‹ Héros. Episodes de la grande guerreChapitre 33 sur 46 · BOURGMESTRE DE BRUXEI.LES · texte numérisé non relu

BOURGMESTRE DE BRUXEI.LES

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dame à cheveux blancs qui leur souhaita cordialement la bienvenue. lyC lieutenant lui exposa la situation et demanda la permission pour lui et ses hommes de passer la nuit dans l'écurie, promettant de repartir de grand matin, pour ne pas compromettre la châtelaine aux yeux des Allemands s'ils venaient à passer.

Mais la comtesse ne l'entendait point ainsi. Elle expliqua à l'officier anglais qu'elle était demeurée en sa maison, au lieu de s'enfuir comme la plupart de ses voisins, précisément parce qu'elle espérait pouvoir être utile aux soldats français. Bile avait même approvisionné son château tout exprès.

— Les soldats anglais, ajouta-t-elle avec un bon sourire, sont des nôtres maintenant.

Et la vieille dame s'empressa de donner des ordres à ses domestiques. lye jardinier s'en fut au village récolter des vêtements de paysans ; on en affubla les soldats, afin que la comtesse pût les faire passer, en cas de surprise, pour ses valets de ferme. Puis on leur servit un plantureux souper, tandis que le lieutenant dînait avec la châtelaine. Pendant plusieurs jours, les « tommies » et leur officier restèrent cachés dans le château, jouissant de l'exquise hospitalité de la vieille Française maternellement attentive à les pourvoir de tout ce qui leur manquait. Puis, les Boches s'étant un peu éloignés, ils reprirent leurs uniformes soigneusement réparés et nettoyés par les gens du château, et partirent à la recherche d'un régiment anglais.

Une femme au grand cceur.

Dans un faubourg d'une ville située non loin de la frontière et très exposée au danger de l'invasion, vivait

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avant la guerre un industriel, propriétaire d'une petite fabrique. Il fut atteint par la mobilisation, ainsi que ses trois frères et un beau- frère. Comme il était à prévoir que la ville serait occupée par les Allemands, sa jeune femme lui demanda ce qu'elle devrait faire dans cette éventualité. « Rester, » lui répondit son mari. Mme X... organisa donc dans l'usine une ambulance de cinquante lits, avec infirmières diplômées.

Survient le premier bombardement ; tous les habitants riches de la ville font leurs paquets et s'éloignent au plus vite. I/C médecin cherche à faire partir la jeune femme. « Non, dit-elle ; mon mari m'a dit de rester, je resterai. » Et elle s'installe à la cave. Chassé par une attaque française, l'ennemi s'éloigne, on combat non loin de la ville. Un jour on apporte à MmeX... non pas cinquante, mais soixante- quinze blessés. Elle s'ingénie, on dédouble les lits, on fait place à tous ces malheureux.

Cependant, le bombardement recommence. Survient un soixante-seizième blessé : « Mon pauvre ami, je n'ai plus une place... — Oh ! madame, je vous en prie, je ne puis aller plus loin... » Et songeant qu'elle a dans son salon une chaise longue, elle la fait apporter et y installe tant bien que mal son nouvel hôte.

A ce moment, quelqu'un la prévient qu'on la demande au pavillon. A peine a-t-elle fait quelques pas dans la cour, qu'un obus tombe à l'endroit précis qu'elle occupait à l'instant, tuant dix-huit blessés, ses deux aides et le fils de sa cuisinière qui, lui aussi, se dévouait.

Et la petite femme frêle devient un capitaine : « Que tous ceux qui peuvent se mouvoir, se sauvent ! » criet-elle dans l'affolement. Avec les extincteurs de l'usine elle combat l'incendie pour préserver les survivants ;

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puis elle s'occupe des réchappes, les répartit dans les autres ambulances, va, à travers les explosions et les flammes, faire ses déclarations de décès. Trois jours se passent ; elle reste dans sa maison comme elle l'avait promis, veillant ses morts, et enfin, au bout du troisième jour, reçoit l'autorisation d'inhumer. Des médecins militaires se présentent ; mais, repoussés par l'horrible odeur, ils abandonnent la place. Un seul — j'ignore son nom — reste ; mais seul, il ne peut suffire à la besogne : « Ne suis- je pas là ? » répond-elle simplement. A eux deux, ils ensevelissent les vingt et un cadavres et les accompagnent, tous les deux seuls, au cimetière.

