CHAPITRE IV
Scènes de combat.
L'attaque d'une ferme a Tracy-le-Mont (Oise).
Le récit qui suit fut communiqué au Temps par im caporal brancardier, blessé lui-même à la fin de l'engagement. Il est poignant surtout parce qu'on y saisit sur le vif le tranquille héroïsme d'hommes décidés à rempUr tout leur devoir, même en face de la mort.
L'action est maintenant engagée. Le duel de notre «75 » et de leurs obusiers tapageurs a commencé. Là-bas, en deçà de la ferme de X..., — qui,vers l'est, se détache sur le ciel dans une grosse masse de verdure, — et de chaque côté, deux batteries inondent l'ennemi d'une pluie d'obus qui vraisemblablement fait merveille. Un crépitement lointain indique que l'infanterie, elle aussi, est aux prises. Les mitrailleuses allemandes, dont nous entendons l'exaspérant roulement de moulin à café, pouvant causer du
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dommage dans les rangs français, il y a lieu, pour le service de santé, d'avancer le plus près possible du centre de Taction, afin de secourir ceux qui vont peut-être tomber... I^a ferme de Quennevières nous avait été signalée comme servant de refuge à de nombreux blessés français et allemands. Mais le tir de l'artillerie en rendait l'approche, sinon impossible, du moins périlleuse. Sur une longueur de deux kilomètres, le chemin de l'exploitation étendait son blanc ruban, déjà marqué par places de taches noires qui étaient des trous d'obus. La perspective d'une promenade sur ce chemin n'avait vraiment rien de réjouissant.
Les docteurs A..., de la Flèche, et T..., de Mamers, n'hésitèrent pas un instant. Je suivis mes deux chefs, non sans douter du succès de cette hasardeuse tentative. Nous atteignîmes sans encombre la hauteur des batteries françaises qui de chaque côté du chemin faisaient rage sur l'ennemi. Le danger en somme ne commençait qu'en cet endroit.
A droite et à gauche, la terre, comme une écumoire, était crevée d'obus; dans un champ, trois vaches étaient couchées côte à côte ; elles semblaient dormir. En nous approchant, nous vîmes que toutes les trois, en enfilade, avaient été traversées par un même obus. Un peu partout, sur la terre féconde, chaude déjà sous le gai soleil, des soldats reposaient dans leur dernier sommeil.
Nos obus passent maintenant au-dessus de nos têtes. Les détonations, fortes et brèves, se succèdent de près, quatre par quatre, et des sifflements ébranlent les couches d'air. Nous nous regardons en riant : « Ce qu'ils doivent prendre, là -bas ! » Mais tout à coup, on cesse de rire : au loin, un grincement connu; un bruit de roue de charrette
mal graissée ; puis, c'est un ronronnement de rouet, qui soudain grandit et passe dans un hurlement atroce pour s'arrêter tout à coup ; l'obus a touché terre, cent mètres en arriére, où il éclate dans une gerbe de pierres et de morceaux d'acier, avec un bruit effroyable.
L'obus passé, on reprend la conversation interrompue.
Cependant, nous arrivons à la ferme ; des deux côtés du chemin, les arbres se dressent, aux troncs balafrés, fendus même dans toute leur hauteur, aux branches déchiquetées et brisées par les balles et par les éclats d'obus. Par* tout, à droite et à gauche, devant nous sur la route, des excavations profondes, en entonnoir, marquent la place où les obus sont tombés ; le sol est jonché d'éclats d'acier, aux bords déchiquetés et tranchants et d'un poids souvent inimaginable. Les murs de clôture de l'exploitation, qui semble fort importante, sont abattus par places. Tout indique que les canons allemands s'acharnent sur cette ferme qu'ils supposent sans doute servir de rempart à notre artillerie.
Mais voici que le petit grincement se fait entendre à nouveau, et cette fois avec un son particulier, qui se grave à jamais dans la mémoire de ceux qui l'ont entendu une fois. L'obus vient droit à nous. Un ronflement de moteur, un mugissement furieux... En un clin d'œil, nous sommes à terre, à plat ventre, le nez dans la boue. Heureux qui trouve une rigole, un caniveau ! L'attente est longue, hélas ! Et chacun de nous a le temps de faire des réflexions fort désagréables : « Est-ce pour cette fois ? Va-t-il tomber plus loin, ou bien va-t-il me clouer ici, dans cette position ridicule ? » Et, de nouveau, le flot des souvenirs monte à la tête, — et l'avenir rêvé apparaît une dernière fois, radieux !
Pourtant, la trombe passe ; quatre, cinq, six obus déchirent l'air dans un rugissement ; l'instant est terrible ; nous nous aplatissons sur le sol. Quelques secondes s'écoulent et des milliers de débris s'abattent en rafale sur les murs et les arbres.
On se relève, tout crotté, — on se remet sur ses jambes, tout grognon. Une vague odeur de dynamite emplit l'atmosphère. Tout un pan de muraille a été abattu par l'explosion. Pas de blessés. Tout va bien.
Nous passons le portail ; la grande cour intérieure entourée du logis du maître et, de trois côtés, par les bâtiments de service, est calme ; tout est en ordre. Par les portes ouvertes des étables, nous voyons de bonnes vaches paisibles, ruminant indifférentes. Rien n'indique, dans cet intérieur de ferme cossue et tranquille, la lutte tragique qui se déchaîne à l'entour.
Seul un chien, abominablement maigre, semble inquiet ; il jappe tristement, en tournant autour de quelque chose : c'est une grande tache rouge sur le sol, une mare de sang, du sang déjà caillé. I^a pauvre bête aboie sans trêve, lamentable appel à son maître qui est tombé là.
Nous entrons. I^a cuisine et trois chambres, au rez-dechaussée, sont pleines de blessés : uniformes français et allemands pêle-mêle ; quelques officiers. Six soldats allemands valides, dont trois porteurs d'un brassard de la Croix-Rouge, soignent les uns et les autres, — nous devons le dire à leur honneur, — avec une égale sollicitude. Nous retrouvons avec plaisir un médecin et des infirmiers français, dont le concours nous sera précieux.
Beaucoup de ces malheureux, étendus sur la paille sanglante, avaient des blessures horribles. Il en venait toujours, un peu de partout. I^a ferme leur apparaissait
comme un refuge suprême, et ils se traînaient comme ils pouvaient vers cette retraite, qui pour plusieurs d'entre eux allait être un tombeau.
Au bout d'une heure, il y en a dans tous les coins, jusque sur les marches de l'escalier. Les plus gravement atteints sont étendus sur des lits et des matelas. Un soldat de mande à boire ; et quand il se soulève, tendant la main vers le verre d'eau qu'on lui présente, une balle, au travers du volet, vient le frapper en plein cœur. I^e malheureux s'affaisse sans une plainte. I^es témoins ne font pas un geste, ne prononcent pas un mot. A quoi bon parler ? Leur tour va peut-être venir dans un instant.
A quoi bon se plaindre ? Ils en ont déjà tant vu ! Le cœur est mort pour la souffrance. Et tout à i'entour, les balles et les obus font rage, sapant les arbres, éventrant les murs.
Pourtant, une accalmie permet aux brancardiers d'évacuer la plupart des blessés. Les docteurs A... et T... restent seuls avec les derniers blessés et avec les Allemands, qui apportent un courage réel à les aider.
Il est trois heures de l'après-midi. Le tir, après s'être apaisé un instant, a repris, plus violent qu'auparavant. Les obus sifflent sans discontinuer.
