CHAPITRE VII
(L'Étoile polaire, n° 5, juin 1839). *
C’est en mai 1858 que Herzen entend parler d’un nouveau livre de Proudhon, qui vaut à son auteur de nouvelles poursuites judiciaires. Dans une lettre du 14 mai, il s’en informe auprès de Reichel (1). Celui-ci a dû lui faire tenir aussitôt De la justice dans la Révolution et dans l’'Ephse, puisqu’au début de juin Herzen en achève la lecture. Il écrit, en français, le 4 juin, à Malvida de Meysenbug : « Je lis maintenant le troisième volume de Proudhon. L'homme qui a pu écrire un volume (200 pages et plus) d’ignominie catholico-romaine contre la femme, n’est pas un homme libre ; c’est surprenant » (2). Cette première surprise s'achève en un véritable chagrin, dont, le 9 juin, Herzen fait la confidence à Malvida de Meysenbug : «Il y a longtemps que je n’ai été accablé d’une aussi profonde douleur, par le livre de Proudhon. Le monde romain s’en va. C’est une pierre tumulaire. Proudhon se fait statue lui-même, comme la femme de Loth. Après avoir tout compris, il aboutit à l’holocauste de l’homme à la famille et après, après cela, ce sera le triomphe de la justice. Le troisième volume, à
(x) Éd. Lemke, t. IX, p. 233.
(2) Zbid., t. IX, p. 251,
l'exception du chapitre sur le Progrès, est triste, triste, triste. C’est un-vieillard qui dicte son testament » (1).
Herzen est si affecté qu’il suit avec..passion les polémiques déchaînées en France et en Allemagne par le livre de Proudhon. Il lit dans la Deutsche Zeitung un article de Siegfried Becher, qu’il trouve particulièrement violent. Il attend avec impatience le livre annoncé de Michelet sur L'amour. Il écrit à celui-ci, le 24 novembre 1858, en lui envoyant les portraits de Caadaev, d’Ogarev et le sien : « Le sujet de votre nouveau livre m'intéresse d’autant plus que je voudrais voir la différence entre votre concept de l’amour et celui de Proudhon dans son dernier ouvrage. Je vous avoue que je ne suis nullement l’admirateur de cette famille romaine, condamnée aux travaux forcés à perpétuité, sans indépendance, avec un pater familias à la manière de l’empereur Nicolas » (2).
Depuis la première lecture, en mai, de De la justice dans la Révolution et dans l’Église, le jugement de Herzen est resté aussi hostile. Cette œuvre lui paraît sonner le glas de Proudhon comme penseur et comme socialiste. Elle ne saurait être à ses yeux que « le testament d’un vieillard », sur lequel le temps est venu de porter un jugement dernier. Aussi Herzen publie-t-il dans le 5° numéro de L'Étoile polaire, paru en juin 1859, le chapitre XLI de Byloe i Dumy, entièrement consacré à Proudhon. C’est bien une manière d’oraison funèbre nous présentant en un dyptique le véritable Proudhon, la meilleure tête révolutionnaire de l’Europe, et un Proudhon repenti, que la décrépitude de l’âge conduit au reniement de tout son passé.
Nous donnerons en appendice la traduction de ce chapitre, car il est d’une importance capitale pour l’histoire de Proudhon en Russie comme pour celle de ses relations avec Herzen. Il a incontestablement présidé à la fortune de Proudhon parmi
(x) Éd. Lemke, t. IX, p. 253.
(2) Zhid., TK, p: 393:
les Russes, grâce à l’immense publicité que lui donnait L’ Étoile polaire, répandue jusqu’au fond de la Sibérie. D’autre part, en nous exposant les raisons qui ont attiré Herzen vers Proudhon ou l’ont détourné de lui, il nous permet de préciser davantage ce qui les rapproche et ce qui les sépare, par conséquent de mieux pénétrer la pensée de Herzen lui-même.
Les parties dont ce chapitre se compose ont été écrites à deux époques assez éloignées l’une dé l’autre : une année et demie les sépare, nous dit Herzen. Celle qui étudie le Proudhon d’avant De la justice date au plus tôt de mai-juin 1857, puisque Herzen y parle du Manuel de spéculateur, lu par lui pour la première fois en mai 1857. Herzen dans le récit de sa vie, publié chapitre par chapitre dans L'Étoile polaire, était arrivé à l’époque de la Révolution de 1848 et de sa collaboration avec Proudhon. Il était amené ainsi à définir le rôle de Proudhon dans cette Révolution et dans le socialisme français. La forte impression produite sur lui par le Manuel du spéculateur le poussa sans doute à écrire cette définition avant l’heure de sa publication, commandée par la succession même des événements contés dans Byloe i Dumy. Le livre De la justice venait lui rappeler qu’il était désormais nécessaire de la compléter. Le bruit soulevé par lui, comme autrefois par le premier Mémoire sur la propriété, faisait de Proudhon l’homme du jour. Le moment était particulièrement favorable pour parler de lui. De plus son cas paraissait à Herzen apporter une éclatante illustration à sa thèse sur l’impuissance de l’Europe à parvenir au socialisme, puisque le premier de ses penseurs, Proudhon lui-même, finissait par plier sous le fardeau de l’héritage romain. Toutes ces raisons ramenaient Herzen à l’étude commencée en 1857. Il l’acheva vers septembre-octobre.