Puis quand tout est en ordre, elle s'offre pour aller à Paris chercher des pansements qui commencent à faire défaut. On accepte avec joie, et, le long du chemin, sans qu'elle raconte son histoire, tous, soldats français et anglais, s'appliquent à lui faciliter le voyage.

Munie des objets nécessaires, Mme X... retourne chez elle, et elle continue à soulager les misères dans la grande ville bombardée et incendiée.

(D'après l'Echo de Paris.)

Unb jeune Lorraine.

Un officier français, blessé dans les Vosges et actuellement en traitement à l'hôpital de Clermont-Ferrand, a raconté comment il avait été sauvé grâce à l'héroïsme d'une jeune fille lorraine qui, le voyant tomber sous les balles, le releva et le conduisit dans une maison voisine. Elle fut aussitôt dénoncée par des Allemands. Des soldats prussiens l'arrêtèrent dans la soirée et lui firent faire plus de douze kilomètres à pied pour la conduire au quartier général. On la relâcha cependant quarante-huit

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heures plus tard. Elle revint à Badonviller. Un officier français lui demanda de lui indiquer un guide. « Je sais où ils sont, dit-elle, puisque j'arrive de chez eux. Venez avec moi, je vais vous conduire. » ly'officier accepta.

( Temps )

Les courageuses téi^éphonistes.

Pendant le bombardement d'Btain, une jeune téléphoniste dont on ne connaît pas encore le nom, resta à son poste et téléphona à Verdun de quart d'heure en quart d'heure pour rendre compte de ce qui se passait. Sa dernière communication fut celle-ci : « Une bombe vient de tomber sur le bureau ! » Puis tout rentra dans le silence, et le directeur des postes de Verdun, qui écoutait, n'entendit plus rien.

... Valérie di Martinelli et lyéonie van lyint étaient à leur poste dans le bureau du téléphone de Louvain quand le bombardement commença. Elles entendirent le grondement lointain de l'artillerie allemande se rapprocher de plus en plus. Des obus commencèrent à éclater dans les faubourgs de la ville, puis dans la ville même. Bientôt les shrapnells se mirent à pleuvoir autour du bâtiment pendant que l'incendie gagnait maison après maison, et déjà les jeunes téléphonistes entendaient le crépitement des flammes. La ligne qu'elles desservaient transmettait les ordres de l'état-major belge qui devait assurer la retraite de l'armée ; elles savaient que si elles abandonnaient leur poste, la confusion et le désordre s'ensuivraient presque inévitablement. Les « petites demoiselles du téléphone » ne songèrent à leur sécurité que lorsqu'elles ne purent continuer à se rendre utiles, les fils ayant été

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emportés par les obus ou coupés par l'ennemi. Depuis

longtemps, tout le monde avait fui et les mitrailleuses

balayaient les rues et les places quand ces héroïques

jeunes filles se glissèrent dehors et s'enfuirent en rasant

les murs. On sera heureux de savoir qu'elles ont échappé

à la mort.

Plusieurs femmes ont été tuées ou blessées sur la ligne de feu où elles secouraient des blessés. I^a mitraille et les balles qui pleuvaient autour d'elles ne les arrêtaient point. Les unes étaient des religieuses, les autres de simples laïques, telle cette actrice de province atteinte à la tête par un éclat d'obus au moment où elle secourait les blessés sur un champ de bataille d'où les combattants venaient à peine de s'éloigner. Telle encore Mme Marie Pierront, citée à l'ordre du jour de l'armée «pour avoir fait preuve du plus grand dévouement et du plus beau courage, en allant elle-même chercher, dans les bois, des blessés signalés comme disparus, en organisant et en dirigeant leur transport malgré la proximité immédiate de l'ennemi et en passant la nuit à les soigner et à les panser. »

On ne peut faire un kilomètre sur les routes qui sillonnent les environs de Bruxelles, dit une lettre publiée par le Daily Telegraph dans le courant du mois d'août,, sans trouver de tous côtés des tranchées occupées par des soldats belges et sans croiser des troupes de femmes qui, panier au bras et bidon à la main, portent à manger aux vaillants défenseurs de la patrie.

