P. J. PROUDHON
(x) Texte du contrat soumis à la signature de Herzen par Guillemin, d’après Lemke, t. V, pp. 293-2094.
« Entre le soussigné M. Alexandre Herzen, propriétaire, demeurant à Paris rue..., et M. P. J. Proudhon, publiciste et ancien représentant du Peuple, demeurant à Paris, rue Mazas 70, actuellement détenu à la Conciergerie, a été déclaré ce qui suit.
. Les soussignés ont l'intention de fonder en commun à Paris un journal quotidien sous le titre de La Voix du Peuple.
Pour réaliser ce projet il a été fait entre eux la convention suivante :
ART . — M. Herzen s’oblige à verser, dans le plus bref délai possible, au Trésor, la somme de vingt-quatre mille francs exigée par la loi à titre de cautionnement, pour la publication du dit journal.
ART. IL. — Pendant tout le temps que la somme ci-dessus restera
de Herzen. Il aurait été fort intéressant de savoir comment Herzen avait concilié ses exigences et celles de Proudhon. Quoi qu’il en soit, le récit de Byloe i Dumy est exact. La négociation ne fut terminée qu’à la fin d’août. C’est seulement après avoir reçu la lettre du 23 août que Herzen envoya le double signé, demandé par Proudhon, et l’autorisation de faire toucher
dans les caisses du Trésor à titre de cautionnement l’intérêt en sera complété à M. Herzen par l’administration du journal sur le pied de 5 % par an.
ART. III. — M. Herzen s’engage en outre à ne réclamer son remboursement qu’au bout de 5 ans, à compter de la date des présentes. Il sera néanmoins loisible à M. Proudhon d’anticiper sur ce terme, en prévenant trois mois d'avance, et l'intérêt cessera d’être exigible à partir du jour du remboursement.
ART. IV. — La loi sur le cautionnement exigeant que le garant soit propriétaire d’un quart de la somme, il sera fait à M. Herzen un reçu en bonne forme des trois quarts du cautionnement versé au Trésor, où il sera fait mention de son droit pour être exercé par préférence à tout autre.
ART. V. — La direction générale de la rédaction du journal La Voix du Peuple sera exclusivement confiée à M. Proudhon.
ART. VI. — Quant à la rédaction, M. Herzen se réserve le droit de donner, lorsque bon lui semblera, des articles de politique générale ; ces articles devront être insérés sauf le cas où l’inopportunité serait évidente, ou bien encore où l’article serait de nature à donner lieu à une condamnation. Les parties déclarent s’en rapporter à cet égard à l’article V.
ART. VII. — M. Proudhon s’engage à donner tous ses soins au dit journal et à faire tout ce qui dépendra de lui pour assurer le succès de sa publication.
ART. VIII.— L'entreprise dont il est ici question, étant par sa nature une affaire commerciale, donnera lieu à des arrangements avec des tiers qui devront être ultérieurement réglés par un contrat. M. Proudhon a seul mission d’en stipuler les clauses et les conditions.
ART, IX. — Toutefois il prend ici et dès à présent l’engagement de n’employer les bénéfices de l’entreprise qu’à la propagation des idées dont le journal sera l’organe, ou, s’il y a possibilité ou opportunité, à la fondation d’une banque ayant pour but l’organisation et le développement du crédit gratuit.
ART. X. — M. Herzen n’entendant entrer dans l'affaire qu’à titre de simple bailleur de fonds, il lui sera donné dans le plus bref délai possible les garanties stipulées dans l’article IV.
Fait et signé en double à Paris par M. Proudhon, le 14 août 1849.
les fonds par Guillemin, probablement auprès du banquier Rothschild gérant de sa fortune. Un point reste obscur, c’est la date du 14 août sur le contrat resté en possession de Herzen, si Lemke l’a exactement rapportée. Quant à l’objet du voyage de Guillemin à Genève, il ne nous apparaît pas très nettement, puisque la négociation était d’abord directement engagée entre Proudhon et Herzen, et ensuite assez avancée déjà pour que Guillemin ait seulement vu chez Herzen son empressement à conclure. Peut-être a-t-il seulement été un messager porteur de lettres que Proudhon désirait voir échapper à la curiosité de la police française. :
Voici maintenant la lettre qui accompagna le chèque de Herzen et dont Byloe i Dumy nous donne, avec le sens général quelques extraits : | « (Je répondis) sur un ton tout à fait amical, mais ferme. Je disais à Proudhon combien j'étais d'accord théoriquement avec lui. J’ajoutais qu’en ma qualité de véritable Scythe je voyais avec joie le vieux monde tomber en ruines, et que notre mission était de lui prédirè une ruine prochaine : « Vos compatriotes sont loin de partager ces idées. Je ne connais qu’un homme libre parmi les Français, c’est vous. Vos révolutionnaires sont des conservateurs. Ce sont des chrétiens sans le savoir et des monarchistes, tout en combattant pour la république. Vous seul avez élevé la question de la négation et de la révolution à la hauteur de la science, et vous, le premier, avez dit à la France qu’il n’y a pas de salut à l’intérieur d’un édifice -en ruines, dont rien ne saurait être conservé, que ses concepts même de liberté et de révolution sont pénétrés de conservatisme et de réaction. En réalité les républicains politiques ne constituent qu’une des variations du thème constitutionnel sur lequel jouent leurs variations à eux : Guizot, Odilon Barrot et autres. Voilà l’idée qu’il conviendrait d'introduire dans l’examen des derniers événements européens. Il faudrait poursuivre la réaction, le catholicisme, le monarchisme non pas dans les rangs
de nos ennemis, la chose est trop facile, mais dans notre propre camp. Il faut démasquer la caution mutuelle des démocrates et du pouvoir. Si nous ne craignons pas de toucher aux vainqueurs, nous ne craindrons pas par fausse sentimentalité de toucher aussi aux vaincus. Je suis intimement persuadé que, si l’inquisition de la république ne tue pas notre journal, il sera le meilleur de l’Europe ». à
Herzen précise à Proudhon le programme qu’il espère réaliser en sa compagnie. Il veut faire entendre à l’Europe entière leur négation commune du principe monarchique, et porter sur le terrain international le combat mené en France par Proudhon contre les démocrates, partisans d’une république autoritaire, plus dangereux que les monarchistes avérés. Il ne fait aucune allusion à l’article IX du contrat où Proudhon s’engage en cas de succès à investir les bénéfices dans une banque de crédit gratuit. Herzen ne s'intéresse pas à cette idée maîtresse de Proudhon. La critique à outrance est son seul but. Il ne songe qu’à une entreprise de démolition philosophique d: toutes les erreurs et de tous les préjugés qui, à travers l’Europe, ont tué au berceau la République sociale.
