TOMMY ATKINS » SE FAITJ CHANSONNIER
Beaucoup de « tommies » inventent des paroles drolatiques qu'ils chantent sur des airs connus. Quelques-unes de ces chansons improvisées ont un très grand succès.
En un rien de temps elles se répandent comme une traînée de poudre, tous les soldats les adoptent. Voici la première strophe d'une parodie de John Peel :
D'ye know John French, with his khaki suit, His belt and gaiters. and stout brown boot, Along with his guns, and his horse, and his foot, On the road to BerUn in the morning ?
Chorus :
Yes, we know John French, and old J offre too, And ail his men to the Tricolour true, And Belgians and Russians, a jolly good few. On the road to Berlin in the morning !
(Connaissez- vous John French, avec son complet kaki. Sa ceinture, ses guêtres et ses gros souUers jaunes, Qui passe avec ses canons, sa cavalerie, son infanterie. En route pour Berlin, le matin ?
Refrain :
Oui, nous connaissons John French et le vieux J offre aussi, Et tous ses hommes, fidèles au drapeau tricolore. Et les Belges, et les Russes, toute ime ribambelle. En route pour Berlin, le matin !)
« Tommy Atkins » adore les scies. Il en est une, inventée au début de la guerre, qui a acquis une popularité inouïe. Elle a été prononcée en tant d'occasions tragiques, que les civils ne peuvent plus l'entendre sans en avoir les larmes aux yeux. « Quand un obus, ou une décharge de mitraille, vient d'éprouver partictdièrement une compagnie, écrit un journaliste, quand les tranchées sont particulièrement humides et froides, et même à l'hôpital dans les longues journées de souffrance, il se trouve toujours un loustic pour crier: Arewe downhearted? Et tous ses camarades de hurler le refrain : No ! » (Sommes-nous découragés ? Non !) Cette rengaine ne témoigne-t-elle pas d'une belle crânerie ?
Chansons de route des Angi^ais.
I^e soldat anglais, comme le nôtre, a ses chansons de loute ; mais ce ne sont pas toujours les mêmes, et il les
emprunte à l'actualité. Il chante en marchant et, mieux encore, il siffle. C'est curieux d'entendre une marche sifflée par un bataillon. La cadence et le mouvement sont justes, et Tair également, l'ensemble est irréprochable et le chef des chœurs le plus exigeant d'un théâtre lyrique ne trouverait rien à redire à la façon dont les troupiers anglais sifflent une marche en défilant.
En ce moment les airs favoris des soldats réservistes et recrues sont : If s a long, long way to Tipperary, et la Marseillaise. Le premier est une chanson de café-concert dont les paroles ne présentent aucun intérêt, comme les paroles de quatre-vingt-dix-neuf chansons de ce genre sur cent, mais dont la musique a eu le don de plaire à l'oreille populaire ; elle n'est pas brillante, cette musique, dont le seul
AUTOUR DE LA BATAILLE yS
mérite est qu'elle fait une marche passable, bien que peu entraînante. Il s'agit tout simplement, dans cette chanson, d'un Irlandais de Tipperary, égaré à Londres, comme il l'écrit à sa Molly, au pays natal, et à qui Molly répond que s'il ne se hâte pas de revenir, il sera remplacé par Mike Maloney. Hélas ! que Tipperary est loin ! It's a long, long way to Tipperary ! Voilà tout.
Je doute qu'un Anglais sur dix mille ait connu la Marseillaise avant la guerre, car les suffragettes seules la chantaient jusqu'ici. Mais depuis le mois d'août, la Marseillaise est chantée et sifflée par tous les soldats anglais, qui ont appris vite et bien le chant national français. Plus d'une fois j'ai remarqué que les troupes anglaises mettent une certaine coquetterie et une touchante et fraternelle intention à le siffler quand ils passent devant l'ambassade de France, en allant manœuvrer ou en en revenant.
Hier, pour la première fois, j'ai entendu des soldats anglais chanter, en guise de marche, un cantique aussi connu des protestants que des catholiques et j'en ai été tout étonné. Devinez ce que c'était. 1^' Adesti fidèles, tout simplement ; et rien n'était plus imprévu que ce chant d'allégresse religieuse transformé en marche guerrière, et en une excellente marche même. Essayez.
(Correspondant de LrOndres du Journal des Débats.)
Un campement angi.\is.