Il était alors sous le coup des sentiments exprimés à Malvida de Meysenbug et à Michelet. Aussi les retrouverons-nous dans toute leur violence première, sans qu’ils aient retenti sur le jugement antérieur depuis longtemps arrêté. Par suite
aucun des traits du nouveau Proudhon que Herzen croit voir dans De la justice n’a servi à définir par antithèse les traits de celui qu’il regardait comme le vrai Proudhon. Nous avons ainsi non pas une image composite, où nous pourrions mal distinguer les touches des différentes époques, mais deux images successives, dont la seconde tire tout son sens de son opposition à la première.
Nous laisserons de côté dans le chapitre XLI de Byloe 1 Dumy le récit que fait Herzen de ses pourparlers avec Proudhon au moment de la fondation de La Voix du Peuple, puisqu’il a été la matière de notre étude précédente sur leur collaboration. Nous en retiendrons seulement ce que Herzen dit de l’homme. Il s’élève contre les accusations de rudesse brutale portées si souvent contre lui par ses adversaires. Cette rudesse était celle du lutteur attaqué de toutes parts que la colère égalait à Luther ou à Cromwell. Mais à l’égard de ceux qui le comprenaient et qu’il aimait, Proudhon manifestait toujours des sentiments affectueux et délicats. Herzen se flatte d’avoir été de cette compagnie choisie et d’avoir senti le prix de cette forte amitié. Il en donne comme preuve cette phrase écrite par Proudhon dans sa lettre du 27 novembre 18 51 :« Je vous aime ; vous êtes là sous ce sein qui pour tant d’autres semble être de marbre. » Cet hommage de Herzen devait être rappelé. C’est en 1858 une note particulièrement rare sur Proudhon. Elle reste assez rare encore. Le polémiste a trop fait oublier homme dont la correspondance révèle la sensibilité ardente et souvent attendrie. Herzen a peut-être été le premier à dire ces hautes qualités de cœur inconnues ou méconnues.
Nous avons vu qu’en lisant De la création de l’ordre dans l'humanité Herzen avait trouvé dans Proudhon un hégélien de méthode et d’esprit. La fréquentation des œuvres postérieures n’a pas seulement confirmé ce premier jugement. Elle l’a encore renforcé. Proudhon réste pour Herzen le Hegel du | socialisme. Il a fait descendre dans la réalité sociale et dans |
la bataille journalière dés partis la logique du Maître qui se mouvait seulement dans l’abstrait. Grâce à lui la dialectique de l’idée est devenue la dialectique du concret. Il a montré que la loi de la thèse, de l’antithèse et de la synthèse, animant le devenir de l’esprit, animait aussi le devenir de la vie collective. Il a enrichi et complété la méthode dialectique par la méthode sérielle qui fait de chaque phénomène social non seulement le produit d’une contradiction interne, mais encore la partie intégrante d’un tout organique dont il tire sa plénitude réelle. I1 a transformé le socialisme mystique et transcendental en une philosophie de l’immanence d’abord, une physiologie ensuite de l'être collectif. Il l’a constitué en une science de la spontanéité sociale, où l’observation patiente des phénomènes et de leurs séries est à chaque instant revisée et dirigée par la raison. « Par là, dit Herzen, les œuvres de Proudhon constituent une révolution dans l’histoire non seulement du socialisme, mais’ aussi de la logique française ».
Cette logique, purement formelle et basée sur le syllogisme, paraît à Herzen incapable de se libérer, dans ses conclusions, d’un certain nombre d’axiomes devenus la substance même de l'esprit français, l’idée par exemple d’un ordre extérieur nécessaire, perpétuant l’idée romaine de la cité supérieure aux ‘individus. Pour Herzen l'esprit français est dans sa moelle, malgré les apparences, religieux, c’est-à-dire dualiste, ballotté par conséquent entre l’idéalisme et le matérialisme en philosophie, entre la monarchie et le communisme en politique. Son athéisme, tout en surface, se réduit à quelques plaisanteries voltairiennes et ne dépasse pas le déisme, ce régime constitutionnel du divin, comme l’appelle Herzen. Proudhon est le seul Français qui soit parvenu à la synthèse des contrairespar la dialectique et qui, par conséquent, ait su se libérer de tous les pré- : jugés accumulés par la tradition religieuse, philosophique ou historique. C’est pour cette raison qu’il n’est pas compris de ses compatriotes et que ceux-ci lui confèrent « un esprit allemand ».
