Chapitre XLI de Byloe i Dumy (Éd. Lemke, t. XIII, pp. 446-463) (x
-« La lecture de Proudhon, comme celle de Hegel, donne une manière
particulière, elle aiguise les armes, elle donne non pas des résultats, mais des moyens. Proudhon est par excellence le dialecticien, le controversiste des questions sociales. Les Français cherchent chez lui un expérimentateur, et, comme’ils n’y trouvent ni le devis d’un phalanstère, ni l’ordre policier d’une Icarie, ils haussent les épaules et jettent le livre de côté.
Proudhon, évidemment, a eu tort de mettre comme épigraphe à ses Contradictions : Destruam et aedificabo. Sa force n’est pas dans la création, mais dans la critique de ce qui existe. C’est la faute commise depuis des siècles par les démolisseurs d’un passé périmé ; l’homme répugne à seulement détruire ; lorsqu'il se met à briser, quelque dessin idéal de la construction future erre involontairement dans sa tête, quoique parfois ce soit la chanson du maçon démolissant un mur (2).
(x) Nous traduisons d’après le texte revu par Herzen lui-même dans sa réédition de Byloe : Dumy en 1867. Ce texte, comparé à celui de L'Étoile polaire en 1859, présente un très petit nombre de variantes, se rapportant surtout au style. Nous donnerons en note celles.qui peuvent engager la pensée,
(2) Le texte de 1859 portait seulement : « C’est la chanson du maçon démolissant un mur. »
Dans la plupart des œuvres concernant les questions sociales, l'important ce n’est pas le but idéal qui presque toujours ou bien est inaccessible dans le présent, ou se ramènera à quelque solution unilatérale, mais c'est ce que la recherche de ce but posera chaque fois comme question. Le socialisme ne touche pas seulement aux solutions données au jour le jour par la vie pratique et religieuse antérieure, mais aussi aux conceptions élaborées par une science unilatérale ; il ne touche pas seulement aux déductions juridiques fondées sur la: législation traditionnelle, mais encore aux déductions de l’économie politique. Il se rencontre avec la réalité quotidienne et rationalisée de l’époque des garanties et de l’économie bourgeoise, comme avec son milieu immédiat : sa situation en face de lui est celle qu'a eue l’économie politique en face de l'État féodal théorique.
C’est dans cette négation, dans cette volatilisation d’un ordre ns ancien que réside la force terrible de Proudhon ; il est, comme Hegel, le poète de la dialectique, mais il y a entre eux cette différence que l’un se tient sur la hauteur sereine du mouvement scientifique, et que l’autre se jette dans le tumulte des agitations populaires, dans la lutte corps à corps des partis.
Proudhon inaugure une nouvelle série de penseurs français. Ses œuvres constituent une révolution dans l’histoire non seulement du socialisme, mais aussi dans la logique française. Dans sa vigueur dialectique il est plus fort et plus libre que les Français du plus grand talent. Des hommes probes et intelligents, comme Pierre Leroux et Considérant, ne comprennent ni son point de départ ni sa méthode. Ils ont pris l’habitude de jouer avec des idées apprêtées d’avance, d’aller, vêtus d’une façon connue, sur un chemin battu et vers un but connu. Proudhon fonce souvent hors de toute route frayée, sans crainte de fouler quelque chose sur son passage, sans regret d’écraser ce quise rencontrera ni d’aller trop loin. Il ne possède ni cette sentimentalité ni cette pudeur révolutionnaire de rhétorique qui, chez les Français, remplace le piétisme protestant. Voilà pourquoi il reste isolé parmi les siens, inspirant par sa force plus de craintes que de convictions.