Un correspondant du Secolo, qui a visité récemment l'un des camps anglais, en donne la description suivante :
Nous visitons le camp. Les tentes semblent sortir de la fabrique, tant elles sont blanches et propres. Les soldats
dorment sur la paille, mais ils sont bien protégés du froid et de rhumidité. Au camp aussi bien que hors du camp, le soldat a tout ce qu'il faut pour rendre la vie militaire moins dure. Hors du camp il est bien couvert ; il a une chemise de flanelle, un maillot à manches, des caleçons et des bas de laine (le tout de couleur kaki) et des chaussures imperméables. Au camp, il dispose de nombreuses et chaudes couvertures de laine. Il a, de plus, tout ce qu'il faut pour se raser et se faire la raie tous les matins, même si le canon tonne. On met à sa disposition pour prendre un bain et même une douche, d'amples vasques creusées dans la terre et revêtues de ciment armé. Il peut se vanter — si toutefois il se vantait — d'être le soldat non seulement le mieux équipé, mais encore le plus propre du monde.
— Demain, ces trous seront autant de baignoires, me dit l'officier qui m'accompagne, et les tuyaux que vous apercevez là-bas y amèneront de l'eau en abondance.
Nous pénétrons dans une grande enceinte située entre le camp anglais et le futur camp hindou ; des milliers de moutons y broutent l'herbe. Plus loin, dans un autre enclos, paissent des bœufs par centaines. Plus loin encore est un troisième enclos où s'ébattent mille superbes chevaux.
Entre le parc des moutons et celui des bœufs s'élèvent deux grandes tentes rectangulaires. Ici est la boucherie, sur les parois de laquelle se profilent, vêtues de blanches enveloppes de gaze, des centaines de bêtes écorchées et éventrées. C'est que le soldat anglais dévore énormément. IvC matin, il mange du jambon, du pain, des fruits en compote, du fromage et des biscuits, le tout arrosé de thé et de
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lait condensé. A midi, il mange de la viande rôtie, du pudding à la semoule ou au riz, des raisins de Corinthe, du sucre, du fromage, des biscuits et du thé.
Dans l'après-midi, five o'clock. lyC soir, Tommy Atkins achève tout ce qui a pu rester de ses abondantes rations quotidiennes. Il ne meurt pas de faim, le soldat anglais !
Pendant que mon guide me donne des explications, les soldats finissent précisément leur quatrième repas et préparent leurs lits au milieu du brouhaha des voix.
La nuit vient avec sa rapidité des soirs d'automne. I^a brise, qui apporte les parfums acres des champs labourés et en imprègne l'air, semble éteindre dans le ciel les dernières lueurs du soleil invisible. Dans le camp, tout à coup, se fait un grand silence, et le murmure des peupliers aux feuilles palpitantes semble être le souffle des soldats endormis.
IvES TROUPES HINDOUES A MARSEII.I.E.
Les troupes hindoues arrivées à Marseille ont été présentées par leur chef au général commandant la 15® région. Leur belle tenue a fait grande impression. On les a acclamées et on leur a offert des fleurs, des fruits et du tabac. Les femmes épinglaient des fleurs aux tuniques et aux turbans des soldats sikhs, qui sont de taille gigantesque, dépassant de la tête les spectateurs, et des petits soldats gourkhas, des Punjabis et des Beloutchis, auxquels on distribuait de petits drapeaux tricolores qu'ils fixaient à leurs fusils. Ils répondaient par de chaleureux : « Vive la France ! » aux cris de : « Vivent les Anglais ! Vivent
britanniques des indigènes et qu'a
les Hindous ! » lancés par la foule et alternant avec la Mar^ seillaise, très bien exécutée par les musiques militaires hindoues composées d'instruments étranges.
L'accueil fait aux Hindous par les Marseillais a dépassé, s'il est possible, celui fait aux zouaves,, aux turcos, aux Sénégalais et aux Marocains. La belle ordonnance et la magnifique apparence de ces troupes, qui ont à leur tête plusieurs princes de l'Inde, reconnaissables aux ornements en or de leurs turbans et au riche harnachement de leurs superbes chevaux, ont fait l'admiration de nos officiers. Ces troupes sont merveilleusement organisées dans tous les détails et prêtes à l'action.
La foule a surtout applaudi quand ont défilé les Sikhs, magnifiques types d'hommes, hauts de six pieds, et les régiments
Indes qui sont venus avec les troupes
bronzés le soleil oriental.
En route pour i^a Bei^gique.
L'envoyé spécial du Temps écrit de Busigny, le 24 août : J'ai quitté Jeumont hier matin pour Maubeuge. De là j'ai suivi en automobile jusqu'à lyille, où je suis arrivé vers le soir, les sinuosités de la frontière.
