‹ Herzen et ProudhonChapitre 12 sur 18 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LES RÉLATIONS S’ÉSPACENT, MAIS L'AMITIÉ DURE (NOVEMBRE 1852 — JUIN 1858).

La date de juin 1858 limite exactement cette longue période des relations entre Herzen et Proudhon que nous allons maintenant étudier. En effet, au début de juin 1858, Herzen achève de lire le troisième volume de De la justice dans la Révolution et dans l'Église. I1 éprouve à cette lecture une véritable douleur. Il croit voir Proudhon renier ses principes et restaurer dans sa conception de la famille l’idée romaine d’autorité qu’il avait poursuivie sans trêve jusque là de ses plus violentes critiques. Herzen appelle sans ménagement ce livre « le testament d’un vieillard ». C’est bien entre eux une véritable rupture intellectuelle qui annonce une nouvelle étape de leur amitié.

Pendant les années 1853 et 1854 ils ne gardent entre eux aucun contact. Dans une lettre du 27 décembre 1853 Herzen demande à Reichel l’adresse de Proudhon ou celle de Darimon (1). C’est la seule mention de Proudhon que nous trouvions à cette époque dans sa correspondance. Il est tout entier absorbé par la fondation de sa typographie russe, qu’il inaugure le 1 mai 1853, par la confection et l’introduction en Russie de ses appels à l’armée et au peuple, pour ébranler le: tsarisme et libérer la Pologne à la faveur de la guerre étrangère.

(1) Éd. Lemke, t. VII, p. 405.

Proudhon, de son côté, suit avec attention les événements qui dressent contre la Russie la coalition anglo-française et qui doivent conduire à son sens non pas à l’abaissement de la Russie, mais à la consolidation du régime militaire en Europe. II semble qu’il aurait dû éprouver le désir d’échanger sés vues avec Herzen, comme il le fait avec Charles Edmond. Peut-être ses graves préoccupations personnelles et ses travaux ne lui en ont-ils pas laissé le loisir. Son existence est extrêmement pénible et besogneuse. La prison a ébranlé sa santé. En août 1854 le choléra le frappe ainsi que sa famille. « Je portais le choléra morbus dans les entrailles, écrit-il à Bergmann le 1° septembre 1854 ; trop de secousses, trop de chagrins n'avaient travaillé depuis un an pour qu’iln’y eût pas un éclat. Depuis trois semaines, j’ai été frappé par l'épidémie et la mort m'a visité : j’ai perdu une de mes filles âgée de plus de 3 ans» (x).

Herzen n’en a sûrement rien su. Il ne serait pas resté silencieux. Il aurait aussitôt uni son deuil à celui de Proudhon, comme celui-ci l’avait fait pour lui-même en décembre 1851. En ces dures années Proudhon s’est farouchement enfermé dans le cercle étroit de ses intimes. Le projet d’une Revue du peuple, qu’il avait formé à sa sortie de prison, n’a pu se réaliser à cause de l’hostilité du gouvernement. Il est à bout de ressources, et l’hostilité générale lui pèse. Avant sa maladie en 1854, il écrit sur commande des Garnier, pour 1.500 francs, son Manuel du spéculateur à la bourse, et à peine guéri il s’attelle à un nouvel opuscule : Des réformes à opérer dans l’administration des chemins de fer. Cette vie de labeur et de traverses lui a fait un moment oublier l’exilé de Londres. Mais il est toujours prêt à répondre au premier appel, de même que Herzen songe aussitôt à lui, lorsque son attention se détourne un mo-

ment de la Russie vers l’Europe.

(1) Correspondance, t. VI, p.62.