On dit que Proudhon a l'esprit allemand. Ce n’èst pas juste. Son esprit au contraire est tout à fait français. Il possède ce génie inné de la race gallo-franque, qui apparaît chez Rabelais, chez Montaigne, chez Voltaire et Diderot, même chez Pascal. IT s’est seulement approprié la méthode dialectique’ de Hegel, de même qu'il s’est approprié tous les procédés de la controverse catholique. Mais ni la philosophie hégélienne, ni la théologie catholique ne lui ont donné le contenu de sa pensée ni son Caractère : ce sont pour lui des instruments avec lesquels-il met son sujet à la question ; mais ces instruments. il les à adaptés et affutés à sa manière, comme il a adapté la langue française à sa forte et énergique pensée. De tels hommes sont trop selides sur leurs jambes, pour se courber devant quiconque, pour se laisser entraver.
« Votre système me plaît tout à fait ! » dit à Proudhon un touriste anglais. — « Mais je n’ai aucun système ! » répondit Proudhon avec humeur. Et il avait raison.
C’est justement ce qui déroute ses compatriotes, habitués à la moralité à la fin de la fable, aux formules systématiques, aux tables des matières, aux recettes abstraites obligatoires.
Proudhon, assis au chevet du malade, dit qu’il est très mal pour telle et telle raison. On ne saurait venir en aide au mourant en bâtissant une théorie idéale sur la façon dont il pourrait rester bien portant s’il n’était pas malade, ou en lui proposant des remèdes, excellents en soi, mais qu’il ne peut prendre ou qu’il n’a pas.
Les symptômes extérieurs et les phénomènes du monde financier Jui servent, comme les dents des animaux servaient à Cuvier, de degrés pour descendre dans les profondeurs secrètes de la vie sociale. C’est d’après eux qu’il étudie les forces entraînant le corps malade vers sa dissolution. Si, après chaque observation, il proclame une nouvelle victoire de la mort, est-ce sa faute ? Ici il n’y a pas de parents qu’on redoute d’effrayer : c’est nous-mêmes qui mourons de cette mort. La foule crie avec indignation : « Des recettes ! des remèdes ! ou taisez la maladie ! » Mais pourquoi donc se taire ? Les gouvernements absolus, seuls, interdisent de parler des mauvaises récoltes, des épidémies et du nombre des tués à la guerre. Le remède, évidemment, n’est pas facile à trouver. N'est-ce rien que les expériences faites en France depuis Jépoque des saignées sans mesure de 1793 ? On a traité la France par des victoires, par l’exercice à haute dose, en la poussant en Egypte, en Russie ; on l’a traitée par le parlementarisme et l’agiotage, par une petite république et Napoléon le petit. S’en est-elle trouvé mieux? Proudhon lui-même allait commencer à mettre à l’épreuve sa pathologie. Mais il subit l’insuccès de la Banque du Peuple, bien que son idée prise en elle-même fût juste. Par malheur il ne croit pas aux grands mots creux, sans cela il aurait ajouté partout : « Ligue des Peuples ! Ligue des Peuples ! République universelle ! Fraternité universelle ! Grande Armée de la Démocratie ! » Il n’emploie pas cette phraséologie, il n’épargne pas les Vieux-Croyants de la révolution. Aussi les Français le jugent-ils un égoïste, un individualiste. C’est tout juste s’ils ne le décrètent pas renégat et traître.
Je possède dans ma mémoire les œuvres de Proudhon, depuis ses considérations sur la propriété, jusqu’au Manuel du spéculateur. y a eu beaucoup de changements dans ses idées, certes, mais aurait-il pu vivre vraiment une époque comme la nôtre en sifflant le même « duetto à molle » à la manière de Platon Mikhajlovië (r) dans Le malheur d’avoir
(x) Personnage de la comédie de Griboëdov, Gore at uma: (Le malheur d'avoir de l'esprit). Cet ancien officier charme les loisirs de sa retraite en répétant depuis 5 ans sur sa flûte le même duo en /a mineur (Acte IL, sc. V).
de l'esprit ? C’est précisément dans ces changements qu’éclate aux yeux l’unité interne qui les lie, depuis la thèse écrite sur un sujet d’école donné par l’Académie de Besançon, jusqu’à ce dernier Carmen horrendum de la dépravation boursière. C’est le même ordre d'idées qui, en se développant, en variant d’aspects, en reflétant les événements, passe à travers les Contradictions de l’économie politique comme à travers ses Confessions et son Journal.