Un peu partout, sur ma route, j'ai rencontré des troupes et particulièrement des Anglais, marchant dans la direction de la Belgique d'un train régulier et soutenu. J'en ai profité pour examiner leur costume et leur armement. Chefs et soldats portent un uniforme identique en étofFe de coton assez épaisse et bourrue, de teinte moutarde. Aux pieds, de solides brodequins en cuir jaune ; autour des jambes, des bandes molletières taillées dans la même étoffe que le costume, et surmontées de culottes légèrement bouffantes. Sur le corps, une vareuse percée de quatre poches, deux sur la poitrine et deux sur les côtés. En bandoulière, de droite à gauche, une large cartouchière en cuir fauve garnie de cinq pochettes qui renferment chacune dix cartouches. A la ceinture, même nombre de cartouches dans des pochettes analogues. Carabine et fusil sont d'un modèle massif, assez lourd, qui m'a rappelé le Mauser des Allemands. vSur la tête, une large casquette entièrement recouverte d' étoffe, même sur la visière. Aucune distinction entre les officiers et les hommes, sauf d'imperceptibles étoiles, galons ou chevrons, dont les fils d'or ou d'argent sont mêlés de tant de fils de coton ou de laine qu'ils font l'effet de ton sur ton et ne sont perceptibles qu'à dix mètres au plus. Même les Ecossais, dont on sait l'attachement invincible pour leur traditionnel costume bariolé, ne le
portent pas d'une manière ostensible. Leur kilty ou jupon, est recouvert d'une étoffe kaki et la vareuse kaki est universellement portée par les Scotch Horse, ou chevaulégers écossais, et par les fusiliers écossais comme par la garde noire écossaise. I^a coiffure seule les distingue des soldats anglais. Ils ont gardé un béret fendu, allongé, orné d'un chardon argenté et terminé en arrière par une pointe d'où retombent deux rubans noirs. Ce béret est orné d'une ceinture quadrillée dont les couleurs, pour chaque régiment, sont diverses. I<es genoux nus au-dessus du bas de laine sombre, jettent aussi dans cet ensemble monotone un soupçon de pittoresque.
Les canons courts et trapus, peints en bronze vert foncé, ont un diamètre au moins double de nos élégants et fins 75. Mais c'est le train des équipages qu'il faut voir, avec ses canons ou ses voitures à bâches en nombre incalculable, et chargées à profusion non seulement des munitions, mais des approvisionnements les plus variés, d'une
renversante abondance : foin comprimé en ballots quadrangulaires, pour les bêtes ; caisses de thé, caisses de cacao, caisses de sucre, boîtes de légumes et de viande en conserve, pots de confiture hauts d'un pied, pour les hommes. Trains d'équipages encore pour les aéroplanes, dont le nombre est énorme en comparaison de celui des hommes. Nous avons là une armée de renfort disciplinée, vigoureuse, bien en main, qui ne le cède ni en solidité ni en courage à la meilleure des nôtres, et qui montre autant de prévoyance que de courage. Dès l'arrivée au point de stationnement, tout est prêt : des fourriers ont précédé la troupe au campement, et les hommes, au bout de quelques minutes, ont devant eux un repas chaud.
J'ai assisté aux préparatifs d'une de ces réceptions. Dans un village belge, des lits sont dressés dans l'école pour les sous-officiers. En plein air, devant la cuisine roulante, des maîtres d'hôtel improvisés découpent, avec une sage lenteur et une habileté méthodique, des moutons qu'on vient de retirer d'un appareil frigorifique, et dans les bouilloires, déjà sur le feu, l'eau commence à chanter sur le thé. A toutes les haltes, à tous les cantonnements, c'est ainsi.
L'étonnement que j'ai ressenti devant ce souci du bienêtre des hommes et devant cet instinct national du confort, ne me rend pas injuste pour les services d'arrière qui approvisionnent avec une régularité incomparable nos troupes. Deux fois par jour, entre Charleroi et Jeumont, je les avais vus fonctionner, portant à nos soldats leur stock indispensable de vivres et de compléments de munitions dans des autobus au nom familier, — Madeleine-Bastille, Clichy-Odéon, Trocadéro-Gare de l'Est, — ou dans des voitures de livraison du Printemps, du Bon-Marché ou du
Louvre, — et j'avais constaté avec une admiration sans réserve à quel point notre intendance, elle aussi, a poussé cette préoccupation de la vie matérielle des troupes, dont nos ennemis ont paru tant de fois dépourvus.
Thiébault-Sisson, * * *
MADEIvEINE-BASTII^LE.