La mort de Nicolas Ier, le 2 mars 1855, a soulevé chez Herzen les plus belles espérances. Le sang versé à Sébastopol lui paraît faire germer en Russie une ère nouvelle. I] sent croître dans toutes les classes un désir de réformes, auquel ne saurait résister aucune force de réaction. Le moujik, qui est allé se battre en Crimée, ne voudra plus, au retour, se soumettre au servage ni à un despotisme dégradant. Le nouveau tsar l’a compris, et les meilleures intentions l’animent. L'opinion européenne, déchaînée par la presse contre la Russie pour les besoins de la guerre, s’apaise. Une sympathie admirative se fait jour à l’égard de ce peuple résigné et stoïque. On commence à le distinguer de ses mauvais bergers et de ses tyrans. Les conjonctures sont donc favorables. I] faut en profiter pour pousser la Russie en avant et l’empêcher de retomber dans le passé. Aussi Herzen forme-t-il le projet de sa revue L'Étoile polaire qui, en rappelant l’Almanach de Ryléev et les martyrs du 14-26 décembre 1825, réveillera en Russie le goût de la liberté, tuera le servage et montrera au peuple russe le vrai chemin du socialisme, auquel le prédestinent ses aptitudes et ses institutions agraires. Elle sera la conscience du présent, le guide de l’avenir et l’organe libre de tous ceux qui voudront éviter la censure.

Le 6 avril 1855, Herzen en a déjà écrit le prospectus et arrêté le plan. Chaque numéro contiendra un article général sur la philosophie de la Révolution et le socialisme, un article historique ou statistique sur la Russie ou le monde slave, le compte rendu de quelque ouvrage remarquable et un article littéraire. Une chronique commentera les principaux événements de Russie et publiera les lettres reçues. Doctrine et politique, telle sera la double matière de L'Étoile polaire. C’est, appliqué à une revue, le plan même de La Voix du peuple.

Pour donner à L'Étoile polaire plus de poids et d’éclat, Herzen songe à la mettre sous l’égide des plus grands noms de l’Europe. Il nous en dit lui-même les raisons dans sa réponse,

publiée dans le second numéro, à un anonyme qui lui avait adressé de Russie quelques critiques. « Je ne saurais vous accorder qu’il soit indifférent aux Russes que les hommes. d’avant-garde de la pensée, de la poésie, de la révolution européennes, malgré leurs fréquentes divisions, aient salué d’une voix unanime et chaleureuse la première revue russe, imprimée Sans aucune censure, en Europe. D’abord cela montre combien ces hommes sont loin de l’Europe officielle et bourgeoise, qui, au nom de la civilisation, regarde avec un grincement de dents tout ce qui est russe, prête à faire obstacle à tout succès, à arrêter chez nous tout développement, comme les chevaliers teutoniques arrétaient les médecins se rendant en Russie au temps des pestes. En second lieu ce même fait montre que L'Étoile polaire, elle aussi, est également loin de l’Europe gouvernementale et de la Russie officielle. Non, vous n’avez pas voulu comprendre ni la poésie ni le sens de noms comme ceux de Proudhon, de Mazzini, de Hugo, de Louis Blanc, de Michelet, de Lelewel, qui sont venus offrir leur caution à une œuvre russe libre » (x).

Proudhon est en tête de cette liste de répondants. II est pour Herzen la meilleure garantie, parmi tous les grands proscrits dont celui-ci se recommande, que sa revue n’est à la solde d'aucun gouvernement russe ou européen. Herzen entretenait en mars 1855 une correspondance suivie avec Michelet. C’est à luf qu’il s’adressa le premier, le 31 mars, pour solliciter son appui. [1 semble avoir d’abord essayé auprès de lui quel serait l’effet de sa proposition. Il lui envoya le prospectus de la revue le 30 mai. Le 1° juillet, Michelet répondit par une lettre enthousiaste : « Je rencontre l'espérance (2) », lui écrit Herzen en le remerciant. Sûr du succès, il répéta sa requête auprès de Proudhon, de Mazzini, de Hugo, de Louis Blanc,

(1) Éd. Lemke, t. VIII, pp. 293-294.

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de Lelewel. Sa lettre à Proudhon est du r4 juillet et la réponse de Proudhon du 23. Comme les réponses de Mazzini et de Hugo sont l’une du 22 et l’autre du 25, celle de Lelewel du début d’août (nous ne connaissons pas celle de Louis Blanc), il est probable que Herzen leur écrivit à peu près en même temps. L'accueil de tous fut aussi chaleureux que celui de Michelet.

