoires de nos pères.
» Parce que nous avons refusé de forfaire à l'honneur, il nous attaque.
» I,e monde entier est émerveillé de notre attitude loyale. Que son estime et son respect vous réconfortente !
En voyant son indépendance menacée, la nation a frémi, ses enfants ont bondi à la frontière.
» Vaillants soldats, je vous salue au nom de la Belgique : vous triompherez, car vous êtes la force mise au service du droit.
» Gloire à vous, soldats de la liberté, défenseurs de vos foyers menacés ! »
De son côté, le général I^eman, commandant à Liège, dont il dirigeait la magnifique défense, adressa aux habitants de la province la proclamation suivante :
Aux HABITANTS DU PAYS DE LlÊGE :
La grande Allemagne envahit notre territoire après un ultimatum qui constitue un outrage.
La petite Belgique a relevé fièrement le gant. L'armée va faire son devoir !
La population de Liège accomplira le sien 1 Aussi ne cessera-t-elle de donner l'exemple du calme et du respect des lois. Son ardent patriotisme en répond. Vive le roi, commandant en chef de l'armée 1 Vive la Belgique !
Liège, le 4 août 1914.
Le lieutenant'gênêral, gouverneur militaire de Liège : LEMAN.
La Belgique affirme à cette heure un principe supérieur qui est à la base de toute société humaine et de toute justice, à savoir que nul n'a le droit de renoncer à son propre droit. Bile défend, au prix de souffrances inouïes, les idées de fidélité, d'indépendance, de dignité nationale.
G. WaGNIÈRE. (Journal de Genève.)
3o HÉROS !
ly'ARRIVÉE DES SOI^DATS FRANÇAIS.
D*un village de la province belge de Luxembourg, on fait par lettre, à l'Indépendance belge, le récit suivant :
Hier nous avons vu défiler des Français toute la journée et leur entrain, leur gaieté, leur désir de nous aider et de taper sur les Allemands nous ont tous remontés ; on leur a donné à boire et à manger, on leur a donné du tabac, des cigares et beaucoup de chocolat. Chacun de son côté faisait tout ce qu'il pouvait. En vue de leur passage nous nous étions munis de pain depuis plusieurs jours ; nous avions fait cuire un grand quartier de lard maigre et nous leur en mettions une tranche entre deux tranches de pain. Nous partions avec une pile de tartines dans les bras.
Les Français étaient tous à cheval ou à vélo ; ils ne descendaient pas : on allait tout près, tout près des chevaux, on tendait aux militaires une tartine, une plaque de chocolat, un cigare, un verre de bière, une tasse de café. En général, les haut gradés remerciaient et disaient : « Donnez à nos hommes. » Mais il y a deux ou trois officiers qui m'ont demandé « un morceau de pain, s'il vous plait... » Un autre officier m'a demandé un cigare avec la même ardeur qu'il aurait mise à demander grâce pour la vie...
Nous avions mis des petits drapeaux belges tout le long de la grille et des drapeaux français dans les arbres. Un dragon à qui je venais de donner une tartine me dit : « Un petit drapeau, s'il vous plait, un petit drapeau !» Il a fallu leur donner tous les petits drapeaux, et ils partaient fièrement en criant : « Vive la Belgique ! » On répondait : « Vive la France ! » Tout cela sous la pluie battante ininterrompue.
LA MOBILISATION ET LE DEPART 3l
Ce qu'il y a de beau à voir, c'est la façon dont ils se partagent tout ce qu'on leur donne ; pas un n'aurait pris deux pitances : « Pour mon camarade, j'en ai déjà eu... » Parfois on en voit deux, côte à côte, mordre alternativement dans une tartine ou une tablette de chocolat. Près du cimetière, ils ont dû s'arrêter ; ils ont entonné la Brabançonne, puis tout le monde a chanté avec eux la Marseillaise.
En Angleterre.
Assez surprise tout d'abord de se trouver entraînée dans une guerre, l'Angleterre ne met pas moins d'ardeur à s'y préparer que ses voisines. Très vite, elle se rend compte que sa petite armée de terre, constituée en corps expéditionnaire, est tout à fait insuffisante pour une lutte aussi gigantesque. Elle s'adresse à ses colonies qui, dans un magnifique élan de patriotisme, rivalisent de zèle, mettant au service de la métropole leurs troupes, leurs vaisseaux, les produits de leur sol, leur fortune. Ptds lord Kitchener, ministre de la guerre, lance un appel à la nation, il demande un million de volontaires que l'on équipera, qu'on dressera, et dont 500 000 seront prêts à affronter le feu dans les premiers mois de 1915. I^es engagements se produisent si nombreux que l'on est bientôt obligé de rendre les conditions d'enrôlement plus sévères. Phénomène étrange pour qui ne connaît bien l'âme britannique: à chaque nouvelle un peu décourageante correspond une recrudescence d'engagements.
« lycs revers de la retraite du Nord, disent les Débats, les longues listes de tués n'ont fait que redoubler le nom-
bre des engagements : si demain les Allemands, s'ingéniant avec leur psychologie balourde à décourager l'Angleterre, envoyaient des «Zeppelin» ou des «Taube» jeter des bombes sur Londres, les bureaux de recrutement seraient absolument submergés. »
Les Irlandais qui paraissaient à la veille d'une guerre civile s'unissent contre l'ennemi commun. Volontaires de ruister et volontaires nationalistes se battront côte à côte. Partout les soldats font l'exercice avec un entrain, une bonne volonté, une ardeur admirables.
