CHAPITRE. V
LES RELATIONS DE PROUDHON ET DE HERZEN DEPUIS LA SUSPENSION DE « LA VOIX DU PEUPLE » JUSQU A L'INSTALLATION DÉFINITIVE DE HERZEN A LONDRES, EN SEPTEMBRE 1852. — L'AMITIÉ DANS LE MALHEUR.
Herzen, invité à quitter la France le 24 avril 1850, avait obtenu un délai pour achever de régler ses affaires. Le 22 juin il se mit en route pour gagner Nice. Avant son départ, il alla rendre une dernière visite à Proudhon : « La dernière fois que je le vis, ce fut à Sainte-Pélagie (1), écrit-il dans Byloe i Dumy ; on m’expulsait de France. Nous nous séparâmes dans le deuil. Nous n’avions pas l'ombre d’une espérance proche. Proudhon, concentré, se taisait. L’amertume bouillonnait en moi. Mille pensées se pressaient dans nos têtes, mais nous n’avions aucune envie de les dire » (2). Herzen ne revit Proudhon qu’au début d'octobre 1859, pendant un court séjour à Bruxelles, où Prou- : dhon vivait en exil (3).
(x) Herzen se trompe. Proudhon avait été ramené de Doullens le 27 mai 1850 à la Conciergerie, où il resta jusqu’en septembre 1851, avant d’être transféré de nouveau à Sainte-Pélagie.
(2) Éd. Lemke, t. XIII, p. 457.
(3) « Depuis cette époque (juin 1850), écrit Herzen dans Byloe i Dumy en 1859, je ne le revis plus. En 1851, lorsque par la grâce de Léon Fauché je vins à Paris pour quelques jours, il avait été envoyé dans quelque prison centrale. Une année après, j'étais de passage à Paris en secret.
L’amitié nouée entre eux en 1850 n’en reste pas moins vive malgré leur éloignement. La communauté des idées s’est enrichie d’une communauté de cœur. Les malheurs qui assaillent Herzen, la mort de sa mère et de son fils Kolja, qui avaient péri en mer au large des îles d'Hyères dans la nuit du 15 au 16 novembre 1851, le drame de sa vie domestique, la mort de sa femme le 2 mai 1852, touchent vivement Proudhon, et donnent à ses lettres un particulier caractère d’intimité. Une tendre
délicatesse pénètre la rudesse affectueuse de ses consolations d'homme, qui, toujours, a demandé au travail et à l’action l’oubli de ses misères personnelles. Nous allons écouter les confidences.de deux âmes échangeant leurs mutuelles douleurs, de deux esprits qui s’efforcent de trouver des raisons d’ SpSrer ou de moins désespérer.
Pendant près d’une année après. leurs adieux de juin 1850, Herzen et Proudhon restent sans s’écrire. La première lettre de Herzen à Proudhon est du 23 mars 1851. Ils poursuivent leur chemin chacun de leur côté. Proudhon ne s’abandonne pas longtemps au découragement. Il met sur pied un nouveau journal, Le Peuple, dans lequel, du 15 juin au 16 octobre 1850, il continue sa défense de la Constitution contre les usurpations du Prince Président. Le Peuple disparu à son tour, il ne perd pas l’espoir de le ressusciter. Ce farouche travailleur est incapable de rester en repos. Il forme le projet d’une Histoire de la démocratie moderne. Dans cette vie de fièvre, le souvenir de l'exilé de Nice s’estompe, mais ne s’affaiblit pas. Proudhon compte toujours Herzen parmi ses fidèles : il songera tout de suite à lui pour l’aider à écrire cette Histoire de la démocratie.
Proudhon se soïgnait alors à Besançon » (éd. Lemke, t. XIII, p. 458). Herzen obtint, en mai 1851, du ministre de l’Intérieur l’autorisation de venir pour ses affaires à Paris, où il séjourna du 8 au 25 juin 1851. Proudhon était toujours à la Conciergerie. Herzen traversa Paris en gagnant Londres, en août 1852. Proudhon se reposait alors à Burgille-
les-Marnay.
LABRY. 8
Pendant ce temps, à Nice, Herzen continue ses méditations désenchantées sur l’Europe. Il a quitté Paris dans l’état d’esprit où il était le jour où, recevant l’ordre d’expulsion, le 24 avril 1850, il écrivait à Johann Jacobi, réfugié prussien : « Je suis rompu, fatigué, dégoûté. On peut beaucoup travailler, mais 1l faut avoir devant soi un but, une espérance, il faut avoir une foi quelconque » (1). Il a trouvé cette foi en se persuadant de Ia mission socialiste de la Russie. I] travaille à l’affermur. En septembre 1850 il achève sa longue étude Du développement des
idées révolutionnaires en Russie, destinée à la revue allemande
de Kolaëek. Il nous l’apprend dans sa lettre du 13 septembre. 1850 à Giuseppe Mazzini (2). Cette même lettre nous montre combien, à mesure qu’il se rapproche de la Russie, il se détourne de l’Europe. Mazzini lui avait demandé de faire partie d’un comité directeur qui unifierait l’action des émigrés de tous. pays. Il refuse : « Ce n’est pas une organisation, c’est la confu- -sion. Ni vous, ni l’histoire n’ont plus besoin d’eux. Tout ce qu’on peut faire pour eux c’est de les ammistier… Ce que je demande, ce que je prêche, c’est la rupture complète avec les révolutionnaires incomplets ; ils sentent la réaction à deux cents pas. Depuis l’âge de 13 ans jusqu’à 38, j'ai été au service d’une seule idée : guerre à toute autorité, à tout esclavage, au nom de l'indépendance absolue de l’invidu. Je continuerai cette petite guerre de partisan, en véritable cosaque, auf eigene Faust comme disent les Allemands, attaché à la grande armée révolutionnaire, mais sans me mettre dans les cadres réguliers, jusqu’à ce qu’elle soit complètement réorganisée, c’est-à-dire révolutionnaire ». Herzen reste comme Proudhon dans son isolement hautain, préoccupé seulement du rôle de la Russie dans le déclin définitif de l’Europe.
Il est en outre affreusement angoissé par les traverses de son
(x) Éd. Lemke, t. VE, p. 134.