Proudhon ne dut pas lire cette lettre sans quelque inquiétude. S'il s'accorde avec Herzen en doctrine, il se sépare entièrement de lui dans ses déductions pratiques. Il ne veut pas seulement démolir, mais construire. Son programme est d’éviter une nouvelle catastrophe semblable à celle des Journées de juin, en créant, par l’union de la bourgeoisie moyenne et du prolétariat, un grand parti d’action sociale, qui, hors de toute intervention de l’État, par un efrort spontané des masses, organiserait la justice dans la vie collective, Or, pour atteindre ce but, il ne faut ni dresser contre soi le pouvoir, ni détruire toute confiance en l’avenir en prêchant un pessimisme amer. Proudhon est journaliste. Il est à Sainte-Pélagie. Il connaît le baillon sous lequel la justice gouvernementale étouffe les voix imprudentes. Il sait aussi par son expérience personnelle que
l’homme-terreur reste solitaire et par conséquent sans influence. Sa règle d’action s’exprime par la formule : « Inflexibilité sur les principes, mais transaction perpétuelle avec les circonstances et les hommes » (1). Or la logique extrémiste, la violence froide de son futur collaborateur semblent rendre celui-ci incapable de se plier aux transactions nécessaires. Proudhon sent le besoin de le modérer et de lui montrer les exigences imposées à un journal par le milieu et par la mentalité de ses lecteurs. De là cette lettre dont Herzen nous donne les passages essentiels dans Byloe à Dumy. ,
Il avait sans doute appris à Proudhon qu’il était en train de préparer la publication de ses méditations philosophiques sur les événements de 1848. Proudhon lui fait à son tour l’annonce de ses Confessions d’un révolutionnaire. « Je suis très heureux de m'être rencontré avec vous dans un même et semblable travail. J’ai écrit aussi une manière de philosophie sous le titre Confessions d’un révolutionnaire. Mais vous n’y trouverez pas sans doute la verve barbare que vous a enseignée la philosophie allemande. »
Le mot est lâché : verve barbare. Il:a sans doute été suggéré à Proudhon par cette appellation de Scythe que s’était donnée Herzen. Il a dû l’être aussi par le souvenir de ses discussions avec Bakunin sur cette philosophie allemande qui a nourri de si implacables logiciens. Et à la faveur d’une modestie particuliérement courtoise, qui semble s’excuser d’un défaut, pour atténuer la brutalité de l’expression, Proudhon laisse entendre
à Herzen les conseils d’un directeur de journal avisé :
« N'oubliez pas que j'écris pour des Français. Malgré toute leur ardeur révolutionnaire, ils sont, on doit l’avouer, tout à fait au-dessous de leur rôle. Quelque limité que soit mon point de vue, il n’en est pas moins à cent mille toises au-dessus des plus hautes sommités de notre monde journalistique, acadé-
(1) Correspondance, t. III, p. 231.
mique et littéraire. [1 me faut encore dix ans pour être un géant parmi eux.
« Je partage complètement votre opinion sur le compte des gens dénommés républicains ; c’est évidemment une espèce du genre des doctrinaires. Là-dessus nous n’avons pas à nous convaincre l’un l’autre. Vous trouverez en moi et chez mes collaborateurs des hommes qui marcheront avec vous la main dans la main...