Mais Herzen récuse ce jugement. Proudhon n’a emprunté à Hegel que ses procédés dialectiques, comme il a emprunté de même ceux des théologiens. Remarquons en passant la justesse de cette dernière observation. Herzen a fort bien vu ce que Proudhon devait à sa connaissance des controversés religieuses. «Mais, ajoute-t-il, ni la philosophie de Hegel, ni la théologie catholique ne lui ont donné ni sa substance ni son caractère ». Proudhon a façonné à sa manière les armes employées déjà par d’autres avant lui, de même qu’il s’est créé une langue originale appropriée à sa forte pensée. Proudhon reste pour Herzen éminemment français par son tempérament réaliste et sa vision pénétrante des choses, par son style serré, pressé, tout jaillissant d’images et de formules impérieuses qui semblent un appel à l’action.
Malgré cela Proudhon a été méconnu par ses compatriotes, disciples de Fourier et de Louis Blanc, aussi bien que par les démocrates et les conservateurs. C’est que les uns et les autres, uniquement guidés par leur logique formelle, exigent de tout homme qui pense un dogme bien arrêté, un système achevé prétendant apporter des solutions définitives. De là le caractère utopique du socialisme français jusqu’à Proudhon ; de là le phalanstère de Fourier, l’Icarie de Cabet, l’État organisateur du travail de Louis Blanc, constructions abstraites hors du réel. Car pour Herzen le socialisme n’est pas la recherche d’un plan idéal sur lequel on-bâtirait une cité de rêve. Il est une science de la réalité sociale en perpétuel devenir, création journalière sortant d’une lutte toujours renouvelée entre l'être collectif et l'individu en quête de leur synthèse. Il a pour mission de susbtituer lentement la raison à l’instinct dans cette lutte confuse qui constitue le cours capricieux de l’histoire, domaine de la nécessité et de la liberté, sur lequel l'humanité cherche à tâtons sa route à travers la multitude des possibles. Son but est de faire passer la raison dans les faits qui sont, à chaque moment du devenir, la seule réalisation de la
raison encore incertaine. C’est de leur connaissance de plus en plus scientifique, de leur intégration dans des séries plus larges les saisissant davantage dans leur complexité, que peut sortir le meilleur choix parmi les routes ouvertes devant la liberté humaine. Le socialisme est donc une philosophie de l’histoire qui, sûre de ses principes, varie dans le choix des moyens suivant les conditions données par le présent, pour guider les peuples, chacun sur le chemin le plus approprié, dans la direction générale du progrès. Il est une négation du passé faisant obstacle à la marche en avant, une adaptation perpétuelle du présent à l’avenir qui veut naître. Sa définition est en contradiction avec l’idée même de système, stabilisation du devenir incoercible, substitution d’une hypothèse abstraite à la réalité. C’est à cette doctrine, étroitement apparentée à celle de Proudhon, qu’est suspendu le jugement de Herzen. Chez Proudhon il louera le négateur, l’homme dont la pensée tout en restant fidèle à elle-même se modèle sur la réalité journalière ; il blâmera au contraire ce qui lui paraîtra une simple vue de l’esprit prétendant régenter cette réalité.
Herzen en effet admire surtout la critique proudhonienne. Car il reconnaît son propre nihilisme philosophique dans l’incessant combat mené par Proudhon contre les théologies religieuses et politiques, contre la monarchie et la démocratie jacobine, contre l’économie politique et le communisme, contre tous les préjugés, toutes les conceptions traditionnelles entravant la libération de l’individu. Il pense avec lui que « la liberté, comme la raison, n’existe et ne se manifeste que par le dédain incessant de ses propres œuvres ». L’arme philosophique par excellence est l’ironie, « souveraine maîtresse et instrument irrésistible du progrès », si magnifiquement invoquée à la fin des Confessions d’un révolutionnaire (1). Herzen ne veut voir dans Proudhon que le démolisseur.
(1) Confessions d’un révolutionnaire, p. 293.