CERTES ANNE orne
‘bonheur personnel. Dès 1840, il s’était aperçu que l'amitié de Herwegh pour sa femme prenait le caractère d’une amoureuse passion. Le soupçon lui vint que la sympathie de Natalie pour Herwegh pouvait être déjà un amour qui s’ignorait. Le 9 janvier 1850, il la pria de sonder son cœur, en lui ofirant de partir aussitôt en Amérique avec son fils aîné Alexandre, afin de lui laisser sa liberté, si leur union lui paraissait présenter quelque fêlure. Natalie mit tout son eftort à le détromper. Mais le doute était dans son âme. Herwegh se montrait chaque jour plus passionné, et la sympathie de Natalie pour lui demeurait aussi vive. Herzen crut jouer le rôle de Kruciferskij entre Ljubonka et Beltov dans son roman À qui la faute ? Herwegh harcelait le ménage de ses visites et de ses soupirs. H vint le retrouver à Nice, le 22 août 1850, prenant de plus en plus la figure d’un Werther. Herzen sentit sa colère grandir. Il eut en janvier 1851 une scène violente avec Natalie à propos d’une aquarelle qu’elle désirait offrir à Herwegh pour le nouvel an. Herzen rompit avec Herwegh qui se retira à Gênes, accablant toujours de ses lettres Natalie ou Herzen lui-même Quelque chose s’était brisé dans la vie intime du ménage. Herzen conservait jalousement le secret de l’efondrement de son bonheur, chaque jour émietté. Cet effort et son chagrin l’enfermaient encore davantage en lui-même. C’est sans doute cette raison qui l’éloigne de ses amis et lui fait négliger Proudhon. Mais en mars 1851 une occasion l’oblige à sortir de son silence. Marie, la fille de Charles Edmond, en nourrice chez des amis à Nanterre, était malade. Herzen désirait l'avoir auprès de lui, comme son père, réfugié aussi à Nice. Proudhon s’entremit pour qu’on la lui envoyât. Herzen le remercia par la lettre suivante, du 23 mars 1851 : (Il y a bien longtemps que je désire me rappeler à votre souvenir, maïs il y a un tel vacuum horrendum dans mon âme, je suis tellement malade et, sinon découragé, au moins dégoûté de la vie, que je ne trouvais rien de digne de vous être communiqué. Notre temps appartient
en effet à ces époques écrasantes dont l’histoire ne dit rien, dans lesquelles il ne se passe rien, mais pendant lesquelles l’année se compose de 365 jours et le cœur de l’homme fait ses 60 pulsations par minute. Ce sont les époques des souffrances subjectives, dont le lyrisme s’évapore, sans même pouvoir attendre une mention sèche et honorable dans une chronique. Heureusement la bonne nouvelle sur la petite de notre ami Edmond nous a galvanisés pour quelque temps et j'en veux profiter pour vous serrer la main et vous remercier de notre part pour votre secours amical ! Car ma femme et moi, nous avons aussi nos droits sur la petite Marie... Vous changez bientôt de prison. Dieu veuille que la grande ne vous paraisse pas plus dégoûtante que la petite. Le Piémont est encore le meilleur coin de l’Europe. Peut-être aurons-nous le plaisir de vous voir ici. Je vous salue de tout mon cœur ».
-L’affectueux congé que Herzen prend à la fin de sa lettre nous montre la qualité de ses sentiments à l’égard de Proudhon. Celui-ci, ignorant du drame qui détruisait la vie de son ami, ne pouvait attribuer qu’à un pessimisme, inspiré par les événements politiques, la lassitude accablée de Herzen. Nous ne connaissons pas sa réponse. Mais nous le verrons “en cette fin de 1851, par l'intermédiaire de Charles Edmond, essayer de ramener Herzen à la confiance, en lui expliquant le sens révolutionnaire de la réaction impérialiste de Louis Napoléon. Peut-être a-t-il commencé dès juin à lui envoyer un réconfort de ce genre.
Cependant Herzen continue à se débattre contre sa torture intime. L’apaisement paraît descendre en lui pendant son voyage de juin 1851 à Paris, où, le 17,il fait chez Bernadtsky la connaissance de Michelet. Mais sur le chemin du retour, à Genève, le 28 juin, une conversation avec son ami Sazonov déchaîne en son âme une tempête nouvelle. Sazonov lui rapporte les bruits que Herwegh répand sur son compte. Natalie ne resterait auprès de son mari que par pitié ; lorsqu'il serait
calmé, elle rejoindrait Herwegh en Suisse. Cette calomnie fut pour Herzen un coup de poignard au cœur. Il n’y crut pas, mais elle soulevait à nouveau les doutes qui le harcelaient. La publicité donnée par Herwegh à son secret étaitjune offense intolérable. Il écrivit à Natalie une lettre violente. Celle-ci accourut à sa rencontre à Turin. Le 9 juillet, au matin, ils se retrouvèrent, meurtris. Tout le passé monta comme un flot à leur cœur. « Ce furent, écrit Herzen, nos secondes fiançailles ». Ils revinrent à Nice jouir d’un bonheur si rudement reconquis.
Herzen se reprend alors au travail. Il écrit sa réponse à Michelet : Le peuple russe et le socialisme. Proudhon se rappelle à lui par ses dernières œuvres. Il vient de publier la 3 édition de ses Confessions d’un révolutionnaire, et à la fin de juillet son Idée générale de la révolution au x1x® siècle. Héerzen lit ces deux livres aussitôt qu’ils paraissent. Car, dès le 9 août 1851, il les recommande à Cumikov, ce jeune professeur qui lui a écrit une lettre enthousiaste : « Avez-vous lu, lui dit-il, le dernier livre de Proudhon et ses Confessions, 3° édition ? Il faut lui pardonner son ton injurieux contre Rousseau et contre la Révolution de 93 pour les mérites énormes de ses dernières études. C’est en partie l’irritation causée par la prison, en partie le côté sombre de cet énorme talent. Combien a-t-il laissé loin derrière lui tous les Français ! » (1) Ce jugement de Herzen est intéressant à relever. Il partage l’aversion de Proudhon pour les Jacobins de 48 qui se réclament de Rousseau et du . Comité de Salut Public de Robespierre ; ce sont gens du passé ; leur conception s’arrête à l’État autoritaire, d’essence monarchique ; ils n’ont pas compris la marche de l’idée révolutionnaire ; ils ont été la cause des massacres de juin. Mais Rousseau et la république de 93 ont été nécessaires à leur heure pour détruire le monde féodal. Herzen ne méconnait pas ces services. Proudhon, lui, paraît les oublier, en englobant dans
(1) Éd. Lemke, t. VI, p. 431.
sa colère les hommes de la première république et leurs épigones de 1848.
Pendant que Herzen s’applique ainsi à l’étude des nouvelles œuvres de Proudhon, celui-ci de son côté lit la brochure dont Herzen a préparé l’édition en français pendant son voyage à Paris : Du développement des idées révolutionnaires en Russie. I] la juge un « excellent travail » dans sa lettre du 28 août 1851 à Charles Edmond (1). Il prie celui-ci de revenir à Paris et, «s’il est possible, de ramener leur ami Herzen». Comme il est
sur le point, lui dit-il, de passer un marché avec un éditeur
parisien pour quatre volumes in-8 d’une Histoire générale de la démocratie moderne, il a besoin de retrouver au complet autour de lui tous ses collaborateurs de La Voix du Peuple. I] regarde toujours Herzen comme un des meilleurs parmi ceuxci. Il est très frappé en novembre par sa réponse à Michelet : Le peuple russe et le socialisme parue dans l’Avènement du Peuple, du 19 novembre 1851. « Bonjour à M. Herzen, écrit-il à Charles Edmond le 25 novembre 1851. J’ai lu sa réponse à Michelet. C’est très bien. C’est mieux, c’est plus net, plus catégorique que tout ce qu’il avait fait jusqu’à présent. Nous autres Français, nous n’aimons que des choses précises et articulées. Il faut qu’on nous mette les points sur les z ; notre méthode de raisonner est, au rebours des Allemands, de procéder non par catégories, mais par faits. On connaît presque le peuple slave, on le sent, on le devine, après avoir lu ces quelques pages ».
