CHAPITRE II
Autour de la bataille.
Chacun de nous a plus ou moins en lui la monnaie d'un héros ; il n'a qu'à vouloir. PEr,i,ETAN.
Nous réunissons sous ce titre des tableaux de la vie dans les tranchées, où nos soldats et leurs alliés montrent un si sublime mépris du danger, des descriptions de soldats belges, anglais ou hindous, des épisodes de voyages entrepris dans les régions envahies par l'ennemi, enfin quelques récits dans lesquels nous verrons que nos frères les animaux se comportent parfois aussi crânement à la guerre que leurs maîtres.
Dans i.es tranchées.
— Atout : pique.
— Manillon de cœur.
— Roi de cœur.
— Je coupe...
N'allez pas croire que je vous écris dans un café, sur le coin d'une table de marbre et que mes voisins sont de petits rentiers, des employés qui se réunissent après le bureau pour jouer aux cartes. Non. I^es Allemands sont là, à deux kilomètres. Mes camarades ont placé leur fusil chargé à côté d'eux, dans la tranchée. Ils font une manille en attendant.
Ils attendent depuis six jours...
Il ne suffit pas aux soldats d'être courageux. Il faut aussi qu'ils aient de la patience, beaucoup de patience. Car la guerre, aujourd'hui, est bien différente de ce qu'imaginent les petits garçons qui font manœuvrer des soldats de plomb sur des parquets cirés.
Depuis le début de la campagne, mon régiment a pris part à neuf combats, dont trois grandes batailles. Il a été cité à l'ordre du jour. Bh bien, il y a des compagnies entières qui n'ont pas tiré un coup de fusil. Pas un. Ce ne sont pas les compagnies qui ont été le moins éprouvées, d'ailleurs. Elles avaient reçu la mission de* « soutenir » une batterie ou un groupe d'artillerie. Vous savez en quoi cette mission consiste : la plus ingrate, la plus périlleuse, la plus poignante de toutes.
Des soldats sont là, derrière une crête. A côté d'eux, à cinquante mètres, des canons tirent. L'ennemi est loin.
Mais sa cavalerie est mobile. Un pelotou de uhians, bien conduit, peut essayer d'enlever les pièces. De l'infanterie est nécessaire pour les protéger. A présent, les canons allemands répondent. Ils ne savent pas où est notre batterie. Ils la cherchent. lueurs obus se rapprochent peu à peu... I^es soldats ne voient pas l'ennemi. Ils tiennent entre les jambes leur fusil inutile. Ils regardent. Quoi ?.., I/CS obus qui sont tout près maintenant... Un fracas effroyable. Une vague de terre a recouvert la section. On se relève. On se compte. Non. Cette fois, rien encore. Cependant, le prochain coup... Va-t-on partir ? Bt la batterie française qui va continuer à tirer ! Qui la défendra ? — Elle n'est pas en danger. I^es avions n'ont signalé aucun parti ennemi aux environs. — N'importe. On ne sait jamais. Il faut rester. Et l'on reste.
Les obus allemands, maintenant, éclatent au-dessus de nous. Nous sommes accroupis dans la position prescrite, afin d'offrir le moins de surface possible. Malgré cela...
Un obus éclate à droite. Le sergent a sa gourde crevée par un morceau de fonte. 11 l'a échappé belle. Obus à gauche : deux blessés, dont l'un... Obus au centre. Rien, par miracle... Nou^ avons cinq blessés qu'on secourt d'urgence, comme on peut. Les autres attendent, muets, figés dans leur volonté, un peu pâles, se disant : « Le prochain !... » Encore un blessé ! Va-t-on partir } Non. La batterie est toujours là...
— Debout... Derrière moi, et en ordre !...
On part. Enfin ! Enfin ! Mais, jusqu'au bout, nous aurons la coquetterie de notre attitude. Et nous défilons au pas, sans hâte, sur la crête. Les derniers s'attardent, aidant les blessés.
AUTOUR DE LA BATAILLE Sq
On est moins exposé dans les tranchées. Même, on y joue aux cartes.
Vous n'imaginez pas le nombre de tranchées que nous avons creusées depuis notre arrivée sur la ligne de feu. Des tranchées de toutes sortes : de simples trous, des taupinières ; d'autres, plus grandes, qui pouvaient dissimuler un homme à genoux. Celles où nous sommes aujourd'hui sont le modèle du genre. On a parlé des tranchées allemandes. Les nôtres ne leur sont pas inférieures. Et nous y trouvons réuni tout le confort moderne.
Nous avons commencé à les creuser il y a cinq jours. Ifd. situation était simple. De l'infanterie allemande, soutenue par de la grosse artillerie, devait essayer de forcer la ligne en un point déterminé. I^'état-major lui a opposé de l'infanterie — nous — qu'un certain nombre de canons de gros calibre appuient, de crêtes lointaines.
Cela dure, comme je vous le disais, depuis six jours, ly'infanterie allemande n'avance pas, car elle redoute nos canons. Nous, nous couchons sur nos positions.
Par-dessus nos têtes, de furieux duels d'artillerie se livrent. Souvent, trop souvent, nous en faisons les frais. Deux capitaines ont été blessés hier. Aujourd'hui, c'a été le tour du général et du colonel...
Eh bien, là, très sincèrement, nous n'y pensons plus. Quand nous reconnaissons, au sifflement très net qui l'accompagne, qu'un obus approche, nous ne sommes presque plus émus.
Nous sommes devenus tous fatalistes. Nous avons eu sous les yeux de tels exemples de précautions inutiles et vu de tels miracles... Je vous disais qu'un sergent de ma compagnie avait eu sa gourde crevée par un éclat d'obus. Dans le même temps, une balle a traversé son sac et brisé
une bouteille de médicament. Une autre l'aurait blessé à l'oreille, s'il n'avait à ce moment précis, eu la main juste à l'endroit où la balle a frappé. Il s'en est tiré avec une écorchure à l'index.
Alors... Un obus vient de tomber à dix mètres de nous. Mes camarades n'ont pas interrompu leur manille.
I^a partie continue.
Les autres dorment. Un caporal a trouvé dans la bibliothèque d'une école les Contes choisis, de Maupassant. On s'inscrit pour les lire. Tous ne savent pas très bien qui est l'auteur. Mais c'est de peu d'importance. Quelquesuns cousent, mettent des pièces, posent des boutons. Un pa^^san ronfle dans un coin sur une digestion difficile.
Nos tranchées sont profondes. A l'intérieur, nous avons étendu de la paille. Une banquette nous permet de nous asseoir. Nous avons fiché nos baïo'nnettes dans la paroi. Elles nous servent de porte-manteaux. Pour sortir, des panneaux mobiles qu'on rabat la nuit.