Aussi lui reproche-t-il, dans la formule servant d’exergue aux Contradictions économiques, d’avoir ajouté à Destruam Ædificabo. Proudhon n’a pas été entièrement exempt de la tare commune aux Français qui veulent construire à tout prix, avant d’avoir fait place nette, et sur des fondations purement rationnelles. « L’idée de la Banque du Peuple était bonne en soi », dit Herzen. Cette affirmation entraîne avec elle sa critique. La Banque du Peuple n’était qu’une idée, un concept abstrait qui, n’ayant pas pénétré dans la conscience des masses, n’était pas devenu une force agissante. Elle n’était pas une institution déja réalisée plus ou moins imparfaitement dans la pratique sociale, comme l'était en Russie le mir où, par une habitude séculaire, se résolvait l’antithèse de la propriété individuelle et collective, germe d’aveénir qu'il s'agissait seulement de développer. Sans doute Herzen n’est pas économiste. Sans doute encore son éducation ne l’a pas préparé, dans une Russie vivant d’une économie agricole primitive, à comprendre le rôle et l’importance du capital. Mais son opinion sur la Banque du Peuple vient moins de son ignorance où de son inexpérience des questions financières que de sa doctrine même. Vouloir créer de toutes pièces un organisme social nouveau, c'était pour lui retomber dans l’utopie du phalanstère, c’était non seulement bâtir dans l’irréel, mais prétendre fixer le flux des choses. en l’enfermant dans un cadre trop étroit. Car le socialisme ne saurait se satisfaire de solutions partielles ni surtout de solutions exclusivement économiques. Il engage la vie intellectuelle et morale aussi bien que la vie matérielle, ce qui postule d’abord une rénovation des esprits. Aussi Herzen n’a-t-il pas vu dans les conceptions de Proudhon le rôle fondamental du crédit qui ne sert pas seulement à abattre la tyrannie du capital, mais qui surtout constitue la forme contractuelle la plus immédiatement nécessaire et la plus féconde, cellule productrice de tous les autres contrats devant former le tissu d’une société anarchique. Herzen reste
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étranger à l’idée que l’organisation économique commande souverainement à toutes les manifestations de la vie collective et individuelle.
Mais, par contre, ce qu’il saisit bien et ce dont il fait un des plus grands mérites de Proudhon, c’est la nature intime de sa pensée, mouvante comme la réalité elle-même, brodant sur un thème unique des variations causées par celles que la vie improvise sans cesse sur le thème du passé dans le heurt de ses puissances créatrices, dont chaque événement nouveau permet de mieux évaluer la mesure et de mieux discipliner les heurts. « Il y a eu beaucoup de changements dans ses idées, dit-il, c’est précisément dans ces changements qu’éclate aux yeux l’unité interne qui les lie, depuis sa première dissertation sur un sujet d’école jusqu’au récent carmen horrendum de la dépravation boursière. »
Par là Herzen n’entend pas seulement que les idées, préformées dès le Mémoire sur la propriété, ont pris une valeur différente suivant les époques et le rythme des événements, la critique de l’État par exemple faisant passer au second plan celle de la propriété sous l’effet de la Révolution de 1848. Il veut dire surtout que les solutions mêmes, données par Proudhon aux problèmes abordés par sa dialectique, gardent toujours le caractère instable de la réalité du moment qu’elles réfléchissent. Herzen va tout de suite à la cause profonde de cette instabilité, sans s’arrêter à.ses manifestations dans l’œuvre de Proudhon.
Il ne nous est pas difficile de préciser les variations auxquelles songe Herzen. Il possède trop bien l’œuvre entière de Proudhon pour ne pas avoir été frappé de la différence de ses conclusions sur la propriété dans le premier Mémoire et la huitième époque des Contradictions économiques. Proudhon s'était prononcé d’abord pour la possession remplaçant la propriété quiritaire, pour un système à mi-chemin entre la propriété et la communauté. Dans les Contradictions économiques ses préférences
tendent vers une- sorte de bien familial, indivisible et héréditaire, obtenu par le rachat des fermages. C’est que. après avoir démontré les antinomies de la propriété en soi, il a cherché la série dont la propriété est un des termes, « dans laquelle celle-ci reprenant sa place, et par conséquent sa véritable forme, deviendra partie essentielle d’un tout harmonique et vrai, et perdant ses qualités négatives, revêtira les attributs positifs de l'égalité, de la mutualité, de la responsabilité et de l’ordre» (1). M. A. Berthod à parfaitement montré le rôle que jouait, dans la dégradation de l’idée de simple possession, le désir de Proudhon de sauvegarder la liberté et l'indépendance de l'individu face à l’État (2): Dans la série où Proudhon intègre la propriété, il insèré le facteur État, qui change la valeur réciproque des termes, Nous, ne savons si Herzen a exactement compris en 1859 que les idées de Proudhon sur la propriété étaient fonction de sa critique et de sa crainte de l’État autoritaire. Peut-être a-t-1il déjà attribué, comme il le fera plus tard ‘en 1865, les variations de Proudhon à une connaissance plus profonde de la réalité française, le paysan étant par nature anticommuniste et individualiste, et cette nature immuable imposant un système de tenure des terres où la propriété perdrait ses caractères négatifs grâce à la disparition de la plusvalue, tout en restant individuelle et transmissible. Quelles que soient ses raisons, Herzen ne saurait voir dans l’évolution des idées de Proudhon sur la propriété qu’une adaptation meilleure de sa doctrine première à la vie: concrète qui: seule
décide en maîtresse.