Au moment où commençait leur collaboration à La Voix du Peuple, nous avons entendu Proudhon mettre Herzen en garde contre la « verve barbare » à laquelle l’avait habitué la philo- Sophie allemande. Nous l’entendons ici préciser davantage l'influence qu’il attribue à cette philosophie sur l’esprit de son ami. Elle lui a façonné une manière abstraite de raisonner
Le
(x) Correspondance, t. III, p. 80.
procédant par catégories logiques où les faits semblent s’évanouir derrière des concepts trop généraux. Herzen lui paraît taillé sur le même modèle que Karl Grün, Feuerbach, Arnold Ruge, Bakunin et autres nourrissons des universités allemandes. Proudhon déteste leur dialectique dépouillée de faits. Il refuse la préface écrite par Karl Grün pour les Contradictions économiques. « Je ne trouve pas, mande-t-il à ses éditeurs, les frères Garnier, qu’elle mérite la dépense du papier. C’est une dissertation de métaphysique allemande, excellente pour des Allemands, mais à peu près inintelligible pour des Français. Or je suis assez germanisé comme cela » (1). Il a trouvé de même Herzen trop germanisé jusqu'ici. De là sa surprise et son extrême plaisir en rencontrant dans la réponse à Michelet une manière plus concrète, un style plus nourri de-faits qui donnent chair et vie au peuple russe.
Ce travail a donc fait sur lui une excellente impression. Aussi n'est-il pas douteux qu’il aété la source principale de ses idées sur le monde slave. Proudhon l’a jugé, avec Herzen, anarchiste par tempérament, fédéraliste par habitude, préparé par une histoire séculaire à un socialisme latent. Si le peuple russe possède ces qualités au plus haut degré parmi les Slaves, s’il est par ses institutions agraires et ses artels tout prêt à réaliser la révolution sociale, pourquoi ne pas le préférer à la Pologne aristocratique et catholique, pourquoi ne pas juger meilleur pour le paysan polonais de rester uni à son frère russe dans l’attente patiente de l’avenir, plutôt que de prendre les armes contre lui au profit d’une minorité qui lui imposera un gouvernement autoritaire et chauvin, hostile à tout fédéralisme slave ? Peut-être cette étude de Herzen a-t-elle déposé dans l'esprit de Proudhon une partie des raisons qui expliqueront plus tard son attitude dans la question polonaise.
Le jugement qu’il porte sur la Réponse à Michelet aurait,
(x) Correspondance, t. III, p. 27.
en d’autres temps, été infiniment sensible à Herzen. Mais il parvient à Charles Edmond au lendemain de l’affreux malheur qui a frappé Herzen et ses intimes. Dans la nuit du 15 au 16 novembre 1851, sa mère, son fils et le précepteur de celui-ci ont sombré avec le bateau les ramenant de Marseille à Nice. Nous connaissons l’état d’âme de Herzen par sa lettre du 30 novembre à Michelet : « Maintenant je reviens à la vie avec un fond de douleur sans bornes et une colère impuissante. Ce qui blesse le plus dans ces sinistres, c’est qu’il n’y a pas même de lutte possible ; on n’a pas la consolation de haïr son ennemi, de maudire, d’injurier son bourreau. Le monde physique, c’est un chaos à demi organisé, un désordre consolidé, un tâtonnement aveugle, ivre, stupide et inintelligent » (1). Proudhon n’apprend le deuil de Herzen que le 27 novembre 1851 et aussitôt il lui adresse une de ses lettres les plus émouvantes.
Il l’assure d’abord de son affection, de sa vive sympathie, de son affection inaltérable et de celle de tous leurs amis communs. Aussitôt une malédiction s’élève en son esprit contre l’impitoyable destin qui harcèle les hommes de pensée, les conduit de malheur en malheur, comme à la chaîne, vers la prison, vers l’exil, et les pourchasse encore jusque dans l’ultime retraite de leur cœur pour le briser. Il unit sa propre douleur à celle de Herzen, en songeant à son frère, jeune soldat qu’un capitaine voleur a poussé, il y a une vingtaine d’années, au suicide, à son père et à sa mère, morts avant l’heure, exténués par la vie, tués par les impôts et les poursuites judiciaires, par tout ce qu’on appelle le pouvoir. Il a eu lui aussi son héritage de misères « qui est entré dans son compte» lorsqu’il a commencé le combat révolutionnaire. « Le malheur qui vient de vous frapper fait revivre mes ressentiments, en ce moment, plus cuisants que jamais, et, pitoyable et inutile consolation, vous pouvez croire que ce nouveau grief ne sera pas oublié dans le
(1) Éd. Lemke, t. VI, p. 530.
répertoire de mes douleurs ». Le remède à tant de revers est de s’unir afin de faire grandir la révolte dans la jeune génération pour laquelle nous ne pouvons rien faire par l'amour ». Puis ce flot mêlé de souvenirs poignants et de colères s’apaise. Proudhon s’attendrit à l’idée de l'enfant mort en mer qui lui rappelle sa chère Catherine, et il écrit cette belle méditation sur l’amour paternel : « Je suis père comme vous, cher Herzen, je vais l’être bientôt pour la seconde fois. C’est ma femme elle-même qui allaite de son lait et élève sous mes yeux son enfant. Je sais ce qu’est cette paternité de tous les instants, paternité qui semble se multiplier elle-même par une émission continuelle du cœur. J’éprouve déjà après deux ans combien fortes sont ces chaînes qui nous rivent tout entiers, comme des esclaves, à ces petits êtres qui semblent résumer en eux le principe, la fin, la raison de toute notre existence. Vous pouvez juger si j'ai été sensible à votre épouvantable
malheur ».
A la pensée d’une telle infortune il est soudain pénétré d’un remords infiniment délicat : « J’écrivais, il y a deux jours, à
notre ami Charles Edmond et le priais de vous porter mes compliments. Je ne savais rien encore et me livrais en lui parlant de lui, de vous, à mon ironie habituelle. Aujourd’hui la douleur m'écrase : j’ai tant de larmes, tant de gouttes de sang à redemander à la tyrannie, que je désespère moi vivant, de faire apurer ce compte ». Proudhon a peur d’avoir blessé Herzen, et cela au moment où il porte aussi le deuil de Bakunin dont on a annoncé faussement la mort dans les geôles russes. Il ne voudrait pas être méconnu. Et une protestation ardente d’affection accompagne son excuse : « Oui, Herzen, Bakunin, Edmond, je vous aime ; vous êtes là sous ce sein qui pour tant d’autres semble être de marbre. C’est chez les Russes, les Cosaques, pardon ! que je retrouve l’âme, la résolution, l'énergie révolutionnaire. Nous, Français, ne sommes plus que des bavards et des tapageurs, lâches sous la force, impla-
cables demain, peut-être, quand nous serons redevenus maîtres de nous-mêmes et de nos ennemis |»
Comme dernier réconfort, il lui montre les colères du peuple grandissant à travers le pays et menaçant le vieil édifice social. «Chers amis ! Hâtez-vous de pleurer vos malheurs domestiques car bientôt, si un effort suprême de la raison pacificatrice ne vous rend le calme, vous verrez des choses qui vous rendront le cœur de pierre pour toutes vos misères » (1).