« Nous avons ravitaillé hier une brigade de cavalerie au moyen des autobus, » écrit de la frontière, — et même d'un peu au delà, — un père à son fils ; car c'est le père qui est parti, laissant le fils qui, lui, se morfond et se ronge de n'avoir que seize ans : seize ans, rien à faire, hélas ! quand on n'a encore que seize ans !...
Il faut le distraire, ce garçon, et la lettre que son père lui envoie est toute plaisante :
« Croirais-tu que mon autobus de ravitaillement, c'était précisément un de nos braves, un de nos excellents et chers Madeleine-Bastille /... »
« Madeleine-Bastille » : ce ne sont pas des noms de bataille, mais à voir écrit ainsi « Madeleine-Bastille », à cette simple évocation de « Madeleine-Bastille », il paraît y avoir là une escouade de Parisiens, dont le coeur a tressailli d'émotion et d'aise...
Bt ces hommes qui ne sont pas des gamins, — je vous ai dit que l'auteur du récit avait un fils de seize ans, — ces hommes qui dans « Madeleine-Bastille » allaient peutêtre à la mort, — le canon tonnait au loin et les uhlans rôdaient tout près, — ils se sont mis à jouer à l'autobus, comme des gosses...
« ly'un de nous s'est improvisé le receveur ; à travers la
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campagne que nous parcourions, et où tout a été dévasté, rasé, brûlé par les Allemands, — ah 1 les Vandales !... — on criait «Place de l'Opéra !... » — « Porte Saint-Denis!...» — et le « receveur )> a encaissé le prix des places, que chacun de nous lui a remis très scrupuleusement. A l'arrivée, l'argent recueilli a servi à améliorer l'ordinaire de la compagnie, — pas la Compagnie des omnibus, la nôtre, — bien que cet ordinaire soit déjà extraordinairement abondant... C'est égal, tu vois, mon petit, que nous avons encore de la chance : des autobus qu'on ne risque pas de rater, ceux-là, et qui nous donnent, tout à point, l'illusion de circuler sur les boulevards... »
Franc-Nohain. (Echo de Paris.) ♦ * *
IvES SOLDATS BELGES.
Je n'ai encore vu jusqu'ici, en fait de troupes belges, sauf quelques détachements d'artilleurs ou de lignards, que celles qui ne sont pas destinées, en principe, à affronter l'ennemi. I^e service intérieur à Bruxelles est uniquement assuré par les gardes civiques, et j'ai été frappé de la belle tenue sous les armes, de l'allure décidée et nerveuse de cette sorte de garde nationale que les Belges ont tant plaisantée autrefois. On me dit — et je n'ai aucune peine à le croire — qu'ils marcheraient au feu avec la même crânerie que les troupes régulières. Sous leur longue capote verte et leur chapeau de feutre noir à l'espagnole, agrémenté d'une tresse rouge, ils ont une mine superbe et l'on éprouve la sensation, en face d'eux, non seulement d'un corps aguerri et bien discipliné, mais d'une troupe d'élite.
HéROS ! 3
J'avais vainement cherché jusqu'ici à me mettre en rapport avec des Liégeois qui eussent assisté aux terribles journées de l'autre semaine. Le hasard enfin m'a servi. Je me suis rencontré au ministère de la guerre avec un jeune homme de dix-huit à vingt ans, fils d'un grand manufacturier liégeois. Après avoir signé, au début des hostilités, son engagement dans un régiment de cavalerie, le volontaire n'avait pas pu rejoindre son corps, tant la
ville avait été rapidement investie. Aucun corps de troupes n'avait voulu l'accepter, pour prendre part à la défense de la place. Cinq jours durant, il était resté chez son père, dont l'habitation, située sur le mont Saint-Martin, qui domine la ville, constituait un poste d'observation merveilleux. Ce qui l'avait le plus frappé, c'était le spectacle du ciel, tandis que les forts du nord canonnaient les positions allemandes. Il s'était très vite habitué aux détonations formidables qui ébranlaient l'atmosphère, mais il ne pouvait se lasser de regarder la gigantesque aurore boréale dont le ciel s'illuminait toutes les nuits. Serpenteaux et fusées, gerbes de lumière et d'éclairs déchiraient l'espace en tous sens, et l'on eût dit d'un
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feu d'artifice colossal déchaîné sur une étendue de plusieurs lieues.