Mais on ne peut pas faire la cuisine dans les tranchées. C'est interdit. Il faut aller au village, à quatre kilomètres. Deux cuisiniers par escouade y vont matin et soir. Ces cuisiniers sont à leur façon des héros. Car les Allemands guettent leur apparition. Ils connaissent l'heure. A peine le dernier cuisinier est-il sur la route, qu'une pluie d'obus commence à tomber sur la petite troupe. I^es canons la suivent, allongeant à chaque coup leur tir de cinquante mètres, jalonnant la route. Tous les jours, un, deux, quelquefois trois cuisiniers sont blessés pendant le trajet, ou bien dans le village, que les Allemands bombardent sans arrêt. Et le lendemain, les « rescapés », ceux qui la veille ont « eu la chance », repartent, leur marmite à la main, sans hésitation. Tou-
jours les mêmes ! Il ne s'en est pas trouvé un seul pour
rendre un tablier si lourd...
(Figaro.)
Samedi, 3 octobre.
Enfin, nous voilà tranquilles, nous autres de la brigade ; on nous a tout de même sortis de nos tranchées où nous végétions depuis i8 jours. Dix-huit jours que nous nous battions, c'est long !
Quand je dis que nous nous sommes battus dixhuit jours, il ne faudrait pas croire que nous avons passé notre temps à tirer des coups de fusil et à charger à la baïonnette. Cette bataille si longue, qui d'ailleurs dure encore, est bien différente de ce qu'on pourrait s'imaginer.
Voici à peu près la physionomie du petit coin où nous avons donné. Imaginez une grande vallée de cinq à six kilomètres de large, dominée de part et d'autre de collines assez importantes. Dans le fond, un canal et une route nationale, parallèles l'un à l'autre ; d'un côté les Français, de l'autre les Allemands ; sur la crête Tartillerie ; dans le fond et à flanc de coteaux l'infanterie, complètement enterrée dans des tranchées. I^es tranchées profondes, étroites, inconfortables, humides, tel fut notre logement pendant dix-huit jours. Heureusement que la paille ne manquait pas, et puis nous avons pu de loin en loin creuser des chambres de repos, des trous pour couler les jambes et s'étendre un peu.
A vivre ainsi toujours accroupis, avec défense de se lever, recevant souvent une pluie abondante sur le dos,
il est aisé de deviner quel plaisir ou trouvait. Et cependant, à la longue, nous finissions presque par nous attacher à notre trou, que nous avions arrangé à notre guise, creusant de petites tablettes dans la terre pour y déposer nos affaires, disposant tout le mieux possible.
lya bataille? Un formidable duel d'artillerie, chaque parti cherchant à atteindre les positions ennemies ; nous autres de l'infanterie, nous n'avions qu'à recevoir sans bouger les obus sur la tête. De temps à autre une sortie, une charge à la baïonnette, une attaque de nuit, une contre-attaque à repousser. Nous avons eu pourtant quelques journées de calme presque complet où les obus ne nous ont pas inquiétés. lyC temps se passait alors à jouer aux cartes, causer et fumer (car nous avons du tabac, et beaucoup même !) et c'étaient de vraies vacances.
I/CS autres jours, c'étaient des émotions fortes, les obus, toujours les obus ; nous y étions tout de même habitués et il fallait qu'ils tombassent bien près pour nous inquiéter. Il est juste de dire qu'ils ne nous ont pas causé de grandes pertes. Presque tous les hommes perdus l'ont été au cours des attaques, une surtout, une charge à la baïonnette terrible et meurtrière.
Oh I nous sommes devenus très adroits à reconnaître au son le canon qui parle : « Français » — « Allemand » — « Allemand > — « Français », disions-nous, selon que c'étaient nous autres ou eux qui tiraient. « Ça c'est le 75 », « 120 court », etc. C'était notre grande préoccupation. Et tout le temps l'étrange bourdonnement des gros obus qui passaient au-dessus de nous, lentement, si lentement qu'on aurait cru possible de les voir.
Quant à notre état physique, il se laisse deviner ! A vivre dans la terre on devient rapidement terreux.
Oh ! uos pauvres capotes, nos malheureux pantalons « collection de guerre », qu'est-ce qu'ils ont pris ! Et nous-mêmes! Frémissez d'horreur, mais pendant dix ou douze jours, je n'ai pas pu me laver les mains, ni la figure. Ma chemise, je la porte depuis le 15 août. Mes chaussettes, (abomination!) depuis plus d'un mois; mais n'insistons pas.
Et malgré tout, malgré la crasse, la pluie, le froid, je ne me porte pas trop mal. Evidemment, il y a bien quelque chose à dire : je crois que j'aurai fort à faire à soigner les douleurs que j'aurai récoltées dans ce trou. Mes pieds, particulièrement, sont atteints de rhumatisme, je crois, et puis j'ai les doigts morts et insensibles. Mais ce sont de bien petites souffrances à côté de ce que nous voyons.
I^a grosse question dans nos tranchées, c'est la nourriture. Pour manger, je crois que nous nous serions fait couper en morceaux. D'abord je dois dire qu'à part une ou deux fois les vivres sont venus régulièrement, mais ce n'était pas tout d'avoir du riz, de la viande, du café, il fallait aussi les faire cuire, et du feu, impossible d'en faire; les artilleurs allemands veillaient et les obus seraient bien vite venus mettre fin à nos travaux culinaires. Aussi il fallait voir de temps en temps, à la pointe du jour surtout et à la tombée de la nuit, un homme chargé de plats, de sacs, etc., se glisser subrepticement hors des tranchées jusqu'au village voisin pour faire cuire la popote. De quelles acclamations son retour n'était-il point salué, à quelque heure du jour ou de la nuit que ce fût! I^ettre d'un combattant. (Gazette de Lausanne.)
... Et alors, nous avons inauguré la guerre de forteresse en rase campagne. Des tranchées, des tranchées et encore des tranchées. Des fils de fer et des fils de fer. De l'artillerie lourde et de la légère, et des mitrailleuses. Tout le monde invisible — ou presque. I^e moins de mouvement possible. On s'observe. Mission : tenir le front qu'on occupe. Bile est manifestement la même de chaque côté.
Chaque régiment a son secteur. Et dans notre régiment, le service est ainsi réglé : trois jours en tranchée de première ligne, trois jours en tranchée de réserve, trois jours au repos.
Depuis avant-hier soir, nous sommes en première ligne. Demain soir, on nous relèvera et nous irons trois jours nous reposer.
Donc, avant-hier mardi, à 17 h. 30, les hommes de liaison du bataillon que nous allions relever sont venus nous chercher en un endroit convenu. Ils conduisaient chaque compagnie à son emplacement respectif. Nous avons une longue marche sous bois à faire, par un mauvais petit sentier tout criblé de trous d'obus et tout barré d'arbres entiers que les gros explosifs de l'artillerie lourde ont coupés d'un coup comme nous briserions une allumette. Comme ces obstacles ne suffiraient pas, de temps en temps un réseau de fils de fer barbelés, bien dissimulé à 50 centimètres du sol. I^'homme qui nous conduit connaît heureusement leurs emplacements et nous prévient. Mais je plains l'ennemi, s'il s'aventure par là... Et partout, c'est pareille organisation. Je vous le disais: position
inexpugnable, d'un côté comme de l'autre. Pour vous donner quelque idée des effets de l'artillerie, nous contournons un trou d'obus que je mesure : i m. 50 de profondeur sur 4 m. 50 de diamètre ; un peuplier coupé comme à la scie faisait o m. 75 de diamètre. Pas mal, n'est-ce pas ? Bt pourtant, ça ne vous tue pas davantage qu'une toute petite balle ou qu'un petit éclat de shrapnell. L'effet moral est plus grand, voilà tout, — ou plutôt, était plus grand, car maintenant nous sommes fixés.
