CHAPITRE IV
LA COLLABORATION DE HERZEN ET DE PROUDHON A LA (VOIX DU PEUPLE » (AOÛT 1840 — 14 MAI 1850).
Le 28 mars, Herzen avait entendu la Cour d’assises de la Seine condamner Proudhon à 3.000 francs d’amende et à 3 ans de prison. Proudhon se réfugia en Belgique. Mais en juin il commit l’imprudence de revenir à Paris. Reconnu et arrêté, il fut enfermé à Sainte-Pélagie. La journée du 13 juin amena la suspension du Peuple. Les bureaux du journal furent saccagés par la garde nationale. Malgré toutes ces disgräces accumulées, Proudhon ne perdit pas courage. Il commença à écrire ses Confessions d'un révolutionnaire et chercha à ressusciter Le Peuple. I s’adressa à Émile de Girardin. Il lui proposa un accord entre la rédaction de La Presse et l’ancienne rédaction du Peuple pour la publication d’une feuille hebdomadaire d’abord, bi-hebdomadaire ensuite et quotidienne plus tard, en cas de succès. Émile de Girardin fit la sourde oreille, Prou- dhon se mit à la recherche de commanditaires plus accueillants. C’est alors que des amis communs le firent songer à Herzen.
Celui-ci de son côté est dans les dispositions les plus favorables pour accepter l’idée d’une commandite. Il a pris la décision de ne plus retourner en Russie, où l’attendent de nouveau la prison et l’exil. En juillet 1849, il a écrit à ses amis cet Adieu où il prend un si émouvant congé des siens et de
sa patrie, et qu'il va publier, au début de 1850, dans la première édition en allemand de De l’autre rive. S'il ne croit plus au destin de l’Europe, il y trouve encore, en quelques coins comme la Suisse, une liberté de parole ignorée à Moscou. Il veut profiter de ce dernier avantage pour faire connaître la Russie et être la voix libre de ceuxque NicolasIer condamne au mutisme. Cette missio® lui impose d'écrire. Voilà pourquoi il prépare à Genève la publication de De l’autre rive et des Lettres de France et d'Italie. Mais un journal, mieux qu’un livre, peut servir son dessein. Aussi rêve-t-il de journalisme. Par deux fois déjà, en 1849, il a essayé de réaliser ce rêve.
En février, son ami, le réfugié polonais Charles Edmond Chojecki, collaborateur de Mickiewicz, avait sollicité son appui financier et son concours pour le journal La Tribune des peuples, dont Mickiewicz avait conçu l’idée. Herzen répondit aussitôt à cette invitation. [l jugeait nécessaire la publication d’une manière de Moniteur international, qui manquait à l’Europe démocratique, pour remplacer La Gazette d'Augsbourg, d’inspiration réactionnaire et monarchique. Il assista au dîner offert, le 24 février, à la future rédaction par Chojecki. Avec ce dernier il avait préparé, mpromptu, un toast en l’honneur de Mickiewicz. Mais celui-ci détourna de lui une partie des convives par son discours, où il appelait de ses vœux la libération de la Pologne par une France conduite à la victoire par les aigles napoléoniennes. Ces paroles soulevèrent la protestation du vieux révolutionnaire espagnol Ramon de la Sagra. Herzen ne prononça pas son toast et n'envoya pas une ligne à La Tribune des peuples, dort l'existence éphémère prit fin au 13 juin 1849 (1).
Ce premier essai infructueux ne découragea pas Herzen. Dés son arrivée à Genève, il se lia avec la plupart des réfugiés de marque qui y affluaient, en particulier avec Mazzini, Safi,
(r) Éd. Lemke, t. XIII, pp. 308-312.
et parmi les Allemands, Heinzen (1) et Struve (2). Dans ce milieu enfiévré les projets de journaux naïssaient à la douzaine. Struve n’échappa pas à cette maladie commune. Il convoqua Mazzini, quelques Français et Herzen pour constituer le conseil de direction d’une feuille à naître et en écouter la profession de foi. Herzen se rendit à la convocation. Il entendit Struve redire la vieille chanson démocratique et jacobine, en passant sous silence toute réforme sociale. I1 voulut réparer cet oubli. Mais on l’avait appelé pour accepter, non pour discuter le programme proposé. Il le comprit aussitôt et se retira (3).