Durant la bataille de Mons, dit un autre journal anglais, des femmes et des jeunes filles bravèrent le feu

des mitrailleuses et des canons afin de ravitailler les soldats. Un fantassin a raconté qu'il avait vu une jeune fille de seize à dix-sept ans demeurer sans broncher sous le feu d'une vive canonnade, jusqu'à ce qu'elle eût distribué tous les vivres dont elle était chargée.

lycs religieuses, soit en Belgique, soit en France, ont en mainte occasion montré un grand courage. Voici une citation à l'ordre du jour de l'armée : « Mmes Rigaut, Collet, Rémy, Maillard, Rickler et Gartener, religieuses de Saint- Charles de Nancy. — Ont depuis le 24 août, sous un feu incessant et meurtrier, donné dans leur établissement à Guebwiller, asile à environ mille blessés, en leur assurant la subsistance et les soins les plus dévoués, alors que la population civile avait complètement abandonné le village. Ce personnel a en outre accueilli chaque jour de très nombreux soldats de passage, auxquels il a servi tous les aliments nécessaires. »

Quel héroïsme peut être supérieur à celui d'une mère qui fait le sacrifice de ses fils ? Et combien l'ont fait cette année avec sérénité, de toute leur âme de Françaises dont Corneille eût pu être satisfait !

Une vieille paj^sanne déclare : « Je suis une pauvre femme et je n'ai jamais pu connaître le plaisir de donner. Je sais ce que c'est, maintenant. Je viens de donner mon seul bien à la France, mes quatre fils. )>

Les femmes russes pratiquent la même abnégation sublime.

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Lettre d'une mère russe a son fils.

Le Times publie la lettre suivante trouvée dans la poche d'un officier russe tué à l'ennemi. Elle lui était adressée par sa mère.

Votre père a été tué très loin de nous, près de Laogan, et je vous envoie au devoir sacré de la défense de notre chère patrie contre un vil et affreux ennemi. Rappelez- vous que vous êtes le fils d'un héros. Mon cœur saigne et je pleure en vous demandant de vous montrer digne de lui.

Je sens toute l'horreur fatale de mes paroles, quelles souffrances elles peuvent apporter à moi et à vous, cependant je les redis encore. Nous ne vivrons pas toujours dans ce monde. Qu'est-ce que l'existence d'un être humain ? Une goutte d'eau dans l'océan de vie de la magnifique Russie. Nous n'existerons pas toujours, tandis qu'elle, elle doit avoir une longue vie prospère. Je sais que nous serons oubliés et nos heureux descendants ne se souviendront pas de ceux qui dormiront dans des tombes de soldats, mais qu'importe !

Je me suis séparée de vous en vous couvrant de baisers et de bénédictions. Lorsque vous serez désigné pour accomplir un haut fait, ne vous souvenez pas de mes pleurs, souvenez-vous seulement de ma bénédiction. Dieu vous garde, mon enfant chéri si tendrement aimé ! Un mot encore : on rapporte de tous côtés que l'ennemi se montre cruel et sauvage. Ne vous laissez pas emporter par un sentiment aveugle de vengeance. Ne levez pas votre main sur un ennemi tombé, mais soyez généreux envers ceux dont le destin vous confiera le sort.

Pour épargner des soucis au mari qui est sous les armes.

la femme sait se dépouiller de tout. Voici un trait rapporté par M. Abel Hermant dans le Temps :

Le mari est à la frontière. Il écrit, il s'inquiète. Quand il est parti, la femme et les petits disposaient encore de deux louis. Quand sa lettre arrive, les deux louis sont réduits à douze francs. Pour le rassurer, pour lui faire croire qu'elle ne manque de rien, la femme lui envoie un bon de poste de dix francs.