Donc, nous avançons à travers bois. Marche assez difficile, naturellement, et nous arrivons sur nos positions à la nuit noire. C'est ce qu'il faut.
Les chefs de section prennent les consignes. La position est bonne. Bonnes tranchées. Abris suffisants. L'ennemi parfaitement calme, à la condition de ne pas se montrer : tout le mouvement en dehors de la tranchée en rampant et à quatre pattes. Le plus grand silence. Nos cuisiniers sont restés à deux kilomètres en arrière, naturellement. La soupe sera un peu froide, parbleu! mais on n'y regarde plus.
En silence, les hommes échangent leurs places. Inutile de recommander de ne pas parler ou de ne pas fumer, je vous assure. On se serre les mains. Bonne chance ! La compagnie que nous relevons s'en va.
Nous sommes trois sections déployées, une en réservée, un peu en arrière, au poste du commandant de la comgnie. C'est précisément le tour de la mienne de se reposer ce soir. Une vaste tranchée, couverte de paille à l'intérieur, de branchages à l'extérieur. Ma couverture. Une pipe avant de m'endormir. Bt la nuit passe, parfaitement tranquille, sans un coup de fusil, sauf une vive fusillade dans le lointain. Des coups de canon,
naturellement. Mais on entend toujours le canon depuis un mois. Les artilleurs tirent par principe, pour se montrer mutuellement qu'ils sont toujours là, sans doute, lycs uns et les autres semblent, d'ailleurs, avoir renoncé à taper sur les troupes déployées en première ligne. Il est certain que ces minces rideaux enfoncés dans des tranchées offrent des objectifs bien peu vulnérables. Projectiles français et projectiles allemands de grosse artillerie et d'artillerie de campagne se croisent au-dessus de nos têtes, et s'en vont éclater très loin, devant et derrière.
Nuit magnifique. Mais vers le matin une épaisse gelée blanche nous tombe sur le corps. Nous sommes à peu près à l'abri dans nos tranchées couvertes et garnies de paille.
Le soleil se lève. Encore une journée magnifique, d'une pureté complète. Avions allemands et français commencent leurs randonnées quotidiennes. C'est le meeting habituel, auquel nous sommes conviés chaque jour. Puis, derrière une crête, le ballon captif allemand s'élève; en face de lui, le français monte peu à peu. Voilà! Tout est en place. Le décor ne changera pas jusqu'au soir.
Comme je m'ennuie, oisif, que j'ai un peu froid et que je suis d'un naturel curieux, je vais rendre visite à mon ami le sergent-major, chef de la première section, actuellement déployée à la lisière du bois. Aller : à quatre pattes. Nous rampons de poste d'observation en poste d'observation. De jolis petits postes, bien creusés et entourés de faux arbustes. En avant, les lorgnettes! Si n'importe qui était là, il se demanderait, après cinq minutes d'observation, si nous ne sommes pas un peu fous de ramper ainsi dans la rosée, dans ce pays désert.
Devant nous, des coteaux à peu près découverts, dont la ligne de crête passe à 200 mètres environ de notre lisière ! Et personne en effet, pas un casque à pointe, pas un fusil, pour qui n'est pas habitué. A la lorgnette, cet immense paysage s'anime et devient passionnément intéressant. D'abord, tous ces coteaux sont creusés comme une taupinière .. Nous savons ce que c'est qu'une tranchée, allez! et nous arrivons vite à découvrir les leurs. Alors, on les scrute de longues minutes, on recherche leur orientation, leurs points d'accès. Et, peu à peu, on voit deux ou trois points noirs qui bougent. Ils piochent, ils bêchent, en rampant, eux aussi ; ils vont et ils viennent ; mais ils sont hors de portée : 1500, 1800 mètres.
... Pourtant, à moins de 1000 mètres, en voilà deux ou trois qui ont la colique et qui en donnent des signes manifestes dans un pré bien vert. I^a colique sévit chez eux comme chez nous sans doute, et, par un besoin de ne jamais se sentir seul, chez eux comme chez nous, elle prend toujours deux ou trois hommes à la même minute. A la lorgnette, je vois le blanc de leurs cuisses qui reluit. lya tentation est trop forte. Vite, on prévient la section de mitrailleuses qui est à côté. ly'idée plaît également aux mitrailleurs, bien que le tir à cette distance sur trois isolés soit pur hasard. I^e petit crépitement méchant emplit soudain le bois. Nous suivons en riant les effets à la lorgnette. Personne de touché, naturellement, mais ils ont entendu siffler les balles et c'est très drôle, je vous assure, de les voir regagner leurs tranchées en courant, culotte basse et bannière au vent.
De nouveau, le silence complet. Je rejoins ma section, lyà, nous sommes hors de vue. On peut marcher, courir,, agir sans contrainte.
La journée passe assez vite. Ou commente interminablement les mêmes nouvelles. On lit, on relit ses lettres. On améliore ses abris. On approfondit la tranchée. On muse, on écrit, on fait de longues siestes.
(Liberté,)
Encore i.es tranchées !
... Ah ! ils les voient, les Prussiens, ceux d'entre nous qui tiennent la tranchée. Je me souviens des impressions du début de la guerre, quand on se battait contre le vide. On fusillait des bois, des vallées, des rivières, des ponts, des fourmis noires que Ton supposait être ennemies. Maintenant on se regarde dans les yeux, sans se haïr, non, mais avec le besoin inéluctable de s'assassiner pieusement. Et la guerre prend un caractère nouveau de sauvagerie. On oublie le « progrès » pour revenir aux procédés meurtriers d'autrefois. Tout ce que l'imagination des hommes a créé revient à la mode. Non seulement on s'injurie comme les bonshommes de V Iliade, mais encore on recourt aux balistes d'Archimède pour lancer des projectiles à courte distance. Bombardes de Crécy, grenades de lyouis XIV, ce sera bientôt la guerre en dentelles et l'on s'enverra des clystères d'huile bouillante. Les sapeurs exultent. Leur ingéniosité que méprisait la nouvelle école est mise à contribution et nous ne parlons plus que parallèles, mines, fourneaux sous-chargés et gabions farcis.
Bientôt on s'abordera le couteau entre les dents. Et pourtant on n'a pas le sentiment du grand combat. Cette lutte est trop personnelle, trop isolée. Si bien qu'un
officier, sortant de la tranchée, au récit que je lui faisais des massacres de Flandre, me répondait :
— Ils ont de la veine là-haut. Ils se battent... Nous sommes front à front sur une ligne interminable, et, dans notre coin, nous faisons du siège en rase campagne.