Le croupissement de la pensée est propre à la religion et au doctrinarisme, qui postulent une étroitesse obstinée, un esprit muré, vivant dans l'isolement ou dans un cercle étroit qui nie tout ce que la vie apporte de nouveau, ou tout au moins ne s’en occupe pas. La vérité réelle doit être sous l’influence des événements, les refléter en restant fidèle à elle-même, sinon elle ne serait pas une vérité vivante, maïs une vérité éternelle se reposant des tempêtes de ce monde dans le silence mort d’une stagnation sainte.
« Où et dans quel cas Proudhon a-t-il trahi les principes organiques de sa doctrine ? » m'est-1il arrivé de demander. On m’a chaque fois répondu : par ses fautes politiques, ses erreurs de diplomatie révolutionnaire. Pour ses fautes politiques, il est évidemment, en sa qualité de journaliste, tenu de répondre, mais là aussi il n’est pas coupable devant lui-même. Au contraire, une partie de ses fautes est venue de ce qu’il a cru plus à ses principes qu’au parti auquel il appartenait contre son gré, sans avoir avec lui rien de commun ; il ne lui était uni que par la haine contre un même ennemi. |
L'action politique ne constituait ni la force ni le fondement de cette pensée qu’il revétait de pied en cap de l’armure de sa dialectique. Tout au contraire on peut voir partout clairement que la politique, dans le sens du vieux libéralisme et de la république constitutionnelle, passe chez lui au second plan comme quelque chose d’à demi périmé, de passé. Dans les questions politiques il est indifférent, prêt à faire des concessions, parce qu’il n’accorde pas une importance particulière aux formes, qui à son avis ne sont pas essentielles. C’est l’attitude adoptée dans la question religieuse par tous ceux qui ont abandonné le point de vue chrétien. Je puis reconnaître pour ma part que la religion constitutionnelle du protestantisme’ est un peu (r) plus libre que l’autocratie catholique ; mais prendre à cœur la question de la confession et de l’Église, cela je ne le puis. En conséquence je ferai vraisemblablement quantité de fautes et de concessions qu’évitera le-premier venu, le plus vulgaire des bacheliers en théologie ou des popes de campagne.
Sans aucun doute la place de Proudhon n’était pas à l’Assemblée Nationale, telle qu’elle était composée, et sa personnalité se perdait dans ce repaire de la bourgeoisie. Proudhon, dans ses Confessions d’un révolutionnaire, dit qu’il ne sut pas se retrouver dans l’Assemblée. Mais
(x) L'édition de 1859 ne portait pas « un peu ».
que pouvait y faire un homme qui dit de la constitution de Marrast, ce fruit acide du travail de sept mois de sept cents têtes : « Je vote contre votre Constitution non seulement parce qu’elle est mauvaise, mais encore parce qu'elle est une Constitution ! »
La lie parlementaire répondait à un de ses-discours : « Le discours au Moniteur, V’orateur à l’asile d’aliénés ! » Je ne pense pas que dans la mémoire des hommes il reste beaucoup d’anecdotes semblables, depuis l’époque où un évêque d'Alexandrie amenait avec lui dans les conciles æcuméniques quelques novices armés de gourdins au nom de la Vierge, jusqu’à celle où les sénateurs de Washington se démontraient mutuellement à coups de bâton l'utilité de l’esclavage.
Mais, même dans cette Assemblée, Proudhon réussit à se dresser de toute sa taille et à laisser au milieu des échanges d’invectives une trace lumineuse.