La longue lettre de Proudhon est pleine d'intérêt à la fois pour l’étude de ses sentiments à l'égard de Herzen, et pour celle de ses idées. Il explique d’abord à Herzen pourquoi, empêché par ses travaux, il a tardé quelques jours à le remercier d’avoir songé à sa collaboration. Nous voyons tout de suite combien les deux années précédentes ont porté peu d’atteinte à une amitié qui croit devoir se défendre de ne pas s’être immédiatement offerte à la première sollicitation. « Sans nous parler, sans nous écrire, que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, nous $ommes l’un à l’autre des collaborateurs. Je ne saurais quant à présent vous faire un article, mais ce qui est impraticable aujourd’hui peut se réaliser demain, et, dans tous les cas, mort ou vif, je suis, je reste un des rédacteurs honoraires de L'Étoile polaire ». , |

On ne saurait trouver excuse plus délicate que celle que Proudhon donne de son silence depuis 1852 et de sa carence momentanée. Leur collaboration n’a pas besoin de s'affirmer extérieurement. Elle est intime. Elle est tout naturellement imposée par l’unité de leurs idées, de la cause qu’ils défendent, de leurs espérances. Rien ne pouvait être plus sensible à Herzen que d’être ainsi regardé par Proudhon comme un autre luimême. Mais, si leur combat est commun, Proudhon croit meilleur de livrer le sien d’abord contre les gouvernés plutôt que, comme Herzen, contre les gouvernants. « Connaissez-vous rien qui ressemble davantage à un tyran qu’un tribun du peuple ? Et plus d’une fois l'intolérance des martyrs ne vous a-t-elle pas paru aussi odieuse que la rage des persécuteurs ?

Le véritable ami de la Révolution ne sait bien souvent de quel côté diriger ses coups, sur la coalition des oppresseurs où sur la mauvaise conscience des opprimés ? » On sent dans ces lignes frémir l’éternelle colère de Proudhon contre les démocrates partisans d’un régime autoritaire, qui l’accusent sans trêve de faire le jeu de l’Empire comme il a fait en 1848 celui de la réaction, en divisant les forces de l'opposition. « Croyezvous, demande-t-il, que l’autocratie russienne ne soit qu’un produit de la force brutale et des intrigues dynastiques ? N'a-t-elle pas ses bases cachées, ses racines secrètes dans le cœur de la nation russe ?» La question est jetée en passant, mais elle semble vouloir mettre Herzen en garde contre la doctrine qu’il soutient depuis sa lettre à Herwegh sur la fature du tsarisme, son isolement en terre russe, son manque de racines das le peuple, doctrine qui peut l’entraîner à prêcher la révolte sans profit pour le socialisme. Il faut appuyer (l’œuvre ‘émancipatrice d’où qu’elle vienne et de quelque ‘manière qu’elle se produise ».

\ Or justement, « comme si le tsar lui-même voulait accomplir la prédiction du prospectus » de Herzen, les journaux annoncent qu’Alexandre va rendre à la Pologne son autonomie. Dès lors la guerre d'Orient change de caractère. Ce ne sont plus deux despotismes qui se heurtent, c’est l'impérialisme napoléonien, soutenu par l’aristocratie anglaise et le pape, qui dans le tsar veut attaquer la Révolution. Les espérances que Herzen lui-même fonde sur les intentions d'Alexandre s’ajoutent aux nouvelles apportées dans les journaux pour laisser croire à Proudhon que « le tsar appelle à lui la Révolution... » En Russie va renaître la liberté chassée d'Europe, « tuée par lPégoïsme bourgeois et la bêtise jacobinique ». L’imagination de Proudhon, comme toujours, l'emporte bien au-delà du réel. C’est le plus grand défaut de cet âpre dialecticien. Il.attribue à ses syllogismes une telle force qu’il les croit toujours à la veille de leur victoire. Lorsqu'il formait le projet d’un Biographie

universelle et d’un traité de science économique, en 1852, il voyait déjà croûler sous les coups de ses livres, en vingt-cinq ans, tous les despotismes et toutes les religions. De même maintenant il voit déjà la Russie, sous la conduite de son tsar, marcher à la Révolution et prendre en mains « le sceptre du progrès ».