Un adjudant qui a une blessure effroyable nous supplie : « Mes bons amis, je vous en conjure, par pitié, mettez-moi dans la voiture ! » Etre dans la voiture qui, dans la cour, attend une seconde accalmie du tir pour emmener de nouveaux blessés, c'est, aux yeux du malheureux, la garantie de son évacuation. Nous nous rendons à son désir. A peine repose-t-il dans la voiture qu'un shrapnell éclate, l'étendant mort dans cette carriole, qu'il considérait comme son salut.
I^e tir, soudain, se fait plus précis. Je vois les médecins, indifEérents au danger toujours plus menaçant, se prodiguer aux blessés. I^es obus tombent en des points toujours plus rapprochés de la partie de l'habitation que nous occupons. Déjà la plupart des bâtiments de service se sont effondrés. Dans Tétable, les vaches beuglent, épouvantées.
Dans la cuisine, un blessé m'appelle. I^e malheureux, atteint d'une balle en pleine poitrine, halète. Il se soutient sur un bras, qui glisse toujours sur la paille ensanglantée. De l'autre main, il cherche sur sa poitrine, dans sa capote raidie, empesée par le sang figé, une lettre qu'il me tend, les yeux pleins de larmes :
« C'est pour tout à l'heure ; n'est-ce pas ? dit-il. Nous y passerons sans doute tous les deux. Mais, si tu en réchappes, tiens, voilà une lettre. »
Il s'interrompit. Un obus passait, pour s'abattre vingt mètres plus loin sur le chemin. I^e pauvre garçon me regardait, en souriant tristement, à travers ses larmes. Je pris la lettre qu'il me présentait : « Ma fiancée ! » mur mura- t-il.
Bt je vois entre ses doigts rouges de sang, une petite mèche de cheveux noirs, qu'il presse sur ses lèvres dans un baiser d'une tendresse infinie.
Je m'assieds près du blessé, l'oreille aux aguets, dans une tension de tous les nerfs et de tous les muscles. Nous attendons la mort avec impatience maintenant. Après avoir employé toutes nos énergies à lutter contre elle, notre devoir accompli, nous la désirons presque, cette grande libératrice de toutes les angoisses et de toutes les souffrances. Bt comme si elle répondait à notre appel, la voici tout à coup, Bn levant les yeux vers le plafond, je
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vois le plâtre se fendre en une étoile gigantesque, et paraître, par une crevasse béante, la partie antérieure d'un obus monstrueux.
I^e plafond s'affaisse en entonnoir ; en même temps retentit le craquement sinistre des poutres et l'effrayante détonation de l'obus. Bn un instant, la nuit se fait dans mon cerveau ; je n'entends même pas les éclats frapper les murs. Puis je reviens à moi, à demi asphyxié par la poussière et les gaz de la dynamite brûlée.
Je me dégage, non sans peine. J'étais pris entre la poutre maîtresse, dont une extrémité était appuyée contre la muraille et dont l'autre reposait sur le sol, et la chaise, maintenant brisée, sur laquelle j'étais assis au moment de l'explosion ; renversé en arrière sur le parquet, j'avais la tête enfouie sous des briques, plâtras et débris de toutes sortes.
L'air, irrespirable d'abord, se renouvelle maintenant. La maison s'est abîmée de haut en bas, et le ciel bleu et serein nous apparaît par le toit effondré. Les hommes les moins éprouvés dégagent leurs camarades. Un Allemand affolé gesticule. « Zum Keller ! Zum Keller ! » (A la cave 1) braille-t-il. Et sa mimique et son cri jettent une note comique dans cette scène terrible. Presque tous sont en sang. Le pauvre fiancé est mort, broyé ; la plupart des blessés ont été atteints à nouveau par l'explosion.
La situation est atroce. Les obus ont abattu la maison de deux côtés. Dans la partie restée debout, un sergent mortellement frappé regarde, l'œil indifférent, le plafond s'incliner dans un craquement, prêt à s'écrouler sur lui.
Nous descendons les blessés dans la cave. La voûte, épaisse et massive, semble solide ; mais pourra-t-elle résister longtemps aux énormes obus allemands ? Oh !
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cette cave, pleine en un instant de l'odeur fade du sang, d'une fumée acre, — et où retentit sans cesse la plainte monotone des blessés ! Je vois encore un jeune médecinmajor qui, ayant pu atteindre la ferme au moment de l'explosion, a été étourdi par la commotion. Il cherche à panser un blessé ; mais ses efforts sont vains, et je dois prendre sa place. Je n'oublierai jamais le regard de reconnaissance que me jette ce vaillant médecin, qui, vaincu par la souffrance, voit avec désespoir qu'il ne peut plus remplir sa mission sacrée.
Cependant je m'entretiens avec les Allemands. Fort surpris de la courtoisie française, ils s'épanchent avec moi, donnant libre cours à leur exaspération. Ils n'ont pas mangé de pain depuis trois jours. Une tasse de café, voilà tout ce qu'on leur a donné. I^es troupes sont à bout de forces, et surtout à bout de patience. Aussi bien, pourquoi cette guerre, ces souffrances, ces massacres ? On les mène à la bataille à coups de fouet. Pourquoi continuer la guerre, briser tant d'existences, puisque la défaite est inévitable? Ils l'attendent, cette défaite, la désirent plus que la victoire, comme la délivrance nationale.
« Ma pauvre femme ! Mes pauvres enfants ! » disait l'un d'eux, frappé d'un éclat d'obus dans le ventre. Et un autre ajoutait : « Ma femme à moi, est Française, et j'ai vu mon beau-frère dans un groupe de prisonniers ! »
A ce moment, dans un angle obscur, nous entendons un long sanglot. Une voix de femme, d'une tristesse navrante, s'élève dans l'ombre :
« Tous mes enfants à moi sont morts, et mon mari a été tué là-bas dans la cour ! »
C'est la propriétaire de la ferme. Elle a assisté, impuissante, à l'œuvre de destruction. Enfants, mari, fortune.
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elle a tout perdu. Elle vient d'entendre la plainte des Allemands que je traduisais à haute voix, et elle pleure, elle aussi, son bonheur écroulé. Et là-haut je revois le chien, le pauvre chien maigre, hurlant dans la cour devant le sang figé de son maître !.,.
lya situation était toujours fort grave.
Il fallait à tout prix emmener les blessés hors de cette cave, où les obus pouvaient les ensevelir d'un instant à l'autre. A l'asphyxie sous cette voûte qui d'ailleurs pouvait s'effondrer, la mort par les balles sur la plaine était encore préférable. Tenter de ramener tout de suite les blessés à Tracy-le-Mont, c'était pour eux la seule chance de salut.
Ceux-ci sont rapidement chargés sur la voiture, et le docteur T... les emmène au galop. Nous regardons avec admiration le jeune médecin auxiliaire dont le dévouement doit sauver la vie à tous ces malheureux.
Je demeure dans la maison avec le docteur A..., afin de secourir deux blessés dont l'état, fort grave, ne permet pas le transport, et tous ceux qui peuvent encore chercher un refuge à la ferme. L'heure de la délivrance n'a pas sonné pour nous.
C'est de nouveau l'attente angoissante dans la cave, avec une femme et deux hommes à l'agonie. Quatre heures terribles, pendant lesquelles nous ne cessons d'entendre les obus s'abattre sur la maison. Nous étouffons dans cet espace étroit, éclairé d'une lanterne fumeuse dont les reflets sinistres projettent autour de nous des ombres grimaçantes. Iv'air n'arrive dans notre refuge qu'à travers une crevasse, creusée par l'explosion d'un obus. Les soins que nous donnons aux blessés trompent notre anxiété.