Tous les Anglais, jusqu'au dernier des « tommies » ^ sont entièrement convaincus qu'ils luttent d'une façon absolument désintéressée pour une cause juste et noble pour le triomphe de la France, c'est-à-dire de la liberté, de la démocratie, de la civilisation, sur la tyrannie, le militarisme et la barbarie.
« Je voudrais, écrivait lord Roberts, que nous poursuivions cette campagne comme nous l'avons commencée Oublions nos préférences de parti, toutes nos divisions, et demeurons unis sous la conduite de notre gouvernement. Ce gouvernement a sauvegardé l'honneur du nom anglais dans le monde, en repoussant avec mépris la basse proposition qui lui fut faite de manquer à sa parole, et de rester les bras croisés tandis que nos amis seraient battus et volés.
» L'indignation justifiée que manifesta le gouvernement britannique en réponse à ces « propositions infamantes », a trouvé un écho chez les Anglais dans le monde entier. La certitude que nous sommes entrés dans cette guerre les mains propres, sans aucune arrière-pensée de profit personnel, sans autre mobile que d'être fidèles à notre
^ Tommy, ou Tonmiy Atkins, sobriquet donné au soldat anglais.
alliance et de défendre le droit des faibles à l'existence, a fait vibrer les cordes profondes partout dans le pays. L'enrôlement d'un demi-million de volontaires en l'espace de peu de semaines est la preuve évidente que les citoyens de la Grande-Bretagne sont prêts, lorsqu'il s'agit de servir leur roi et leur pays. »
Un des traits qu'on aime à rencontrer chez les Anglais et dans leur armée, c'est un certain esprit chevaleresque dû à leurs habitudes sportives, qui leur permet d'admirer la valeur, le courage, l'esprit d'initiative, même chez l'adversaire, et qu'on retrouve jusque dans les communiqués officiels.
Et que dire de leur loyauté à révéler au monde leurs défaites avant même que l'ennemi les ait signalées ! Il est inutile de souligner le contraste entre ces procédés et ceux qui sont en usage dans le camp adverse...
Pourquoi les mineurs s'engagent.
Un grand nombre d'Anglais s'engagent, ainsi qu'en fait foi l'anecdote suivante, par compassion pour la Belgique, dans un giand désir de venger ce noble peuple qui a préféré la ruine à la servitude, et de l'aider à reconquérir son territoire.
Je demandai à l'un de mes mineurs comment sa femme se débrouillerait en son absence, raconte une dame qui a tenu, comme beaucoup d'autres, à loger des volontaires.
— Oh ! dit-il, la femme et les gosses s'en tireront très bien. Outre ma paie, ils auront le subside du syndicat des mineurs, en tout trente-deux shillings par semaine.
— Ils seront donc presque aussi à leur aise que quand vous étiez à la maison.
— Non, Mam'selle, pas tout à fait. Dans une bonne
HÉROS ! o
couche de houille, je gagne jusqu'à une livre sterling par jour.
— Alors pourquoi vous êtes-vous engagé ?
Dans ses yeux passa un regard que je n'oublierai point :
— Voilà ! quand nous avons appris ce que font ces diables, comment ils traitent les femmes et les enfants des mineurs de la Belgique, nous avons été deux cents dans notre mine à aller tout droit nous engager. Nous aurions bien voulu partir tous, mais on avait besoin de nos camarades pour fournir du charbon aux vaisseaux de guerre... Ah ! quand nous les tiendrons, vous en entendrez parler !
Iv' Entente cordiai^e au mii^ieu du mois d'août.
...Ceux de nos concitoyens, dit un journal du nord de la France, qui ont assisté depuis samedi au passage des trains transportant les soldats anglais, n'oublieront jamais ces minutes qu'ils ont vécues sur le quai de la gare.
Certes, pareil spectacle est inoubliable, et plus d'un se sentait 'la gorge serrée, la paupière tremblotante, à voir avec quel enthousiasme ces braves s'en allaient là-bas combattre avec les nôtres, pour la cause de la civilisation et de la liberté.
Et quand dans un vagon s'élevait l'air de la Marseillaise, dont la foule massée sur le quai chantait en chœur les fières paroles, chacun était secoué d'un frisson patriotique, et tous. Anglais et Français, communiaient en un même sentiment, en une même pensée, qui supprimaient les nationalités et faisaient de tous ceux qui étaient là un seul et même peuple, animé de la même volonté et des mêmes espoirs.
1,0. réception faite par nos concitoyens aux soldats an-
glais fut extrêmement chaleureuse. I^e long du train, « Femmes de France », membres de la Croix- Rouge, soldats français, et civils, tous se pressaient, pour distribuer à ceux qui partaient à la bataille, fleurs, gâteaux, cigares et cigarettes qui étaient acceptés avec joie par les Anglais, heureux de se voir aussi chaudement accueillis, heureux de manifester, eux aussi, leurs sympathies pour la nation amie.
Ne sachant comment remercier, ils distribuaient de leur côté des insignes, des boutons qu'ils arrachaient de leurs vêtements, des souvenirs divers. Ils agitaient de petits drapeaux tricolores en poussant des hourras en l'honneur de la France.
Et le train était déjà loin de la gare, que les hourras retentissaient encore et que les bras s'agitaient toujours à toutes les portières.