Il resta toujours convaincu de la nécessité d’une gazette internationale. Mais cette seconde expérience l’assura définitivement que toute entreprise de ce genre était vouée à un avortement, si les collaborateurs ne s'étaient pas mis au préalable d’accord sur le but à poursuivre. Elle augmenta ensuite sa méfiance à l’égard des chefs de partis, des « matadors de la politique », qui, au nom du principe d’autorité, n’offrent autour d’eux que des rôles de figurants. Nous allons voir ces sentiments divers présider à ses tractations avec Proudhon. Il jugera très utile de participer à la création d’un journal dirigé par un tel homme. Mais, avant de s’engager, il voudra être sûr de l’entière unanimité de leurs vues. Il posera ensuite ses conditions pour garder dans la rédaction un rôle actif et in-
(1) Heïnzen, (Karl Peter), homme politique allemand et révolutionnaire, réfugié en Suisse après 1848. En 1850 il vint se fixer à Londres (Éd. Lemke, t. XIII, p. 372).
(2) Struve (Gustav), avocat à Munich, passionné de phrénologie. Il publia en 1843 : Geschichte der Phrenelogie, et en 1845 : Handbuch der Phrenologre. Il fut membre du Parlement de Francfort, et dirigea l’insurrection badoiïse. Il se réfugia en Suisse, puis en Angleterre, d’où il partit en Amérique. Il y fut officier, dans l’armée du Nord, pendant la guerre de Sécession. Amnistié en 1863, il rentra en Allemagne. Il se fit une célébrité parmi les révolutionnaires exilés à Londres comme végétarien.
(3) Éd. Lemke, t. XIII, pp. 332-334.
dépendant. Il se réservera enfin la politique étrangère afin de pouvoir s'adresser à l’Europe entière.
Alfred Darimon, rédacteur en chef de La Voix du Peuple, a brièvement conté dans son livre A travers une révolution comment Herzen commandita Proudhon. Herzen, dans le chapitre XLI de Byloe à Dumy, a rapporté tout au long la suite des pourparlers. Les deux textes diffèrent sur certains points de détail. Nous essaierons de les reviser l’un par l’autre.
«La bonne âme, dit Darimon, nous donnant 24.000 francs, s’est trouvée grâce à Charles Edmond. II a mis Guillemin en rapports avec un jeune Russe qui est tout à fait un grand révolutionnaire et un grand écrivain. Herzen, qui a pu sauver sa fortune des griffes du tsar, a consenti à nous ouvrir sa bourse. Guillemin, qui est allé à Genève négocier avec lui un prêt de 24.000 francs, dit qu’il n’a jamais vu un homme qui donnait son argent avec plus de générosité et de bonne grâce. II semblait que c’était lui notre obligé. Herzen professe pour Proudhon une admiration sans bornes. « Il n’y à, dit-il à Guillemin, que deux livres qui comptent au xix® siècle, c’est L’essence. du christianisme de Feuerbach, et le Système des contradictions économiques de Proudhon » (1).
Darimon était en exil à Bruxelles lorsque les premiers pourparlers s’engagèrent. Il ne les a connus que par Guillemin. Or celui-ci ne semble guère avoir été mis au courant des exigences présentées par Herzen. Sinon Herzen lui serait apparu, malgré l’extrême courtoisie de son accueil à Genève, un peu différent de l’homme dont il fait le portrait à Darimon. Guillemin a vu en lui un bailleur de fonds, flatté d’être sollicité, et empressé à donner son argent par vanité, c’est-à-dire exactement le contraire de ce que Herzen a voulu être. Ce contresens sur la personne nous amène à douter du propos attribué par Guillemin à Herzen. Certes l’admiration de Herzen pour
(1) A. Darimon, À travers une révolution, p. 180, Paris, 1884.