Alors on s'installe. Des villages nègres surgissent, composés de paillottes savamment construites et artistement décorées. Paille, branchages, pisé, tout est bon pour construire, lyà, se réconforteront les réserves, les régiments au repos pendant que les autres tiennent la tranchée, sous bois.
I^a tranchée ! Nous en avons fait des kilomètres et nos lignes de T avant ressemblent à une taupinière dont les galeries se recoupent comme dans une cité tracée par les siècles. On y peut vivre, et des hommes — nos hommes — demeurent jusqu'à deux et trois semaines dans ces fosses détrempées. Le courage continu qui est nécessaire pour résister jour et nuit aux intempéries et aux assauts, en dormant peu, en mangeant mal, qui donc pourra le raconter avec assez de puissance pour en faire comprendre l'incalculable grandeur ?
Oui, nous qui depuis des semaines contenons Tennemi, nous avons l'impression de ne rien faire. Et nous bâillons comme des grenouilles qui attendraient des obus. Nous en sommes réduits à écrire le « Journal des tranchées d, que les hommes de garde se passent sous le manteau. Ils lisent des plaisanteries de ce genre et s'en amusent : « Hier soir, MM. les Boches nous ont offert un feu d'artifice de 9 à lo heures. Eclairage à giorno. » Ou bien : * Deux nobles étrangers portant le casque d'officier sont venus faire une visite à la tranchée ouest du bois de la G... Ils ont été reçus avec les salves et salamalecs
HâROS I A
dus à leur rang. Conduits ensuite sur l'arrière, un balai d'honneur leur fut offert dans la cour du quartier général. »
Qu'est-ce qu'un journal porte avec lui ? L'idée de la continuité. Elle n'est point si mauvaise pour des hommes qui doivent demeurer dans un trou, et quelques-uns pendant l'éternité.
La monotonie de leur vie n'est pas seulement rompue par les surprises de l'ennemi. On leur en apporte aussi de l'arrière. Des personnes charitables expédient jusque dans nos champs de mort des petits cadeaux que l'on tire au sort : une pipe, par exemple. Et l'on joue, pour la posséder, à qui risquera de faire casser la sienne en « mettant » le plus possible dans les cibles d'en face.
Et puis, il y a les petits paquets, qui arrivent tout ficelés de Paris, du gouvernement, de la présidence de la République, peut-être ! Ils sont si solennels ! On les transporte en rampant jusqu'à la tranchée d'avant.
— C'que c'est que c'te belle boîte-là, mon vieux ?
— Passe voir que j'y tâte. Ça c'est des suc' d'orge.
— Des suc' d'orge, c'est fameux, mon vieux !
Et l'on ouvre, et l'on trouve cinq douzaines de brosses à dents expédiées par 'M°^® la marquise de Z..., avec la manière de s'en servir en utilisant le permanganate de potasse, à raison d'une paillette par verre d'eau. D'ailleurs, la généreuse donatrice a joint deux grammes de permanganate à l'usage du corps d'armée, en spécifiant par surcroît que cette drogue est excellente pour les bains de pieds.
Et les hommes s'étonnent gravement qu'il y ait pour eux une fée protectrice capable de penser, comme Dieu lui-même, à de si humbles choses. Leurs pieds ! En effets
AUTOUR DE LA BATAILLE 5l
il y a trois semaines qu'ils n'ont pas retiré leurs brodequins. Mais s'ils avaient de Teau propre, ils commenceraient par la boire...
Sont-ils si dénués ? Ce n'est point qu'ils manquent de quoi que ce soit. Seulement on ne peut pas le leur faire parvenir. Ces naufragés ne sont pas en communication avec la plage. Pour les joindre, il faut se glisser sur le sol, et les Allemands surveillent le mouvement à quelques mètres. Qu'une branche remue et les fusils partent, car il y a des guetteurs jusque dans les arbres. La chute des feuilles commence à les découvrir, mais ils émigrent dans les frondaisons encore touffues qui résistent à l'approche de l'hiver. Allez donc vous promener en liberté dans ces conditions !
A part cela, on est amplement pourvu et l'intendance accumule le vin, la viande, l'alcool, le sucre, le chocolat et les denrées les plus riches de la terre. Jamais le troupier n'a été si bien nourri. Et, maintenant, on lui octroie des couvertures, des flanelles, des tricots, des gants, — des chatteries, quoi !
Notre misère, notre vraie misère, notre seule misère, nous la devons à M. le ministre des postes, qui ne consent à nous faire parvenir que tous les quatre ou cinq jours un courrier dont le retard varie déjà entre dix jours et six semaines.
Et les malheureux agents des postes aux armées sont les victimes désignées de notre ressentiment, malgré leur inlassable amabilité. On prend à partie ceux qui n'en peuvent mais. Le service est défectueux à l'arrière, non dans les corps. Il n'arrive rien. Que distribuer ? Les postiers se garent des coups par la voie administrative et se contentent de suspendre leurs opérations avec un
flegme imperturbable. Ils mettent une pancarte sur leur boutique provisoire :
Les bureaux sont fermés de midi à deux heures.
Et un mauvais plaisant écrit au-dessous :
Les gueules des canons prussiens sont priées d'en faire autant,
J... (Temps,) * * *
IvE CONFORT MODERNE DANS I,ES TRANCHÉES.
La vie dans les tranchées, qui se prolonge en certains points depuis près de deux mois, offre des anecdotes variées, en plein contraste avec le caractère tragique de cette guerre.
Un officier écrit que dans sa tranchée les soldats sont parvenus à construire une salle de bains qui permet à toute une compagnie de prendre le matin une douche. « Figurez-vous un grand trou de six mètres de diamètre garni de briques blanches trouvées dans une maison démolie, et recouvert d'une plaque de tôle sur laquelle on a répandu de la terre... Tous les généraux sont venus admirer ce confort exquis. Nous avons une boutique de barbier et nous préparons un théâtre pour concerts. Nous possédons un cycliste qui est de son métier acrobate ; il a amené avec lui un chien savant, qui n'abandonne jamais son maître.
Il arrive qu'un lièvre qui passe est assailli par des feux de salve des tranchées allemandes et françaises. Si la bête est tuée, pour ne pas se battre encore au sujet
de cette proie, les Allemands agitent un mouchoir en criant : « Tabac, tabac ! » Alors un soldat français prend un gros paquet de tabac et s'en va ramasser le lièvre en mettant à sa place le tabac que, peu après, un soldat allemand s'en vient prendre tranquillement. Mais si, une minute après, un soldat se hasardait à sortir imprudemment la tête au-dessus du parapet, il serait pris pour cible... »
(Corriere délia Sera.)
Messages ai,i,emands.
Un de nos amis nous écrit du front :
« Les soldats allemands bloqués et retranchés dans les carrières des bords de l'Aisne ont réservé à nos troupes une surprise d'un nouveau genre : ils ont chassé vers nos lignes un cheval, au cou duquel ils avaient accroché une pancarte et quelques journaux allemands. La pancarte portait l'inscription : « Bonjour aux Français ! Les Français savent-ils que la Russie est battue sur toute la ligne, qu'Anvers est pris ? » etc.