L’attitude prise par Proudhon. en face des compagnies. ouvrières. venait encore confirmer l’opinion de Herzen: Proudhon avait âprement combattu en 1848 les associations de producteurs
(x) Système des contradictions économiques, t.. HE, p.183, Paris, 1023, Rivière, AE D ve
(2) A Berthod, P. J. Proudhon et la Propriété, cf. en particulier
Ch:.IIT, pp. 93-107 (Paris, Giard et Brière, r910).
proposées par Louis Blanc et la Commission du Luxembourg. Ces polémiques, fort connues de Herzen, l'avaient mis en opposition avec presque tous les socialistes. Il préférait la petite industrie à domicile à l’atelier collectif, où l’ouvrier risquait de perdre sa personnalité et son initiative. Mais le développement des Sociétés anonymes et des Compagnies de chemin de fer lui démontrait la puissance de l’association. Il ne fallait pas en priver les travailleurs. Ceux-ci devaient à leur tour conquérir cet instrument de libération contre la tyrannie du capital. Aussi, dès 1851, dans la sixième étude de l’Zdée générale de la révolution, comme plus tard dans le Manuel du spéculateur et dans son étude sur les Réformes à opérer dans l'administration des chemins de fer, recommandait-il la formation de compagnies. ouvrières. Mais celles-ci devaient avoir pour but, non pas d’enrégimenter les travailleurs, mais de leur laisser le maximum d'indépendance au moyen de contrats de membre à membre ou de groupe à groupe au sein de l’association, tout en les faisant profiter de la force collective produite par leur union. Proudhon avait donc assoupli sa doctrine au contact des faits sans en changer l’esprit.
Sur ce point particulier, comme dans la question capitale de la propriété, Herzen nous paraît avoir raison. Quoi qu’on en pense, son jugement a le particulier mérite de devancer de fort loin les études contemporaines recherchant derrière la pensée proudhonienne, si riche, si complexe, et rendue si contradictoire par son mouvement dialectique même, les tendances profondes qui l’animent. Il trouve l’unité de cette pensée dans la conception fondamentale d’un Univers où la matière et l’esprit, comme la société et l’individu, liés par une indissoluble caution mutuelle, cherchent dans une réciprocité d’action et de réaction à résoudre leur antinomie par le triomphe de la raison immanente aux choses. À chaque moment de cet éternel devenir, le concret est tout ce que la raison a pu réaliser et n’est en même temps qu’une réalisation passagère. Par suite
la vie est une lutte incessante entre la raison réalisée et la raison qui veut se réaliser davantage. La philosophie de l’histoire nous montre le sens de cette lutte, et le socialisme cherche à en gagner l’enjeu par l’accommodation du présent à la meilleure synthèse de demain. Le socialisme se définit donc comme la science des forces qui s’entrechoquent confusément avec des fortunes diverses dans le dynamisme de la vie. Comme ces forces varient suivant les circonstances, les équations qui les mesurent varient de même. L’instabilité est la qualité même du concret : c’est pour cela qu’elle est la caractéristique d’une pensée comme celle de Proudhon, qui s'efforce de le réfléchir dans sa réalité changeante, tout en gardant l’unité que lui donne Ja connaissance des lois immuables présidant à la complexité des phénomènes. Proudhon est un et multiple, comme le sont les choses mêmes.
J1 a, certes, pu se tromper dans la mesure des forces en présence. Car les chances d’erreur sont d’autant plus grandes qu’on étudie l’amplitude de ces forces sur un espace plus limité. C’est ce qui arrive dans la bataille politique, où les nécessités de l’action réclament des solutions immédiates et bornent le champ de la vision. Or Proudhon s’est passionnément jeté dans les luttes journalières après la Révolution de 1848. Il a pu commettre des erreurs de calcul. Mais ce sont erreurs de diplomatie révolutionnaire, et non contre-sens de doctrine.
«Où et dans quel cas, dit Herzen, Proudhon a-t-1l trahi ses principes organiques ? m'’est-il arrivé de demander. On m’a chaque fois répondu en me citant ses fautes politiques ». Il ajoute que la plupart de ces fautes sont venues de ce que Proudhon 2 cru à ses principes plus qu’à son parti. Herzen ne nous dit pas quelle faute il jugeait avoir été commise par Proudhon dans son action révolutionnaire. Peut-être lui reproche-t-il, avec les émigrés français de Londres, d’avoir ruiné en 1848 par ses attaques le parti démocratique en faisant le jeu des
conservateurs, et d’avoir aidé ainsi à l’élection de Louis Napoléon, au lieu de laisser de côté les questions doctrinales afin de former un bloc contre la réaction. Ce reproche est tout à fait vraisemblable, puisque pour Herzen la république politique était la condition nécessaire de toute réforme sociale. Mais sans aucun doute Herzen n’accusait pas Proudhon, comme les démocrates, d’avoir pactisé avec Napoléon au lendemain du coup d’État, en'se flattant de le mettre au service de la Révolution. 11 ne pouvait voir une traîtrise dans ce ralliement passager, puisque lui-même, après avoir combattu le tsarisme de toutes ses forces, avait fait une trêve avec Alexandre IT dans l’espoir de réaliser par lui la première réforme sociale nécessaire à la Russie : la libération des paysans avec la terre.