(r) Ce passage était le seul authentique que nous possédions jusqu'iet. de cette lettre de Proudhon, car il avait été reproduit, en français, dans la réponse de Herzen du 26 décembre 1851. Le reste de la lettre ne nous était connu que par la traduction russe donnée par Herzen dans le Ve fascicule de L'Étoile polaire. Éd. Lemke, t. VI, pp. 536-538). Me Natalie Herzen et M. Rodiéev ont retrouvé à Lausanne le texte même de Proudhon. Le voici en son entier :
Sainte-Pélagie, 27 novembre 1851, Cher et malheureux citoyen Herzen !
Nous avons appris ici, avec une désolation profonde, l’affreuse catastrophe qui vient de vous frapper encore dans l’exil et je suis chargé par tous nos amis de vous exprimer à cette occasion tous nos sentiments de vive sympathie, d’inaltérable affection.
Ce n’est donc pas assez de souffrir dans nos intelligences de penseurs, . dans nos consciences d’hommes et de citoyens : il faut que le malheur
nous poursuive dans nos amours de fils et de pères. Toutes les misères s’enchaînent dans cette vie, comme toutes les bonnes fortunes. Et quand on y regarde de près on finit par reconnaître que l’oppression, qui engendre la captivité et l'exil, amène aussi les ruines, les famines et les pestes. J’ai perdu, il y a 20 ans, un frère, jeune soldat, par la tyrannie d’un capitaine concussionnaire, qui voulait le forcer à devenir son complice dans ses pilleries et par ses vexations le poussa au suicide. J'ai perdu avant le temps mon père et ma mère, épuisés de force et de vie, après une carrière pleine d’amertumes, par suite des vexations des agents de la régie, de l'administration, de la justice, de tout ce qu’on appelle autorité. Quelle différence, je vous prie, entre le paysan russe qui voit son fils enlevé par la conscription, son travail décimé par le fisc, etc., etc., et qui succombe dans la douleur, et vous qui, soumis aux accidents d’une vie errante, perdez dans les flots une mère, un fils ? Nous sommes tous au même degré comptables de la tyrannie. Né d’une famille de laboureurs, je compte, depuis un siècle, tant du côté .paternel, que du côté maternel, je ne sais combien de membres de ma
Dans un post-scriptum Proudhon annonce à Herzen qu’au moment où il allait cacheter sa lettre Michelet est venu lui rendre visite : « [1 connaissait déjà votre malheur, et nous avons gémi ensemble sur le sort de votre martyr. Nous avons parlé encore ensemble de la Russie, de la Pologne, des Jésuites, de la Révolution, etc., et de votre travail enfin. Tous les gens de cœur s'entendent d’un bout de l'Europe à l’autre : méfonsnous seulement des conciliabules et des faux prophètes ! »
famille ruinés, persécutés, tués, désolés par toutes ces servitudes an-
‘ ciennes et nouvelles. Croyez-vous que ces sourds ressentiments ne soient pour rien dans le combat que j'ai entrepris ? Ah! 1e malheur qui vient de vous frapper les fait revivre en ce moment plus cuisants que jamais ef, triste et inutile satisfaction !, vous pouvez croire que ce nouveau grief ne sera pas oublié dans le répertoire de mes douleurs:
Unissons-nous pour supporter nos maux, comme pour combattre nos ennemis |! Unissons-nous surtout pour multiplier sur la terre, par la parole, cette génération révoltée, à laquelle nous ne pouvons contribuer, par l’amour et la famille, que pour une si faible part !
Je suis père comme vous, cher Herzen, je vais l’être bientôt pour la seconde fois. C’est ma femme, elle-même, qui allaite de son lait et élève sous mes yeux ses enfants, Je sais ce qu'est cette paternité de tous les instants, paternité qui semble se multiplier elle-même par une émission continuelle du cœur. J’éprouve déjà après deux ans, combien fortes sont ces chaînes qui nous rivent tout entiers, comme des esclaves, à ces petits êtres, qui semblent résumer en eux le principe, la fin, la raison de toute notre existence. Vous pouvez juger si j'ai été sensible à votre épouvantable malheur. Je venais à peine de pleurer notre ami Bakounine, lentement assassiné dans le Schlusselbourg, quand la nouvelle de la perte du bateau La Ville de Grasse, où vous aviez tant de personnes chères, est venue m’arracher des sanglots. Combien donc avons-nous
/encore à endurer ?
J'écrivais, il y a deux jours, à notre ami Charles Edmond et le priais de vous porter mes compliments. Je ne savais rien encore et me livrais, en lui parlant de lui, de vous, à mon ironie habituelle. Aujourd’hui la douleur m'écrase : j’ai tant de larmes, tant de gouttes de sang à redemander à la tyrannie, que je désespère, moi vivant, de faire apurer le compte. Je ne peux plus que dire avec le psalmiste : Beatus qui retribuet
tibi retributionem tuam, quam retribuisti nobis !
Herzen, Bakounine, Edmond, je vous aime ! Vous êtes là, sous ce sein qui pour tant d’autres semble être de marbre ! C’est chez les Russes, les Cosaques, pardon !, que je retrouve l’âme, la résolution, l'énergie
Telle est cette lettre, jetée par Proudhon sur le papier, le 27 novembre 1851, au gré de tous les sentiments tumultueux que fait naître en lui la nouvelle du malheur de Herzen : colère contre le sort impitoyable, contre les forces d’oppression jetant les meilleurs dans l’exil, dans les prisons qui tuent, retour poignant sur lui-même et sur la destinée des siens, pitié ardente pour le père en deuil, élans d’aftection, appel à la raison pacificatrice, appel aussi à la lutte vengeresse. Proudhon abandonne le ton de froide réserve, qu’il avait toujours montré à l'égard de Herzen, et son « éternelle ironie ». C’est l’homme lui-même qui se découvre, offrant en consolation à l’ami son cœur et sa propre misère, étalant son âme frissonnante où les sursauts de tendresse succèdent aux âpres accès de révolte.
révolutionnaires. Nous ne sommes plus, nous, Français, que des bavards et des tapageurs, lâches sous la force, implacables demain, peut-être, quand nous serons redevenus maîtres de nous-mêmes et de nos ennemis !
Dites, je vous prie, à Charles Edmond, que ni Girardin ni Michel de Bourges n’ont voulu se charger auprès du ministre Thorigny de solliciter son retour. Il n’y a pas de chances encore cette fois : tout se détraque, tout croule, tout tremble et se prépare à la guerre. Le flot est monté si haut déjà qu’il envahit les dernières retraites de la réaction. Les vengeances commencent dans les campagnes et débordent la répression. C’est un ennemi invincible qui met le feu aux granges, coupe les arbres, détruit le gibier, fait entendre des ménaces horribles contre les riches et, déjà sous la baïonnette du fantassin et le sabre du dragon, fait savoir à ces hommes d’ordre les plus cruelles représailles. Chers amis, hâtez-vous de pleurer vos malheurs domestiques, car bientôt, si un effort suprême de raison pacificatrice ne vous rend le calme, vous verrez des choses qui vous rendront le cœur de pierre pour toutes vos misères. Je vous serre la main.