« Je pense aussi qu’une évolution méthodique, pacifique, avec d’insensibles passages, comme le demandent les sciences économiques et la philosophie de l’histoire, n’est plus possible pour la révolution ; il nous faut faire de terribles sauts. Mais, en qualité de publicistes, tout en annonçant la catastrophe prochaine, nous ne devons pas la présenter comme nécessaire et comme juste, sinon ou nous haïrait, on nous poursuivrait et nous avons besoin de vivre. »
Cette réponse de Proudhon est fort intéressante pour l’étude de sa pensée à cette époque. Il dit croire désormais que de brusques secousses sont nécessaires au succès de l’œuvre révolutionnaire. On ne saurait voir dans ces paroles une concession à Herzen pour mieux lui faire accepter un conseil de prudence : Proudhon ignore toute concession dans le domaine des idées. Mais, dans sa pensée, la nécessité de ces secousses reste conditionnelle. Elle est liée à la situation présente. La catastrophe approche sans doute, si la France continue à servir les ambitions impériales du Prince Président et si elle ne s’arrête pas sur le chemin du césarisme. Mais on peut l’arrêter encore. C’est l'espoir qui guide Proudhon, et le pousse justement à entreprendre son nouveau journal. Herzen ne saurait le partager. Sa conviction est définitive : les Journées de juin ont creusé un infranchissable fossé entre la bourgeoisie et le prolétariat ; la France, monarchique et militariste jusqu’à la moelle, marche inéluctablement à l’Empire et à des convulsions violentes ; le mal est congénital ; la mort du malade est
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le seul remède : il faut donc hâter la fin du vieux monde condamné. Les deux collaborateurs restent toujours séparés par les conclusions qu’ils tirent des mêmes principes. Mais cette opposition ne pouvait avoir aucune influence désastreuse sur La Voix du Peuple, puisque Herzen s’interdisait toute action sur le terrain de la politique intérieure.
Tels sont les préliminaires de la collaboration de Herzen et de Proudhon à La Voix du Peuple. I] ne restait plus qu’à se mettre à l’œuvre. Le premier numéro spécimen parut le 20 septembre 1849 : « Nous apparaissons, dit Darimon, en hommes de science et de discussion, répudiant l’intervention de l’État et ne comptant que sur l'initiative populaire pour la solution des problèmes sociaux, respectueux d’ailleurs de la Constitution et prêts à nous associer à toute proposition de revision qui ferait faire un pas de plus à la République ». Ce programme définit exactement la ligne de conduite que suivra fidélement Proudhon. Il discutera de la nature de l’État et de la gratuité du crédit avec Louis Blanc, Pierre Leroux, Bastiat. À côté de ces controverses doctrinales, il livrera un combat journalier pour la légalité constitutionnelle contre les entreprises de Louis Bonaparte. « Encore quelques articles où je ferai de la doctrine, de l’idée pure, de la conciliation bourgeoise, et puis, quand nous aurons résumé l’œuvre de La Voix du Peuple, nous sonnerons la charge contre la réaction » (x).
À mesure que le Prince Président attente davantage aux quelques libertés républicaines encore debout, Proudhon sonne sa charge de plus en plus violemment, jusqu’à ce que La Voix du Peuple succombe. La colère lui inspire les plus magnifiques diatribes. On croirait parfois entendre Herzen lui-même, « Vos Premiers-Paris, écrit-il à Darimon le 15 janvier 1850, ne doivent plus être que le récit quotidien des actes du pouvoir, écrit à l’huile de vitriol ». Le lendemain il insiste dans le
(x) Correspondance, Lettre à Darimon du 22 janvier 1850, t. III, p. 88.
même sens auprès de son rédacteur en chef : « Au lieu de paraître redouter le coup d’État, il faut le provoquer, non pour y répondre par des barricades, mais parce qu’il faut en finir avec le Gouvernement. On veut du gâchis, soit !»(r). Herzen : a-t-il contribué à faire prendre à Proudhon cette attitude si différente de celle du début de La Voix du Peuple soit par ses conversations avec les rédacteurs, soit avec Proudhon lui-même à Sainte-Pélagie ?
Herzen est revenu à Paris le 20 décembre. Depuis cette date 1l visite souvent les bureaux du journal, et quelquefois Proudhon dans sa cellule. « Un jour, raconte-t-il dans Byloe i Dumy, je trouvai auprès de lui d’Alton-Shée et deux des ré- ‘dacteurs… D’Alton disait que les derniers numéros de La Voix du Peuple étaient faibles. Proudhon dévisageait ses visiteurs et devenait de plus en plus sombre, puis, transporté de colère, il se tourna vers ses rédacteurs : « Qu'est-ce que cela signifie ? Vous profitez de ce que je.suis en prison pour dormir là-bas à la rédaction... Demain j’enverrai un article pour effacer la mauvaise impression produite par votre barbouillage et je montrerai comment je comprends l’esprit qui doit animer notre organe ». En voyant son irritation, on pouvait s'attendre à ce que son article ne fût pas des plus mesurés. Il dépassa notre attente. Son Wive l'Empereur ! fut le dithyrambe de l'ironie, ironie venimeuse, eïfrayante ».
Cet article entraîna la saisie du journal, le 3 février 1850, et la mise au secret de Proudhon. Il est dommage que Herzen ne nous ait pas dit si, la veille, il avait à Sainte Pélagie pris part à la conversation et ajouté son témoignage à celui de d’Alton-Shée, sur la faiblesse de La Voix du Peuple. I ne nous a pas dit davantage s’il était venu fréquemment voir Proudhon dépuis son arrivée. Aussi ne pouvons-nous affirmer qu'il ait eu quelque influence sur la nouvelle tournure prise par le
(1) Correspondance, t. III, p. 86.
journal depuis janvier. Ce changement s’explique sans doute par la politique de plus en plus réactionnaire de Louis Bonaparte. Il n’en coïncide pas moins avec le retour de Herzen à Paris. Peut-être des textes nouveaux, les lettres de Chojecki à Herzen, par exemple, viendront-ils un jour nous éclairer làdessus. Pour le moment nous ne pouvons que constater cette coïncidence.