Thiers, en repoussant le projet financier de Proudhon, fit quelque allusion à la dépravation morale des gens qui répandaient de tels enseignements. Proudhon monta à la tribune et, avec son allure menaçante et voûtée d’homme trapu des champs, dit au petit vieux souriant : « Parlez de finances, mais ne parlez pas de moralité ! Je pourrais prendre cela pour une attaque personnelle, je: vous l’ai déjà dit au Comité. Si vous continuez, je ne vous provoquerai pas, moi, en duel (Thiers sourit). Non, je me soucie peu de votre mort, elle ne prouverait rien. Je vous propose un autre combat. Ici, du haut de cette tribune, je raconterai toute ma vie, fait par fait, et chacun pourra me rappeler ce qu'il m’arriverait d'oublier ou d’omettre. Après cela, que mon adversaire raconte sa vie ! (x) » Tous les regards se tournèrent vers Thiers ; plus de sourires, et pas de réponse.
La chambre hostile se tut. Proudhon, regardant avec mépris les défenseurs de la religion et de la famille, descendit de la tribune. Voilà où est sa force. Dans ses paroles on entend la voix âpre du monde nouveau qui approche avec sa justice et ses châtiments.
Depuis la Révolution de février Proudhon prédisait ce à quoi la France est arrivée. Il répétait sur tous les tons : « Prenez-garde, ne plaisantez pas, ce n’est pas Catilina qui est à vos portes, mais la mort ! » Les Français haussaient les épaules. Les mâchoires dénudées, la faulx, la clepsydre, tout l’attirail enfin de la mort, personne ne le voyait. « Quelle mort donc ? C'était l’éclipse d’une minute, la sieste d’un grand peuple ! » A la fin beaucoup s’aperçurent que la situation était mauvaise. Proudhon était moins abattu que les autres, il était moins effrayé, parce qu'il avait prévu. C’est alors qu’on l’accusa non seulement d’être insensible, mais encore d’attirer le malheur. On dit que l’empereur
(x) Herzen cite de mémoire la riposte de Proudhon à Thiers dans la séance du lundi 31 juillet 1848. Cf. le texte exact d’après Le Moniteur du 1er août, au chapitre III du présent livre, p. 62.
LABRY. 12
178 HERZEN ET PROUDHON de Chine traîne chaque année par sa natte l’astronomé de sa cour, lorsque celui-ci lui rapporte -que les jours commencent à décroître.
Le génie de Proudhon est réellement antipathique aux rhéteurs français. Sa langue les offense. La Révolution a développé son puritanisme étroit, privé de toute tolérance, ses clichés obligatoires ; et les patriotes répoussent ce qui n’est pas écrit dans les formes, tout comme les juges russes. Leur critique s’arrête devant leurs livrés symboliques. dans le genre du Contrat social, de la Déclaration des droits de l'homme.” Hommes de foi, ils ont la haine de l’analyse et du doute ; hommes de conspirations, ils font tout de compagnie, et de tout font un intérêt de parti. Un esprit indépendant leur est odieux, comme un rebelle. Même dans le passé, ils n’aiment pas les idées indépendantes. Louis Blanc s’émporté presque, dans l'Histoire de la Révolution française, contre le génie excentrique de Montaigne. Ce sentiment gaulois, qui cherche à fondre l’individu dans le troupeau, est la source de leur passion pour le nivellement, pour l’unité de l’alignement militaire, pour la centralisation, c’est-à-dire pour le despotisme.