P.S. Au moment où j'allais fermer la lettre, j’ai reçu la visite de Michelet, l'historien. Il connaissait votre malheur et nous avons gémi ‘ensemble sur le sort de votre martyr.
Nous avons parlé encore de la Russie, de la Pologne, des Jésuites, de la Révolution, etc., et de votre travail enfin. Tous les gens de cœur s’entendent d’un bout de l’Europe à l’autre : méfions-nous seulement des conciliabules et des faux prophètes.
Depuis quelque temps il en est deux surtout dont je m’éloigne de plus en plus et que je regarde comme deux fléaux.Ce ne sont ni des Français ni des Polonais, ni des Allemands, ni des Russes.
Les événements du 2 décembre, qui le « laissèrent pendant huit jours comme un condamné à mort », ne font pas oublier à Proudhon l’ami qui pleure à Nice en compagnie de Charles Edmond. Dans l'effondrement des derniers débris de la République, il sent le besoin de se rapprocher de tous les siens : « Je viens vous serrer la main à vous, à Herzen, écrit-il à Charles Edmond le 19 décembre 1851, resserrer encore s’il est possible les liens de notre communauté spirituelle, et me consoler, à cette époque de malheur des accidents trop prévus de la politique... Je ne crois qu’à l’étude et à l’amitié. Je vous embrasse ainsi que notre excellent et malheureux ami Herzen» (x).
Cette nouvelle marque d’affection semble tirer Herzen de son silence. II commence à sortir avec lenteur de son accablement et à trouver la force de répondre aux chaleureuses sympathies qui l’ont entouré. Le 26 décembre 1851, il écrit à Proudhon : « Je vous remercie beaucoup pour votre excellente . lettre du 27 novembre : elle m’a fait grand bien. Votre sympathie m'est chère, elle m’a rendu mes souffrances moins accablantes, plus humaines ». Ce remerciement si ému nous donne la mesure de la reconnaissance de Herzen. Il voudrait d’ailleurs la manifester à Proudhon par des actes, et à la fin de sa lettre il se met à son entier service. Les liens qui l’unissent à lui sont désormais ceux du cœur autant que de l'esprit. II lui redit à son tour, avec ses sentiments afrectueux, l’admiration qu’il a toujours portée à « son œuvre immense ». Il le tient pour : le prophète des temps nouveaux, dont les sinistres prédictions se sont accomplies. La même catastrophe qui l’a brisé vient d’achever la ruine du passé. Le monde a fait aussi naufrage au 2 décembre. Il est mort sous les coups du césarisme, comme il aurait succombé aux coups du communisme si le Prince Napoléon n’avait pris les devants. La conviction de Herzen
@ Correspondance, t. II, p. 150.
est désormais achevée. Sa lettre, lourde de désespérance, est sa dernière oraison funèbre sur l’Europe. Il ne reste à l’homme libre qu’à se réfugier dans la solitude de sa conscience (1).
(x) Lettre de Herzen à Proudhon, du 26 décembre 1851 :
« Je vous remercie beaucoup pour votre excellente lettre du 27 novembre, elle m’a fait grand bien. Votre sympathie m'est chère, elle m'a rendu mes souffrances moins accabilantes, plus humaines. Vous me dites : « Hâtez-vous de pleurer vos malheurs domestiques, car bientôt, si un effort suprême de raison pacificatrice ne vous rend le calme, vous verrez des choses qui vous rendront le cœur de pierre pour toutes vos misères ».
Ces paroles prophétiques se sont terriblement accomplies. Et la raison pacificatrice n’a pas fait de grands efforts. Je n’ai plus de larmes. Il me semble parfois que la catastrophe terrible qui m’a enlevé ma mère, mon enfant et un de mes amis est déjà très éloignée. Un monde entier a eu le temps de faire naufrage depuis ce sinistre. Triste sort de passer immédiatement de l’enterrement de ses proches à l’enterrement général, sans donner un peu de repos au cœur brisé. }
La perte de ce monde a été prévue, mais le malheur frappe toujours comme quelque chose d’inattendu. Les déductions dialectiques ne consolent pas.Il y a plus de deux ans que vous avez dit : «Ce n’est pas Catilina qui est à nos portes, c’est la mort ! » Elle frappait alors, maintenant elle a ouvert les portes. Le règne de la révolution bourgeoise est passé, le règne du libéralisme frondeur, du républicanisme de rhétorique, des mots, des abstractions est terminé. La bourgeoïsie a vendu la liberté, l’honneur, tout, pour garder son argent et ses monopoles ; eh bien, il : est juste que pour cette simonie elle soit punie par un esclavage sans bornes. On craignait l’excès de la liberté. On aura l’excès du despotisme. ‘On craïgnaït la barbarie d’en haut. On ne voulait rien céder au peuple. . ER bien, le peuple reste tranquille quand on fusille les républicains au nom de l’ordre. Y eut-il jamais au monde une idée plus pauvre, plus maigre que l’idée de l’ordre ? L’ordre et l’avarice au lieu du trône et de l’église. Mais le principe de la monarchie catholique était mille fois plus poétique, plus social. La manie de l’ordre et de l’accaparisme, c’est la peste qui emporte ce monde ; il termine d’une manière ignoble,mais enfin . cela le tuera aussi, comme le communisme l’aurait fait, et ses destinées s’accompliront. Mais il faut laisser aux morts enterrer les vivants.
Comme nous serons heureux de vous savoir hors de Paris et de la France. Paris est Jérusalem après Jésus ; gloire à son passé, mais c’est un passé. Il ne reste maintenant qu’un seul échantillon de la civilisation, c’est l’Angleterre. L’individu ne peut être libre que là. Hors de l’Angleterre, il n’y a que la Russie. La Russie jeune de Pétersbourg et la
Mais Proudhon ne saurait accepter cette sombre résignation. Aussi va-t-il se mettre contre elle en bataille par l'intermédiaire de Charles Edmond qui, toujours auprès de Herzen à Nice, partage son pessimisme. Il a rapidement surmonté la crise dans laquelle l’avait jeté le 2 décembre. Dès le 1°7 janvier, il renie auprès des deux amis sa lettre du 19 décembre 1851, où, « crachant sur les dieux et sur les hommes », il disait ne croire désormais qu’à « l’étude et à l’amitié ». « Bonjour et bon an, ami Edmond, et vous excellent Herzen. Je vous vois tous -d’ici en l’état où j'étais il y a quinze jours, quand je vous écrivais ma dernière. Je me reprocherais de vous laisser une seconde de plus dans ce désespoir honteux pour nos courages et pour nos philosophies. Le mal, la lâcheté, l’égoïsme, la sottise ont été grands sans doute, mais rien n’est encore perdu ». Il s'attache à démontrer à Charles Edmond la vérité de la doctrine nouvelle qu’il s’est formée. Deux voies s'ouvrent devant Louis Bonaparte : ou il exploitera et comprimera les masses en préparant une explosion nouvelle, ou il s’appuiera sur
vieille Russie en France. Entre les deux, comme un chiffon entre deux diamants, l’Allemagne lymphatique, transcendentale et passive. Nous pouvons entrevoir le fil rouge du progrès à travers la barbarie qui a englouti le continent, maïs il est impossible de traîner, sans y être forcés, une existence humaine au milieu de ce luxe de bassesse, au milieu de cette débauche d’arbitraire.