» Nos fantassins se sont fort divertis de cette plaisanterie teutonne qui met en lumière la façon plus ou moins véridique dont les soldats prussiens sont renseignés sur le cours des opérations allemandes en Russie et ailleurs. »
Un correspondant de la Suisse, de Genève, confirme cette tendance des Allemands tapis dans leurs tranchées à entrer en conversation avec les Français.
« Chez les Allemands, là en face, à trente mètres à
peine, explique un sous-lieutenant, c'est à qui chantera le plus fort. Des deux côtés nous avons d'excellents musiciens; là un joueur d'accordéon, ici un flûtiste, et ils s'accompagnent, toutes les fois qu'ils ne s'eng...uirlandent pas. Du reste nous sommes, Allemands et Français, à bonne portée de voix et nous percevons très nettement les commandements des tranchées ennemies. Nous plaisantons souvent aussi, nous nous faisons mutuellement des niches ou nous envoyons des hommages, sans oublier les coups de fusil.
» Nous avons bien ri ce matin : les Allemands nous ont envoyé un bouc portant au cou une adresse ainsi conçue : « Et vous. Messieurs les Français, comment vous portez-vous ? d Ce diable de bouc fit toutes les difficultés possibles, malgré nos appels, pour venir jusqu'à nous, les fils barbelés qui sont établis entre les tranchées ennemies ne lui plaisant qu'à moitié. Enfin il nous parvint, mais ne voulut à aucun prix retourner porter notre réponse, les komm! komm! (viens! viens!) des autres l'effrayant plutôt qu'ils ne l'amadouaient. Ce devait être un bouc français ! »
{Temps,) * * *
Une visite a la tranchée.
Quelques kilomètres plus loin, dans la plaine, sont les tranchées. Nous y allons. Il pleut, il vente ; un froid terrible, qui coupe la figure en deux. Aux abords d'un petit village, ravagé par les obus et la mitraille, les sentinelles recroquevillées dans leurs manteaux. Les tran-
chées commencent aux premières maisons. A une centaine de mètres, on voit une autre ligne, à peine perceptible à l'œil. Après, là-bas, ce rideau d'arbres perdu dans la brume, à cinq ou six cents mètres, indique à peu près l'emplacement des premières tranchées allemandes. De temps en temps, un coup de canon ébranle l'air, lourdement. Des coups de fusil résonnent, espacés, comme des coups de fusil de chasseurs un jour de battue. Parfois, au-dessus de nous, dans le village, une tuile dégringole d'un toit. Au bord de la tranchée qui s'ouvre à nos pieds, couverte de planches et de paille, un escalier de dix marches mène en glissant dans une terre argileuse à une porte vitrée, dont la partie supérieure arrive à peu près à un mètre au-dessous du niveau du sol. Nous y frappons, en suivant notre ami le Ueutenant; c'est là qu'habite le colonel, près de ses hommes. La porte vitrée donne sur un petit carré où il y a un poêle en fonte qui chauffe. Des porte- manteaux sont placés dans le mur de terre. A droite, une petite chambre avec quatre lits de camp superposés, comme dans une cabine de navire, de la paille à terre, des planches aux murs en guise de tables de nuit. C'est la chambre à coucher du colonel et de son état-major. Vis-à-vis, de l'autre côté du carré, une autre pièce constitue la salle à manger. Au plafond, fait d'une porte de grange, pend une suspension prise dans ce qui restait d'une maison à moitié démolie au village à côté ; des étagères, des patères, de la paille, deux tables servies avec une nappe ; et dans un trou creusé dans le mur, la cave : un petit baril y est encastré. Et déjà l'on installe, dans un autre coin, le standard téléphonique apporté de Paris par le lieutenant...
A côté de « Tappartement » du colonel, la tranchée des hommes, aménagée avec moins de confort, sans doute, mais abritée, organisée tout de même contre le froid et l'eau, pour y vivre le moins mal possible; oti l'on a chaud, oti Ton est à l'abri des balles, en attendant d'aller relever ceux qui veillent dans la première ligne des tranchées, non recouvertes celles-là; en attendant aussi l'heure de sortir de ces trous, et de marcher en avant.
... Pendant que nous déjeunons et répondons aux questions des uns et des autres sur les nouvelles de Paris, le canon tonne. Nos artilleurs s'amusent. De temps en temps, une détonation plus sèche annonce que les Allemands répondent. Un obus vient éclater sur l'extrémité du village, à trois cents mètres de la tranchée.
— Tiens, voilà Fritz qui se réveille ! disent les soldats.
Fritz, c'est le pointeur allemand d'en face... Tandis que dans sa tranchée le colonel reçoit les rapports de la division, y répond, vaque aux soins divers de son régiment, que l'on apporte à l'infirmerie le seul blessé de la journée, quelques officiers, peu dissemblables des soldats par leur tenue, se promènent dans le village, attendant leur tour de service ; et dans les ruines, des hommes cherchent des madriers, des planches, des bouts de ferraille qui leur serviront à consolider leurs tranchées; d'autres s'en vont en patrouille, en reconnaissance. Un officier passe à cheval dans son grand manteau.
Et voilà la guerre, telle que la voient ceux qui la font, neuf fois sur dix : de la boue, du froid, un vent aigre qui siffle aux oreilles, des privations, de l'attente, une volonté constamment tendue, l'espoir de se battre et de rencontrer enfin, pour le rejeter plus loin, cet ennemi invisible que l'on sait là-bas, caché dans ses trous, à quel-
ques centaines de mètres derrière ce rideau de brume, de brouillard, de pluie.
Emii:^ Henriot. {Temps.)
lyES AngivAis dans leurs tranchées.
Afin de pouvoir dormir, les Anglais ont creusé dans le flanc des tranchées de véritables demeures souterraines auxquelles ils ont donné des noms somptueux ou familiers, tels que hôtel Cecil, hôtel Ritz, rue Dormir (sic)...
Les soldats de l'armée britannique chantent beaucoup. Dans les tranchées, en l'absence d'une musique militaire qui les égaie et les stimule, ils chantent, fusil au poing et face aux canons prussiens. Quand un officier leur fait remarquer que chanter dessèche le gosier, ils répondent : — Si nous ne chantions pas, nous « exploserions ».
Ils ont, du reste, inventé toutes sortes de petits jeux pour se maintenir le moral en forme. Un sapeur anglais les décrit installés dans les tranchées, plaisantant et fumant, décochant de temps en temps à l'ennemi un coup perdu, chantant des rengaines, — dont les Allemands des tranchées reprennent parfois en chœur le refrain, — se racontant des histoires, jouant au football avec des casques prussiens, cherchant à deviner où tombera le prochain obus, quelquefois même faisant des paris à ce propos.
Un officier du régiment de Bedfordshire écrit:
« Je veux vous raconter un incident amusant qui s'est produit dans un bataillon de la P® division. Les hommes étaient retranchés à moins de soixante-dix mètres des
Allemands. ly'un d'eux, un joyeux drille, établit une
cible qu'il dressa au-dessus des tranchées.