A sept heures, la ferme entière était effondrée, mais la mitraille tombait toujours aussi drue. Dans un de ces silences, mornes et pesants, qui séparaient les rafales d'obus, un grand cri s'éleva : « I^e feu ! » Faut-il tenter un effort suprême ? En aurons-nous la force ? En nous entr' aidant, nous combattons l'incendie sous la pluie des obus. Quelques seatix d'eau judicieusement employés ont provisoirement raison des flammes.
Ce devait être notre dernière épreuve. A neuf heures, le bombardement avait pris fin. Nous abandonnions les ruines fumantes encore de la ferme, emportant nos blessés sur une petite voiture à bras. Quelques lumières tremblaient dans le lointain ; çà et là. des ombres entrevues s'évanouissaient dans la nuit, ombres fugitives et sinistres de bandits pillant les morts.
...Nous marchions silencieux, pénétrés de pitié pour tous ces héros. I^e ciel s'illuminait par instants de rapides clartés : les projecteurs français fouillaient les nuages. Derrière nous, un reflet d'incendie : la ferme flambait maintenant, et, lugubres, les flammes dansaient à l'horizon profond.
Nous atteignîmes Tracy-le-Mont. lyC docteur T...
échappant à des dangers toujours renaissants, avait eu le bonheur d'y conduire tous ses blessés. Pendant que le docteur A...
confiait les nôtres aux soins diligents des sœurs de l'hôpital, je me sentais pénétré de
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respect et d'admiration pour ces deux jeunes médecins qui, au prix d'un sacrifice cinquante fois renouvelé, avaient conservée à la France cinquante de ses enfants.
Pierre de I^orraine. {Temps.)
I,'attaque| de ^Saii,ly-sur-i.a-IvYS.
Nous avons dormi au cantonnement, à l'arrière des lignes, roulés dans une couverture de cheval et serrés contre les dragons pour avoir chaud. Le jour point. Un jour gris, lugubre. De la terre monte un brouillard qui pénètre et glace. Un vent se lève qui souffle le froid avec une régularité monotone. On entend un bruit sec comme le claquement d'un fouet de roulier. Un coup de fusil, puis deux, et toute une suite de détonations déchirantes... C'était une aurore de victoire française.
On va à l'attaque du pont de Sailly-sur-la-Lys, point de passage important. On avance à travers champs. On ne voit pas bien devant soi ; cependant l'atmosphère devient plus claire et on arrive à huit cents mètres environ de l'objectif. A gauche, une route, celle qui conduit au pont ; à droite, un immense champ de pommes de terre et un bâtiment de ferme trapu. En avant, l'ennemi invisible et plus loin le village. Deux escadrons de dragons s'installent dans les tranchées. Du fossé de la route, je les vois nettement prendre position, préparer leurs carabines, viser. Je vois le lieutenant abrité derrière un mur de la ferme, qui se penche de temps en temps, jumelle aux yeux, pour reconnaître l'ennemi. J'entends le bsuit de la bataille.
i34 héros!
Mais pour l'instant, je n'aperçois rien d'autre. On m'a conté ce qui s'est passé.
ly' ennemi a envoyé des reconnaissances vers nos tranchées. Aucune n'est revenue. Nos hommes ont abattu ainsi une trentaine d'Allemands dont les cadavres sont restés autour du pont. Alors, il a tenté une attaque, elle a été repoussée. Il y a eu un instant d'accalmie. On ne voyait plus rien. Tous les combattants étaient terrés. Puis, onze individus vêtus en paysans se sont avancés vers nos lignes. Ils portaient une pioche et une pelle sur l'épaule. On ne savait pas qui ils étaient. On n'a pas tiré sur eux. Ils sont arrivés ainsi jusqu'à une quarantaine de mètres de nos tranchées. Par le même mouvement tous ont levé le bras droit et ont tiré avec leur revolver. En même temps, des tranchées ennemies sur le côté, partait un feu de salve. I^e lieutenant qui était contre le mur de la ferme était sans défiance. Son maréchal des logis à côté de lui entendant passer une balle venait de lui dire : « Encore une qui ne m'aura pas !,.. » Il avait souri. A la décharge, il fléchit atteint au bas- ventre. Il se nommait le lieutenant Wallon. C'était un des plus brillants officiers de notre cavalerie, un champion des concours hippiques de France et d'ailleurs. Je veux raconter comment il est mort. Nous devrions écrire ainsi pour les familles et les amis l'histoire de leurs héros.
Le maréchal des logis prit sous les bras son officier pour l'emporter vers les secours. Il dit : « Rossa, voyons, laissezmoi. Vous savez bien qu'un homme blessé ne vaut plus rien. Retournez donc à la tranchée. On a besoin de vous. » Mais le sous-oft'icier n'en fit rien. On ne quitte pas son chef blessé. Comme il put, sous les balles, il l'entraîna. Le lieutenant Wallon devint très pâle. Un instant il fléchit. Puis
il ouvrit les yeux et reprit : « Voyons, Rossa, vous allez me laisser. Je n'ai plus besoin de personne. Maintenant vous me remplacez, allez vers nos hommes. — Non, mon lieutenant, je ne vous abandonnerai pas. » Trois dragons étaient là. Ils allèrent chercher une voiture. On trouva
une petite carriole ; on jeta dessus trois bottes de paille et dans cet équipage le lieutenant Wallon, victime de la fourberie allemande, s'en fut vers l'ambulance pour monrir. Voilà la guerre qu'on nous fait.
I^es onze Allemands costumés étaient tombés frappés
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par un feu de salve. C'était, paraît-il, des gradés. Le pont fut pris ; une mitrailleuse installée sur ses débris balaya les environs. On voyait l'ennemi fuir par grappes. L'aprèsmidi, les dragons entrèrent dans le village.
Le soir au cantonnement, on se réjouissait. « Tu parles d'im bon boulot, » disait un homme. « Ces salauds de Boches, faisait un autre, crois-tu qu'on les a eus ! » et ils se contaient leurs histoires. Le maréchal des logis nous parlait de son officier : « Ah ! c'était un bon chef, mon officier, et puis un cavalier ! Quand il riait, celui-là, c'était pas souvent, mais c'était pour quelque chose. Jamais il ne disait un mot plus haut que l'autre. Quand il faisait une observation, c'était doucement, et on ne le voyait pas attraper un première classe devant un seconde classe. Non ! » Les hommes avaient appris la mort de leur chef. On leur avait annoncé qu'il avait reçu la croix et qu'elle avait été envoyée à sa famille : « C'est tout dire, quoi ! » Ils étaient tristes dans cette soirée de gloire. « Le colo a pris sa jument, faisait l'un, une bête qui pouvait encore faire un concours hippique ! » Un autre disait : « Tout de même, on en a vu de rudes, mais ce coup-là c'est un coup dur. Ça vous fait quelque chose. On va nous envoyer un réserviste. Un peloton foutu, quoi ! » La voix était serrée. Dans la nuit noire, il n'y avait d'autres lueurs que le feu des cigarettes ; et de sentir que ces soldats, qui, tout à l'heure, parlaient si rudement de saigner un Boche, avaient des larmes aux yeux, je les imaginais plus farouches et plus beaux.
Fernand de Brinon. (Débats.)