Votre œuvre a été immense. Vous avez tout fait pour montrer à la France le danger qui s’approchait. Vous avez indiqué les moyens de salut, les transitions. Le monde entier, depuis Moscou jusqu’à New- York vous, admirait. Eh bien franchement, la France vous a-t-elle compris ? Lorsque vous parliez de paix, elle comprenait guerre, lorsque vous parliez en pacificateur, elle prenait vos paroles pour un cri de haine. Maintenant, trop tard : la catastrophe est arrivée, les cosaques de Vincennes, les prêtres de l’ordre ont le dessus. Détournons-nous du spectacle affligeant d’un monde en démence et sachons nous émanciper, nous sauver si nous n'avons pu sauver le monde.
Je vous serre la main avec beaucoup de sympathie. Comptez sur moi, je serai très heureux de vous prouver par des actes toute l’amitié et le dévouement que je vous porte ». (Éd. Lemke, t. VI, pp. 533-534).
elles et il sera ainsi conduit à diminuer armée et fonctionnaires, à décentraliser et simplifier le gouvernement. Il peut devenir dans cette seconde hypothèse le serviteur de la Révolution (1).
Mais ni Charles Edmond ni Herzen ne sont convaincus qu’on puisse tirer du 2 décembre les gages et les moyens de la révolution sociale. Nous devinons leurs sentiments par la lettre du 10 janvier 1852 de Proudhon à Charles Edmond : « Je vous trouve encore, en lisant votre dernière, dans la situation d’esprit désespérée de l’homme qui s’écrie avec Horace : Impavidum ferient ruinæ ! Quant à moi, je n’en suis pas. là. Je ne crois point, je vous l’ai dit, à la chute du ciel, parce qu’un monomane, servi par tous les vieux bonnets ‘de la politique, nous tient en ce moment sous sa botte, parce que quelques aventuriers, des Grecs, des ruffians que la maladie du chef ne trompe pas, s’entendent, sous son nom historique et en flattant sa fantaisie, pour pressurer le pays et tirer à leur bénéfice les conséquences d’une si longue et si stupide réaction. Cette atroce comédie ne peut durer » (2).
Herzen et Charles Edmond tiennent le mal pour plus profond. Aussi ont-ils engagé Proudhon à venir en Sardaigne et lui ont-ils offert les moyens matériels nécessaires à son voyage. Mais Proudhon refuse. C’est à Paris qu’il doit demeurer pour écrire les deux ou trois ouvrages auxquels il songe : « Pour peu que je leur donne d’accentuation, d’actualité pratique, je défie tous les despotismes, jésuitismes, catholicismes, de durer 25 ans ». L’un de ces ouvrages meurtriers doit être une Biographie universelle en 50 volumes in-8 à 2 colonnes ; elle fournira du travail à plus de vingt personnes parmi lesquelles Proudhon espère bien compter Herzen et Charles Edmond. Il a d'autant plus besoin de leur concours qu’il veut ôter « à ses travaux leur cacaractère exclusivement français et leur en donner
(1) Correspondance, t. III, pp. 174-182.
(2) Correspondance, t. III, p. 183.
un d’universalité, comme il convient à toute science » (x). Il comprend bien que Herzen et Charles Edmond par leurs origines, leurs relations européennes, leurs connaissances des hommes et des choses de l’étranger, sont seuls, parmi ses amis, capables de faire de cette. Biographie universelle, ce qu’ils auraient fait de La Voix du Peuple, une machine de guerre internationale contre le principe monarchique de l’État. Il ne saurait trouver de collaborateurs mieux pénétrés de ses idées pour l’aider à élever « un monument plus durable que l’Encyclopédie de Diderot ».
Mais Charles Edmond et Herzen ne cèdent pas. On devine ce qu’ils ont pu penser des thèses nouvelles et dés propositions de Proudhon par la lettre de celui-ci à Charles Edmond le 24 janvier 1852 : « Je vous gronde de me prendre pour un de ces désespérés à courte vue qui disent à chaque reculade politique : « Tant mieux ! Plus il y aura de mal, plus tôt on en reviendra! ».… Vous répétez sottement les métaphores des rhéteurs, que la France est pourrie, gangrenée, que la vieille société est impuissante, que les générations sont déchues, abâtardies.. » (2). Nous reconnaissons là les idées même de Herzen s’écriant dans la XIVE des Lettres de France et d'Italie, le 31 décembre 1851 : « Vive la mort, mes amis ! » Proudhon d’ailleurs ne s’y est pas mépris. Il comprend bien que Charles Edmond est l’écho de leur ami. Aussi le prie-t-il à la fin de sa lettre de conseiller à Herzen plus de modération dans son prêche destructeur d’énergie : « Saluez notre cher Herzen. Tenez-lui compagnie, consolez-le ! Recommandez-lui de ne point se rendre complice de la contre-révolution en prêchant un Consummatum est ridicule. Car en vérité, je vous le dis, il n’y a rien de perdu » (3). Mais ces objurgations n’ont aucun
(x) Correspondance, t. III, p. 185.
(2) Ibhid., t. III, p. 192.
(3) Ibid., t. III, p. 190.
LABRY. 9
effet. La doctrine de Herzen est trop solidement installée dans son esprit pour être ébranlée. De plus, les nouveaux révers qui l’écrasent ne laissent aucun accès auprès de lui à l’optimisme.
Sa femme, accablée par la douleur après le sinistre du 15 novembre, est tombée gravement malade d’une pleurésie, à la fin de décembre. Au début de janvier son état empire : « Je n’ai ni la force d’espérer, ni la force du désespoir », écrit Herzen à Michelet le 3 janvier 1852. Vers le r5 Natalie se-sent mieux et revient peu à peu à la santé. Mais son âme reste ma-. lade. Herwegh jette à tous les échos ses calomnies et rouvre les blessures à peine fermées en provoquant Herzen en duel. Celui-ci refuse de se mesurer avec un lâche. Par l’intermédiaire d’Orsini il prend conseil de Mazzini qui lui suggère de porter l'affaire devant un tribunäl d'honneur. Herzen en appelle à ses amis. [1 trouve parmi eux la sympathie la plus chaleureuse. Ernest Haug, entre autres, ancien officier prussien qui combattit à Rome aux côtés de Mazzini, le touche vivement par son ardeur à prendre sa défense. Herzen lui adresse, dans une lettre capitale pour juger de l’attitude de Herwegh, la première confession qu’il ait faite à quiconque de son drame intérieur (1). Mais Natalie ne peut surmonter cette nouvelle infortune. Elle a une rechute qu’aggrave une grossesse. Le 30 avrilelleaccouche d’un fils, Vladimir. Le 2 mai la mère et l’enfant meurent. C’était le coup de grâce pour Herzen. Deux nouvelles tombes s’ouvraient à ses pieds. É Ÿ
L'amitié empressée de Charles Edmond lui fut précieuse en ces jours sombres. Celui-ci dut annoncer à Proudhon le malheur qui endeuillait une seconde fois leur ami. Et Proudhon dut sentir devant ce tragique destin les mêmes émotions et les mêmes révoltes qu’en novembre 1851, l’avant-veille de sa sortie de prison. Au spectacle des misères de Herzen, Charles Edmond est démonté, il a peur pour la santé de sa fille Marie
(1) Éd. Lemke, t. VI, pp. 24-32.
en nourrice à Nanterre. Proudhon le gourmande d’une façon paternelle et charmante : « Vous êtes un bon et brave cœur, mais une imagination toujours exaltée, toujours délirante et
‘ malheureuse. Ce n’est pas comme cela que je vous veux ! » Ce réconfort, doucement grondeur, s’adressait peut-être aussi à Herzen dans la pensée de Proudhon. II n’est pas possible qu’il n’ait pas connu par Charles Edmond la mort de Natalie, et par conséquent qu’il n’ait pas pris sa large part au deuil de ses amis. [1 n’y a jamais de lacunes dans ses affections.