Dès lors les martyrs, les opprimés, les coreligionnaires dangereux contre lesquels s’élève Proudhon, ne seraient-ils pas ceux qui souhaitent l’écrasement de la Russie au nom de la restauration de la Pologne et du principe des nationalités, «cette blagologie révolutionnaire », comme il le disait à Charles Edmond le 9 juillet 1854 (1) ? L’autonomie reçue des mains du tsar ne sera-t-elle pas plus favorable au peuple polonais et à la Révolution, qu’une liberté conquise par les armes pour le plus grand profit de l’aristocratie polonaise, alliée à toutes les aristocraties d'Europe, et de démagogues partisans d’une République monarchique ? Telles sont les questions qui semblent prêtes à sortir de la plume de Proudhon. A travers cette lettre erre son inquiétude de voir Herzen mettre sa revue au service d’idées faussement démocratiques, par haine du tsarisme et par une fausse conception de sa nature. Il a appris, au moins par le prospectus de L'Étoile polaire, que sa typographie est unie à celle de Czerniecki, imprimeur du Comité central de l’émigration polonaise à Londres. Son inquiétude est donc naturelle. C’est elle qui explique le conseil par lequel il termine, conseil si nouveau dans sa bouche à l’égard d’un homme dont il connaît l'extrême personnalité : « Adieu, cher ami, conservez intacte et pure votre belle et généreuse individualité. C’est le seul vœu que je croie devoir faire pour vous : c’est le gage de votre succès. Je vous serre la main ».

Ce vœu porte tout le sens de la lettre. Herzen l’a compris, au moins en partie. Aussi assurera-t-il d’abord Proudhon de

(x) Correspondance, t. VI, p. 30.

son indépendance, avant d’opposer discrètement ses thèses aux visions russes de son ami. Il est si touché du ton si affectueusement amical de cette réponse que la formule de septembre 1852 se présente aussitôt à son esprit en s'adressant à Proudhon : « Cher et vénérable ami ». Il exprime son regret que le sort ne lui ait pas permis d’habiter auprès de lui ; car il croit le comprendre mieux que personne et il le tient pour le seul penseur « autonome » de la Révolution. « La plupart des autres ont un corps d’idées donné, fait, absolu. Ils sont comme les prêtres protestants auxquels on permet la discussion jusqu’à la douane théologique ; arrivés là, ils sont condamnés à ruminer: variations à l'infini sur de vieux thèmes avec des arabesques et de la rhétorique. Cela vous suffit pour voir que j’ai très bien saisi la seconde partie de la lettre, et aussi j’existe presque dans un isolement complet ». Peut-être Herzen, quoiqu'il en dise, n’a-t-il pas saisi complètement cette seconde partie. IL croit toujours que la libération de la Pologne sera le signal de la liberté russe, que sa restauration comme nationalité indépendante est le seul gage de son union future avec la Russie par un lien fédéral, et que le tsar ne saurait jamais consentir à cette restauration. Comme il n’a pas suivi la pensée de Proudhon et qu’il ne sait pas le peu de crédit accordé par lui au principe des nationalités, il a seulement vu dans sa lettre une mise en garde contre la démocratie européenne en général, contre les protestants de la politique s’arrétant devant le dogme de l’État, comme les protestants en religion s’arrêtent devant le dogme de Dieu. Il n’a vu dans la lettre de Proudhon aucune allusion voilée au programme polonais de cette démocratie. Aussi peut-il en toute sincérité l’assurer qu’il est aussi éloigné de la rhétorique jacobine que des rhéteurs en exil.

« Quant à la Russie et au monde slave, dit-il ensuite, je ne pense pas que je les regarde d’un point de vue idéaliste ou exaltado. Nous verrions volontiers dans ce réalisme, qu’il s’attribue, une très discrète et très amicale critique de l’en-

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thousiasme de Proudhon. Il lui expose ses thèses : 1° La commune rurale avec son partage de la terre, et l’artel avec son partage du gain d’après le consentement de tous, prouvent chez les peuples slaves l’existence d’éléments socialistes ; 2° Le tsarisme, qui n’a jamais pu anéantir ces éléments, est très fort, mais reste malgré sa force une construction artificielle ; après avoir créé l’unité russe, son rôle est terminé ; 3° Cependant le communisme patriarcal des Russes ne pourra se développer en un socialisme raisonné que sous l'effet des idées socialistes d'Occident. D’un autre côté il ne saurait y avoir de liberté en Occident tant que le tsar tiendra enrôlé le peuple russe. Ce qu’on peut seulement dire c’est que depuis la mort de Nicolas tout est ébranlé.