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lyA CAVALERIE DANS LES TRANCHÉES.
Quand on parle d'actions de cavalerie, on se représente des escadrons face à face et des charges furieuses. Ce n'est plus cela du tout. Le temps des chevauchées héroïques est passé ; les Allemands ont adapté l'art de la guerre à leur tempérament. Chaque fois, durant la campagne, qu'un de leurs régiments de cavalerie, fût-il des hussards de la mort chers au kronprinz.s'est trouvé devant un des nôtres,, il a tourné bride. La lance des uhlans est plus longue de dix centimètres que celle de nos dragons, mais cela ne suffit pas à leur faire affronter le choc ; ils n'aiment pas l'arme blanche. En revanche, ils n'ont pas leurs pareils pour organiser une embuscade, se tapir derrière une haie et, invisibles, prenant tout leur temps pour viser, abattre minutieusement une reconnaissance. Nos hommes enragent, mais c'est ainsi. Il faut accepter la guerre qu'on nous fait et pour tout plaisir de cavalier chasser la patrouille allemande par petits groupes.
Ce ne sont pas seulement ces raisons, qu'on pourrait aommer psychologiques, qui ont obligé notre cavalerie à un métier qu'elle pratique peu, c'est encore et surtout la nature du terrain des Flandres... Les grands mouvements sont impossibles parmi tant d'arbres, d'obstacles, de ruisseaux ou de canaux. On ne passe plus les rivières à la nage. Les combats de cavalerie dans le Nord ont été dans la réalité des combats d'infanterie.
Une division opère dans la contrée. Là, un régiment met pied à terre. On attache les chevaux les uns aux autres par peloton. Des factionnaires sont placés auprès d'eux ; les hommes avancent portant carabines et revolvers, un fourgon suit avec des pelles et des pioches pour creuser les
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tranchées. A huit cents ou mille mètres des chevaux, on établit un poste de liaison. Ce qui reste du régiment, cinq cents hommes environ, se déploie en tirailleurs et marche plus loin. Parvenue au contact ou à l'endroit fixé, la petite troupe ouvre le feu ou prépare ses retranchements. Ainsi les chevaux sont à l'abri des balles, tandis que leurs cavaliers combattent. Presque tous les engagements vont de même ; au bout d'une dizaine d'heures ou plus, on relève les hommes des tranchées. C'est un dur métier. Qu'on se représente, en effet, que les cavaliers portent leur repas froid dans le paquetage qui reste sur les chevaux, qu'ils demeurent souvent longtemps sans pouvoir retourner à l'arrière, que dès qu'ils le peuvent ils doivent avant toutes choses panser leurs bêtes, les faire boire et manger, et ne se préoccuper d'eux-mêmes qu'ensuite. Il est vrai que dans la région du Nord, un des soins les plus nécessaires et les plus difficiles a été simplifié. Quand il faut aller à la découverte d'une fontaine et emplir les seaux, l'opération est autrement longue que d'amener les bêtes devant une nappe d'eau. Leur abondance dans le Nord a permis de trouver facilement des abreuvoirs. Il n'en allait pas de même dans la Marne.
C'est par de pareilles manœuvres et en de tels combats que la cavalerie de France vient d'ajouter aux exploits des grands anciens. L'ennemi répondant à nos mouvements gagnait dans le Nord ; il occupait des points de passage importants, nombre de bourgs de la frontière franco-belge. Le 8 octobre, une soixantaine de cyclistes et de uhlans étaient venus jusque dans la gare d'Hazebrouck, ayant tué une sentinelle, deux employés de chemin de fer, et éventré d'un coup de baïonnette une petite fille de dix ans. On attendait pour le lendemain une troupe impor-
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tante; les habitants étaient préparés à l'invasion. Déjà on pensait à organiser la défense de Saint-Omer menacée. Mais la cavalerie avait reçu Tordre de tenir coûte que coûte contre des forces près de deux fois supérieures. Elle a tenu. Non seulement elle a tenu, mais avec nos magnifiques alliés britanniques elle a repoussé les Allemands, à vingt kilomètres en arrière : en trois jours toute la région d'Hazebrouck a été dégagée. Elle a permis d'accomplir en toute sécurité une importante manœuvre ; quand on connaîtra les détails de ces combats, on sera confondu d'admiration devant ce qui a été fait. Combien d'exploits et combien de succès les communiqués n'annoncent pas î I^es villages des Flandres, qui tous se ressemblent, gris, paisibles, tristes et froids, avaient été abandonnés par leurs habitants qu'on voyait errant par les rues d'Hazebrouck ou de Saint-Omer, lamentables et hébétés. Depuis une semaine, les Allemands étaient maîtres chez eux. Mais Vieux-Berquin, Neuf-Berquin, Mervilie, Bailleul, Est air es ont été repris. Je les ai parcourus ; ils étaient pleins du souvenir des combats. I^es soldats britanniques les occupaient. Ils allaient s' amusant encore du bruit des bombes et, superbement indifférents, ils sifflaient des airs de gigue.
Fernand de Brinon (Débais.)
Iv'ODYSSÊE d'une COMPAGNIE DU 332^ d'iNFANTERIE.
Une compagnie du 332® d'infanterie vient d'accomplir, au milieu des lignes ennemies, un voyage qui n'a pas duré moins de quinze jours et dont, comme on le pense bien, les péripéties sont profondément émouvantes.
Cette compagnie était laissée, dans la nuit du 31 août au i^r septembre, comme soutien dans le parc division-
naire d'artillerie. C'était l'époque où nos armées se repliaient pour préparer, suivant les ordres du haut commandement, la bataille de la Marne. Le parc ayant été dirigé sur I^ille, la compagnie fut désignée pour l' arrièregarde, et à la suite d'une attaque opérée par des forces allemandes plus nombreuses, elle se trouva coupée dès le 2 septembre de la division dont elle faisait partie.
A partir de ce moment, le capitaine est obligé de marcher avec sa compagnie dans une région envahie par l'ennemi, combattant sans cesse, à la recherche d'un cantonnement sûr, se faufilant à travers les bois, tandis qu'à son corps la compagnie était portée comme disparue. Le journal de marche est un véritable roman. Le 3 septembre, dans la région de Laon, le capitaine, coupé de sa colonne, fait rompre le combat par échelons et se retire dans un village, où il se barricade. Il envoie ses cyclistes en reconnaissance et apprend qu'il est cerné. Après avoir repoussé une attaque ennemie, il décide de se replier sur Reims. Une section de la compagnie n'a pu rejoindre, mais le capitaine ramasse des isolés appartenant à divers corps et se lance à travers bois.
Au cours de sa marche, la compagnie se heurte, dans la nuit du 5 septembre, à des colonnes allemandes qu'il parvient à éviter, mais il est obligé d'abandonner la voiture de blessés qu'il avait amenée.
Le 6 septembre, la compagnie s'arrête dans le bois de Vauchère et y reste engagée jusqu'au soir, profitant de la nuit pour reprendre sa marche vers l'Aisne.
Les ponts étant gardés, le capitaine se met à la recherche d'un point non occupé par l'ennemi et réussit à faire traverser la rivière à ses hommes, en bac. Il gagne alors Cormiey, où il s'installe en cantonnement d'alerte. Attaqué par un détachement allemand venu en auto, le capi-
taine réussit à quitter Cormiey, après avoir eu trois tués, dix blessés et trois disparus.