D'autant plus qu'il répond aussitôt au premier appel de Herzen, lorsque celui-ci, en juillet, lui demande d’être juge au tribunal où il veut forcer Herwegh à comparaître. Ce haineux
« Werther d’outre-tombe » continue ses infamies au point que Haug va le souffleter à Zurich. Il envoie un second cartel à Herzen qui, exaspéré, demande à ses amis au début de juillet de réunir ce tribunal d’honneùr dont Mazzini lui avait donné Pidée. Le 25 juillet 1852, il écrit à Michelet de Lucerne (car il voyage pour échapper aux funèbres visions de Nice) une grande lettre (x), où il lui avoue noblement sa misère, et le prie de
| J’aider dans la cause sainte de son honneur. « J’imprimerai, lui dit-il, un appel aux frères de la démocratie (2), qu’ils me
(x) Éd. Lemke, t. VI, pp. 101-105.
(2) Herzen à bien écrit cet appél qu'il envoya imprimé à ses amis. Mais il ne le publia nulle part. En voici le texte, conservé dans les archives de la famille Herzen et publié par Lemke, t. VI, pp.. 65-66 :
« Je vous prends pour juges.
J'ai refusé un duel.
Un duel avec le sieur Herwegh.
+ Pourquoi ?
Je le dirai hautement. La trahison, l'hypocrisie, la lâcheté, l’exploitation sont des crimes. Les crimes doivent être punis ou expiés. Le duel n’est ni une expiation ni un châtiment. Le duel est une réparation.
Pour condamner et flétrir des crimes qui par leur hauteur même échappent à la procédure de nos ennemis officiels, je me suis adressé au seul tribunal que je reconnaisse, à un jury de coreligionnaires, attendant de sa justice contre l’infâme, que je lui dénonçai, une sen-
soutiennent dans ma route ou qu’ils m’abandonnent à mon sort par leur silence ». « Dites votre opinion, ne m’épargnez pas, dites-la avec sincérité. J’attendrai avec impatience votre lettre. Proudhon et ses amis partagent ma manière de voir, ainsi qu’ils viennent de m’assurer. » Donc à cette date Herzen: a déjà reçu l’approbation de Proudhon. La lettre que celui-ci écrivit est entre les mains de Mme Henneguy. Nous avons pu la lire. Elle est pleine de sympathie ardente, d’imprécations contre le voleur de bonheur, qu’il faut clouer au pilori de la justice révolutionnaire. Proudhon est aussitôt aux côtés de Herzen (1). £
tence d'autant plus solennelle et d’autant plus terrible qu’elle aurait pour exécutrice la conscience de tous les hommes de bien.
Nos frères de la démocratie européenne répondant spontanément mon appel, unanimes dans leur réprobation, se sont déclarés prêts flétrir publiquement un homme qui a forfait à l'honneur.
Les choses en étaient là. Cependant quelques-uns de mes amis, exécuteurs fidèles des volontés dernières d’une sœur respectée, allaient confondre le misérable jusque dans son domicile. Après lavoir moralement contraint au silence, ils lui lisaient la lettre que lui avait écrite sur son lit de douleur la femme dont il a creusé la tombe.
Cette lettre qu’il avait renvoyée à son auteur, en l’accompagnant d’un commentaire odieux, qu’il disait n’avoir pas voulu lire et qu’il avait ouvert et lu, elle contenait sa suprême condamnation.
Le coupable, frappé de os en écoutant l'arrêt authentique, qui le: condamnait sans appel, n’a retrouvé quelque semblant de courage que pour fuir et invoquer à grands cris le secours de la police.
Ernest Haug, alors transporté d’une juste indignation, a puni le lâche en lui imprimant sur le visage le cachet de son mépris.
Le sieur Herwegh n’a protesté contre la flétrissure, dont il garde l’empreinte, qu’en m’envoyant un second cartel.
Cette protestation était facile à Prev oïr. Quant à moi, loin qu ’elle me fasse dévier de ma route, elle m'y maintient plus ferme qué jamais. Que le verdict soit donc prononcé, et que pour la première fois justice soit faite sans procureur ni gendarme, au nom de la solidarité des peuples et de l’autonomie des individus !
(x) Herzen reçut de nombreuses lettres d'approbation citées par Lemke, t. VIT, pp. 67-04. Cependant, on ne sait pour quelle raison, aucun tribunal ne se.constitua. Herzen semble en avoir gardé quelque rancœur d’après sa lettre de Londres à Michelet du 13 octobre 1853 : « J’ai voulu
Il ne désespère pas d’ailleurs de l’amener à sa conception du rôle que Louis Napoléon peut jouer dans la Révolution ni de le fixer auprès de lui à Paris pour continuer le bon combat de La Voix du Peuple. Aussi lui envoie-t-il son dernier écrit, La Révolution sociale démontrée par le coup d'État du 2 décembre, en lui demandant son avis dans sa lettre du 7 août 1852. Il Jui répète que, si l’on va à l’Empire, la Révolution marche tout de même en se servant de tous les mannequins rencontrés. « En fin de compte il restera ce que je vous ai toujours dit : le pêlemêle des nations, l’abolition des états, la garantie ou mutualité économique, la liberté absolue des individus, un organisme invisible ralliant, animant la fourmilière humaine ». Par conséquent il faut se servir du mannequin poussé sur la scène par le 2 décembre. Son succès est dû au suffrage universel qui ne pouvait mener qu’au despotisme. Il serait donc absurde de vouloir rester en prison ou en exil pour ce suffrage universel, expression fausse d’une prétendue liberté, purement formelle : « D'où je conclus que pour les citoyens condamnés à l’impuissance, soldats tombés sur le champ de bataille et prisonniers de guerre, l’échange de leur destitution forcée contre une abstention volontaire peut être aussi honorable qu’utile ».
Comme il sollicite la liberté de ses amis Pilhes et Duchène il ajoutera à ces noms dans sa requête ceux de Herzen et de * Charles Edmond. « L’interdiction de la France est inutile à votre gloire et à notre cause. Continuez vos voyages. Mais il faut que vous puissiez venir à Paris, car en fin de compte on n’est libre, on ne pense que là. Je vous serre la main bien affectueusement » (1). Quelques jours après, Proudhon, qui a
porter devant notre tribunal à nous ma propre douleur. Je n’ai réussi qu’à demi. Mes amis m'ont noblement soutenu de leur sympathie, mais ils sont trop faibles encore pour défendre les leurs. La foi dans la possibilité d’une pareille justice a été ma dernière illusion ». Éd; Lemke, LV D M320:
(1) Correspondance, t. IV, pp. 316-317.
appris le désir de Herzen d’aller en Angleterre, prie Darimon, le 19 août, de l'arrêter au passage et de lui montrer la nécessité: de venir combattre à leurs côtés (1).