\La raillerie des choses saintes chez le Français, et l’âpreté de ses jugements sont plutôt polissonnerie, espiéglerie, plaisir de taquiner que besoin d’ analyse, que scepticisme inné. Le Français possède une foule de petits préjugés, de bribes de religion : il les défend avec À fougue dé Don Quichotte, avec l’obstination d’un hérétique. Voilà pourquoi -lés Français ne peuvent pardonner ni à Montaigne ni à Proudhon leur libertinage d'esprit, leur irrévérence à l’égard des idoles adorées par tous. Ils ressemblent à la censure de Pétersbourg qui permet de plaisantér sur un Conseillér titulaire, mais défend de toucher au conseiller secret (1). En 1850, E. de Girardin exprima dans La Presse l’idée hardie et nouvelle que les fondements du droit ne sont pas éternels, mais vont changeant avec le mouvement historique. Quel vacarme souleva cet article ! Invectives, cris, accusations d’immoralité durèrent, avec l’aide de La Gazette de France, pendant des mois.
ja beaucoup entend parler de k rudesse ‘de Proudhon, de so. intolérance, mais je n’ai jamais rien éprouvé de semblable à mon égard. Ce que les gens sensibles ‘appellent chez lui rudesse, c’est l’élasticité des muscles du lutteur ; son front plissé découvrait seulement le puissant effort de là pensée ; dans la colère Prondhon rappelait Luther irrité, où Cromwell, bafouant le Parlément Croupion. Îl savait que je le comprenais, Cominé il savait aussi combien peu de gens le comprenaïent, et 1l prisait cela. Il savait qu’on le tenait pour un homme peu expansif.
(x) Le conseiller secret occupe le troisième degré du thin, et le conseiller titulaire le neuvième.
Lorsqu'il eut appris par Michelet le malheur qui avait frappé ma mère et Kolja, il m’écrivit de Sainte Pélagie entre autres choses : « Estil possible que le destin doive nous achever encore de ce côté ? Je ne puis revenir à moi de cet affreux malheur. Je vous aime, vous êtes là sous ce sein qui pour tant d’autres semble être de marbre. »
Il y a chez Proudhon un coin qui présente une cassure irréparable. Là s'arrête sa personnalité, et, comme il arrive toujours, il est, au-delà de cette limite, conservateur et homme de tradition. Je parle de son opinion sur la vie familiale et la signification de la femme en général. « Comme il est heureux, notre ami N., disait Proudhon en plaisantant. Sa femme n’est pas assez sotte pour ne pas savoir préparer un bon pot-au-feu, ni assez intelligente pour discuter de ses articles. C’est tout . ce qu'il faut pour le bonheur domestique: » -
Dans cette plaisanterie, Proudhon a donné en riant la raison sérieuse de son opinion sur la femme. Ses conceptions des relations familiales sont grossières et réactionnaires, mais en elles s'exprime non pas l’élément bourgeois du citadin, mais plutôt le sentiment têtu du paterfamilias paysan, qui regarde orgueilleusement la femme comme une ouvrière soumise à son pouvoir, et lui-même comme le maître souverain de la maison.
Un an et demi environ après que cela avait été écrit, Proudhon publia son grand ouvrage De la jushice dans la Révolution et dans l'Église.
Ce livre, pour lequel la France le condamna sauvagement de nouveau à trois ans de prison, je l’ai lu avec attention. J'ai fermé le tome II, accablé de sombres pensées.
Lourde, lourde époque. Son souffle dissolvant fait Dire lPesprit aux plus vigoureux...