Il y a en efktet une analogie frappante entre l’attitude de Proudhon à l’égard de Napoléon IIT et celle de Herzen à l’égard de Alexandre II. Elle s’explique par leur idée commune que, le présent commandant l’avenir, il faut tirer profit des forces dont l’expérience a démontré la solidité, au lieu de s’obstiner vainement à les combattre. De même que la conciliation hégélienne de la thèse et de l’antithèse dans une synthèse, conservant les éléments durables de l’une et de l’autre, conduit logiquement au réformisme social, de même en politique la conciliation du réel et du rationnel conduit à l’opportunisme. Proudhon et Herzen en sont la preuve.
De là les mêmes attaques subies par Herzen de la part des révolutionnaires russes, l’accusant à son tour d’abandonner leur cause. Peut-être faut-il voir une défense déguisée contre elles dans ce que Herzen dit de l'indifférence de Proudhon à l'égard des formes politiques, qui lui rendait faciles les concessions. Comme son indifférence à lui est aussi grande pour les questions religieuses, elle risque de l’entraîner de même à toutes sortes d’abandons ou de fautes que ne commettrait pas le premier bachélier venu ès-théologie. Cette confession préventive pourrait bien être, sous le couvert de la seule religion,
“une réponse de Herzen à ceux qui lui reprochent d’accepte trop facilement la tyrannie de Pétersbourg. On devine d’ailleurs dans tout ce portait de Proudhon un désir vaguement saisissable d’apologie personnelle contre les accusations de dilettantisme révolutionnaire dont il est l’objet, puisqu’en somme Herzen s’attache surtout à démontrer l’unité profonde de la pensée de Proudhon derrière ses contradictions apparentes, et cela par les raisons philosophiques qui constituent l'unité de la sienne propre.
Quoi qu’il en soit, Herzen ne reconnaît pas à Proudhon un tempérament politique. Il trouve que sa place n’était ni dans l’Assemblée Constituante ni dans la bataille des partis. Sa force résidait dans sa critique de l’ordre existant. Proudhon reste avant tout pour lui le dialecticien du socialisme. Herzen a accordé aussi peu d’importance à son action révolutionnaire qu’à ses idées financières. Il n’a vu surtout en lui que le philosophe et il lui a prêté, sous la forme d’une doctrine arrêtée en ses contours, son propre hégélianisme. Il a forcé un peu les traits pour accentuer la ressemblance réelle de leurs deux images. Ses relations avec Proudhon ont été trop peu suivies, depuis son installation à Londres, pour qu’il sache que Proudhon dès 1854, comme il nous l’apprend lui-même dans la Théorie de la propriété (1x), se détache de la dialectique hégélienne : « Vers 1854 je m’aperçus que la dialectique de Hegel. était fautive en un point … l’antinomie ne se résout pas. seulement elle peut être balancée soit par l’équilibration des contraires, soit par opposition à d’autres antinomies ». À l’époque où Herzen écrit ce chapitre XLI de Byloe : Dumy, la notion d’équilibre s’est déjà substituée à celle de synthèse dans l’esprit de Proudhon. Herzen n’en a rien su. C’est ce qui l’amènera à mal comprendre les conceptions nouvelles de Proudhon sur la
(x) Théorie de la propriété, 2° éd., p. 286. Cf. A. Berthod, P. 7. Proudhon et la propriété, op. cit., p. 46.
propriété, entraînant celles sur la famille et sur la femme, dans lesquelles il croira voir un reniement de la dialectique même, la vertu éminente de Proudhon.
Cette vertu, cependant, pense Herzen, a trouvé de tout temps sa limite chez Proudhon dans la question de la femme et de son rôle social. Sur ce point Herzen le juge franchement réactionnaire. Pour lui Proudhon est resté le paysan qui regarde la femme comme toujours soumise à l'autorité du paterfamilias et condamnée aux travaux du ménage. Herzen songe à la fameuse formule des Contradictions économiques : Ménagère ou courtisane. Il l’a gardée dans l’esprit, sans avoir recherché les raisons qui la dictent à Proudhon. Celui-ci expliquait déjà dans les Contradictions économiques que le mariage, dans sa . dualité indissoluble,était l’incarnation du dualisme économique, exprimé par les termes généraux de production et de consommation : « C’est dans cette vue qu'ont été réglées les aptitudes des sexes, le travail pour l’un, la dépense pour l’autre (1)... Comment rendre raison de cette duplicité de l’être humain, image de la dualité économique, véritable superfétation hors du mariage et de la famille ? » (2)
C'était le germe de la conception de l’Androgyne que Proudhon développera dans son livre De la justice dans la Révolution et dans l'Église. Mais Herzen, préoccupé surtout de la critique de l’État, n’a pas porté son examen sur ces idées à peine esquissées. Aussi, lorsqu'il les trouve développées et codifiées dans le livre De la justice, éprouve-t-il la douloureuse surprise dont il fait part à Malvida de Meysenbug et à Mi- chelet. Ce qu’il estimait une simple incompréhension de l’homme, ignorant de l’amour, deviendra pour lui ‘une incompréhension du philosophe. :
(x) Système des contradictions économiques (nouvelle édition), op. cit., P- 197. à (2) Ibid., p. 199.