CCEUR DE FRANÇAISE.

M. Maurice Donnay raconte dans le Figaro sa visite à la vieille mère d'un de ses jeunes amis « qui est là-bas au front ».

D'origine alsacienne, cette bonne Française, qui a sans faiblir donné à la Patrie en danger son fils unique, explique ainsi sa fermeté exemplaire : « L'an dernier, au printemps, je suis allée voir des amis dans les Vosges, à L... Us ont un fils qui a neuf ans. Un matin, le petit garçon est rentré du collège en sanglotant. Pour lui avoir surpris entre les mains quelques livres français, son professeur lui avait donné à conjuguer le verbe : « Je ne suis pas Français. -) Quel raffinement dans la taquinerie, quelle cruauté dans la pédagogie ! Et l'enfant criait, tout en larmes : « Je ne ferai pas mon verbe, je ne ferai pas mon verbe !... » Eh bien, tous ces temps-ci, j'entends la voix de cet enfant, et je suis fière d'avoir un grand fils à la frontière ; si le deuxième jour de la mobilisation je l'ai conduit sans larmes à la gare, c'est pour que les petits garçons de notre Alsace n'aient plus, et que les petits garçons de France n'aient jamais à conjuguer ce verbe-là ! »

Si toutes les mères tiennent un pareil langage, quel réconfort pour ceux qui paient là-bas de leur personne !

{Excelsior )

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Blessés allemands.

Elles n'ont pas été tout à fait contentes, les infirmières, d'être placées dans « une salle d'Allemands ». Désir bien naturel, d'abord, de donner par préférence leurs soins à des compatriotes. Mais c'est aussi que les Français passent pour « beaucoup plus gentils ». On s'aperçoit, dans ces circonstances douloureuses, que la réputation de gaieté que s'est faite notre race n'est point usurpée et que, pardessous une affectation de grossièreté dans le vocabulaire, elle a jusque dans le peuple des villes et des campagnes une délicatesse, une courtoisie d'aristocrates. Ces braves gars mutilés trouvent presque toujours un mot héroïque ou drôle pour remercier. I^es Allemands demeurent atones, presque inertes...

Bien vite pourtant, les trois infirmières se sont réconciliées avec leur tâche : ces hommes sont des Allemands, mais ce sont des blessés, des hjommes, presque des enfants. Il y a Mme Bridon, qui est une infirmière de profession, et ça se voit : elle a de la science, elle a de l'autorité, elle marque une condescendance un peu dédaigneuse aux deux autres, auxquelles elle fait accomplir volontiers, et avec quelque raison, les besognes un peu inférieures. Avec leur instinct héréditaire et très profond d'obéissance, les Allemands ne lui ont pas donné de surnom. Ceux qui peuvent marcher joignent les talons quand elle entre, comme devant un supérieur, et l'appellent respectueusement « Fràulein Bridon ». Mais les deux autres, pour eux, c'est « l'Ange » et « l'Abeille ». I^'Ange est une douce et tendre petite femme, avec des yeux qui seraient à la perdition de son âme, s'ils n'étaient si purs. Un peu maladroite, un peu « perdue » dans les premiers temps, et ne sachant pas

un mot d'allemand, elle ne comprend rien de « ce qu'ils racontent », et ils n'entendent rien à ses paroles, qui ont toujours le ton d'une prière. Mais elle est si caressante, si douce, si dévouée, si pleine d'attentions ! ly' autre jour, elle a songé : « Il faut qu'ils aient quelque chose à lire pour se distraire. » Bile a donc couru la ville pour chercher des livres imprimés en allemand, et n'a rien trouvé qu'un vieux stock de brochures oubliées chez un bouquiniste. Triomphalement, elle les a montrées à l'Abeille, qui parle allemand. C'était l'Art de soigner les serins, sans doute rédigé à l'usage des vieilles dames de l'autre côté du Rhin qui possèdent des canaris. Iv' Abeille a pouffé de rire, mais les Allemands ont lu bien poliment la brochure, à défaut d'autre chose.