Nous avons des sûretés plus grandes dans le domaine de la politique étrangère attribué à la direction de Herzen. Nous ne savons pas très bien cependant comment il a exercé ses pouvoirs. Pendant qu’il était à Genève, il les a délégués à Charles Edmond Chojecki. Après son retour à Paris, a-t-il effectivement présidé aux débats dans lesquels d’ordinaire les rédacteurs d’un journal arrêtent lé sens général de l’article à écrire sur tel et tel événement ? Ou bien a-t-il continué à laisser ce soin à Charles Edmond ? Nous l’ignorons. La vie intérieure de La Voix du Peuple nous échappe. Un seul fait est certain : Herzen a introduit au journal son ami Sazonov, comme nous l’apprend la lettre citée plus haut de celui-ci à Ogarev. Mais nous ne connaissons pas d’autres rédacteurs, engagés sur sa recommandation directe, comme son contrat avec Proudhon lui en donnait le droit. P. A. Arnal qui écrivit dans les suppléments du lundi l’Histoire de la révolution romaine de 1848, Louis Avril et Ernest Cœurderoy, qui y publièrent leurs Études: sociales sur le canton de Vaud, furent-ils choisis ou simplement agréés par lui, nous ne saurions le dire. Herzen semble s’être contenté de remettre à Charles Edmond le travail effectif de la direction.
Il s’accordait d’ailleurs entièrement avec lui sur le principe de leur action commune, formulé par Proudhon dans sa lettre du 23 août 1849 : « Élever la question démocratique et sociale à la hauteur d’une ligue européenne ». C’est ce principe que nous trouvons développé dans le numéro spécimen du 20 septembre de La Voix du Peuple. « Nous avons
à opposer à la Sainte Alliance des hommes d’argent la grande ligue européenne des hommes de travail. À nous donc amis de la liberté de toute race et de toute langue ! Grâce aux récentes victoires de l’aristocratie, la solidarité des peuples n’a plus seulement aujourd’hui pour fondement la fraternité des races et l’unité de la nature, elle a ses racines dans l’accord des intérêts et l’identité des droits. La Révolution, une comme la contre-révolution, ne sera désormais durable et légitime qu’autant qu’elle prendra possession de l’Europe tout entière. Nous devons détruire dans les esprits et les consciences le fanatisme gouvernemental, la foi dans l’autorité sous toutes ses formes et à tous ses degrés, car la Révolution a périclité parce que nous avons voulu la réaliser par le pouvoir... Nous devons former la Ligue démocratique européenne, en réponse à la Sainte Alliance capitaliste et nobiliaire, qui, sous la conduite des rois et les bénédictions de la papauté, forge aux nations de nouvelles chaînes. »
Comment Herzen et Charles Edmond ont-ils réalisé ce programme de croisade internationale contre l’idée de l'État et la Sainte-Alliance des hommes d’argent sous l’égide des . rois et de la papauté ? Quelle a été la part de chacun d’eux ? Telles sont les questions auxquelles nous chercherons réponse dans La Voix du Peuple.
Il s’agissait d’abord de retracer « la glorieuse mais déplorable histoire » des défaites de la Révolution au-delà des fron- tières, et de suivre au jour le jour les progrès de la contre-
révolution. Pour ce faire, les événements les plus caractéristiques étaient chaque jour groupés sous les yeux des lecteurs, À partir du n° 30, le 29 octobre 1849, l’attention de ceux-ci est attirée, en tête du journal, par la manchette suivante : Chronique de la contre-révolution ‘européenne, avec en soustitre cette phrase : L'ordre règne à..., remplacée par cette autre à partir du n° 44,le 14 novembre 1849 : On ne discute pas avec la Révolution, on la tue ! Le n° 60, du 29 novembre, annonce
sous cette rubrique qu’à Moscou « un libraire nommé Traïtoff a été envoyé en Sibérie parce qu’on avait trouvé en sa pos- session les ouvrages du citoyen Proudhon'». A partir du 16 décembre 1849 la chronique contre-révolutionnaire cesse d’occuper la première place de chaque numéro, mais elle continue, alimentée par toutes les nouvelles que donnent l’A//gemeine Zeitung, le Popolo. di Italia de Mazzini et tous les autres journaux d’information ou de parti de l’Europe entière. Chojecki et ses collaborateurs se sont vraisemblablement seuls chargés de leur dépouillement. ; Des articles de fond commentent ensuite, soit dans-le corps du journal, soit dans le supplément du lundi, les événements les plus importants. C’est ainsi que dans le n° 8, du 8 octobre, Charles Edmond s’élève avec passion contre le congrès réuni à Vienne par l’Autriche afin de doter les provinces slaves de codes en leur langue : il y voit un habile moyen pour faire accepter à ces provinces le joug de Vienne. Aussi répète-t-il à celles-ci qu’elles doivent conquérir d’abord leur indépendance si elles veulent garder leur nationalité (1). C’est au nom de
(x) « Un concile de grammairiens à Vienne » :