Il n'avait jamais lu condamnation semblable à celle que
prononçait Proudhon contre la femme dans la onzième étude
de son livre : « La prépondérance, acquise au sexe fort, lui est acquise dans la proportion de 3 contre 2, ce qui veut dire que l’homme sera le maître et que la femme obéira » (1). A la | lecture de cette phrase devaient se lever dans le souvenir de Herzen toutes les figures des femmes vendues comme des choses, frappées ou humiliées, qu’il avait rencontrées en Russie, même dans sa propre maison et dans le domaine de son père à Vasil’evskoe, victimes résignées du servage ou de la famille patriarcale. :
La servitude que Proudhon imposait à la femme n’était pas une soumission passagère, correspondant à un état de fait donné, et servant de degré vers une forme supérieure, mais une nécessité imposée par l'incapacité physique et intellectuelle de la femme, infirme par complexion. L’infirmité de son corps entraînait celle de son esprit. « Car, disait Proudhon, l’intelligence et le cœur ont un sexe... A la commandite des idées la femme n’apporte rien du sien, pas plus qu’à la génération »(2). Il le prouvait par la statistique des brevets délivrés par le gouvernement du 17 juillet 1791 au 1°" octobre 1856 : sur les 54.107 brevets, 5 ou 6 seulement avaient été pris par des femmes pour articles de modes et de nouveautés : « La femme n’a pas même inventé son fuseau et sa quenouille ». Son infirmité morale n’était pas moins patente pour Proudhon. Chacune de ces affirmations soulevait sans aucun doute chez Herzen une violente protestation. Proudhon lui paraissait faire insulte aux femmes délicieuses qui avaient passé dans sa vie, sa mère si tendre et si noble dans son humilité, Natalie dont l'esprit était aussi riche que le cœur, les compagnes de
(x) De la justice dans la Révolution et dans l'Église, Œuvres complètes, CUXXIV, 2pT133:
MAO D CL pEAO:
ses amis de Moscou, si cultivées, mêlées si étroitement à leur commune vie intellectuelle. Proudhon commettait à ses yeux plus qu’une injustice, un véritable sacrilège.
Il reprenait ses violentes diatribes contre George Sand, dont Herzen admirait si fort l’œuvre libératrice. Herzen aurait, certes, pris avec moins d’ardeur la défense de La Nouvelle- Héloïse de Rousseau dont Proudhon disait : «(S’il a relevé Pamour et le mariage, il en a aussi préparé la dissolution: De la publication de ce roman date pour notre pays l’amollissement des âmes par l’amour, amollissement que devait suivre de près une froide et sombre impudicité ». Herzen n’a jamais goûté La Nouvelle Héloïse (1), à laquelle il ne donnait aucune importance dans l’œuvre de Rousseau. Mais il ne pouvait admettre que George Sand ait eu l’action néfaste attribuée par Proudhon à cette « bacchante révoltée ». « L'égalité des sexes avec ses conséquences inévitables, liberté d'amour, condamnation du mariage, contemption de la femme, jalousie et haine secrètes de l’homme, et, pour couronner le système, une luxure inextinguible, telle est invariablement la philosophie de la femme émancipée ; philosophie qui se déroule avec autant de franchise que d’éloquence dans les œuvres de Mme Sand» (2). Ce jugement rappelait à Herzen celui que portaient contre George Sand à Moscou tous les défenseurs de la tyrannie dans la famille et dans l’État, au nom de l’ordre, de la tradition et de la morale. Il croyait entendre les pires adversaires du progrès et de la liberté parmi les courtisans du tsar.