Et ce «brillant lutteur », lui non plus, n’a pas tenu jusqu’au bout. Il a fléchi ! Dans son dernier travail je vois la même dialectique puissante, aussi largement brandie, mais elle le mène désormais à des résultats imaginés d’avance ; elle n’est plus Hbre maintenant dans son dernier mot. Vers la fin du livre j'ai suivi Proudhon comme Kant suit le roi Lear, attendant de le voir revenir à la raison ; mais il divaguait de plus, en plus. C’étaient les mêmes accès de violence, les mêmes paroles frénétiques que chez Lear. De même que chez Lear se révélait en tout le roi, every inch a king, de même chez Proudhon se révélait en tout le talent, mais un talent « fêlé ». Et il fuit avec le cadavre, non plus de sa fille, mais de sa mère qu’il croit vivante ! (1)
Le pensée romane, religieuse dans la négation même, superstitieuse
(x) Note de Herzen : « J'ai en partie changé d’opinion sur cet ouvrage » (1866)
dans le doute, rejetant une autorité au nom d’une autre, s’est rarement enfoncée plus loin, plus profondément in medias res de la réalité ; et rarement elle a rejeté toute entrave avec une dialectique aussi hardie et aussi sûre que dans ce livre. Elle s’y est détachée non seulement du grossier dualisme de la religion, mais encore du dualisme astucieux de la philosophie ; elle s’est délivrée des fantômes non seulement du ciel mais encore de la terre ; elle a passé par-dessus l’apothéose sentimentale de l’humanité, par-dessus le fatalisme du progrès. Elle ne dit plus ces litanies immuables sur la fraternité, la démocratie et le progrès, qui fatiguent si pitoyablement au milieu des discordes et des violences. ‘Proudhon a sacrifié à la compréhension de la Révolution les idoles et la langue de celle-ci. Il à porté la moralité sur son unique terrain réel, la poitrine de l’homme ne reconnaissant que la raison et d’autre idole « que lui-même ».
Et après tout cela le grand iconoclaste a eu peur de la personne humaine libérée, car, après l’avoir délivrée abstraitement, il est retombé dans la métaphysique. Il arattribué à cette personne une liberté imaginaire, il n’a pas pu en venir à bout, et il l’a immolée au dieu sans hu- manité, au dieu glacé de la Justice, au dieu de l’équilibre, du silence, de l’immobilité, au dieu des brahmanes qui cherchent à perdre toute individualité, à se dissoudre, à s'endormir dans le monde infini du néant.
Sur un autel vide, il a dressé des balances. Elles seront les nouvelles Fourches Caudines de l’humanité.
La Justice, vers laquelle il aspire, n’est même pas l’artistique harmonie de la République platonicienne, ni le bel équilibre des passions et des sacrifices. Le tribun gaulois n’emprunte rien à « la Grèce archaïque et frivole ». Il foule stoïquement-aux pieds les sentiments personnels, et ne cherche pas à les accorder avec la liturgie dela famille et de la communauté. La personne « libre » est chez lui une sentinelle, un ouvrier dont le service est sans terme. Elle porte sa tâche et monte sa garde jusqu’à la relève de la mort. Elle doit étouffer en elle tout ce qui est passion individuelle, tout ce qui est extérieur au devoir parce qu'elle n’est pas elle, et que son sens, sa substance sont en dehors d’elle. Elle est l’organe de la Justice. Elle est prédestinée, comme la Vierge Marie, à engendrer dans la douleur l’Idée et à la mettre au monde pour le salut de TV État. DE
La famille, première cellule de la société, première crèche de la justice, est condamnée à un éternel travail sans issue. Elle doit servir d’autel pour la purification de tout ce qui est personnel. C’est en elle que toutes les passions doivent être détruites. La dure famille romaine, dans l’atelier contemporain, tel est l’idéal de Proudhon. Le christianisme a trop amolli la vie familiale : il a préféré Marie à Marthe, la visionnaire à la ménagère ; il a pardonné à la pécheresse et a tendu la main à celle qui se repentait parce qu’elle avait beaucoup aimé. Mais dans la famille proudhonienne il faut justement aimer peu. Et ce n’est
pas tout. Le christianisme a placé la personne bien au-dessus de la famille. Il a dit au fils : « Abandonne père et mère, et suis-moi ! », à ce fils qu’il convient, au nom de l’incarnation de la Justice, de river de nouveau au carcan de la puissance paternelle absolue, à ce fils qui ne peut avoir de volonté devant son père, et pas même surtout dans le choix de sa femme. L’esclavage doit le tremper, afin qu’il devienne à son tour le tyran de ses enfants, nés sans amour, par devoir pour la prolongation de la famille. Dans cette famille le mariage sera indissoluble, mais en revanche froid comme glace ; le mariage est précisément une victoire sur l’amour. Moins il y aura d'amour entre la femmecuisinière et le mari-travailleur, mieux cela vaudra. Et ces vieux épouvantails usés, sortis de l’hégélianisme de droite, il m’a fallu les voir encore une fois sous la plume de Proudhon !