Proudhon est incontestable. Dans une lettre du 27 septembre 1849 il écrit à Granovskij : « Avez-vous eu la possibilité de suivre Proudhon au moins par ses brochures ? Quelle voix puissante ! Sa guerre avec cet imbécile de Louis Napoléon, depuis le 29 janvier jusqu’à mai, c’est tout simplement la poésie de la colère et du mépris » (1). Nous savons qu'il tient les Contradictions économiques pour le livre le plus profond écrit dans les dix dernières années. Qu'il ait, devant un ami de Proudhon et dans la chaleur de la conversation, élargi ces dix dernières années à la mesure du siècle, cela est fort possible. Mais il est plus difficile de croire qu’il ait mis au même rang L’essence du christianisme de Feuerbach. Sans doute, depuis son accession à l’anarchisme, Herzen comprend mieux l'importance de ce livre. Celui-ci a engagé contre le dualisme, sur le terrain religieux, le premier combat, dont le succès seul peut assurer, sur le terrain politique, la victoire contre l'État souverain. Mais Feuerbach n’a fait que tirer les conclusions implicitement contenues dans la philosophie hégélienne. Herzen les avait déjà tirées lui-même, avant d’avoir lu Feuerbach. I1 ne saurait mettre L’essence du christianisme au-dessus de la Phénoménologie de Hegel, dont nous savons l’influence capitale sur lui à Novgorod et à Moscou. S'il a tenu à Guillemin le propos rapporté par Darimon, c’est probablement parce qu’il concède à ce Français l’ignorance de Hegel ordinaire chez ses compatriotes. Les conraissances de Guillemin lui paraissent se limiter à Feuerbach. Aussi, pour faire exactement comprendre à son interlocuteur l'importance qu’il donne aux See économiques, Herzen ne trouve à les comparer qu’ à L’essence du Christianisme. Nous verrions volontiers dans cette comparaison, plus encore qu’un jugement flatteur pour Proudhon, une ironie discrète et condescendante à l’égard de Guillemin. En tous cas, celui-ci n’a rien deviné des senti-
(1) Éd. Lemke, t. V, p. 290.
ments de Herzen, bailleur des 24.000 francs nécessaires au cautionnement de La Voix du Peuple. Nous ne retiendrons donc du récit de Darimon que {es affirmations portant sur les faits : Chojecki a été l'intermédiaire, et Guillemin le négociateur du prêt à Genève.
Sur le premier point Herzen, dans Byloe i Dumy, est d’accord avec Darimon. Mais il adjoint à Chojecki un second en cette affaire, Sazonov, son vieux camarade de l’Université de Moscou, très répandu dans les milieux révolutionnaires. Sazonov connaissait Proudhon et avait beaucoup d’attaches avec l’émigration polonaise. Toujours à la recherche d’un journal où écrire, peut-être espérait-l gagner quelque place dans la future rédaction de La Voix du Peuple, s’il aidait à la fonder. IL est sûr qu'avant d'entrer en novembre 1849 à La Réforme, il collabora à La Voix du Peuple. Sa lettre à Ogarev, du 1$ novembre 1849, citée par Lemke et conservée dans les archives de la famille de Herzen, en est la preuve. « Le commanditaire de La Voix du Peuple, que tu connais, m’a fait entrer dans ce journal où je travaillais d’abord avec plaisir, Mais il est difficile de s’accorder avec le patron et son Darimon. Je pense qu’il faut abandonner cette compagnie » (1). Son entremise est donc tout à fait vraisemblable. Herzen ne paraît pas avoir été trahi par sa mémoire lorsqu'il dit; en 1859 dans son chapitre XLI de Byloe à Dumy : « J'écrivis à Sazonov et à Chojecki que j'étais disposé à verser le cautionnement ». Leur intervention eut lieu en même temps. Mais c’est Chojecki que Proudhon chargea plus directement d’entamer les pourparlers.
La première proposition faite par Chojecki est conservée (d’après Lemke) dans les archives de Herzen à Moscou. Lemke n’en cite malheureusement ni la date ni le texte. Il donne seulement la traduction russe du post-scriptum que Proudhon ajouta à la lettre de Chojecki : « Je partage entièrement l’opi-
(x) Éd. Lemke, t. XIV, p. 134.
nion de Charles Edmond sur la nécessité de faire paraître sans retard un nouveau journal démocratique. Les lois sur la presse ne doivent pas être un obstacle. Le problème n’est pas d’exciter le peuple, mais d’expliquer à la bourgeoisie ellemême ses véritables intérêts. Surtout il ne faut pas pousser la démocratie au désespoir, ce qui arriverait sûrement, si on ne lui expliquait pas au jour le jour la situation et le sens des événements » (1).
Nous ne possédons pas la réponse de Herzen, mais il nous en donne lui-même le sens et le contenu dans Byloe à Dumy : « Je voulus dès le début montrer à Proudhon qu’il n’avait affaire ni à un fou de prince russe, disposé à donner son argent par dilettantisme révolutionnaire et par vanité, ni à un adorateur orthodoxe des publicistes français, profondément reconnaissant de ce qu’on lui empruntât 24.000 francs, ni à un stupide bailleur de fonds, s’imaginant que fournir le cautionnement d’un journal comme La Voix du Peuple c'était faire un placement sérieux. Je voulus lui montrer que j'avais mon but précis, que je savais parfaitement ce que je faisais et par suite que je voulais avoir une influence déterminée sur le journal. Acceptant sans conditions tout ce qu’il m’écrivait sur la question d’argent, j’exigeai d’abord le droit d’insérer des articles, qu’ils fussent ou non de moi, ensuite le droit de diriger toute la politique étrangère, et de recommander pour elle rédacteurs, correspondants, etc., d’exiger pour ces derniers une rémunération pour leurs articles insérés. Cela peut paraître étrange, mais je puis assurer que Le National et La Réforme auraient ouvert des yeux énormes, si quelque étranger avait osé leur demander de l’argent pour un article. Ils auraient pris cela pour de l’impudence ou de la folie, comme si pour un
(1) Éd. Lemke, t. V, p. 293. Le texte n’est pas celui de Proudhon, mais une retraduction de la traduction russe de l'original, donnée par Lemke. La lettre de Chojecki n’a pu être retrouvée à notre intention ni à Moscou, ni à Lausanne.