« Le Cabinet de Vienne, après avoir noyé dans le sang les libertés des peuples soumis à sa hache, donne aujourd’hui la plus indigne parodie des réformes libérales. Fidèle à la tradition des Jésuites et de Metternich, il fait sonner haut les mots, en même temps qu’il combat à outrance les idées et. les principes. Les derniers événements de Hongrie ont permis au tsar de se considérer en quelque sorte comme le commanditaire de la race dégénérée des Habsbourgs, et les émissaires russes n’ont pas manqué d’agiter les populations slaves en faveur de l’autocratie. La partie leur était facile. Exploités, opprimés et trahis éternellement par l’Autriche, les peuples slaves perdirent tout espoir dans l'initiative de cet empire que la logique de l’histoire pousse chaque jour vers sa ruine. Jaloux de leur nationalité et n’entrevoyant aucune issue à leur malheur, ils tournaient involontairement leur regard vers celui des deux tyrans qui du moins leur signifiait ses arrêts dans leur langue. Mais. c’est surtout les Bohémiens et les Slovaques qui prêtaient une oreille favorable aux insinuations du despotisme. Dénuées d’énergie, ces races abruties par un long esclavage et par la domination des Jésuites,
la nationalité que Charles Edmond et Herzen appellent tous les opprimés de l’Europe à abattre l’Autriche, « cet édifice vermoulu », la Prusse, alliée de toutes les réactions, la Russie, bourreau de la Pologne. Ils essaient de définir ce principe dans un article extrêmement important du n° 43, le 12 novembre 1849, où l’annonce faite d’un prochain travail de Herzen nous prouve qu’il a été écrit à la suite d’un échange de correspon-
dance entre eux.
… I faut d’abord, dit cet article, appliquer à chaque pays les leçons que Proudhon a, dans ses Confessions, tirées pour la France des événements de 1848. Car chacun présente une individualité qui postule-une diversité de moyens pour arriver à la démocratie sociale. Les oppresseurs se sont servi jusqu'ici du principe des nationalités pour maintenir leur tyrannie en
voyaient dans la conservation de leur langue la suprême jouicsance de leurs libertés politiques et nationales. Elles ne comprenaient pas que nationalité et indépendance étaient deux termes inséparables, que l’un ne pouvait exister sans l’autre." Cet attachement aveugle, exclusif et matériel à la langue du pays explique parfaitement leur conduite molle et vacillante et à force d’ignorance même contre-révolutionnaire que les Slaves Tchèques et Hongrois ont tenue dans le dernier bouleversement de l’Autriche. Aujourd’hui le cabinet de Vienne, pour contre-balancer l'influence russe, abonde dans le sens étroit de ses sujets slaves. Aujourd’hui il leur rive de nouveaux fers, mais cette fois-ci le métal, à la grande satisfaction des victimes, sera extrait des mines respectives de chaque pays. Nous lisons à ce sujet dans le Dziennik Polski, journal polonais de M. Libelt, que le Ministre de la Justice vient de convoquer à Vienne une réunion de philologues qui sera chargée d'établir un dictionnaire politique et judiciaire pour les populations slaves. Ce dictionnaire, qui à notre avis ne devrait se composer que de deux mots « Liberté et Justice », doit prouver aux Slaves l’attachement que l’Autriche prend à la conservation de leurs idiomes.. La réunion de ces ciseleurs de mots se - divise en quatre sections, conformément aux quatre idiomes slaves en vigueur. Nous apprenons que 3.600 mots ont déjà été forgés dans cet établissement à l’usage de la bureaucratie et des tribunaux exception- #els de l’Autriche. Cette triste besogne, où l’odieux le dispute au ridicule, nous fait voir une variante de bourgeois réacteurs que nous ne connaissions pas en France, le « bourgeois grammairien ». (La Voix
du Peuple, n° 8 du 8 octobre 1849)
excitant les méfiances et les haines entre peuples. « La nationalité, telle que l'entend le socialisme, est une spécialité de facultés, adaptée à certaines conditions de la nature, spécialité qui doit se développer dans la liberté illimitée de la concurrence et s’appliquer selon les principes de la division du travail dans l'humanité ». Chaque peuple doit donc d’abord se libérer pour être lui-même, puis chercher à s’unir avec les autres de façon à former un organisme vivant, réalisant l’unité dans la diversité. .Les nationalités de l’Europe n’ont pas toutes le même chemin à parcourir : aussi leur histoire et leur avenir posent-ils des problèmes particuliers que La Voix du Peuple étudiera tour à tour, Elle commencera par celles qui sont soumises à la Russie, « qui tient le haut-bout de la contre-révolution », et continuera par celles qu’écrasent l'Autriche et la Prusse «. La Russie aura donc la première place dans nos articles. » Charles Edmond annonce en terminant, pour le lundi suivant, une étude de Herzen, que suivront d’autres études sur l’Autriche et la Prusse (r).