Cette troisième thèse en somme contredit entièrement celle de Proudhon. Le succès de la Révolution postule la disparition du régime militaire de Pétersbourg, que Proudhon a l’illusion de juger disposé à servir les révolutionnaires. Mais Herzen n’insiste pas sur ce désaccord. I] lui suffit de préciser sa position. [l ne veut ni mêler à ses remerciements une controverse en règle, ni risquer d’éloigner une amitié qui lui est nécessaire dans son isolement. se

« Adieu, cher ami. Ne m'’oubliez pas. Savoir que vous m’aimez un peu me consolera d’être détesté par beaucoup sans en savoir la cause. Dans tous les cas vous n’oublierez pas que vous avez en moi non seulement un admirateur mais un

ami » (1).

(x) Lettre de Herzen à Proudhon, juillet 1855, Richmond.

« Cher et vénérable ami, Dieu sait ce que j'aurais donné pour vous serrer la main après la lecture de votre lettre. C’est un malheur que le sort ne m'a jamais permis de séjourner un peu plus longuement dans la même ville avec vous. J'ai la vanité de penser qu'il y a même parmi des amis peu de personnes qui vous comprennent mieux et avec plus de sympathie dialectique que moi. Vous seul, (je l’ai tant de fois dit aux autres qu’il est impossible de ne pas le dire à vous), vous seul vous êtes le penseur autonome de la Révolution. La plupart des autres

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Si Proudhon avait pu avoir quelques doutes sur ces sentiments, exprimés avec une si affectueuse grâce, la traduction

ont un corps d'idées, donné, fait, absolu. Ils sont comme les prêtres protestants auxquels on permet la discussion jusqu’à la-douane théologique. Arrivés là, ils sont condamnés à ruminer : variations à l'infini sur de vieux thèmes avec des arabesques et de la rhétorique. Cela vous suffit pour voir que j'ai très bien saisi la seconde partie de la lettre, et aussi j’existe presque dans un isolement complet.

Je vous remercie de tout mon cœur pour l’assistance que vous voulez nous donner dans l’affaire de la revue. Votre nom est déjà une grande chose pour le succès ; on a un culte pour vous au Nord. Mais permettezmoi d’insister sur l’article ; vous avez tout le temps jusqu’au 1° décembre. Donnez-moi l’autorisation de vous le rappeler deux ou trois fois.

‘Quant à la Russie et au monde slave, je ne pense pas que je les regarde d’un point de vue idéaliste ou exaltado. Voici mes thèses : 1° La commiune rurale basée sur le partage continuel de la terre parmi les cultivateurs ; l’association des ouvriers basée sur la partage du gain, non égalitaire, mais d’après le consentement de tous, — me permettent de conclure qu’il y a des éléments socialistes dans la substance même des peuples slaves ; 2° L'État, avant Pierre Ier et après, n’a jamais pu anéantir ces éléments. L'État est devenu très fort, très centralisateur ; il est avec Pierre l’artificiel (ce qu’on fera maintenant avec le retour au nationalisme, je n’en sais rien !), l’État a soudé le tout, et Nicolas, le dernier autocrate illimité, ne savait plus que faire ni ou aller ; 3° Je pense que sans la participation des idées socialistes de l'Occident les peuples slaves n'auront jamais assez d’élan pour passer du communisme patriarcal au socialisme raisonné. La Russie, moins altière que la Savoie, ne fera pas « da se». Elle a besoin de la solidarité des peuples de l’Europe, de leur aide ; mais d’un autre côté je suis convaincu que la liberté libre ne viendra pas en Occident jusqu’à ce que la Russie restera enrôlée comme un soldat aux gages de l’empereur de Pétersbourg.

Après la mort de Nicolas tout est déjà ébranlé. Alexandre balance entre Nesselrode et Ermoloff, entre son frère Constantin et la nuée de parenté tudesque. Il est bon, il est faible, il pleure avec les officiers, il s’embrasse avec les soldats, il a permis (cela équivaut à une Charte en Russie) aux soldats de déboutonner le collet et à tout le monde de fumer dans la rue. Et l'Ukraine se lève et les serfs disent : Nous voulons aller à Sébastopol, mais pas de corvée. Peut-on punir pour cela en temps de guerre ? (

Adieu, cher ami, ne m’oubliez pas ! Savoir que vous m’aimez un peu me consolera d’être détesté par beaucoup sans en savoir la cause.