étranger se voir imprimé dans un journal parisien n’était pas «Lohn der reichlich lohnet (une récompense qui paie déjà fort richement » (1).
Nous sommes très loin du commanditaire empressé vu par Guillemin. Comme contre-partie de son apport, Herzen exige la co-direction du futur journal. Il entend se réserver le domaine où il pourra parler de la Russie et commencer son prêche nihiliste. Il se soucie peu des luttes intérieures de la France. Il ne croit plus à la possibilité de cet accord entre la bourgeoisie et le prolétariat auquel songe Proudhon. Il est convaincu que la France va inéluctablement au césarisme. Il n’a aucune envie de se-jeter dans une bataille inutile. Il lui est d’autant plus facile de laisser à Proudhon l’entière direction de la politique intérieure. Mais par contre Herzen n’attribue pas à Proudhon une connaissance très approfondie des affaires de l’Europe : de là son désir d’être seul maître de cette rubrique.’ D’ailleurs la politique étrangère est un terrain sur lequel il risque fort peu de se heurter avec son associé. La lutte contre la réaction monarchique et les fausses conceptions démocratiques y a moins de chances d’être entravée par des nécessités passagères de tactique, comme il arrive dans la mêlée des hommes et des partis. Toutes ces raisons ont dû dicter à Herzen les conditions qu’il présente à Proudhon.
Celui-ci lui répond par la lettre suivante : « Ainsi il est entendu que sous ma direction générale vous faites partie de la rédaction de La Voix du Peuple, que vos articles y seront reçus sans autre contrôle que celui qu’impose à un directeur de journal le respect de ses principes et la crainte des lois. Vous sentez, Monsieur, qu’étant d’accord sur les idées nous ne pouvons guère différer dans les déductions, et, quant à l’appréciation des faits extérieurs, que nous serons toujours forcés de nous en rapporter à vous. Vous êtes comme nous les
(1) Éd. Lemke, t. XIII, pp. 453-454.
missionnaires d’une pensée ;" notre polémique générale vous montrera du reste dans quelle voie vous devez vous placer, et je ne crois pas que j’aie jamais à vous redresser dans vos jugements. Je le regarderais comme le plus grand malheur qui pôût nous arriver ; car je ne vous le dissimulerai pas, de l’accord, qui doit régner entre nous, résultera tout le succès de notre journal. I] faut élever la question démocratique et sociale à la hauteur d’une ligue européenne. Supposer que nous ne parvenions pas à nous entendre, c’est supposer que nous n'avons
rien de ce qu’il faut pour faire un journal ; c’est supposer que
nous ferions mieux de garder le silence ».
Le ton reste revêche sous sa. courtoisie. Proudhon déguise à peine une sorte d’irritation mal contenue à être forcé d’accepter des conditions fort dures pour un esprit impérieux comme le sien, De là un consentement plein de réserves. Proudhon abandonne le commentaire des événements extérieurs, mais tout en affirmant la nécessité d’une direction générale de sa partet son droit d'examen. Les articles de Herzen seront admis sans aucun contrôle, et néanmoins Proudhon exprime l’espoir de n’avoir point à les ramener dans la ligne du journal. I] cède et retient à la fois. Son acceptation garde un caractère de contrainte méfiante.
«A cette rude dépêche, dit Herzen, je répondis par l’envoi des 24.000 francs et par une longue lettre tout à fait amicale, mais ferme ». Il ne fait aucune allusion à la visite de Guillemin à Genève-que-nous connaissons cependant par Proudhon luimême. « Guillemin part demain pour Genève, écrit-il à son frère Charles Proudhon le 12 août 1840. Il va chercher une somme de 24.000 francs pour faire le cautionnement d’un nouveau journal, J’ai l'espoir que celui-ci réussira » (1). Comme d'autre part l’exemplaire du contrat conservé dans les archives de la famille Herzen à Moscou est daté, d’après Lemke, du
(1) Correspondance, t. III, p.730.