Dans les moments d'accalmie, il descendait avec précaution dans la ville et se risquait parfois de l'autre côté de la Meuse, dans l'intervalle de deux forts. Il parvint ainsi, un matin, jusqu'au village de Barchou, dominé par le fort sur lequel s'était concentré la veille l'effort des Allemands. « A peine étais- je sorti du village que je m'arrêtai, saisi d'horreur, à un kilomètre environ des glacis. De tous côtés, des flaques de sang, des monceaux et des monceaux de cadavres. Bt par une amére ironie, à une croisée de routes, au-dessus de ce champ de carnage, se dressait un poteau surmonté d'une plaque d'émail bleu que les obus avaient respectée et sur laquelle, en lettres blanches, on lisait : « Traitez avec douceur les animaux. »
Thiébaui^t-Sisson.
TOURKANTSCHIK, LE CHEVAI. COSAQUE.
Le bivouac d'une sotnia ^ de Cosaques se trouvait à une petite distance du camp des Autrichiens. Le jeune chef de la sotnia retenait à grand'peine la bouillante ardeur de ses hommes qui désiraient se battre. Enfin, il leur permit de tenter un raid. Les vaillants soldats s'abattirent comme un ouragan sur l'ennemi. Mais, dans leur fougueuse attaque, ils ne se rendirent pas compte qu'ils tombaient sur toute une division de cavalerie. En entendant les cris sauvages des Cosaques et en voyant briller leurs longues lances, les Autrichiens crurent d'abord avoir affaire à un régiment entier de ces terribles guerriers ; ils eurent une
^ Compagnie de cent Cosaques
minute de désarroi et d'hésitation ; mais bientôt ils s'aperçurent qu'ils n'avaient devant eux qu'un petit détachement et ils s'élancèrent furieusement sur la sotnia. I^e
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combat fut acharné, quoique de courte durée ; les Cosaques durent céder devant le nombre écrasant des ennemis.
— Diadia Matveï, cria l'un des Cosaques, il faut se replier ! Regarde en quel nombre ces diables nous entourent !
— Avale ta langue, Wassiouk, je le vois bien moi-même; tiens ferme ! riposta un vieux Cosaque à barbe rousse, et, têtu, il continuait d'asséner des coups terribles, semant la mort autour de lui. Plusieurs de ses camarades n'avaient plus de lance, ils frappaient dans le tas, criblant l'ennemi de coups de sabre, à gauche, à droite, devant, derrière..., ils n'avaient plus le temps de tirer, ni de charger les fusils. La mêlée fut épouvantable, un enfer ! Des cavaliers blessés ne pouvant presque plus se tenir sur leurs hautes selles, se raidissaient, de peur de tomber : le Cosaque ne veut pas tomber ; il ne veut pas être piétiné par les sabots des chevaux, et craint plus encore d'être capturé par un ennemi sans pitié.
— Gorioune ! Gorioune ! s'écrie un Cosaque, regarde notre chef !
Et il montrait le jeune officier qui glissait de sa selle. Aussitôt ils l'entourèrent ; le pauvre jeune chef était mort : une balle lui avait traversé l'œil. ly' enlever de son cheval pour le placer sur une de leurs bêtes fut l'affaire d'une seconde. Puis la barbe rousse commanda la retraite, et toute la bande, aidant les blessés, se chargeant des morts, se défendant furieusement, réussit à se frayer un passage à travers la masse ennemie et disparut comme un ouragan qui passe. Les Autrichiens essayèrent de les poursuivre, mais autant vouloir poursuivre le vent sauvage dans les plaines !...
— On a bien travaillé, ce fut chaud 1 dit d'une voix
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satisfaite l'un des Cosaques qui tenait sa monture de la main droite, la gauche pendant inerte le long de son corps.
— Oui, frère, c'est bien vrai, riposta la barbe rousse, mais malheur à nous, nous avons perdu notre chef, ils l'ont tué, les maudits !
Le Cosaque se tut. Tous gardèrent le silence. Plusieurs essuyèrent furtivement les larmes qui roulaient lentement le long de leurs joues basanées. Tous plaignaient le jeune chef qui était du même bourg qu'eux et qui laissait une veuve et un petit enfant.
— Qu'en penses-tu, Pankratitsch, ne serons-nous pas punis pour avoir perdu notre chef ? dit quelqu'un de la sotnia.
Il n'y eut pas de réponse. Tous se taisaient, trop de chagrin remplissait leur cœur.
— Et où est Tourkantschik, demanda tout à coup la barbe rousse, se peut-il que nous l'ayons laissé à l'ennemi ?
Tous se souvinrent du fier coursier du défunt. C'était un pur sang, élevé par les Cosaques, une bête d'une rare beauté et d'une grande intelligence, le cheval favori de tout le régiment où chacun le connaissait.