» IvCs éclaireurs allemands envoyèrent quelques balles
à la cible et aussitôt les coups furent marqués. Quand
les tireurs allemands faisaient mouche, il y avait de vives
acclamations parmi les Anglais. Ensuite ce fut le tour des Allemands de placer une cible sur laquelle nos hommes s'exercèrent. Des deux côtés s'élevèrent alors des bravos et des chants. »
Mais si les sports et les jeux occupent une large place dans la vie des soldats anglais, les préoccupations sérieuses n'en sont point absentes, comme le prouve le tableau suivant tracé par l'un d'eux :
« Hier, un prêtre est venu, et le soir il a célébré un culte auquel beaucoup de nos soldats ont assisté. Ensuite il nous a donné la communion.
C'était un étrange spectacle !
Au milieu d'un bois, dans une obscurité épaisse éclairée seulement par deux bougies ; une caisse d'emballage servant d'autel; pour calice un gobelet en fer-blanc. Les soldats noircis par la fumée de la bataille.
AUTOUR DE LA BATAILLE 5g
agenouillés autour de cet autel improvisé. Scène touchante et qui rappelait sans doute les assemblées des premiers chrétiens. »
FooTBAi.1. AUX Tuileries.
Dix heures. Une de ces matinées souriantes d'automne qu'on voudrait passer en Champagne dans la joie d'une heureuse vendange. Iv'air est frais ; la lumière, paisible et colorée, caresse doucement le marbre des statues et, autour des pelouses dont l'herbe est un peu longue, fait resplendir la pourpre des bégonias...
Sous la voûte des marronniers, dont la cime commence à jaunir, une vingtaine de soldats anglais jouent au football. C'est un divertissement si nécessaire pour eux qu'ils s'y livrent sur le champ de bataille, entre deux reprises du combat, et qu'un « Taube », les voyant courir à toutes jambes, a cru que la « méprisable petite armée » était en pleine déroute. Au feu ou aux Tuileries, les Anglais sont vite chez eux. Ils ont pris possession de la grande allée, emprunté au marchand de gaufres ses tables pour y poser leurs vestes et, en manches de chemise, la tête nue, ils mènent une furieuse partie. Ce sont de tout jeunes gens imberbes, que leurs mèches échevelées font paraître plus jeunes encore; ils apportent à leur jeu une ardeur passionnée et grave; ils guettent la balle comme l'ennemi, ils tapent dessus comme sur l'Allemand.
Une discipline parfaite; jamais de discussion; leurs cris, tout en monosyllabes, ont une brièveté militaire; ils obéissent en silence au premier coup de sifflet. Au signal, le demi, avec une adresse d'équilibriste, recueille
le ballon sur la pointe de ses doigts, puis l'élève des deux mains au-dessus de sa tête, en un geste d'offrande, pour servir la mêlée ; les trois-quarts, vifs et lestes, se portent aussitôt vers les ailes ; les avants, de stature plus lourde, se réservent pour enfoncer le centre. ly'arbitre dirige le combat. Ceux qui n'y prennent point de part jouent avec une badine et fument leur courte pipe, assis sur des chaises réquisitionnées.
I^es promeneurs s'arrêtent et font cercle. A cette heure matinale, ils ne sont pas nombreux : un facteur qui, sa tournée finie, rentre avec sa boîte vide ; un pédard appuyé sur sa bécane au repos, l'inévitable mitron, quelques bonnes en tablier blanc, visiblement intéressées par ces beaux gars solides, deux Anglaises qui sourient aux succès de leurs compatriotes, et le gardien décoré qui se montre indulgent si la balle effleure les asters.
Un grand-père élève sur ses bras un poupon tout revêtu et coiffé de tricot rouge : « Tu vois, dit-il, les soldats ? » lyC gosse ouvre des yeux ébahis. Du haut de son chandail écarlate, il toise avec un peu de dédain ces militaires incolores dont les uns n'ont pour armes qu'une pipe et une canne, tandis que les autres en molletières, en culotte de cycliste, laissent voir leurs bretelles ou une chaîne de montre sur un gilet civil. « Amis ! reprend l'aïeul, amis, amis, les soldats!» et il agite la menotte de l'incrédule qui, évidemment, ne comprend rien à l'Entente cordiale...
{Débats.)
AUTOUR DE LA BATAILLE 6l
Dans la vii.i,e d'Amiens.
(Lettre d'un civiL)
Les Anglais ont commencé à arriver ici en grand nombre vers le 8 ou le 9 août.
Ce n'est que lorsque nous avons vu défiler les premiers soldats que nous avons cru réellement à l'intervention efficace de l'Angleterre. Jusqu'à ce moment-là, nous étions restés un peu sceptiques. Nous pensions bien qu'elle agirait sur mer, mais nous ne croyions guère au débarquement d'un corps expéditionnaire. Nous avons été agréablement détrompés et nous étions admirablement placés pour nous faire une idée exacte de l'importance et de la valeur de la coopération des troupes anglaises.
Les soldats sont habillés de kaki et coiffés de casquettes plates. Les premiers que nous avons vus, nous les avons pris pour des chauffeurs d'auto. Ce sont des hommes dans la force de l'âge, de vingt à trente-cinq ans, quarante ans au plus. Ils respirent la vigueur et la santé et sont admirablement tenus. On sent que tout ce mondelà, officiers et soldats, est entraîné par les sports. Leur discipline est parfaite ; les officiers commandent sans rudesse et sans morgue et on constate qu'il y a entre les hommes et les chefs beaucoup de cette camaraderie et de cette confiance réciproque qui existent chez nous. Ils ont été immédiatement très populaires et très choyés ici. Leur matériel est magnifique : des autos luxueuses et puissantes, des tracteurs pour les munitions et les approvisionnements en nombre extraordinaire, tout cela propre, astiqué et paraissant sortir de l'usine.
Ils avaient installé sur notre champ d'aviation un
groupe de cinquante aéroplanes et je suis allé les voir. C'était réconfortant, je vous assure. Avec ces aéros marchaient une soixantaine de tracteurs automobiles, et tout cela prêt à partir au premier signal. Ce que nous en avons vu manœuvrer, ce jour-là ! C'était superbe. Pendant une dizaine de jours, des trains bondés de troupes anglaises, infanterie, cavalerie, artillerie, n'ont cessé de traverser notre gare, où on les acclamait. Quelques régiments ont campé sur les boulevards extérieurs ; nous avons vu là plusieurs compagnies de highlanders avec la petite jupe courte. Aussitôt débarqués, les hommes procédaient à leur toilette auprès de nombreuses prises d'eau qu'on avait installées pour eux. Ils fixaient de petites glaces aux arbres et se faisaient la barbe. Ils amènent tout avec eux et je vous assure qu'ils se soignent bien. C'était curieux de voir leurs cuisiniers découper à même des tranches dans un quartier de bœuf ou de mouton, et avec cela des montagnes de boîtes de biscuits ou de pots de confiture. Voilà des gaillards qui ne vont pas au feu l'estomac vide !
Un soir, à la nuit, nous avons entendu une compagnie d'Ecossais chantant leur chant national, c'était émouvant. Tous ces hommes vous donnent une impression de santé morale et physique extraordinaire.