ly' Abeille a une petite figure chiffonnée, l'air quelquefois de n'avoir plus pour deux jours à vivre, mais une diligence adroite qui n'arrête jamais, et du feu plein ses yeux marrons. Elle fait toujours tout ce qu'il faut, elle est toujours à tous, elle donne à ces grands corps d'hommes la délicieuse sensation qu'ils sont encore des enfants. Il en est un, sorte de monstre épais, au mufle d'animal, qui n'a jamais dû rouler que les idées les plus brutales et les plus courtes dans son cerveau rudimentaire. Il souffre d'une blessure au crâne, et quelquefois délire. Alors il la prend pour sa mère et lui parle d'un ton de maître impérieux : « Mutter, Mutter, quelle soupe as-tu faite ce soir ? Encore la même ! » Ses camarades s'amusent, trouvant qu'il ne devait pas être un fils bien agréable, mais elle l'appelle « son patapouf » et le soigne... comme une mère

Il y a aussi le pauvre homme qui a deux enfants. Celuilà pense, il a une âme qui médite et s'épouvante, dans son corps qui souffre et s'horrifie. Il répète : « Quelle

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guerre ! quelle guerre ! Et pourquoi cette guerre ? A

quoi peut-elle servir ? »

Pierre M11.LE (Temps.)

Bordeaux, 18 octobre.

J'ai vu, dans trois ou quatre hôpitaux, plusieurs centaines de blessés allemands. Entre les hôpitaux, comme cela est naturel, il y a des différences ; il n'y en a aucune entre les salles de blessés français et les salles de blessés allemands. Au début, on les mettait même ensemble. Français et Allemands ; cela a provoqué des difficultés et aujourd'hui ils sont séparés, — logés d'ailleurs, traités, soignés exactement de la même manière. Dans le plus confortable des hôpitaux que j'ai vus, les Allemands avaient la meilleure chambre simplement parce qu'ils étaient les plus blessés...

Dans une salle, j'ai trouvé une sœur à cornette blanche. Je n'ai jamais vu d'yeux plus merveilleusement purs que les siens. I^e cristal et l'eau la plus limpide peuvent à peine donner une idée de leur transparence. De ses petites mains, elle défaisait et refaisait les lits en causant gaiement; elle ne savait pas un mot d'allemand, eux pas un mot de français ; elle m'a dit : « Nous nous comprenons très bien. Je suis très contente d'eux. » On ne pouvait même pas imaginer qu'il en fût autrement. Elle disait : « Au début, ils m'appelaient mademoiselle ; j'ai dit : non, ma sœur ! » Elle m'a dit encore : « Je veux que vous disiez à celui-ci que je suis particulièrement contente de lui ; il est si patient ! » Celui-ci, c'était un pauvre garçon dont la figure avait été déchiquetée par un obus ; entre les bandages blancs qui enveloppaient toute sa tête, on ne voyait

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juste que des yeux, un nez et une bouche, tordus dans une grimace telle que je fus obligé de me mordre les lèvres pour ne pas rire. Mais quand j'eus expliqué la phrase de la sœur, ces pauvres restes de figure ont pris, pendant une minute, une expression purement heureuse. Une sœur parmi des frères !

J'ai vu encore autre chose.

Dans une autre salle, l'infirmière était une dame de la Croix-Rouge, une volontaire donc ; c'était une femme mûrie et dont le visage comme macéré par la vie avait cette beauté expressive que donnent seules beaucoup de joie et beaucoup de souffrances éprouvées... Elle aussi était contente de ses blessés ; mais comme elle parlait de la guerre, sa voix s'est brusquement altérée, elle m'a dit : « On m'a mise ici parce que je sais l'allemand ; mais, monsieur, j'ai deux fils au front et un neveu à Anvers... Peut-être que dans ce moment même, ils me les tuent. » Elle fit un geste vers les malades ; elle dit : « Il ne faut pas que j'y pense, parce que je ne pourrais plus leur donner à boire. »

Je voudrais qu'on se représentât vraiment les choses : beaucoup de ces hommes ne peuvent pas faire un mouvement, il faut les soulever, il faut prendre leur tête d'une main et approcher de l'autre la tasse de leurs lèvres, il faut faire tout pour eux, comme une mère qui soigne son petit enfant. Et maintenant, qu'on imagine l'état d'âme de cette noble femme !