(x). «Politique universelle et solidarité des peuples » :
Les « Confessions » de notre ami Proudhon ont mis à nu le squelette des événements de France depuis le 24 février. Elles ont dévoilé les plaies saignantes de la démocratie. Elles ont prouvé que la Révolution a reçu les coups les plus funestes de la main même des révolutionnaires. Elles ont enfin soulevé le voile de l’avenir et marqué avec une précision presque mathématique la marche que le peuple doit suivre pour remporter une dernière et décisive victoire. Or ce que le citoyen Proudhon a fait pour la France, nous essaierons, fidèles aux mêmes principes, de le faire successivement pour d’autres pays afin qu’au jour marqué le Spartacus de l’Europe puisse se lever tout d’une pièce et se débarrasser par une seule secousse de tous ses ennemis à l’intérieur et à l’extérieur.
Il ne s’ensuit pas que nous prétendions manifester le droit sacré de nationalité en un cosmopolitisme cadavéreux. L'unité est tout aussi absurde et incompréhensible sans la diversité que l'effet sans la cause efficiente.
La nationalité, telle que l’entend le socialisme, est une spécialité de facultés adaptée à certaines conditions de la nature, spécialité qui doit se développer dans la liberté illimitée de la concurrence et qui doit s’ap-
Cet article développe la pensée déjà exprimée par Charles Edmond à propos du congrès des grammairiens de Vienne le 8 octobre : « Nationalité et indépendance sont deux termes inséparables ». La démocratie européenne à pour condition première la libération des peuples. Il est assez curieux de trouver dans un journal dirigé par Proudhon, qui montrera plus tard tant de méfiance pour le principe des nationalités où il verra un germe de division et de tyrannie politique, ce principe proclamé comme le facteur essentiel de la reconstruction démocratique de l’Europe. Charles Edmond et Herzen ne sauraient comprendré que la Pologne puisse parvenir à un ordre démocratique avant d’avoir secoué le joug des trois
pliquer selon les principes de la division du travail dans l'humanité. La nationalité, d’après le monopole, est une hétérogénéité rivale, que les rois jusqu’à présent, en entretenant les défiances, les haïnes, les jalousies parmi les enfants d’une même famille, exploitaient pour pousser soit à la conquête, soit à l’affermissement de leur puissance individuelle. La nationalité, disons-nous en un mot, est un élément d’association tout comme la liberté est son moteur et l’autorité son éteignoir.
Les diverses nationalités de l’Europe ont diverses phases à parcourir avant de pouvoir se constituer en sociétés libres et indépendantes. Les unes luttent contre l'oppression de l’étranger, les autres, asservies quoique politiquement indépendantes, tendent à renverser leurs gouvernements et à transformer les bases de leur ordre social. Nous les examinerons les unes après les autres.
Nous commencerons par porter nos recherches dans les pays soumis au joug de la Sainte Alliance, cette vieille et redoutable forteresse de la tyrannie. La Russie tient le haut-bout de la contre-révolution. La Russie aura donc la première place dans nos articles. Le travail qui est élaboré sur la question russe par un de nos amis, en même temps un écrivain illustre du pays, précèdera lundi prochain nos investigations sur l’Autriche et la Prusse. L
La Voix du Peuple sera ainsi un Ministère des Affaires Étrangères du Socialisme Français, une tribune où les peuples de l’Europe viendront successivement exposer leur situation et conclure avec les républicains français fraternité et alliance contre la coalition des cabinets, des diplomaties et des polices de la contre-révolution.
Charles EDMOND, (La Voix du Peuple, Supplément du lundi 12 novembre 1849, n° 43).
puissances qui l’écartèlent (1). Après sa délivrance seulement, elle pourra songer à tirer parti des leçons de Proudhon contre les funestes conceptions d’une république jacobine, et travailler à la solidarité des peuples.
La fin de l’article nous indique avec précision la part respective de Charles Edmond et de Herzen dans ce « Ministère des Affaires Étrangères du Socialisme Français » qu’ils veulent constituer. Charles Edmond se réserve l’Autriche et la Prusse, Herzen le département le plus important, la Russie. Ainsi dans le programme général de La Voix du Peuple, Herzen va insérer le chapitre personnel qu’il tient à écrire pour faire connaître la Russie à l’Europe.
L'étude annoncée par Charles Edmond est la Lettre à Georges Herwegh. Elle commence à paraître sous le titre La Russie, signée « Un Russe », dans le supplément du n° 50, le lundi 19 novembre 18409 ; le lundi 26 novembre, le n° 57 - donne la suite. La fin ne paraît que 15 jours après dans le supplément du n° 7r, le 10 décembre. C’est que le lundi
(x) Ces idées, Charles Edmond les avait déjà longuement exposées dans sa Lettre à M. Paul de Bourgoing, sur la paix et la. guerre (Paris, Garnier, 1849). P. de Bourgoing, ancien ministre de France à Munich et à Pétersbourg, avait, dans une brochure, déclaré que la France ne devait jouer aucun rôle actif dans la lutte des nationalités, mais se retirer dans son isolement et raffermir chez elle le principe d’ordre. « La nature, répond Charles Edmond, donne partout le spectacle de sa divine anarchie. L’individualisme est le souffle de vie du corps social... Sans les nationalités les hommes ne formeraient qu’un pâle et monotone troupeau : c’est l’idéal bâtard du cosmopolitisme hypocrite.Les nationalités ont un caractère, un type distinctifs, se manifestant dans l’histoire par une expression d’idées propres, par un trésor de traditions spéciales, d'efforts, de luttes. Le but est de développer les tendances qui distinguent chaque nationalité pour les faire servir au bien général de la société. Il faut briser la confédération germanique, afin de faire surgir une Allemagne unitaire et homogène, reconstituer la Pologne pour en faire un boulevard sûr du côté allemand ou russe, chasser les fermiers couronnés d'Italie, délivrer les Slaves et les Hongrois. Æn Allemagne la révolution est politique. En Italie et chez les Slaves elle est nationale, car 1l s’agit pour ces races de se libérer d’abord » (passim).