Cette retraite invraisemblable se poursuit en bel ordre, les jours suivants, dans la direction de Verdun, à travers bois, dans la forêt de TArgonne. Pendant cinq jours, nos hommes tentent vainement de se frayer un passage. Une reconnaissance dirigée par un lieutenant de la compagnie tombe entre les mains de Tennemi.
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L'odyssée continue jusqu'au 15 septembre, date à laquelle le capitaine parvient à faire sa liaison avec un corps de cavalerie française. Ainsi, après quinze jours de marche et de combats, le capitaine parvenait à ramener sa compagnie dans les lignes françaises, faisant preuve d'une rare énergie et d'un remarquable ascendant sur sa troupe. De leur côté les hommes ont montré une superbe endurance et un profond esprit de discipline.
C'est dans ces conditions que deux officiers et 155 sousofficiers et soldats ont pu accomplir une randonnée qui fait le plus grand honneur au chef et à sa troupe.
(Temps.)
La défense du fort de Tkoyon.
Le fort de Troyon, situé sur la rive droite de la Meuse, à vingt-quatre kilomètres au sud de Verdun, petit fort des Côtes de la Meuse, entre Verdun et Toul, dont le rôle normal est de servir de point d'appui aux troupes de couverture en cas de retraite, a joué, du 8 au 13 septembre, un rôle des plus importnnts.
Les troupes allemandes venant de l'est tentaient de se rendre maîtresses de la trouée de Spada
Le bombardement a commencé le 8 septembre au soir et a continué jour et nuit jusqu'au 13 septembre, à deux heures du matin. Les batteries allemandes : yy de campagne, mortiers de 21 et 28 cm., ont tiré environ 4000 coups. La garnison n'a eu que quatre tués et quarante blessés. Bien que le tir ait été précis, et que toute la superficie du fort ait été inondée de projectiles, les dégâts n'ont rien compromis. Quelques projectiles de gros calibre, probablement 28 cm., ont produit des effets très sérieux; l'un a é ventre la gaine d'une caponnière, crevant 2 m. 50 de terre, i m. 50 de maçonnerie.
Pendant ce bombardement, la batterie de 120 était intenable, mais les pièces de 90, les mortiers lisses de 16 cm. et les tirailleurs, ont constamment tiré, même sous un feu très violent.
Dans la nuit du 8 au 9, le capitaine X... les lieutenants M... et N... ont été blessés ; le sous-lieutenant N... a pris le commandement de l'infanterie et le lieutenant vS... celui de l'artillerie. Le fort a subi deux assauts importants, poussés jusqu'au réseau de fils de fer, dans la nuit du 8 au 9 et dans celle du 9 au 10.
Les assauts, précédés d'un bombardement intense.
étaient effectués par des fantassins qui s'étaient recouverts de gerbes de blé. Dévoilés par les guetteurs du fort, ils ont été repérés grâce aux grenades éclairantes, et chaque fois repoussés par le tir de l'infanterie, des pièces de 90 et des mortiers de 16 cm.
Grâce à l'appui des troupes mobiles (division de réserve), le bombardement s'est ralenti.
Toutefois, les défenseurs du fort croyaient leur dernière heure arrivée, le 12 après-midi, en vo^^ant s'installer une batterie de 28 cm., lorsque, fort heureusement, cette
batterie fut prise à partie par tine batterie de 75, établie sur la rive gauche de la Meuse. La batterie de 28 se replia sans ouvrir le feu.
Dans la nuit du 12 au 13, le bombardement, devenu plus lent, cessa à deux heures du matin. A six heures, un coup unique — le coup de l'étrier — tomba encore sur le fort et le tir de l'ennemi cessa.
I^e 13, à dix heures, l'ennemi battit en retraite vers le nord-ouest.
Le fort a reçu deux fois la visite d'un parlementaire à cheval, qui le somma de capituler en ces termes : « Au nom de Sa Majesté impériale, je vous somme de vous rendre sans conditions. » Chaque fois la réponse fut : ^< Jamais ! »
Les défenseurs ont constaté qu'aussitôt que le parlementaire était rentré dans ses lignes, le bombardement reprenait avec une intensité effrayante. On a compté deux cent trente-six coups en une demi-heure.
Les officiers sont unanimes à constater le bon état d'esprit et le moral solide de leur personnel pendant ces cinq chaudes journées. Privés de tout sommeil, ne pensant même pas à manger, se soutenant avec un peu de vin ou de café, ces héroïques défenseurs ont rempli un rôle glorieux dont ils n'avaient pas connaissance, uniquement par devoir et pour accomplir leur mission initiale : « Tenir jusqu'au bout. »
Ajoutons, écrit l'Est républicain, une précision qu'ignorait le rédacteur de cet intéressant récit, puisqu'il était dans l'intérieur du fort : on évalue à 7000 le nombre des cadavres ennemis gisant autour du fort de Troyon.
(Temps.)
Un champ de BATAILIrE.
C'est dans les marais de Saint- Gond que la garde prussienne, tout impériale qu'elle était, fut décimée au mois de septembre et subit d'énormes pertes. Nous avons traversé du sud-est au nord-ouest cette région de marécages difficiles, où le pied, quand on l'y pose, enfonce dans une tourbe noirâtre qu'autrefois on faisait sécher pour s'en servir comme combustible. Au premier abord, le voyageur non prévenu prendrait ces grandes étendues recouvertes d'herbages roux et de joncs dorés, pour de vastes bruyères, coupées çà et là de basses oser aies. ly'eau, à fleur du sol, reste invisible. Mais le terrain mouillé cède sous le pas, et la jambe enfonce, puis le corps, jusqu'aux épaules. Les colosses blonds de la garde impériale du kaiser ont connu là, sous le feu terriblement meurtrier de nos mitrailleuses, les angoisses de l'enlisement. Huit jours après la bataille, une femme des environs qui a traversé le pays en rentrant à Epernay, nous dit que leurs blessés s'y débattaient encore, au milieu des morts, et de ce champ d'horreur elle conserve un tel souvenir qu'elle n'ose plus le soir se coucher et dormir...
La lutte ici fut terrible. Le champ de bataille, depuis un mois, a été évacué, nettoyé, soigneusement débarrassé des armes abandonnées, des blessés, des cadavres et des traînards cachés dans les touffes d'herbes sèches. Mais vingt villages déserts, ruinés, incendiés, qui bordent la route jetée au milieu de ces marais, sont là pour témoigner de l'ardeur du combat. Voici Brousses-le-Grand, à demi détruit, précédé de tombes récentes fleuries par des mains pieuses. De grands trous d'obus çà et là, font, dans la glèbe où ils ont éclaté, des sortes de mottes montrant
HÉROS f lO
une terre noire, grasse et végétale. L'église a eu son clocher écorné. Des pâtés de maisons sont incendiés ; quelques pans de mur se dressent encore, si désolamment nus que l'on se demande si l'incendie n'a pas fait ces ruines avec des maisons déjà détruites et abandonnées depuis longtemps. Mais non... au milieu des cendres, une carcasse de lit, un poêle tordu, quelque ferraille, attestent que dans ces murs, il y a deux mois encore, on vivait... A Bannes, le spectacle est pareil. Sur l'angle d'une ferme brûlée, seuls êtres vivants au milieu des ruines, une troupe de pigeons fidèles sont revenus se percher et cherchent leur colombier qui n'est plus. — Coizard, Courjeonnet, Saint- Frise, ce sont les noms des villages que nous avons vus, et que nous ne pouvons oublier. — A Coizard, nous rencontrons une vieille paysanne, très vieille, appuyée sur une béquille. C'est une des cinq ou six personnes que nous apercevons depuis une vingtaine de kilomètres. Nous lui i__ demandons notre chemin
et nous essayons d'obtenir d'elle quelques renseignements sur la bataille. Elle ne l'a pas vue.
