J OFFRE I.E TACITURNE
Le Dr p. Pujade, ancien député^des Pyrénées-0 rientales, trace dans le Matin le portrait suivant du généralissime de ^l'armée française :
Très jeune, il était un silencieux, très bon et très doux. Silencieusement il fut reçu, avant la fin de sa seizième année, bachelier es sciences, avec la mention très bien, et neuf mois après, fait unique dans les annales de notre
grande école, avant d'avoir dix-sept ans révolus, il était admis à Polytechnique, avec le numéro quatorze.
Surpris par la guerre de 1870, à la fin de sa première année d'école, il fit, comme tous, admirablement son devoir. Après la guerre, il fut chargé d'organiser les nouvelles défenses de Paris et c'est par lui, sur ses plans, que furent créées les fortifications du secteur d'Knghien. Ce fut sur le talus d'un fort que le maréchal de Mac-Mahon, entouré de tout son état-major, appela un jeune lieutenant qui ne parlait pas et lui dit : « Je vous félicite, capitaine ! >>
Capitaine à vingt-deux ans. C'était beau.
On l'envoya dans l'Est pour organiser les ouvrages défensifs de Pontarlier.
— C'est très joli, me disait-il, mais je ne saurai plus faire que des fortifications. Je voudrais bien cependant commander des troupes.
Après Pontarlier, on l'envoya au Tonkin faire des fortifications et même des casernes.
Heureusement Courbet arriva, qui enleva la truelle au capitaine qu'il avait remarqué, — et Courbet se connaissait en hommes, — pour lui dire d'aller, l'épée à la main, gagner des batailles. J offre, à la tête de ses troupes, gagna, l'épée à la main, toutes les batailles dont on voulut bien lui confier les destinées. Il alla à Formose avec Courbet et, sous le feu de l'ennemi, organisa la défense de l'île. Puis on l'envoya à Madagascar construire les fortifications de Diégo-Suarez, qui passent pour les merveilles du genre. Il partit enfin pour le Dahomey, avec le colonel Bonnier qui fut battu et tué par les Dahoméens. J offre, qui commandait r arrière-garde, rallia les fuyards, culbuta les ennemis, et sans mot dire, pénétra le premier à Tombouctou.
Depuis lors, il n'a plus quitté la France. Professeur à rKcole de guerre, directeur du génie, général de brigade, général de division, commandant de corps d'armée, il a pu donner à son génie de stratège et d'organisateur son plein développement. Kn parlant de ses instructions, le lieutenant-colonel Rousset écrivait, il y a dix-huit mois, dans la Liberté : « C'est du Napoléon I^r et de la bonne époque ! »
A l'unanimité, il a été désigné comme chef suprême de nos armées, par les membres du Conseil supérieur de la guerre, sur la proposition du général Pau lui-même.
Il n'avait pas dit un mot pour obtenir cet honneur suprême. Il n'a pas dit un mot potir le refuser.
Et maintenant, un souvenir.
J'étais à Dresde en 191 1, à l'époque d'Agadir. I^a délégation des parlementaires dont je faisais partie avait été invitée officiellement à un grand dîner par le maire de la capitale saxonne. La gravité des circonstances fermait nos lèvres. Pendant le dîner, la conversation restait, si j'ose dire, strictement protocolaire. A la fin les langues se délièrent. Au fumoir, le président de l'exposition d'hygiène de Dresde, qm pensait sans doute que je serais plus prolixe que mes collègues, me dit à brûle-pourpoint :
— Que pense-t-on de la situation actuelle, en France ? Je ne répondis pas.
Il renouvela la question.
Je ne répondis pas davantage.
L'Allemand, francophobe comme toute la bourgeoisie allemande, s'exaspéra :
— Oui, je sais bien qu'un soldat français vaut deux soldats allemands, mais vous n'avez ni discipline, ni généraux !
QUELQUES GENERAUX DES ARMEES ALLIEES lOQ
Je suis comme les cigales. Quand on me gratte le ventre, je fais de la musique.
— Nous n'avons pas de discipline ? Vous avez raison. Nous n'avons pas de discipline. Nous n'avons pas « votre >> discipline. Nous l'avons remplacée par l'amour des officiers pour leurs soldats et par l'amour des soldats pour leurs officiers, grâce à quoi nos officiers feront passer leurs soldats par des trous d'aiguille. Nous n'avons pas de généraux ! C'est entendu. Et vous ? Et lesquels ? Et sur quelles preuves ?... En fait de généraux français, je n'en connais qu'un, mais je le connais bien. C'est le généralissime. C'est le général Joffre. Je vous engage à ne pas vous frotter à lui.
ly' Allemand ne répondit pas.
Joffre le Taciturne va répondre.
Portrait du Général Joffre.
I^e général est d'apparence robuste, de taille un peu au-dessus de la moyenne ; la moustache et les cheveux sont blonds, très grisonnants, les sourcils épais et très longs, en broussaille. L'œil gauche plus petit que le droit est atteint d'un léger strabisme.
Le général ressemble bien au portrait que l'on voit partout sur des cartes postales... Mais ce que la photographie ne rend pas et ce qui apparaît tout de suite chez le général Joffre, c'est la distinction de la personne, son extrême simplicité, son manque d'apprêt, l'autorité de son geste sobre, le regard sérieux d'un homme qui a conscience de ses responsabilités.