— Eh ! poltrons que vous êtes, cria à ses camarades la barbe rousse, n'est-ce pas une honte d'abandonner une bête pareille ? N'importe qui en donnerait un prix fou, et l'argent irait à la veuve de notre chef.
— Ne ferions-nous pas bien d'aller le reprendre ? proposa timidement l'un des plus jeunes.
— Allons, allons, Gorioune, imagines-tu que nous puissions le reprendre ? Tu as vu toi-même combien de milliers d'ennemis nous entouraient, lui cria Pankratitsch, d'un ton maussade.
lyC jeune Cosaque, tout intimidé, se tut.
lycs Autrichiens étaient maintenant bien loin en arrière, ils ne poursuivaient plus les Cosaques. lyes hommes lâchèrent les rênes, et leurs intelligentes montures, comme si elles comprenaient leur peine et s'y associaient, se mirent à marcher à pas lents, en baissant la tête. lya monotonie de la marche n'était interrompue que par le battement des corps inertes posés en travers sur les chevaux, et par la plainte douloureuse de l'un des blessés. C'était morne et triste, triste à mourir...
Iv'officier supérieur loua la bravoure de ses hommes, mais, les menaçant du doigt, il ajouta :
— Vous méritez des éloges pour ce combat, mais c'est malheureux de perdre un officier.
lya barbe rousse et Pankratitsch baissèrent la tête d'un air contrit. En leur qualité de doyens de la sotnia, c'est à eux qu'incombait le devoir de faire le rapport au supérieur.
— C'est la volonté de Dieu, Votre Seigneurie, répondit la barbe rousse en soupirant.
— Je sais, je sais, mais c'était un brave parmi les braves, et l'officier supérieur leur fit signe de se retirer. Puis, se ravisant : Eh ! toi, le roux, attends un peu ! Où donc avez- vous mis le cheval du défunt ? C'était une admirable bête que je me serais volontiers appropriée.
Les deux Cosaques, plus morts que vifs, comprirent qu'il fallait avouer la perte du coursier.
— Perdu, Votre Seigneurie, les Austriaks l'ont emmené, répondit Pankratitsch, d'une voix mourante.
Soit que l'air malheureux des Cosaques adoucît le colonel, soit qu'il comprît qu'ils n'étaient pas fautifs, il leur fit signe de la main en disant :
— Tant pis ! allez à vos affaires.
Bien que l'officier ne leur eût fait aucun reproche, les Cosaques se sentirent atteints dans leur honneur et leur amour-propre.
— Que je ne m'appelle plus Matveï, si je n'arrache pas notre bête à VAustriak ! jura la barbe rousse.
— Allons, allons, ami ! ne te vante donc pas. Comment veux-tu le retrouver, à l'heure qu'il est ? Les Austriaks l'ont sûrement emmené bien loin d'ici. Penses-tu qu'ils ne sachent pas distinguer une bonne bête ?
La barbe rousse ne put accomplir son projet, car l'ordre fut donné de n'attaquer l'ennemi qu'au moment où il serait possible de tourner ses avant-postes.
Voici ce qui était arrivé à Tourkantschik pendant ce temps. Quand la barbe rousse eut enlevé le chef mort de dessus son dos, il voulut s'enfuir avec les autres chevaux cosaques. Mais les rênes de la pauvre bête s'accrochèrent à un obstacle, et, malgré tous ses eSorts, Tourkantschik ne put se libérer. Il avait beau tirer, remuer la tête, se cabrer, sauter, il écumait, ses yeux s'injectaient de sang, il étouffait, — peine perdue : la courroie ne voulait pas céder. Les vains efforts du cheval cosaque furent aperçus par les Autrichiens, et un jeune adjudant, habile cavalier et grand connaisseur en chevaux, s'approcha de la bête affolée. Son œil exercé reconnut tout de suite la valeur et la beauté de l'animal. D'une main il saisit les rênes, de l'autre il trancha la courroie d'un coup de sabre. Le cheval se cabra, mais une main ferme le tenait. Choisissant un moment propice, l'officier sauta sur sa nouvelle monture. Tourkantschik fit un bond furieux en sentant un étranger sur son dos et, cherchant à se débarrasser de cet intrus, il s'élança d'une allure folle dans la direction où avaient disparu ses camarades des steppes...