Cette entrée en ligne des Anglais a dû produire en Europe un effet moral considérable et, au point de vue militaire, je vous assure que ces troupes, qui sont de tout premier ordre, pourraient bien être un de nos plus grands facteurs de victoire.
Ce n'est guère que le mardi 25 août que nous avons commencé à nous trouver en face de ce qu'on appelle avec raison les « horreurs de la guerre ». Ce matin-là, en effet, tous les trains venant de lyille ou d'Arras ont com-
mencé à déverser sur nous des flots de pauvres gens arrivant de Belgique ou du nord de la France et fuyant devant l'envahisseur. Non seulement il en arrivait par les trains, mais les routes étaient couvertes d'autos et de voitures archibondées. Nos rues étaient pleines de familles encombrées de paquets, d'enfants, ne sachant où aller et couchant le soir à la belle étoile, sur les trottoirs ou dans les jardins publics. Heureusement que le temps était superbe. Cela a duré deux ou trois jours, c'était lamentable.
Puis le jeudi 27, nous avons commencé à entendre le canon, à une assez grande distance.
ly'état-major anglais a quitté Amiens ce jour-là, emmenant avec lui l'ambulance anglaise. C'était mauvais signe. Ive lendemain, vendredi, le canon n'a cessé de se faire entendre tout le jour et on a évacué toutes les troupes de dépôt.
...Le samedi 29 août, vers neuf heures, nous avons vu passer deux batteries d'artillerie, sans canons. I^es artilleurs, qui n'avaient plus que les caissons et les avanttrains, nous dirent qu'ils avaient dû abandonner leurs canons sur le champ de bataille à Bapaume. Ces soldats avaient bonne allure et ne semblaient nullement démoralisés, lueurs chevaux étaient à peine fatigués. Mais peu après, nous avons vu arriver tout un convoi de pontonniers avec leurs équipages de ponts et de bateaux. Ceux-là étaient complètement désemparés. Ça sentait un peu la défaite.
IvC lendemain, dimanche, la canonnade a repris de bon matin et vers onze heures elle était intense. Nous avions alors chez nous huit personnes qui étaient venues nous demander asile, de crainte de bombardement.
... A midi, le bruit du canon a sensiblement diminué pour cesser tout à fait vers une heure. En même temps, nous apprenions que l'ennemi était aux portes de la ville et que l'on parlementait pour l'occupation.
Le lendemain, un premier détachement d'infanterie allemande venait prendre possession de l'hôtel de ville. Je m'y trouvais juste à ce moment-là. I^es soldats marchaient au pas de procession, le canon du fusil dirigé vers le sol : on aurait dit un enterrement, c'était sinistre.
Je me suis empressé de rentrer à la maison, le cœur serré. A partir de neuf heures et jusqu'à cinq heures du soir, c'a été dans toutes nos grandes artères, en ville et autour de la ville, un défilé incessant de troupes de toutes armes, troupes absolument fraîches et, il faut bien le dire, superbes, toutes uniformément habillées d'un drap grisvert. Des traînards expliquèrent qu'elles arrivaient de Magdebourg, d'où elles étaient allées en chemin de fer jusqu'à Bruxelles et de là à pied jusqu'ici, faisant en moyenne quarante kilomètres par jour ! Quand nous avons vu ce torrent de troupes fraîches rouler vers Paris, je vous assure que nous avons eu peur, d'autant plus que leurs officiers déclaraient qu'ils étaient prêts à sacrifier cent ou deux cent mille hommes, mais qu'ils feraient la trouée comme à I/iége.
Heureusement que la victoire de la Marne est venue déjouer tous leurs plans et qu'actuellement, au lieu d'être à Paris, von Kluck est au nord de la Somme. Pendant trois ou quatre jours, nous avons vécu sous la menace perpétuelle d'un bombardement, parce que les réquisitions en argent (200 000 francs) et en vivres ou autres objets (400 000 francs) n'étaient pas livrées assez vite. Treize otages pris parmi les conseillers municipaux, et en plus
Photo. M. Branger
GÉNÉRAL DE CASTBLNAU
le procureur général, répondaient sur leur vie de toutes les attaques qui auraient pu être dirigées contre les soldats allemands. Puis ils ont été plus calmes et plus convenables. Le 7 septembre, ils sont partis, mais le 9 ils sont revenus. Enfin le 14 ils ont défilé en disant « grosse malheur » : c'était la défaite sur la Marne. A ce moment-là, ils n'étaient ni fiers ni arrogants, ils couraient presque.
Ils ne sont pas allés très loin, car à partir du mercredi 16 vers midi, la canonnade a recommencé à se faire entendre dans le lointain et depuis elle n'a pas cessé un seul jour — cela fait vingt-six jours ! Car Albert n'est qu'à vingt-cinq kilomètres d'Amiens et Roye à quarante kilomètres. Quand le vent souffle de l'est ou du nord-est, et c'est le cas depuis plus d'un mois, on ne perd pas un seul coup, surtout depuis que de notre côté les grosses pièces de la marine et les obusiers se sont mis de la partie. Cela commence à cinq heures du matin pour ne finir qu'à minuit ; parfois même cela dure toute la nuit. Ce n'est plus une guerre, c'est un siège ininterrompu.
... Cet après-midi, nous avons appris la chute d'Anvers. On s'y attendait un peu ; aussi cela n'a-t-il pas produit beaucoup d'émotion. D'ailleurs les Allemands avaient déjà lu à leurs troupes un bulletin officiel annonçant la prise d'Anvers comme une chose faite, le 31 août, quand ils étaient ici...
... Mais quel admirable peuple que la Belgique 1 Quel exemple il donne à l'Europe ! Il n'y a pas de plus beau trait d'héroïsme dans toute l'histoire ancienne et moderne : toute une nation se faisant tuer pour sauver son honneur, au nom de la justice et du droit, pour la grande cause de la civilisation. Jamais les peuples civilisés ne pourront assez lui témoigner leur reconnaissance. Sans les Belges,
nous risquions d'être surpris et écrasés, et avec nous toute l'Europe. Nous ne l'oublierons jamais...
{Gazette de Lausanne.) ♦ ♦ «
Avec l'armée angi^aise.
Notre carnet de route ? Nous nous étions tous promis en partant de le tenir scrupuleusement. Mais le moyen d'écrire un journal quand on est tout le jour en selle ou sous la pluie des shrapnells et qu'à la nuit, vaincu par la fatigue, on tombe comme une masse pour s'endormir sur la terre nue ainsi que dans le meilleur des lits ?
Je ne retrouve donc sur ce fameux carnet que des dates jetées en hâte et des noms de localités se chevauchant au galop. Mais le souvenir comble les trous et ces tableaux ineffaçables en l'esprit font pour moi de ces notes tumultueuses les feuilles de route les plus vivantes.
Un tableau tragique tout d'abord et que jamais, celuilà, je n'oublierai. C'était en Belgique dans une grande plaine historique.