Herzen reste sourd à cette instante prière. I] ne partage aucune des illusions de Proudhon sur l’utilité révolutionnaire de- Louis Bonaparte, le «louche crétin », dans lequel, dès 1848, il devinait le futur assassin de la République et l’émule de Ni-
colas Ier. Il a horreur de la France policière, militariste et mo-
narchique jusqu’à la moelle : « Elle est devenue, écrit-il de-
Londres à Arnold Ruge le 20 septembre 1852, une caverne de brigands et un peuple de laquais. Heureux celui qui s’est sauvé avec les siens » (2). L’Angleterre seule lui paraît le dernier refuge où l’homme libre garde encore, au moins pour un temps, la possibilité de penser et d’écrire à sa guise. D’ailleurs il ne croit plus à l’avenir de l’Europe, encore moins à celui de la France. La lutte, à laquelle le convie Proudhon, est désormais vaine : on ne saurait réparer l'édifice croulant d’une civilisation morte. De plus un seul désir l’anime : défendre le souvenir de sa femme contre les infamies d'Herwegh et imprimer une indélébile flétrissure au front de ce traître. Il ne songe pas à autre chose dans les premiers mois de son séjour à Londres, où il a débarqué le 25 août. Le 18 octobre 1852, il demande à son ami Müller-Strübing (3) de présenter à George Sand lemémoire qu’il est en train d’écrire : « L’aftaire n’est pas à juger, le tribunal n’est pas à former. L'affaire est jugée, un tribunal formel est impossible, un tribunal moral a prononcé son arrêt. La réprobation générale qui a enveloppé cet homme en est la preuve. Dévoiler cet homme devant ceux que j'estime est
(x) Correspondance, t. IV, p. 320.
(2) Éd. Lemke, t. VIT, p. 142.
(3) Müller-Strübing (Hermann), archéologue, helléniste et révolutionnaire allemand, réfugié à Londres. Il était très lié avec Herzen (cf. Éd. Lemke; t. V, p. 250, t. VIE, p. 145, 150, 219, 413).
pour moi un besoin de cœur, un acte de haute moralité » (1).
Toutes ces raisons expliquent que Herzen n’ait pas entendu les invites de Proudhon. Dans sa longue lettre du 6 septembre 1852 (2), qui répond à celle écrite par Proudhon en juillet, il n’y fait pas la moindre allusion, par délicatesse sans doute, pour ne pas chagriner un ami cher, mais surtout aussi parce qu’il est incapable de penser à autre chose qu’à sa vengeance contre Herwegh, « cette âme crapuleuse où la mort même n’a rien éveillé d’humain ». Il étale devant Proudhon toute sa souffrance intime depuis 1849, le martyre de sa femme et le sien, son Cœur saignant et ulcéré. C’est une confession poignante : « Par un hasard étrange je termine cette lettre le 7 septembre. C'était le jour de fête de la pauvre martyre. C’est la première fois que je passe ce jour sans elle. Cette lettre est ma ‘messe de mort. Quand viendra-t-il le jour, le seul que j'attends, où je pourrai solennellement m’approcher de la tombe en disant : — J’ai écrasé le serpent, et ajouter mon #unc dimittis, car au fond la vie est dégoûtante et insupportable. » Dans cet abîme de misère humaine, où est tombé Herzen avec pour seule raison de vivre la soif de la vengeance, ont sombré pour un instant philosophie, politique, doctrines. Tout cela semble avoir été -balayé par la tempête. Il ne reste qu’une pauvre âme à nu qui s’abandonne et se donne avec effusion à celui dont les rudes mains se sont aussitôt tendues largement secourables. Au premier mot, la reconnaissance monte comme un flot aux lèvres de Herzen dans cette appellation « Cher et vénérable ami », ou vénérable ajoute à la formule courante un frémissement plus personnel d’amitié : « Le sentiment, avec lequel j'ai lu et relu votre lettre, était beaucoup plus profond et plus chaleureux que le sentiment de la reconnaissance la plus sincère. J'étais ému, j'étais touché, j'étais fier d’avoir été si parfaitement compris
(x) Ed. Lemke, t. VII, p. 145.
(2) Lbid.,t. III, pp. 127-133.
cm
par vous. Je me sentais immensément fort, appuyé de cette manière et par une main qui était la vôtre... » La confession terminée, un nouvel élan d’affection emporte Herzen vers Proudhon : « Merci encore une fois, merci pour votre admirable lettre, reconnaissance, amitié et sympathie éternelle. Je vous serre la main de tout mon cœur » (1).
Herzen annonçait à Proudhon une seconde lettre où il lui communiquerait « les moyens les plus efficaces pour atteindre le but qu’il s’est proposé ». Le 18 octobre 1852, Proudhon écrit à Charles Edmond :« J’ai reçu il y a environ un mois une longue lettre de Herzen avec l’annonce d’une deuxième de même importance. Je l’attends encore ». Herzen ne l’écrivit pas, ayant renoncé à son mémoire contre Herwegh pour des raisons que nous connaissons mal, peut-être pour demander l’apaisement au silence et à l’oubli.
Nous retiendrons surtout de la réponse de Herzen cette protestation d’inaltérable amitié. La divergence des idées, que le temps accentuera, les années, l’éloignement pourront en affaiblir l'écho chez Herzen. Celui-ci cependant gardera toujours à Proudhon un sentiment de profond attachement. Lorsqu’en 1859 il portera de vives critiques contre le livre De la justice dans la Révolution et dans l'Église, il le fera avec cette sorte d’amertume irritée que donnent les déceptions venant de ceux qu’on aime. Proudhon, de son côté, aussi entier que Herzen dans ses convictions, pourra lui montrer quelque froideur et lui manifester moins d'intérêt ; il n’en gardera pas moins un souvenir très vif de son ancien collaborateur à La Voix du Peuple. Dans cette période de deux ans, les infortunes accumulées de Herzen ont empêché chaque fois les discussions de naître entre eux sur le destin de l’Europe, le sens des événenements qui ont préparé et suivi le 2 décembre. Elles ont ainsi retardé une séparation intellectuelle qui était latente dans les
(x) Éd. Lemke, t. VII, pp. 127-133.
conclusions différentes tirées de leur négation commune de PÉtat autoritaire. Par là ces infortunes ont maintenu leurs relations sur le terrain de la vie personnelle. C’est ce qui donne à ces deux. années un caractère particulier, Proudhon offrant à son ami toute la richesse de sa rude sensibilité, Herzen trou- vant dans ce don le meilleur réconfort ; l’un plus maître de lui et tirant plus rapidement d’un revers une raison de vivre et de lutter, l’autre plus impressionnable et moins résistant, s’enfermant davantage dans sa douleur, s’attardant meurtri dans un âpre désir de vengeance.