L'Autrichien le laissa galoper un moment à sa guise, puis tirant fortement sur les rênes, il obligea la bête à faire demi-tour. Le beau coursier, qui n'avait pas l'habitude d'un traitement si dur, se cabra, et fit tous ses efforts pour jeter cet inconnu à terre. De nouveau l'adjudant lui asséna un terrible coup de cravache et lui enfonçant les éperons dans les flancs, il se fit obéir.
En rentrant au camp, le jeune homme alla trouver ses camarades :
— Regardez ce que je vous amène, leur dit-il, un vrai cheval des steppes ; il ne court pas, il vole... Admirez-le !
Tous les cavaliers mirent pied à terre et examinèrent avec intérêt l'animal sauvage qui, tremblant, couvert d'écume, roulait de tous côtés des yeux affolés. Ils admirèrent ses jambes fines, comme sculptées, le dessin élégant de sa tête, l'harmonie et la beauté de tout le corps. L'heureux adjudant se mit à caracoler devant l'assistance. A ce moment, le général du régiment s'approcha du groupe des officiers. Interpellant le jeune homme, il lui dit :
— Lieutenant Horsek, vous avez fait là une belle capture ; on dit ces coursiers des steppes très endurants et plus rapides que les autres. Vous êtes un cavalier émérite. Voici des documents qu'il s'agit de porter au plus vite à notre principal corps d'armée. Partez ; vous devrez y être avant l'aube. Prenez soin d'éviter les avant-postes russes. Soyez prudent. Rappelez-vous que ces documents contiennent le plan d'attaque que nous comptons exécuter demain soir. Partez à la tombée de la nuit ; cela vous permettra de passer sans être aperçu. Je compte sur vous.
Enivré par ce témoignage de confiance, le lieutenant Horsek se mit immédiatement à ses préparatifs.
Il décida de laisser à son nouveau cheval son harnache-
ment habituel, trouvant la selle cosaque plus commode et pratique que celle de la cavalerie autrichienne ; ce qui lui plaisait, c'étaient les deux sacs mobiles attachés à la selle ; on pouvait y mettre beaucoup de choses. Horsek y glissa le paquet de documents. I^a nuit était tombée quand il partit. C'était une nuit noire et chaude, presque sans étoiles ; à peine pouvait-il distinguer la tête du cheval.
Horsek chevauchait silencieusement, l'oreille aux écoutes. Bientôt il approcha du vallon oii avait eu lieu quelques heures auparavant le sanglant combat contre les Cosaques. Le souvenir du carnage se dressa devant ses yeux ; il croyait y être encore... Le cheval renifla ; lui aussi reconnaissait l'endroit... Horsek se raidit... il tira sur les rênes, et, de peur que la bête ne reconnût la route qui menait au camp des Cosaques, il le força d'obliquer à droite. Le cheval obéit. La nuit devenait de plus en plus sombre. Horsek s'arrêta et réfléchit : il comprenait que les avant-postes russes étaient proches et qu'il fallait user de beaucoup de prudence. Un instant il laissa sa monture galoper librement et, voyant la direction que le cheval prenait, il le ramena du côté opposé, sûr d'éviter ainsi toute mauvaise rencontre. Puis il accéléra l'allure de son coursier. Le camp des Autrichiens était encore fort éloigné et il fallait l'atteindre avant l'aube.
Tout à coup, Horsek s'aperçut que depuis un moment le cheval galopait sur l'herbe ; il avait évidemment abandonné la route, mais, dans sa course folle, l'adjudant n'y avait point pris garde. Le cheval cosaque l'emportait à présent dans un élan vertigineux et le cavalier, s'imaginant que l'intelligente bête, enfin domptée et obéissante,
servait son nouveau maître comme il l'entendait, se laissait aller au charme de cette chevauchée.
Ils galopèrent longtemps, toujours plus vite... Enfin les ténèbres se firent moins denses. Horsek entendit des hennissements de chevaux, il distingua des voix d'hommes, sans toutefois saisir leurs paroles.
— Qui va là ? cria tout à coup en russe une voix rude. Horsek faillit tomber de saisissement. Où était-il ? Pourquoi ne l'interpellait-on pas en allemand ou en
hongrois ?...
En un clin d'œil le pauvre garçon fut entouré de Cosaques à longues barbes. Il .se vit dépouiller de tout son équipement; de fortes mains le descendirent de cheval comme un enfant.
— Hé ! mais c'est notre ami Tourkantschik ! c'est toi, mon chéri ! s'écria Pankratitsch. Voilà une bête intelligente. Non seulement il est rentré chez les siens, mais il nous apporte un cadeau ! Viens ici, brave bête, que je baise ton museau !
— Il n'a pas voulu de l'avoine des Austrïaks, fit une voix.