A cause de ses quatrevingt-trois ans,ses petitsenfants l'ont emmenée.
— J'ai quatre-vingttrois ans, nous dit-elle.
Je suis bien âgée... J'ai vu l'autre guerre...
Un silence se fait. La bonne vieille pleure. Et puis, en agitant son
pauvre poing de vieillarde, avec une voix qu'on ne peut décrire :
— Ah ! les cochons I... Ah ! les salauds !... Ah ! les vaches !...
Au sortir du village, sur une petite éminence, une bouffée de vent, hélas ! nous apprend soudain que des cadavres ont dû être enterrés par là. En effet, voici une tranchée refermée, qui a dû servir de tombe à d'anonymes héros. Plus loin, un petit tertre, une croix de planches, et cette inscription plus émouvante qu'aucun livre :
« 46 zouaves, 4^ cuirassiers, 8 septembre 1914. »
Devant la croix, un petit bouquet fané, et une baïonnette tordue, fichée en terre... Un peu plus loin, je heurte du pied un débris de ferraille ; c'est un fusil cassé par un obus, en deux morceaux que la bandoulière retient encore ensemble. Le canon du fusil présente la forme d'un 6 complètement fermé : la violence du choc a fait de ce tube d'acier solidement trempé un nœud comme on en ferait
d'un fétu...
(Temps.)
Un assaut de la garde prussienne.
Le 21, au lever du jour, nos avant-postes se repliaient brusquement sur M... et sur D... C'était l'attaque allemande qui commençait. Elle avait été confiée à une brigade prussienne : c'est assez dire l'importance qu'attachait r état-major ennemi à la prise de notre ligne. Nos adversaires avaient profité d'un brouillard intense pour s'approcher de nos positions sans être signalés, et il avait fallu que leurs têtes de colonnes se heurtassent littéralement contre nos sentinelles pour que nous nous apercevions de la présence des attaquants.
ly' ennemi espérait ainsi nous surprendre à l' improviste. Il escomptait un assaut facile, vu la nature du terrain. Le village de D..., particulièrement, se prête mal à une action défensive. Dans une plaine découverte, sans abri naturel, D... semble d'un accès aisé pour des assaillants résolus. Mais la garde prussienne avait compté sans nos travaux et nos terrassements, et ses lorgnettes n'avaient pu, de loin, discerner l'enchevêtrement de fossés et de fils barbelés qui attendaient son assaut. Elle n'avait surtout pas compté sur les adversaires qu'elle avait à combattre.
Depuis trois jours. M... et D... étaient occupés par un gros détachement d'infanterie légère d'Afrique. Et en trois jours nos « bat' d'Af » avaient fait de ces villages découverts un extraordinaire chaos de chausses-trapes, d'escarpes et de taupinières.
La garde, qui se croyait invincible, et qui ne prévoyait pas un pareil luxe défensif, aborda nos positions à l'instant même où le soleil, perçant le brouillard, venait éclairer les casques à pointe. Attentifs, le doigt sur la gâchette, nos braves attendaient le commandement. Et l'ennemi, trompé par notre silence, avançait toujours. Ses sapeurs se mettaient déjà en devoir de couper les premiers fils de fer, lorsqu'une note brève de nos clairons déchira l'air matinal.
« Feu de salve par peloton ! Par peloton feu ! »
La première ligne ennemie tomba d'un seul coup ; un flottement ébranla la seconde. On voyait distinctement dans le brouillard les officiers prussiens encourager leurs hommes. On percevait nettement leurs commandements gutturaux.
Du côté de M... parmi les fils de fer moins serrés, la
garde s'était lancée au pas de charge, aux sons des fifres et des tambours plats. C'était le régiment même dont avait été colonel autrefois le kronprinz, le régiment de la garde d'élite prussienne, l'orgueil du kaiser, une de ces troupes où il ne faut pas moins de quatorze quartiers de noblesse pour porter l'épaulette. Et, par une ironie du sort, c'était cette fine fleur de l'aristocratie teutonne que l'on opposait à nos hommes du bataillon d'Afrique !
« Vorwârts ! »
A ce cri répondit le claquement bref des lebels. Héroïquement, la garde tentait de résister. Mais c'était la fin.
Devant nous, il ne resta bientôt plus qu'une compagnie debout, puis cette compagnie se réduisit à un peloton. Un à un, les derniers Prussiens, héroïquement, tombèrent. Il ne restait plus qu'un beau « unterlieutenant », revolver au poing, monocle à l'œil ; quelque fier hobereau, sans doute. Une dernière balle d'un « bat' d'Af » si fila, et ce fut le tour du beau « unterlieutenant ».
Iv'attaque de l'ennemi avait échoué, l'ancien régiment du kronprinz avait vécu.
(Ouest d'Angers.}
Unk charge de Turcos,
Une fois de plus nos vaillants^Turcos se"^sont couverts de gloire et, par leur intrépidité, deux mille d'entre eux ont, dans une charge héroïque, décidé du sort d'un combat.
Un officier de tirailleurs algériens, légèrement blessé au cours d'une violente rencontre à X..., rentré à Paris dans la soirée, nous a conté avec émotion, les yeux mouillés de larmes, le nouvel exploit de nos indomptables Turcos :
Il fallait à tout prix enlever une forte position, nous a-t-il dit. Cet honneur échut à nos braves tirailleurs.
Quand cette position fut suffisamment balayée par nos obus, le général fit sonner la charge. Deux mille Turcos s'élancèrent, baïonnette au canon, vers le point dési-
gné. Iv' attaque fut splendide, grandiose. Tels des lions déchaînés, les Turcos avancèrent au pas de course, sous une grêle de balles. Ils atteignirent bientôt les retranchements ennemis et firent un carnage de leurs défenseurs. Plusieurs pièces de canons, quelques mitrailleuses, tombèrent entre leurs mains.
Artilleurs, fantassins, arrivèrent bientôt derrière ces intrépides soldats pour les soutenir : la position stratégi-
SCÈNES DE COMBAT l5l
que fut alors solidement occupée. Après cette charge
sublime, les Allemands se virent contraints de battre
en retraite.
(Débats.)
lyA RETRAITE DE MONS.
La vaillante petite armée britannique avait reçu du général J offre Tordre de couvrir les troupes françaises occupant la région de la Sambre. Le dimanche, 23 août, le général French, commandant en chef de l'armée britannique, avait pris position, à cet effet, sur le front Condé-Mons-Binche. Mais ce jour même eut lieu la bataille de Charleroi, après laquelle les Français durent se replier. Le général French reçut cette nouvelle vers cinq heures de l'après-midi. Il apprit en même temps que trois corps d'armée allemands se massaient en face de lui, tandis qu'un quatrième tentait, par un immense mouvement tournant, d'envelopper son aile gauche. La position était intenable : la retraite s'imposait. Elle commença le dimanche soir pour ne se terminer que quatre jours plus tard, au milieu de combats incessants. De ces journées héroïques, citons quelques traits particulièrement saisissants.