14 août, il était naturel de conclure que Guillemin avait été chargé d’apporter, contre remise de l’argent, le contrat daté par Proudhon du jour où Guillemin le remettrait à Herzen dès son arrivée à Genève. Par suite il était nécessaire d'expliquer par une erreur de mémoire l’affirmation de Herzen qu’il avait seulement envoyé fin août ses 24.000 francs au reçu de la lettre de Proudhon du 29 août 1849. La comparaison des récits de Darimon et de Herzen ne nous donnait aucune lumière là-dessus.
Mais les divers moments de la négociation se précisent grâce au texte inédit (1) de cette lettre de Proudhon, dont nous
(1Y « Paris, 23 août 1840. Monsieur Herzen à Genève. Répondant à votre amicale du 19 courant, j'ai l'honneur de vous relater d’autre part les clauses et conditions du traité à intervenir entre nous relativement au cautionnement de La Voix du Peuple, d’après le projet que vous avez bien voulu m'adresser vous-même. N'ayant trouvé dans ce projet rien que de judicieux et de juste, je me suis borné à le copier presque mot pour mot ; les seuls changements que je me sois permis n'étant que pour une plus grande clarté. C’est à vous maintenant, Monsieur, à m'envoyer un double écrit et signé de vous. La formalité du timbre n’est pas de rigueur pour la validité de l'engagement et peut d’ailleurs être toujours obtenue de l’administration d’après le tarif. Les engagements sous-seing privé, qui se font entre négociants par échange de lettres, ne s'inscrivent jamais sur timbre.
Ainsi, il est entendu que sous ma direction générale vous faites partie de la rédaction de La Voix du Peuple, que vos articles y seront reçus sans autre contrôle que celui qu'imposent à un directeur de journal le respect de ses principes ét la crainte des lois. Vous sentez, Monsieur, qu'étant d'accord sur les idées, nous ne pouvons guère différer sur les déductions, et quant à l’appréciation des faits extérieurs, que nous serons toujours forcés de nous en rapporter à vous. Vous êtes, comme nous, les missionnaires d’une pensée ; notre polémique générale vous montrera du reste dans quelle voie vous devrez vous placer, et je ne crois pas que j’aie jamais à vous redresser dans vos jugements. Je le regarderais comme le plus grand malheur qui pût nous arriver ; car jene vous le dissimulerai pas, de l’accord,qui doit régner entre nous, résultera tout le succès de notre journal. Il faut élever la question démocratique et sociale à la hauteur d’une ligue européenne. Supposer que nous ne parvenions pas à nous entendre, c’est supposer que nous n’avons rien de ce qu’il faut pour faire un journal ; c’est supposer que nous ferions mieux de garder le silence.
Maintenant, si, en m’envoyant votre signature, vous voulez donner
connaissions seulement l’extrait cité dans Byloe : Dumy. Nous la devons à l'extrême obligeance de Mme Catherine Proudhon- Henneguy qui l’a retrouvée dans ses archives. Elle est datée du 23 août 1849, et non du 29 comme l'écrit Herzen, mais c’est la seule erreur de son récit. Après la visite de Guillemin, Herzen avait dressé lui-même un projet de contrat qu’il remit sans doute à Guillemin, avec la lettre du 19, à laquelle Proudhon fait allusion. Au reçu de ce projet, Proudhon l’examina et le retoucha, Il est regrettable que nous ne puissions juger de ces retouches, la premièreminute de Herzen ayant disparu. Car si Proudhon estime avoir trouvé le projet judicieux et juste, et n’y avoir introduit de changements que pour plus de clarté, la suite de sa lettre n’en contient pas moins les plus expresses réserves sur son droit de direction générale. Elles ont inspiré les articles V et VI du traité définitif (1) soumis à la signature
Pautorisation de toucher les fonds à M: Guillemin, qui a eu l’honneur de vous voir, rien ne nous manquera plus, je crois, pour préparer notre apparition qui aura heu, je présume, vers le 15 septembre.
Excusez le laconisme de ma lettre ; j'aurais aimé à vous entretenir de l’état des choses ; mais je suis si accablé et j'ai tant d’horreur de l'écriture, que je vous demande la permission de terminer mon griffonnage. M. Koecky me fait part au reste d’une longue épître qu’il vous adresse et dans laquelle il vous fait part de notre dernier entretien.
Recevez, ainsi que M. Herwegh, mes salutations amicales.