Depuis le matin, nous cherchions le contact de l'ennemi. Envoyé, vers neuf heures, en reconnaissance, j'en étais revenu avec les uhlans sur les talons. Tout le régiment d'ailleurs sentait l'ennemi proche et se réjouissait à l'idée de la charge prochaine. Deux heures pourtant se passèrent encore à manœuvrer sur place, à attendre... Tout à coup, un motocycliste rejoint le colonel et lui remet un pli. A cheval ! Au galop, nous traversons le village, puis la voie ferrée. De l'autre côté du pays, le régiment se masse dans un vallonnement et met pied à terre. Le colonel, suivi de son petit état-major, continue son galop et
ne s'arrête qu'un demi- kilomètre plus loin, au pied d'un mur. Ce mur de briques enclôt un grand carré où se dressent quelques croix. C'est le cimetière. Nous n'avons pas le temps d'ailleurs de reconnaître les lieux. Sur l'ordre du colonel, nous sautons à terre, passons dans notre bras la bride du cheval et nous aplatissons sur le sol. Il est temps. Un sifflement, plus exactement un miaulement plaintif, et qui semble interminable, puis l'explosion sourde. Un shrapnell passe à un mètre à peine au-dessus de nos têtes et éclate une cinquantaine de mètres plus loin. A ce moment, un officier d'état-major arrive sur nous au galop, jette en passant un mot d'ordre au colonel et s'éloigne en traversant, penché sur Tencolure de sa bête, la plaine que commence à balayer l'artillerie allemande. L'ennemi l'a vu et un nouveau shrapnell nous le prouve aussitôt. Il n'y a plus de doute possible : nous lui servons de cible.
On a parlé bien souvent, depuis le début de la guerre, de l'imprécision du tir allemand. Cet exemple en est une nouvelle preuve. D'instinct, au premier coup, j'avais tiré ma montre. Il était midi vingt. Nous étions, au pied de ce mur, une trentaine d'hommes. Pendant près d'une heure, de midi vingt à une heure dix très exactement, les Allemands tirèrent sur nous, sans réussir ni à démolir le mur, ni à blesser un seul d'entre nous !
Comment dire l'angoisse de ces cinquante minutes passées dans une rage impuissante sous l'avalanche des projectiles éclatant en avant, en arrière, à gauche, à droite, entr' ouvrant de l'autre côté du mur les tombes du cimetière ? Dès le premier coup, j'avais cru très sincèrement ma dernière heure venue et je m'y préparais. Le premier shrapnell ayant explosé à cinquante mètres de
nous, il était impossible, pensais- je, que le deuxième ou le troisième, mieux réglé, n'éclatât pas au milieu de notre groupe. J'eus en cet instant solennel les pensées que tout homme doit avoir en pareil moment ; je réfléchis que ce jour qui devait m' être fatal était l'anniversaire d'une date particulièrement chère... A la quatrième explosion, j'éprouvai une grande surprise d'être encore vivant. A la cinquième, je me tournai vers mon voisin anglais; il venait de tirer une cigarette et l'allumait très tranquillement ; son sang-froid me servit d'exemple; j'étais sauvé et dès lors j'attendis avec calme, presque avec curiosité, les éclatements suivants.
A une heure dix, l'artillerie anglaise, enfin en position, ayant obligé les Allemands à ralentir leur feu, nous quittions notre mur de cimetière. Mais il fallait partir un à un pour ne pas, en formant masse, servir de cible à l'ennemi, et le dernier resté courait un très gros risque. Ce départ, néanmoins, se fit sans aucune précipitation, dans un ordre parfait. I^e cinquième ou le sixième, je sautai à cheval et piquai des deux pour traverser la zone dangereuse et rejoindre le gros du régiment. Jamais temps de galop ne me parut plus délicieux ! Je constatai en arrivant qu'un éclat avait entaillé la croupe de mon cheval sur une longueur de vingt-cinq centimètres ; je n'avais pas une égratignure.
Iv' Anglais, on le sait, est peu communicatif. ly'instant d'après, cependant, avant même que nous l'interrogions, un de nos camarades nous résumait sobrement son impression :
— J'ai bien cru que nous allions y passer la nuit, dans ce cimetière !
Et nous comprenions tous qu'il s'agissait de la grande
Nuit, de celle dont on ne se réveille pas, de celle que dorment dans les plaines de la Marne et de l'Aisne nos innombrables héros de vingt ans...
Ce tableau d'un coin du champ de bataille serait inachevé si je ne le complétais par un trait de la bravoure belge.
Un'peu plus tard dans la journée, deux escadrons du régiment s'étaient reformés devant un autre mur qui, celui-là, clôturait la cour de derrière d'une ferme. lycs obus tombaient un peu partout, abattant de-ci de-là un cheval, un cavalier. I^a ferme n'avait pas été évacuée ; les propriétaires, des Belges, courageux et têtus, n'en voulaient sortir que par la force de la brutalité allemande.
Nous pressions ces braves gens de rentrer dans leur maison et de s'y mettre à l'abri. Mais eux avaient adossé contre leur mur une échelle, et au risque de se faire tuer ils ne cessaient de l'escalader en portant des seaux d'eau, pour parcourir nos rangs et donner à boire à nos chevaux. Ils restèrent les derniers sur ce coin du champ de bataille et ne rentrèrent chez eux que lorsque nous fûmes partis, laissant derrière nous des cadavres de chevaux qui gisaient lamentablement les quatre fers en l'air, les pattes rigides...
Une autre scène s'évoque tout naturellement en mon esprit, scène d'enthousiasme et de réconfort, celle-là :
Après une journée d'inaction, nous faisions une marche de nuit à travers une des régions les plus populeuses de Belgique. L'étape était longue ; nous ne devions arriver qu'au matin.
Au bruit des sabots des chevaux sur le pavé, les rues des bourgades et des villes semblaient se vider comme par miracle et nous ne voyions d'abord en y pénétrant que
des volets lugubrement clos. On croyait à l'approche des Allemands. Puis un habitant risquait un œil, apercevait les uniformes kakis...
— Vive l'Angleterre !
I^'instant d'après, la rue était pleine d'une foule en délire, de femmes, d'enfants, de gens à peine vêtus, foule si dense que nous devions mettre les chevaux au trot pour parvenir à la fendre. Et tout à coup, ces gens stupéfaits découvraient parmi les rangs kakis les uniformes plus voyants des interprètes français. C'était alors un immense cri d'enthousiasme...
— Ivcs dragons ! Les Français ! Vive la France 1 Dans une de ces bourgades, une jeune mère me tendit
son enfant pour que je l'embrasse ; je le fis de grand cœur. Je les reverrai longtemps ces bourgades belges, ces volets clos par la terreur et qui tout à coup s'ouvraient pour laisser échapper cette clameur de soulagement et d'espérance :
— Vive la France !
Jamais je n'ai été si fier de mon uniforme.
Ces impressions sont les plus fortes que j'aie rapportées de cette campagne de Belgique. Après de tels moments nous étions véritablement devenus avec nos amis anglais des frères d'armes; avec eux, nous pouvions aller n'importe où.
H. F. L. (Liberté.)