Dans tous les cas vous n’oublierez pas que vous avez en moi non seulement un admirateur, mais un ami » (éd. Lemke, t. VIII, pp. 195-197).

du premier numéro de L'Étoile polaire, paru le $ août 1855, l'aurait détrompé. Il y règne en maître, si l’on peut dire. La traduction de sa lettre du 23 juillet n’y est pas seulement imprimée avec les réponses de Michelet, de Victor Hugo et de Mazzini, son nom passe et repasse devant les yeux du lecteur. Sa pensée est présente dans tous les articles importants. Dans l'adresse aux lecteurs, intitulée Aux nôtres, Herzen rappelle que Proudhon est avec Hugo, Michelet, Mazzini et Louis Blanc, un lutteur infatigable de la pensée et de l’action, un apôtre de l’indépendance et du nouvel ordre social. Le compte-rendu de La Renaissance de Michelet est suspendu à son éloge. Herzen remarque en son préambule que l’Allemagne s’est tue, étouffée par l’inquisition laïque et religieuse. Les naturalistes seuls peuvent y parler. Heureusement que leurs découvertes servent la Révolution, car le dernier mot des travaux de Moleschott est le socialisme, comme le dernier mot de la physiologie de Vogt est la négation de l’âme. La France ne reste pas en arrière, Dans une conversation avec Thomas Carlyle, celui-ci avait dit à Herzen que la censure napoléonienne était venue à son heure, car la France n’avait rien à dire sauf des bavardages. Herzen proteste : « Carlyle a oublié que justement après 1848 Proudhon imprimait ses articles retentissants et ses livres de génie, dans lesquels se précise de plus en plus une conception sociale qui commence une nouvelle époque révolutionnaire ». La Renaissance de Michelet est une seconde preuve que la pensée française n’est pas desséchée. Herzen passe à l’examen de ce livre après l’avoir introduit ainsi sous l’égide de Proudhon. Au cours de son étude il revient encore à celui-ci pour rappeler avec quelle explosion de colère ses articles étaient reçus : « Quel gigantesque talent il fallait avoir, pour soutenir ces assauts de tous côtés ! » à

C’est encore Proudhon qui préside au grand article de doctrine : Qu'est-ce que l'État ?, écrit par Engelson, ami de Herzen : « Qu'est-ce que l’État ? demande-t-on ; je répondrai une

société secrète, un complot. — Comment | mais c’est une plaisanterie, une parodie de la définition proudhonienne de la propriété ! s’écriera le lecteur. Ce n’est ni une plaisanterie, ni une parodie de cette définition, mais seulement son corollaire. Proudhon à dit : La propriété, c’est le vol. Je dis, moi : L'État est un complot des possédants contre les non-possédants ». Tel est le dialogue violent par lequel débute l’article d’Engelson, en se réclamant de Proudhon. L'auteur prouve sa définition par l’histoire. L'État a pour but de conserver l’ordre établi, et cet ordre naît de la guerre, de la conquête. La propriété et l’État sont d’autant mieux organisés, que la conquête a été plus violente et plus entière. Dans les pays au contraire comme Ja Russie; où les envahisseurs n’ont pas pris pied, les institutions ont gardé un caractère patriarcal. Tout ce qui se rapporte aux relations de l’individu et de l’État et à la propriété y est resté imprécis, incertain. Nous retrouvons l’idée de Herzen que la Russie doit à son histoire un tempérament anarchique, démontrée par cette autre idée, (tour à tour accaparée à leur usage par les Slavophiles et les Occidentaux), que la civilisation de l’Europe est sortie d’une conquête, ignorée de la Russie. Ces déductions sont fort éloignées de la pensée de Proudhon. Néanmoins l’auteur dans leur exposé ne manque jamais une occasion de les rattacher à lui. C’est ainsi que par deux fois dans sés notes il s’appuie sur des citations de Proudhon (r).