Pendant toute la journée du lundi 24 août, les troupes britanniques, qui se repliaient sur la ligne Maubeuge-Valenciennes, eurent à lutter contre des adversaires de plus en plus nombreux et firent preuve d'une bravoure inouïe. Appelé au secours d'une section d'artillerie du Royal Horse en détresse, le régiment irlandais de Munster se jeta en travers d'un escadron de lanciers qui l'attaquait.
i52 héros!
et les refoula avec une impétuosité terrifiante. Tout le jour les Irlandais défendirent les canons sous le feu de l'ennemi, et quand l'ordre de se replier leur fut donné, refusant d'abandonner les pièces qu'ils avaient si vaillamment défendues, ils s'attelèrent aux affûts et traînèrent les canons en lieu sûr. Une seule batterie fut perdue dans cette retraite, les autres sortirent de l'épreuve absolument indemnes.
I^es ennemis étaient fermement résolus à ne pas lâcher prise. Iva nuit tomba. Pendant de longues heures les Allemands luttèrent pour venir à bout des colonnes en marche et les anéantir. lycs troupes de couverture, la garde entre autres, leur tinrent tête, bien décidées à ne pas se laisser annihiler. Toute la nuit les rayons mouvants des projecteurs scrutèrent la campagne pour repérer la position des troupes britanniques, les inondant de leur lumière inhumaine, tandis que les obus s'abattaient sur elles comme un ouragan meurtrier. Quand les projecteurs faisaient trêve, les aéroplanes les remplaçaient : ils survolaient l'armée en retraite, laissant tomber sur elle des bombes éclairantes qui illuminaient la contrée à des kilomètres à la ronde, permettant de diriger à coup sûr le feu de leurs mitrailleuses et de leurs canons. Mais tous leurs efforts demeurèrent inutiles ; quand le jour se leva, la retraite continuait sans hâte, s' accomplissant en bon ordre.
ly'ennemi avait réuni toutes ses forces pour envelopper l'aile gauche; il voulait ou écraser les Anglais, ou les obliger à se réfugier dans la place forte de Maubeuge, où il pourrait les enfermer pour les anéantir au moyen de ses énormes canons de siège. Ce plan n'eut qu'un défaut, ce fut d'être percé à jour et déjoué par le général French.
Tout le jour suivant, l'armée britannique tint bon,
appuyée à la forteresse de Maubeuge, tandis que les troupes de front reculaient et s'installaient dans de nouvelles positions. Précédées d'une pluie de shrapnells, les colonnes serrées de l'infanterie allemande s'avançaient pour rompre les lignes anglaises, sans réussir à les entamer. Cependant la pression était terrible et la cavalerie du général Allenby dut venir au secours des régiments menacés. Elle se comporta héroïquement : chargeant ventre à terre, elle brisa l'effort désespéré des Allemands.
Devant elle quelques batteries d'artillerie ennemie tenaient les lignes anglaises sous un feu d'enfer. lueurs ca-
l54 HÉROS
nons étaient si bien cachés sous des gerbes de paille, que les artilleurs anglais n'arrivaient pas à les repérer pour les réduire à l'impuissance. lyC 9^ des lanciers reçut l'ordre de les déloger. I^e colonel Campbell fit avancer ses escadrons et, comme les trois premiers entraient en danse, le quatrième, refusant de rester en arrière, exécuta un mouvement tournant d'une extrême audace, en poussant des hourras. Un commandement bref retentit et, sur le terrain criblé d'obus et arrosé de mitraille, aveuglés par la fumée, accablés sous les balles, les lanciers du 9® se ruèrent à l'assaut des canons. Des rangs entiers furent fauchés par les obus ; des fils de fer dissimulés dans l'herbe faisaient trébucher les chevaux. Mais, d'un élan incomparable, les cavaliers surmontèrent tous les obstacles et s'emparèrent triomphalement des canons. Après les avoir rendus inutilisables > il fallut songer au retour.
Ce retour fut terrible, car la troupe prise de flanc fut harcelée avec persistance par un ennemi furieux. C'est à l'héroïque capitaine Grenfell qu'elle dut son salut. Blessé aux deux jambes, il réussit néanmoins à conduire les hommes de son escadron jusqu'à un remblai du chemin de fer, oii ils purent trouver un abri. Après leur avoir donné le temps de respirer, il chargea de nouveau et fut encore blessé ; mais il parvint à rallier ce qui restait de ses hommes. Conduit dans une ambulance, il refusa d'y rester et reprit sa place à la tête de son escadron.
La journée du 25 août fut la plus critique. Les Allemands avaient reçu des renforts considérables. Dans le voisinage du Cateau, les troupes britanniques subirent une attaque épouvantable, sous le feu des canons de siège accompagnant celui de l'infanterie ennemie et de son artillerie de campagne. A dix heures du soir, soutenues sur leur droite
SCÈNES DE COMBAT l55
par le général d'Amade, elles atteignirent Landrecies où elles bivouaquèrent. Une surprise de l'ennemi échoua, grâce aux héroïques soldats -de la garde qui, au nombre de cent cinquante seulement, opérèrent d'effroyables ravages dans les rangs allemands, pendant que leurs compagnons d'armes goûtaient enfin quelques instants d'un sommeil réparateur.
L'aube du 26 août se leva menaçante. Le général Smith- Dorrien, qui commandait à l'aile gauche le second corps d'armée, dut faire face à la concentration de trois corps d'armée allemands — trois cent mille hommes — décidés à l'envelopper. Ses soldats n'étaient qu'un contre quatre. La défaite paraissait certaine : vaincre semblait impossible ; reculer, c'était s'exposer à une destruction complète. Pas de renforts à attendre du général French. La cavalerie française, appelée à l'aide, était trop épuisée pour accourir.
Mais le sang-froid et l'énergie du général Smith-Dorrien, surtout la confiance illimitée qu'il inspire à ses hommes et grâce à laquelle il obtient d'eux un héroïsme tranquille et soutenu, eurent raison de cette situation en apparence désespérée. La lutte inégale se poursmvit presque toute la journée. Six fois l'ennemi tenta de rompre les lignes britanniques ; six fois il fut repoussé.
Impossible de signaler toutes les actions d'éclat qui firent de ce 26 août une date inoubliable. Le bataillon d'infanterie légère de Somerset, qui marchait depuis vingt-sept heures, chargea d'une façon si audacieuse qu'après la bataille deux cents hommes seulement répondirent à l'appel. Aux prises avec la cavalerie allemande très supérieure en nombre, le régiment d'Essex combattit cinq heures durant, sous une trombe d'obus, et quand il dut enfin se retirer, on le vit traverser sans sour-
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ciller un terrain exposé de toutes parts au feu de l'ennemi.
Il devint évident que si le général Smith-Dorrien ne voulait pas voir ses troupes anéanties, il fallait se résigner à reculer encore. Il le fit sans cesser de combattre. I^entement, posément, ses hommes se retirèrent, sans que l'ennemi, épuisé par leur intrépide résistance, pût leur infliger une défaite. Sa cavalerie et son artillerie couvrirent la retraite avec autant de vaillance que de dévouement. Smith-Dorrien avait sauvé son armée, il avait barré la route de Paris.
« Iv'aile gauche que je commandais le matin du 26 août, a dit le général French dans son rapport, n'eût pu être tirée de sa position critique sans le concours de ce commandant d'un sang-froid, d'une énergie et d'une intrépidité rares. »
Le 27 août ce furent les fusiliers irlandais du Royal Munster qui subirent l'attaque allemande et, le vendredi 28 août, les troupes britanniques atteignaient le front Noyon-Chauny-Iva Fère et y trouvaient enfin une sécurité relative.