précédent, 3 décembre, le supplément du n° 64 avait été tout entier occupé par l’article de Proudhon: Résistance à la Révolution, Louis Blanc et Pierre Leroux. Dans une lettre à ses amis de Moscou, du 27 septembre 1849, où il leur annonce les Con- Jessions d’un révolutionnaire, Herzen leur apprend qu’il a ajouté sa grande lettre à Herwegh au texte allemand de De l’autre rive, et que les épreuves d’imprimerie ont déjà couru de main en main avec succès. Cette lettre doit donc être de la fin d’août ou du commencement de septembre. Herzen, dans De l’autre rive, la signe de Londres, au lieu de Genève, peut-être pour donner le change sur son refuge. Cela inspire quelques doutes sur la date du 25 août qu’il lui attribue. Si cette date n’est pas exacte, elle n’est cependant pas loin de la vérité, Ce détail présente pour nous un grand intérêt. Herzen a écrit cet article aussitôt qu’il a eu signé son contrat avec Proudhon. Il le destinait donc à La Voix du Peuple. Par là il nous laisse deviner la raison majeure de sa collaboration. Il voulait avant tout acquérir le moyen de combattre devant l’Europe l’autocratie tsariste et de répandre ses idées sur la place qu’assuraient à la Russie ses institutions agraires dans le devenir socialiste. La Voix du Peuple est pour lui le premier essai du futur Kolokol, sous le couvert de Proudhon, dont la célébrité lui promettait l’audience de tous ceux qui pensaient en France et en Europe.
De là la première place que Charles Edmond dit devoir revenir à la Russie dans le journal. De là aussi cette lettre à Herwegh, où Herzen expose pour la première fois la doctrine qui sera la matière de ses œuvres postérieures et la base de toute son action politique. L'Europe ou bien succombera sous les coups du socialisme comme Rome a succombé sous les coups des Barbares, dans le sang et l’incendie, ou bien elle vaincra le socialisme et, comme Byzance, s’endormira écrasée sous un césarisme sacrifiant la liberté à l’ordre et l'individu à la société. Communisme haineux et niveleur ou tyrannie étouffante, tel est le destin de l’Europe. La Russie au contraire
porte en elle le germe fécond du véritable socialisme dans sa commune où l'individu et la collectivité concilient leurs an” tithèses. La commune rend impossible le prolétariat grâce à la répartition des terres. Elle évite à la Russie les phases du développement de l'Occident. « Nous allons à la rencontre du socialisme, comme les anciens Germains, adorateurs de Thor et d’Odin, marchaient au devant du christianisme ». Enfermé dans sa commune, le moujik reste indifférent aux régimes qui passent sur lui. Il hait la bureaucratie pétersbourgeoise. Il n’a aucune responsabilité dans la politique du tsar, isolé, campé en Russie avec ses scribes et ses sbires, au milieu d’une noblesse déjà secouée par les frissons de la Révolution.
La Voix du Peuple a incontestablement aidé Herzen à systématiser cette doctrine, dont les éléments étaient tout préparés dans son esprit depuis les désillusions de 1847, et qui constitue son apport original à l’œuvre commune du journal. Herzen enrichit encore cette doctrine par sa Lettre d'un Russe à Mazzini, publiée dans le suplément au n° 181, du lundi 1° avril 1850. En remerciant Mazzini d’avoir donné place à la lettre à Herwegh dans le Popolo di Italia, il jette dans la circulation européenne deux idées qui auront quelque fortune : l’attraction exercée par Constantinople sur le peuple russe, et la nécessité d’une fédération des Slaves autour de la Russie. La prise de Constantinople sonnera, d’après Herzen, le glas du tsarisme que l’armée victorieuse ne voudra plus subir, et aidera à la naissance d’une fédération des Slaves. Ces affirmations paraissaient trop bien servir la politique de conquête de la Russie impériale pour ne pas soulever, en Allemagne surtout, protestations et critiques. De là naîtra l’accusation, si souvent lancée contre Herzen, d’être un agent de Nicolas. La Voix du Peuple a été suspendue trop tôt pour permettre à Herzen d’engager là-dessus un débat général. Lorsqu’il publiera le Kolokol, il aura surtout en vue son action en Russie. Il ne sentira plus le besoin, comme en 1849 et en 1850,