La place accordée à Proudhon dans le premier numéro de L'Étoile polaire, comme dans cet article liminaire, préface de la doctrine sociale de la revue, explique pourquoi Herzen a pu apparaître à ses lecteurs, amis ou adversaires, comme un simple disciple de celui auquel PEurope entière attribuait la paternité de l’anarchie. C’est ce qu’aussitôt lui reproche un libéral russe, sans doute Kavelin : « Nous sommes prêts à nous ranger autour de n'importe quel gouvernement libéral

(x) Étoile polaire, 1, pp. 57-55:

et à le soutenir de toutes nos forces, car nous sommes entièrement convaincus que c’est par le gouvernement seul qu’on peut agir chez nous et arriver à quelques résultats. Et vous nous prêchez la destruction de toute espèce de gouvernement et vous donnez l’anarchie proudhonienne comme idéal à l’espèce humaine !» (1)

Cependant dans ce numéro même de L'Étoile polaire se marquent toujours les traits qui distinguent l’anarchisme de Herzen de celui de Proudhon. Il contient un article intitulé : Il n'y a pas de socialisme sans la république. Le titre seul suffit à nous prouver combien, depuis septembre 1848, Herzen a peu varié dans sa conception d’un self-governement, réalisé par un fédéralisme politique, ne pouvant sortir que d’un régime républicain. Il n’est pas artivé à l’idée proudhonienne que la disparition de l’État postule d’abord une organisation économique, basée sur le contrat et indifférente à toute forme politique. : É

Dans les numéros 2, 3 et 4 de L'Étoile polaire, parus en 1856, 1857 et 1858, nous ne rencontrons plus Proudhon. Les questions purement russes absorbent l’attention de Herzen. La Revue est tout entière occupée par les œuvres interdites de Puskin, de Ryléev, de Lermontov, par Byloe i Dumy et la propagande en faveur de la libération des paysans avec la terre. Herzen-n’y donne ni la traduction de l'Histoire de la révolution française de Louis Blanc, ni l’article de Saffi sur les républiques italiennes, ni celui de T'eleki sur les événements de Hongrie, qu’il annonçait (2). En 1857 la préparation du Kolokol, exclusivement consacré à la Russie et à la Pologne, le détournent encore davantage des affaires et de ses amitiés d'Europe. Il n’entretient aucune correspondance avec Proudhon depuis sa lettre de juillet 1855.

(1) Éd. Lemke, t. VIII, p. 323.

(2) Tbid., t. VIII, p. 225:

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Celui-ci continue à se débattre contre la maladie, « les entraves mises sur sa plume », les besoins matériels qui lui imposent un labeur écrasant. Il perd en 1856 sa fille Charlotte et en éprouve une vive douleur. Sa mauvaise santé diminue sa capacité de travail. Toutes ses libertés sont prises par son livre De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise. Aussi n’a-t-il pas eu le temps d'écrire pour L'Étoile polaire l’article promis en juillet 1855. Il aurait pu faire à Herzen la confidence qu’il fera à Charles Edmond, le 20 septembre 1859 : « Après mes travaux il ne me reste plus ni loisirs ni force... J’ai par le monde une demi-douzaine d’amis d’élite à qui je suis même obligé

-et ce sont justement ceux que je néglige. C’est ainsi que les

amis pâtissent des injures de la pauvreté et de l’importunité » (r).

Herzen est un de ces amis d’élite ; Proudhon reste près de lui par la pensée et par le cœur, même si les circonstances le forcent à le négliger. Herzen nourrit de même à son égard son affectueuse admiration de toujours. Son labeur de journaliste et d’éditeur lui a laissé échapper le Manuel du spéculateur à la bourse, paru en 1853. Il ne le lit qu’en mai 1857. Aussitôt il écrit le 25 à Michelet, auprès duquel Turgenev lui a demandé un mot d’introduction : « Avez-vous parcouru l’ouvrage de Proudhon ? Quel lutteur ! C’est le Carmen horrendum en 3 %0;, 5 %/0, 10 ° Jo. Il fait de la poésie avec l’agio et l’escompte». Cette œuvre nouvelle le frappe si vivement qu’en «novembre 1857, dans sa revue des livres étrangers du n° 6 du Kolokol, non seulement il la recommande à ses lecteurs, mais encore « prie instamment ceux-ci de l’étudier ». Il l'appelle l’événement le plus remarquable des deux dernières années, « une vivisection » d’un organisme malade, dont le scalpel n’a jamais aussi profondément débridé les plaies : « Comme Proudhon n’a pas le droit de parler, il s'exprime en chiffres, par additions et soustractions ; il tient le livre des recettes et des dépenses