Ajoutons que si le corps expéditionnaire anglais s'était laissé écraser, sa défaite eût pu entraîner toute l'armée des Alliés dans un désastre irréparable.
Comment i.e major Charrier tomba.
Mme Charrier, — veuve du major F. A. Charrier, qui commandait les fusiliers du Royal Munster durant l'action désespérée du z-j août, au moment où le bataillon qui s'était distingué deux ou trois jours auparavant fut si cruellement éprouvé par des forces ennemies très supérieures en nombre, — a reçu la description suivante de la mort glorieuse de son mari. La lettre est écrite par le capitaine H. S. Jervis, des fusiliers du Royal Mimster, actuellement prisonnier de guerre :
SCÈNES DE COMBAT iSy
France, 29 août 19 14.
Chère madame Charrier,
Il m'est profondément douloureux d'avoir à vous écrire pour vous annoncer que notre admirable commandant est tombé pendant l'action d'avant- hier, alors qu'il luttait vaillamment contre des forces supérieures.
Le régiment avait été placé à l'arrière et durant quelques heures lutta sous la direction personnelle de votre mari qui, — bien qu'il connût l'impossibilité d'un succès, — continua à donner les ordres avec la précision que tous lui connaissaient à Aldershot.
lycs Allemands réussirent un mouvement d'enveloppement et nous coupèrent complètement. La clé de leur position se trouvait être une maison percée de lucarnes qui leur servaient de meurtrières. Le major se mit personnellement à la tête de deux charges et fit un magnifique effort pour s'en emparer. Dans la première il fut blessé, mais il insista pour conserver le commandement et releva le courage de tous. Peu après il fut atteint de nouveau, mais cette nouvelle blessure ne l' éloigna pas de ce qu'il considérait comme son devoir. Il continua héroïquement à diriger l'action jusqu'au coucher du soleil, six heures de combats intermittents.
M. Gower vint lui rendre compte de l'action et le trouva près d'un de nos canons qui avait été mis hors de service. Il répondit à M. Gower : « Bien, nous longerons la haie, suivez-moi. » Il dirigeait encore et servait d'exemple à tous lorsqu'une troisième balle l'atteignit, mortellement cette fois. Il tomba sur la route.
Hier, un groupe de nos hommes fut envoyé pour chercher les morts et les enterrer. Ils trouvèrent Paul Charrier,
i58 héros!
couché, comme il était tombé, la tête tournée vers l'ennemi. L/C sergent m'a dit qu'il semblait endormi...
Personnellement, j'avais reçu de lui dans la journée bien des ordres, j'étais venu lui faire bien des rapports, jamais je n'avais eu l'impression qu'il fût soucieux, préoccupé de notre sécurité.
ly' action qui amena la perte d'un bataillon entier, tant tués que blessés et prisonniers, peut être considérée par quelques-uns comme un désastre, et le plus grand éloge que l'on puisse faire d'un officier supérieur est de dire que dans des circonstances pareilles, il conserva la confiance de tous jusqu'au dernier moment...
(Morning Post.)
Comment une poignée d'Angi^ais prirent douze canons.
Un correspondant du Daily Mail conte l'incident que voici : Le colonel demanda quelques volontaires pour gravir la berge opposée de la rivière et voir ce qui se passait aux alentours. Des obus tombaient depuis quelque temps sur les tranchées, et il était utile de savoir d'oti ils étaient envoyés. Quelques hommes seulement étaient nécessaires, cinq en tout. C'était une aventure dangereuse et chacun voulait en être.
I^es cinq hommes escaladèrent la berge. Ils rampèrent jusqu'au sommet avec beaucoup de précaution, car ils n'y étaient pas plus abrités que sur une dune de Sussex. En quelques minutes ils l'eurent atteint et là ils levèrent la tête, prudemment, centimètre par centimètre, pour observer la vallée au-dessous d'eux. Aussitôt une tempête de shrapnells et de balles s'abattit sur eux : cet ouragan dura plusieurs minutes. Tous les cinq s' aplati-
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rent à terre, pour attendre une accalmie ; quand elle survint, trois seulement des cinq éclaireurs reprirent leur route, les deux autres avaient le sommet du crâne emporté.
I^es trois camarades allèrent de T avant, rampèrent le long de la berge sous une nouvelle tourmente de plomb, trouvèrent un abri et demeurèrent là, cherchant d'où pouvaient provenir ces désagréables obus. Ils conclurent que tout le mal venait d'une usine située dans les bois, à leur gauche. Toujours en rampant, ils rebroussèrent chemin, passèrent près de leurs deux camarades sacrifiés et rentrèrent dans les lignes.
Combien y avait-il d'Allemands autour de l'usine ? Il leur était impossible de répondre à cette question, car la végétation, au-dessous d'eux, avait empêché toute observation précise. Ils n'avaient vu personne, mais ils croyaient qu'il y avait plusieurs pièces dissimulées derrière les bâtiments de l'usine.
On choisit alors soixante-dix hommes qui reçurent la mission de faire taire ces pièces. Les trois survivants de la première équipe j)articipaient à l'expédition. Quelques heures passèrent durant lesquelles les tranchées anglaises eurent à repousser plusieurs attaques soudaines de l'ennemi. Il suffit, pour les rejeter dans leurs terriers, de feindre une charge.
Soudain, de l'usine, un obus arriva en sifflant et tomba dans la tranchée où se tenaient les trois éclaireurs. Il n'en laissa que deux de vivants, et ceux-ci furent lancés en l'air, pareils à des pigeons d'argile, et tombèrent à vingt pieds derrière les tranchées, où ils restèrent comme assommés pendant une demi-heure. Puis ils rentrèrent dans leurs tranchées en disant qu'ils n'avaient rien senti
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lors de réclatement de l'obus et que l'incident était vraiment trop insignifiant pour qu'on y fît attention.
Mais l'ordre arriva de faire avancer les soixante-dix hommes. Ils traversèrent le terrain découvert entre les tranchées en chargeant à la baïonnette sous un feu meurtrier, pourchassèrent les Allemands jusqu'au sommet de la colline, les pressant, les frappant, les écharpant quand ils pouvaient les atteindre, ce qui n'était pas souvent le cas, car les ennemis ne les attendaient pas pour fuir. Enfin, ils atteignirent l'usine que les Allemands évacuaient pour aller grossir la retraite générale. Il y avait là douze canons, mais leurs servants avaient fui.
Toute l'affaire n'avait pas duré une heure : moins de soixante-dix hommes — beaucoup moins hélas! — avaient dispersé quatre cents ennemis comme un obus brise une motte de terre, et s'étaient emparés de doiize pièces. Les projectiles gênants étaient arrêtés, et le colonel était content.
Des cinq éclaireurs, un seul survivait maintenant. Une balle avait traversé son sac, transperçant même une boîte de « singe » ; amortie par le choc, elle n'avait que déchiré sa vareuse et meurtri la peau de l'épaule.
En somme, c'était une bonne journée, mais en me parlant d^ ses quatre compagnons, le survivant était sombre. Depuis les journées de Mons, les cinq camarades avaient traversé ensemble toutes les épreuves. Sur l'Aisne, la semaine passée, il n'en restait qu'un seul et aujourd'hui il est couché, immobilisé par un rhumatisme au cœur.
Une charge des Highlanders.
Le général commandant des forces anglaises réclame le privilège d'attaquer les Allemands à La Bassée.
'hoto. M. Branger