D'autant plus que Proudhon, poussant jusqu’au bout sa logique, opposait le caractère passager de l’amour à la nature indissoluble du mariage, et déclarait le mariage contradictoire avec l’amour. « Le mariage, disait-il, est la subordination de Pamour à la Justice, qui peut aller'jusqu’à la négation même
(x) Cf. notre livre, Alexandre Ivanovië Herzen, p. 72. (2) De la justice dans la Révolution et dans l'Église, op. cit., p. 107
M te cn den de
de l’amour, ce que ne comprend plus, ce que repousse de tout son sens dépravé la femme libre. »
Herzen, pour qui l’amour était « la fleur luxueuse de la vie», la synthèse supérieure élevant l'individu au-dessus de l’égoïsme naturel, ne pouvait admettre de le voir banni du mariage, dont il était pour lui l’unique raison. Proudhon enfermait son couple androgyne dans une sombre géhenne sans issue. Et cela au nom de la Justice, entité nouvelle créée par la fantaisie de Proudhon !
Herzen ne se demandait pas si cette Justice n’était pas pour Proudhon autre chose qu’une impulsion intérieure « tendant à nous faire sentir notre dignité en autrui et réciproquement la dignité d’autrui en nous », faculté qui, pour s’exercer d’abord, devenir consciente ensuite, avait besoin de se constituer un organisme, le couple matrimonial. La conception de l’Androgyne, empruntée à Platon, sortait tout droit cependant d’une des idées maîtresses de Proudhon comme de Herzen : que toute notion, pour pénétrer dans la vie, avait besoin de devenir
"sentiment, volonté, force agissante, en un mot une fonction. Pour prendre corps dans la réalité, la Justice, équilibre des forces et harmonie des groupes, devait de même se trouver un organe : « la dualité sexuelle était sa condition physiologique, fonctionnelle » (x).
Mais Herzen, dans son irritation grandissante, ne retenait des déductions de Proudhon que des phrases comme celle-ci : « Au-dessus des trois règnes de la nature s’élève un quatrième règne, de l’esprit libre, règne de l'idéal et du droit, en d’autres termes le règne de l’humanité.. Le mariage subordonne le plaisir à une fin supérieure qui est la Justice». Herzen comprenait qu’au lieu de créer la Justice, l’Androgyne était créé par elle. Cette Justice était donc une entité qui remplaçait hors du monde le dieu déchu des théologies. Elle restaurait la fiction
(1) Op. cit., p. 208
humanité, et substituait la transcendance à l’immanence. Au nom de cette déité abstraite, création d’un esprit retombé sous le joug de la métaphysique, le devenir humain s’emprisonnait dans des institutions immuables. La liberté, conquête journalière de la raison sur l’indiscipline universelle, se changeait en un esclavage illimité sous la tyrannie du paterfamulias romain.
Herzen avait toujours regardé la famille comme la cellule initiale de la société, dont la stabilité était assurée par la garantie du mariage. Il était aussi hostile au communisme des âmes et des corps qu’au communisme des biens. Mais l’institution du mariage, comme toutes les autres, devait évoluer vers une synthèse meilleure de la liberté des deux conjoints et de la nécessité sociale les soumettant l’un à l’autre. Le sens de cette évolution était la diagonale unissant les deux principes antagoniques qui se heurtent dans la vie conjugale : l’égoisme réclamant la légitimité des passions, et l’altruisme, abandon de soi-même. Pour Herzen le remède aux malheurs engendrés par ce conflit consistait à sortir d’un égoïsme à deux et de préoccupations trop exclusivement limitées au cercle étroit de la famille, en participant chaque jour davantage à la vie de la cité, de la nation, de l’humanité. Le mariage tendait, du même mouvement que les autres formes sociales, à l'égalité dans une liberté organisée et acceptée.
Or Proudhon, avec sa famille indissoluble, où la femme devait vivre dans la servitude de l’homme, paraissait à Herzen nier ce mouvement. I] arrêtait ainsi le devenir de l’histoire à la famille romaine, et rétablissait comme conséquence, avec la propriété quiritaire, l'État autoritaire chargé de la défendre. 11 redressait les idoles qu’il avait voulu abattre. L’iconoclaste se faisait l’humble servant de ses victimes. Proudhon reprenait le froc métaphysique qu’il avait jeté, pour prêcher l’entité de la Justice. De même que Hegel avait fini par se rallier à la monarchie prussienne, Proudhon de même finissait dans le
conservatisme le plus arriéré. C'était le Hegel repenti de l'Université de Berlin, prouvant une fois de plus que l'esprit occidental est incapable de soulever la pierre tombale du passé.
Telle est la succession de surprises, de colères, d’indignations, entraînant une interprétation trop peu sereine et trop fragmentaire de la pensée de Proudhon, qui explique, dans le chapitre XLI de Byloe à Dumy, le portrait de Proudhon opposé en 1858 au Proudhon de 1857 : un dialecticien qui a fait faillite à lui-même. Dans une note, datée de 1866, Herzen déclare avoir changé en partie d’opinion sur le livre De la justice. Néanmoins le vrai Proudhon restera toujours pour lui le critique et le démolisseur dont l’œuvre, féconde pour le socialisme, s'arrête au Manuel du spéculateur.