lorsqu'il présentait la Russie à l’Europe, de soutenir des controverses sur le sens de son histoire face à l’Europe. Nous avons sans doute été privés de brillants articles de polémique doctrinale qui auraient fait pendant à ceux de Proudhon contre Bastiat, Louis Blanc et Leroux. La « verve barbare » du Scythe s’y serait exercée d’aussi éblouissante façon que dans sa réponse à Donoso Cortès du lundi 18 mars 1850 (n° 167). Donoso Cortès, marquis de Valdegamas, avait, dans un discours à l’ouverture des Cortès, fait le procès du socialisme. Il avait montré l’Europe, et la Russie même, infectées par ce fléau, menaçant le monde d’une ruine prochaine. Il concluait qu'il fallait le détruire par les armes, et l'empêcher de renaître par une restauration du catholicisme. Ce discours, dithyrambiquement loué par Le Constitutionnel, avait été répandu en France à des milliers d’exemplaires par le comité royaliste de la rue de Poitiers. Dans une note de l'édition russe de 1855 de De l'autre rive (1), Herzen nous apprend que la rédaction de La Voix du Peuple lui proposa d’écrire la réponse. Il accepta -sur le champ. Le discours de Donoso Cortés lui fournissait une admirable occasion de proclamer sa foi dans la dissolution inéluctable du monde romano-germain, puisque les adversaires même du socialisme s’accordaient avec lui sur ce point, et de montrer l’alliance du catholicisme et de toutes les forces de la réaction pour étouffer l’évangile nouveau des masses opprimées. Comme Le Constitutionnel avait accompagné ses louanges d’une histoire de Julien l’Apostat, ce malencontreux souvenir du . César impuissant contre le christianisme ramenait dans l’esprit de Herzen cette comparaison entre les origines du christianisme et celles du socialisme, qui depuis l’Université tenait aux fibres même de sa pensée. La défaite de Julien prédisait celle des persécuteurs du Nouveau Christianisme. « À quoi ont abouti toutes ces horreurs, s’écriait Herzen à la fin de sa
(1) Éd. Lemke, t. V, p. 490.
réponse, tout ce sang versé, tous ces égorgements, toutes ces persécutions ? À ce cri de désespoir que vous connaissez, du plus intelligent des réactionnaires, Julien l’Apostat : « Tu as vaincu, Galiléen ! »
L'article, passionné, ardent, fut loué par Proudhon (1). Celui-ci ne trouvait pas mauvais sans doute que les Français entendissent de la bouche d’un étranger la condamnation, qu’en passant Herzen portait contre eux : « Figurez-vous le chaos qui obscurcit la pensée contemporaine. Préjugés du monde romain, préjugés du Moyen Age, préjugés de l'Évangile, des Encyclopédistes, le Catholicisme et l’économie politique, Voltaire et Loyola, l’idéalisme dans les théories, le matérialisme dans la vie, une moralité abstraite de réthorique, et une conduite qui n’a rien de commun avec elle... Cette confusion n’existe nulle part à un tel degré qu’en France. Les Français sont en général privés d’éducation philosophique... » Dans une note Herzen ajoutait : « Je ne connais qu’un seul écrivain français qui s’est émancipé des influences traditionnelles, qui a le courage d’une conséquence logique à toute épreuve et qui ne recule devant aucune conséquence s'imposant comme déduction, c’est Proudhon ! »
En rendant ainsi hommage à Proudhon, Herzen trouvait un excellent moyen d’exprimer à la fois son jugement défavorable contre la France et de faire entendre son prêche nihiliste. Son succès fut considérable. La Patrie demanda au Procureur de la République s’il ne poursuivrait pas un article où le soldat était mis sur le même plan que le bourreau. C’était la meilleure des réclames. Dès le lendemain de l’apparition de l’article sur Donoso Cortès, tous les exemplaires de La Voix du Peuple étaient épuisés jusqu’au dernier. Par là Herzen contribua grandement au succès du journal, mais contribua aussi à soulever contre lui les colères du pouvoir. La lettre à Mazzini fut
(1) Éd. Lemke, t. V, p. 490.
le dernier article publié par lui. Peu après, le 14 mai, La Voix du Peuple était interdite par le gouvernement, alors que Proudhon attendait à Doullens, où on l’avait transféré pour son article du 19 avril 1850, sa nouvelle comparution devant les assises de la Seine.
Ainsi s’achevait cette collaboration grâce à laquelle Herzen et Proudhon, tout en gardant leur indépendance personnelle, s’étaient mutuellement aidés. Herzen, secondé par Charles Edmond, avait fait de La Voix du Peuple ce que désirait Proudhon : une tribune européenne du haut de laquelle leur critique commune contre l’idée d’autorité et-contre la démocratie politique avait retenti jusqu'aux frontières de l’Empire russe. Proudhon avait donné à Herzen la possibilité de répandre ses idées sur l’avenir du socialisme, et d’appeler l’attention de l'Europe sur la nature de l’autocratie de Pétersbourg, sur les menaces révolutionnaires agitant sourdement l'édifice tsariste, et avant tout sur les institutions agraires de la Russie. Herzen avait eu raison de penser, en recevant les premières propositions de Charles Edmond, qu’une participation à un journal dirigé par Proudhon valait bien le sacrifice de 24/000 francs. Il n’avait pas perdu entièrement son argent. Il avait acquis aux côtés de Proudhon une notoriété européenne qui-sera utile au succès du premier de ses livres : De l’autre rive. Il avait gagné une expérience du journalisme qu’il mettra à profit lorsqu'il éditera quelques années plus tard le Kolokol. Il avait par surcroît perdu ses préventions contre la personne de Proudhon. Une amitié vive était née entre eux dont nous allons voir les
effets dans les années qui suivront.