G. WagnièRE. (Journal de Genève.)
IIO HEROS!
Caractère du généralissime.
Parfois, le haut commandement se montre ombrageux. Dans l'intérêt de la discipline, il impose en bloc ses décisions et ne saurait admettre qu'elles soient contestées et discutées. Pour les chefs animés de cet esprit, toute obje(ttion devient une offense. Moins absolus, les êtres vraiment supérieurs savent qu'ils peuvent se tromper. Ils sont autoritaires, ils exigent de leurs subordonnés une stricte obéissance, mais, avant d'ordonner, ils se renseignent. Ils ne négligent aucun moyen d'information et ne se sentent point humiliés d'accepter d'un émule ou d'un inférieur l'avis judicieux qui les mènera à la victoire. Dès qu'il s'agit du salut de la patrie, la jalousie et la vanité cessent d'élever la voix. L'opinion unanime de ceux qui l'ont vu à l'œuvre accorde au général Joiïre ces vertus: la modestie, la simplicité. Il ne s'emballe ni sur lui-même, ni sur autrui. Il va au fond des choses, se méfie des jugements superficiels. Son esprit lucide ne s'accommode pas de demicertitudes et ne s'abandonne pas à l'illusion. I^orsqu'il fut envoyé en mission auprès du gouvernement russe, afin d'étudier l'organisation militaire de nos alliés, il poursuivit l'enquête que facilitait d'ailleurs la courtoisie fraternelle de ses hôtes, avec une méthode, un souci du détail, une intelligence pratique et une largeur de vues qui lui valurent de chauds compliments... Nicolas II fit part à l'ambassadeur de France, M. Delcassé, de cette favorable impression :
— Ce qui me plaît en votre généralissime, c'est qu'il parle peu et préfère ne pas parler s'il n'a rien à dire...
L'empereur ajouta malicieusement :
— Ce doit être un homme du Nord...
— Il est du Nord comme moi, répondit en souriant M. Delcassé. Je suis né dans T Ariège et lui dans les Pyrénéesorientales. Nous sommes voisins.
{Débats.)
A côté de Jofïre figurent parmi les chefs de l'armée française tout un groupe de généraux remarquables par leur héroïsme souriant, leur simplicité d'allures, leur attachement au devoir. Nous en nommons deux ou trois, au hasard des articles de journaux qui nous sont tombés sous les yeux.
Le général Galliéni.
Paris est sous les ordres d'un vrai grand chef, d'un homme de guerre. Sa proclamation nous a réchauffés ; elle est d'un soldat ; pas de verbomanie : « J'ai reçu le mandat de défendre Paris. Ce mandat, je le remplirai jusqu'au bout. » Ce général est un homme, il ne vous promet pas des choses extraordinaires, il vous dit : « Je ferai mon devoir. » Parisiens ! Français ! Vous avez un chef qui fera son devoir ; quel encouragement, à vous les petits qui êtes la foule, qui avez montré tant d'abnégation, tant d'enthousiasme même, le jour où la patrie appelait pour la défendre ceux qui vous étaient le plus chers : vous avez à votre tête un chef qui fera son devoir et tout son devoir.
{Temps.) * * *
Le général Pau.
Un de nos généraux les plus^aimés est sans contredit le général Pau, qui perdit son bras droit dans la campagne de 1870.
En août 1870, après le combat de Wœrth, le général Pau, alors lieutenant, écrivait à sa mère et à sa sœur la lettre suivante, qui fera connaître et aimer davantage le commandant en chef des troupes d'Alsace :
Bonne mère,
Comme je ne sais si aucune des lettres que je t'ai fait écrire est parvenue à son adresse, ou plutôt comme j'ai de fortes raisons pour croire que rien n'est arrivé, tandis que cette fois je puis espérer que tu recevras mon autographe, je vais donc te narrer mes aventures tout au long.
Et d'abord l'originalité des sept lignes précédentes a dû te faire supposer que c'est d'un pied et non d'une main qu'elles furent tracées.
Détrompez-vous et ne riez point des premiers efforts d'une main inexercée, non plus que du style. Outre que je parle maintenant presque exclusivement l'allemand, je vous jure que les phrases élégantes ne coulent pas de source, quand il faut cinq minutes pour tracer une ligne.
Mais j'oublie que je ne vous ai pas encore dit le principal. Je suis blessé, mais vous le voyez, pas trop dangereusement. C'était le 6 août, au combat de Wœrth. J'avais eu jusqu'alors la chance de n'être pas touché, au milieu d'une véritable pluie de fer et de plomb, lorsqu'un obus brisant un arbre près de moi, un éclat de bois m'atteignit à la main droite et me mit deux doigts hors de combat. Une heure après, je regrettais beaucoup moins la perte des susdits doigts, car une balle bavaroise me fracassait la même main et venait se loger entre les deux os de mon poignet, d'où je la retirai délicatement. Je reçus alors l'ordre de me rendre à l'ambulance, et c'est pendant que je m'y traînais, qu'obligé de passer sous le feu des batteries prussiennes, je reçus un éclat d'obus dans
Photo. M. Branger