Dans leur joie naïve et enfantine, les Cosaques entouraient, caressaient, embrassaient la brave bête, comme si c'eût été un être humain. N'y tenant plus, la barbe rousse entra en coup de vent chez le colonel :
— Votre Seigneurie, c'est Tourkantschik !...
Le colonel, qui causait avec ses officiers, s'interrompit, tout interloqué, et demanda :
— Quel Tourkantschik ? que veux-tu dire, Matveï ?
— Mais notre cheval, Votre Seigneurie, que nous avons perdu tantôt...
— Explique-toi, interrompit le colonel avec impatience.
— Il est rentré et il nous a rapporté un Austriak, comme s'il voulait nous dire : « Voici un cadeau de ma part ; vous m'avez laissé dans la peine, tout seul, mais je ne vous en veux pas, j'ai pu me libérer, » raconta le Cosaque tout d'une haleine, sa barbe rousse tremblant d'émotion.
IvC colonel se fit amener le cheval. Les Cosaques lui présentèrent aussi le prisonnier tout déconfit.
ly' officier russe regarda négligemment le brillant adjudant, sourit, et lui demanda en allemand :
— Où donc êtes- vous allé faire votre promenade nocturne, mon officier ?
L'Autrichien ne répondit pas. Il rougit de dépit.
Le jour se levait. Les soldats continuaient à entourer Tourkantschik. Ils lui apportaient du foin, de l'avoine. La bonne bête, tout heureuse de se sentir parmi les siens, hennissait doucement.
— Il y avait quelque chose dans les sacs. Votre Seigneurie, dit soudain Pankratitsch, et, sortant le fameux paquet, il le tendit au colonel.
Les yeux du vieux Cosaque brillèrent, son visage s'anima dès qu'il eut jeté les yeux sur le paquet et déchiffré son contenu.
— Une ordonnance, au plus vite !
Un instant après, celle-ci galopait ventre à terre, portant au grand état-major les documents saisis.
Vers le soir, la cavalerie russe fit échouer, par une attaque inattendue, tout le plan des Autrichiens ; ils durent se replier en toute hâte. Dans leur désarroi, ils laissèrent aux mains des Russes quantité de prisonniers, des pièces de canon et tout le train de ravitaillement.
(Abr^é du Novoié Vremia.)
AUTOUR DE LA BATAILLE qS
lyES BRAVES TOUTOUS.
A la fin d'un combat entre Belges et Allemands, on vit revenir du front un chien blessé à la patte. C'était un des fidèles auxiliaires du service sanitaire de l'armée belge qui, au moment où il allait porter secours aux blessés, reçut un éclat d'obus qui lui fit une blessure pénétrante.
Une estafette belge a un fidèle toutou qui s'installe dans le side-car de sa motocyclette et la suit partout. Prusco, c'est le nom de ce compagnon d'armes à quatre pattes, n'a pas quitté son maître depuis le commencement de la campagne et lui a, paraît-il, rendu de grands services.
Nos chiens de police français, promus à la dignité de chiens de guerre, viennent de faire très brillamment leurs preuves.
Dans plusieurs combats ils ont pu être efficacement utilisés. Grâce à un long et habile dressage, ils sont parvenus à distinguer entre un mort et un blessé. A maintes reprises, on en a vu qui, tenant dans leur gueule le képi d'un blessé, revenaient à l'ambulance et, sans jamais se tromper, conduisaient les médecins, les infirmiers et les brancardiers à l'endroit où le malheureux attendait du secours.
Nos chiens de police égalent en courage, en dévouement et en flair, les chiens du Grand-Saint-Bernard eux-mêmes. Après la guerre, il y aura quelques belles pages à ajouter à l'histoire des bons animaux.
Un singe guerrier.
Jacko, le singe familier du cuirassé anglais Loyal, n'a pas fait moins de trois campagnes.
Né au sud de l'Afrique, pendant la guerre du Transvaal, Jacko devint le favori de tout le régiment. Il accompagna les troupes sur un ou deux champs de bataille. Puis un marin l'adopta et l'emmena à son bord. Au moment de la révolte des Boxeurs, il était en Chine avec la compagnie de débarquement. De retour en mer, il passa de vaisseau en vaisseau.
Il vient d'assister au récent combat que le Loyal livra aux torpilleurs allemands. En vieux soldat qui s'y connaît, il reconnut le bruit de la canonnade et, au premier obus, il courut se réfugier dans la poissonnière, dont il ne ressortit, vif et gaillard, qu'une fois la bataille terminée...