(1) Correspondance, t. IX, p. 202.

d’une société qui va à la banqueroute. Son manuel est un De profundis arithmétique, en même temps qu’un cri d’alarme jeté du haut de la Bourse». Le sort de ce Manuel, interdit à sa quatrième édition, aussi bien que les accusations d’immoralité portées sans trêve contre son auteur, donnent à Herzen une nouvelle preuve que la France est seulement capable d’entendre des lieux communs sur la fraternité des peuples et la république universelle ou des flaiteries sur sa supériorité de grande nation (x).

C’est toujours Proudhon qui se présente à son esprit lorsqu'il veut définir la France. Dans sa lettre, du 25 décembre 1857 (2), à la traductrice du roman de Grigorovië : Les pécheurs, il oppose à la vanité des Français, à leur éternel contentement d'eux-mêmes, les qualités distinctives de l’esprit russe, son ironique audace à découvrir ses défauts et à les confesser, sa hardiesse dans l’introspection et son humilité dans l’aveu. Proudhon seul, après Montaigne, lui paraît avoir eu en France au plus haut degré ce scepticisme guérisseur de l’orgueil. De là les haines dressées contre lui. Il est le seul Français d’esprit libre, comme il est le philosophe du socialisme.

«La Révolution est Française! » écrit-il le 20 mars 1858 dans sa brochure : La France ou l'Angleterre ? où il conseille à la Russie de préférer l’alliance de l'Angleterre à celle de Napoléon. « Le socialisme, dernier mot de la Révolution et son idéal, a été élaboré par les penseurs français, au milieu des souffrances du prolétariat français. C’est en France que le

(x). Éd. Lemke, t. IX, p. 68. « La France est si persuadée de sa primauté que, comme le Dalaï-Lama, elle ne croit même pas nécessaire de la prouver. Mais il est curieux de voir les prétentions de l’Allemagne (juste en ce moment !) à une suprémäâtie historique universelle. Son nationalisme exclusif, enrobé dans un cosmopolitisme de rhétorique, sa haine jalouse de vieille femme à l’égard de la Russie, son envie rancunière contre la France en même temps que sa haute opinion d’ellemême atteignent au plus haut comique. » .

(2), Éd. Lemke, t, Xp: 04.

« socialisme, de passion qu’il était du temps de Gracchus Babeuf, se fit religion avec Saint-Simon, doctrine avec Fourier, philosophie avec Proudhon » (1).

Ainsi donc Herzen voit toujours dans Proudhon le penseur de génie, qui a ouvert l’ère philosophique du socialisme, dernière et nécessaire étape vers les réalisations définitives. Non seulement l’éloignement et les silences de six années n’ont porté aucune atteinte à l'amitié qu’il professe pour sa personne, mais encore 1l a trouvé dans le Manuel du spéculateur une nouvelle preuve de la puissante originalité d’un esprit dont la richesse semble grandir à chaque œuvre.'C’est justement ce qui va rendre sa surprise plus douloureuse, lorsque dans De la justice dans la Révolution et dans l'Église il croira découvrir le stigmate de la décrépitude. Il consacrera alors à Proudhon dans Byloe à Dumy une de ces longues études que l’on écrit d'ordinaire à l’adresse de ceux qui s’en vont. Ce sera comme une méditation sur une tombe.

(1) Éd. Lemke, t. IX, p. 190. Cette affirmation valut à Herzen la réponse suivante de Louis Blanc, le 21 avril 1858 : « Quant à votre opinion que la philosophie du socialisme s’est incarnée dans Proudhon, en toute conscience je ne puis l’accepter. Pour être entièrement franc, je dirai même que je ne la comprends pas. Mais vive la liberté de pensée ! » Éd. Lemke, t. IX, p. 221.

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