Le sentiment a été proscrit, tout s’est glacé, les couleurs se sont évanouies. Il n’est resté que le travail épuisant, abrutissant, sans issue du prolétaire contemporaïn, le travail dont au moins était libérée l’aristocratique famille de la Rome antique fondée sur l’esclavage. La poésie de l’Eglise, le délire de la foi, l’espérance du Paradis ont disparu. On n'’écrira même plus de vers à cette époque, suivant la conviction de Proudhon, parce que le travail « s’accroîtra ». Pour la liberté de la personne, pour l’autonomie de l’action, pour l’indépendance on peut sacrifier les chansons dont nous berce la religion ; mais tout sacrifier peur l’incarnation de l’idée de la Justice, quelle absurdité !
: L'homme est condamné au travail. Il doit peiner jusqu ’à ce que son He tombe. Le fils alors retirera des doigts glacés du père le rabot ou le marteau, et il continuera l’éternel travail. Mais si, parmi les fils, il s’en trouve un plus intelligent qui pose la hache et demande : « Mais pourquoi donc nous épuisons-nous ? » — « Pour le triomphe de la Jus-
-tice », lui répondra Proudhon.— « Et qui m’a chargé de faire triompher la Justice ? » dira le nouveau Caïn. — « Comment ? qui ? N'est-ce pas ta mission ? Ta vie tout entière n’est-elle pas une incarnation de la Justice ? » — « Mais qui donc enfin a fixé ce but ? » ripostera Caïn. « Tout cela est trop vieilli. Dieu n’est plus, mais ses commandements sont restés. La Justice n’est pas ma mission. Travailler n’est pas devoir, mais nécessité. Pour moi la famille n’est pas une prison à vie, mais un milieu pour ma vie, pour mon développement. Vous voulez me tenir en esclavage, mais moi je m’insurge contre vous, contre votre immuabilité, comme vous-même vous vous êtes révolté toute votre vie contre le Capital, les baïonnettes, l’Église, comme tous les révolutionnaires français se sont révoltés contre la tradition féodale et catholique ! Ou bien pensez-vous qu'après la prise de la Bastille, après la Terreur, après guerres et famines, après le roi bourgeois et la répu- “blique bourgeoise, je croirai que Roméo n’avait pas le droit d’aimer Juliette parce que de vieux imbéciles, Montecchi et Capulets, perpétuaient leur querelle séculaire ? Pensez-vous que moi-même je ne
puis ni à trente ni à quarante ans choisir femme sans la permission de mon père ? qu’il faut châtier, déshonorer la femme adultère ? Mais pour qui me prenez-vous, avec votre Justice ? »
Mais nous à notre tour, avec notre dialectique, nous ajouterions, pour venir à la rescousse de Caïn, que le concept entier de finalité chez Proudhon ést parfaitement inconséquent. Téléologie, c’est encore théologie, c’est la République de Février, c’est-à-dire la monarchie de Juillet sans Louis-Philippe. Quelle différence y a-t-il entre une finalité précisée et la Providence ? (1)
Proudhon, après avoir libéré jusqu’à l’extrême la personne, a eu peur en regardant ses contemporains, et pour que ces forçats, #icket of leave, ne fassent pas de malheur, il les attrape au piège de la famille romaine. É
Dans les portes ouvertes de l’atrium restauré, sans. Lares ni Pénates, on voit désormais non plus l’ «Anarchie», ni l’anéantissement du pou-. voir de l'État, mais une hiérarchie rigoureuse, accompagnée de la centralisation, de l’immuxtion du pouvoir dans les affaires domestiques, de l’héritage et dont on privera le bénéficiaire par punition. Par les fentes tous les vieux péchés romains épient de leurs yeux morts de statues.