Une minute après m' avoir dit cela, les gants de caoutchouc aiix mains, elle aidait à refaire un grand pansement. Et si, en effet, ils lui tuaient un de ses fils, s'ils les lui tuaient tous les deux ? Je me suis dit en la regardant que sans doute elle continuerait.

F. Ch. ( Gazette de Lausanne.)

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SCBURS PAR I,E CCËUR.

La fille d'un instituteur français chez lequel est soigné un blessé allemand, écrit à la fiancée de ce prisonnier, à Berlin :

« Mademoiselle, » Toutes les femmes sont sœurs par le cœur. A ce titre, je vous envoie mes meilleures amitiés. Nous soignons votre fiancé comme vous soigneriez le mien, j'en suis sûre, s'il était chez vous... »

(Publié par le Vorwœris, reproduit par le Temps.)

Pensées touchantes.

Que de jolies pensées délicates sont nées, depuis le début de la guerre, dans des cerveaux féminins, ou plutôt dans des cœurs féminins !

I^a jeune femme d'un inspecteur de l'exploitation, à Compiègne, dame de la Croix- Rouge, se présente à tous les trains de blessés qui passent en gare et prend les noms et adresses des parents des blessés. Bile envoie ensuite à ces parents un simple mot disant : « Votre fils, blessé (à telle partie du corps), est passé à Compiègne le ...

Un convoi se dirigeait par l'avenue d'Orléans vers le cimetière de Bagneux. Un ruban tricolore faisait reconnaître le cercueil d'un soldat. Quelques personnes suivaient, lya plupart n'avaient pas connu celui dont la dépouille allait reposer près de ses frères d'armes. Mais on accompagnait, sous le ciel inclément de novembre, celui qui avait enduré la rigueur des champs de bataille, et qui était tombé pour le salut de tous.

IvC convoi passa devant la cabane de bois d'une mar-

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chande de fleurs. lya marchande était une de ces pauvres femmes qui, emmitouflées d'un châle de laine, vendent avec des mains rugueuses des chrysanthèmes qu'elles tirent d'un seau de fer-blanc. Une ardoise accrochée indique le saint du jour, et de vieux journaux sont préparés pour envelopper les bouquets mouillés.

Cette pauvre femme vit passer le convoi. Elle vit qu'il n'y avait pas de fleurs sur le drap noir. Elle prit un paquet de ces chrysanthèmes qui représentaient sa fortune pour un jour, et, les donnant à un enfant: «Va les mettre sur le cercueil, » dit-elle. Ainsi le soldat tué s'en alla vers sa dernière demeure, accompagné par la charité d'une pauvre femme de France.

(Débats.)

On lit dans la Kreuz-Zèitung, journal catholique allemand : Une personnalité allemande haut placée a visité récemment la région de l'Oise où sont tombés, au cours des combats d'août et de septembre, nombre de soldats de la garde, et elle écrit à une amie d'Allemagne :

« Il faut que je vous envoie aujourd'hui deux des inscriptions que j'ai relevées sur la tombe des nôtres, et qui y avaient été placées, avec des couronnes et des fleurs :

Offert par les Françaises aux soldats allemands, Nos frères en Jésus-Christ.

Et plus loin :

Pour les soldats allemands, nos frères en Jésus-Christ, Morts loin de leur patrie, pleures par leurs familles. Prions pour eux.

Ces mots venaient à nous, sur ce champ de deuil, de douleur et d'héroïsme, comme une voix de réconciliation. »

W^êMM^^Àà^X^

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