La famille antique entraîne naturellement après elle la patrie antique avec son patriotisme ombrageux, cette vertu féroce qui a versé dix fois plus de sang que tous les vices ensemble.
. L'homme rivé à la famille redevient serf de la terre. Ses mouvements sont limités, il a pris racine dans son champ. C’est là seulement qu'il est ce qu'il est. « Un Français vivant en Russie, dit Proudhon, est russe et non français ». « Il n’y a plus ni colonies, ni comptoirs à l’étranger ; chacun chez soi ! »
«La Hollande ne périra pas, disait Guillaume d'Orange à une heure terrible. Elle montera sur ses bateaux et partira quelque part en Asie ; et ici nous crèverons nos digues ». Voilà les peuples qui sont libres.
Tels sont aussi les Anglais. Dès qu’on commence à les opprimer, ils vont par-delà l’Océan fonder une jeune et plus libre Angleterre. On ne saurait cependant dire des Anglais qu’ils n'aiment pas leur patrie ou qu'ils n’ont pas le sentiment de la nationalité. En se dispersant de tous côtés sur les mers, l’Angleterre a peuplé la moitié du monde, au moment où la France, pauvre de sève, perdait une partie -de ses colonies sans savoir que faire des autres. Elles ne lui sont pas nécessaires. La France est satisfaite d’elle-même, elle s’agrippe de plus en plus à son centre et celui-ci à son maître. Quelle indépendance peut-il y avoir dans cette nation ?
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° (x) Note de Ferzen : « Proudhon lui-même a dit : « Rien ne ressemble plus ‘la préméditation que la logique des faits ». eu
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Mais dautre part, comment abandonnér la France, la belle France ? « N’est-elle pas maintenant même la nation la plus libre du monde ? Sa langue n'est-elle pas la meilleure ? sa littérature la plus belle ? Son vers syllabique n'est-il pas plus harmonieux que l’hexamètre grec ? » En outre son génie universel s’approprie la pensée et les créations de tous les temps et de tous les pays. « Shakespeare et Kant, Gæthe et Hegel, ne sont-ils pas devenus nôtres en France ? » Il y a plus : Proudhon a oublié qu’elle les a amendés et habillés, comme les pomeëtiki habillent les moujiks, lorsqu'ils les prennent comme domestiques en leur demeure.
Proudhon conclut son livre par une prière catholique, fondée sur le socialisme. Il n’a eu qu’à tondre quelques phrases d'église, à les coiffer du bonnet phrygien en place de cucule, pour qué la prière des évêques byzantins convînt parfaitement à l’évêque du socialisme !
Quel chaos ! (x) Proudhon, en se libérant de tout, sauf de la raison, a voulu rester non seulement un mari dans le genre de Barbe Bleue, mais encore un nationaliste français, avec son chauvinisme littéraire et sa puissance paternelle illimitée. Aussi derrière la pensée vigoureuse, pleine de force de l’homme libre, on entend la voix d’un féroce vieillard dictant son testament et désireux de conserver à ses enfants la demeure branlante qu’il a sapée toute sa vie.
Le monde roman n’aime pas la liberté, il aime seulement la poursuivre. Pour se libérer il trouve quelquefois la force nécessaire ; pour être libre, jamais. N’est-il pas affligeant de voir des hommes comme Auguste Comte, comme Proudhon, arriver comme conclusion dernière, l’un à une hiérarchie de mandarins, l’autre à une famille de forçats et à l’apothéose de l’inhumain : Pereat mundus, fiat justitia ! »
(x) Après « Quel chaos » Herzen a supprimé la phrase suivante du texte de 1859 : «Malheur à ceux qui s’arrêtent ! La logique les châtie sans pitié ! »