NOVEMBRE 1852 - JUIN
La condamnation prononcée par Herzen contre le livre De la justice dans la Révolution et dans l’Église semble l'avoir entièrement détourné un moment de Proudhon. Pendant les derniers mois de 1858 et la plus grande partie de l’année 1859, il n’entretient avec lui aucune relation. Le nom de Proudhon est absent de son œuvre et de sa correspondance. Mais l’amitié qu’il lui porte est toujours prête à se réveiller. Aussi ne manquet-il pas d’aller le voir à Bruxelles, pendant le court séjour qu’il fait dans cette ville du 1°* au 5 octobre 1859. Dans une lettre du 5 novembre 1859 il parle de cette visite à Michelet : « J'ai vu le saint vieillard Lelewel (1) et Proudhon. Ce dernier n’a rien perdu ni de sa vigueur ni de son énergie : il m’a paru tout jeune » (2). Herzén croyait trouver un Proudhon décrépit, réjeté désormais par la fatigue de l’âge parmi les invalides de la Révolution. Il éprouve un étonnement joyeux à le voir dans l'exil aussi vigoureux de corps et d’esprit, aussi combattif qu’au temps de La Voix du Peuple, dans la cellule de Sainte
(x) Sur la vie et les travaux de Joachim Lelewel (1786-1861) cf. l’article de S. P. Koczorovski dans la Revue des études historiques, juilletseptembre 1927, pp. 257-275.
(2) Éd. Lemke, t. X, p. 146.
Pélagie. Cette lettre à Michelet contenait le seul renseignement que nous possédions jusqu'ici sur cette entrevue de Bruxelles en octobre 1859. Mais grâce à l’infatigable complaisance de Mme Henneguy, qui a bien voulu compulser une nouvelle fois pour nous les cahiers inédits de son père, nous connaissons les propos échangés par Herzen et Proudhon. Celui-ci les rapporte dans une note à la date du 4 octobre (x). C’est donc seulement à la veille de son départ de Bruxelles, où il était depuis le 1°", que Herzen est allé lui rendre visite. Avant 1858
(1) 4 octobre 1850. Visite de Herzen. Il songe à quitter Londres et à venir s'établir à Bruxelles. Le mouvement selon lui est parfaitement en Russie, et désormais irrésistible. Alexandre IT ne songe plus qu'à une chose : donner son nom à l'émancipation. Herzen est convaincu que si, par trahison de la noblesse, Alexandre venait à périr, toute la noblesse serait massacrée.
L'Empereur ferait-il la guerre aux Italiens pour maintenir le Pape ? Les Anglais s’opposeront-ils à son influence en Italie ? Principe de brouille : les deux Empereurs contre les Italiens et contre les Anglais.
Si Napoléon III ne fait pas la guerre à l’Angleterre, la république sociale leur fera visite. Il faut, comme dit Herzen, que le foyer de l’usure anglaise soit dispersé. Il faut que Malthus soit vaincu. Je ne comprends pas la politique des Débats prenant, après la paix de Villafranca, pafti contre l’Angleterre ; c’est l’os des os et la chair de la chair de l’Orléanisme.
Enfin c’est très satisfaisant à voir :
- L’Orléanisme prêt à se brouiller avec l'Angleterre.
L’Angleterre se brouillant avec l’Autriche.
L'Empereur des Français se retournant contre les Italiens qu’il & émancipés, et tendant la main à François- Joseph.
La Prusse se séparant de l’Autriche et divisant la confédération germanique.
La Russie tendant la main à Bonaparte et haïssant l’Autriche.
Napoléon III faisant en Angleterre l’œuvre de la Sociale et réduisant à l’expression la plus simple :
Napoléon, Alexandre, François-Joseph et le Pape, alliés par le despotisme et le droit divin ;.
L’Angleterre, la Prusse, l'Italie, alliés par le protestantisme et la Constitutionnelle ;
Les deux unis contre la Révolution sociale ;
Les peuples divisés d’avec leur gouvernement.
il aurait sans doute couru plus vité chez Proudhon. Les souvenirs d'autrefois l’attachent toujours à lui, mais son amitié est moins empressée.
Avec un tact parfait Herzen évite d’avoir avec Proudhon sur son dernier livre une controverse qui aurait pu devenir orageuse. I1 ne sait peut-être pas combien Proudhon a été irrité par les attaques dirigées de toutes parts contre sa doctrine sur la femme, le mariage et l’amour (1). Mais il sait combien son tempérament autoritaire supporte mal la contradiction. 11 n’a sans doute voulu ni faire de peine à l’exilé, qu’accablent toutes les duretés de l’existence, ni risquer une discussion qui aurait peut-être porté quelque atteinte à leurs sentiments mutuels. Leur conversation ne roule que sur la Russie et la situation de l’Europe à la veille du congrès de Zurich, réuni pour entériner les conditions de l’armistice de Villafranca.
Herzen expose à Proudhon les résultats de la lutte engagée en Russie autour de la question de l'émancipation des serfs. Proudhon est vivement intéressé par elle, comme par toutes les questions étrangères. L’exil a élargi son horizon. Il sent le besoin d’étendre son regard au-delà des frontières de France : « J'observe, j'étudie la Belgique, écrit-il à Neveu le 16 jan-
(x) Cf. Correspondance, t. IX (lettre du 11 mars 1859 à Boutteville), p. 29 : « P. Leroux publie une revue bi-mensuelle dans laquelle mon nom revient fréquemment. Vous pensez bien que ce n’est pas avec éloge. Le bonhomme prétend que ce que j’enseigne sous le nom de Justice, c’est le despotisme. Il ne me pardonne pas mes plaisanteries sur la triade, le circulus et mes anathèmes à l'amour. Avez-vous lu le livre de Michelet sur l’amour, celui de Mme Juliette la Messine contre moi, celui de Louis Jourdan sur la Femme et l’amour ? C’est toute une levée de boucliers contre mon livre où, sans réprouver l’amour, j’ai osé dire qu’il devait être subordonné à la Justice. Ceci est un symptôme du temps. La faible moralité de la nation-se révèle dans ces écrits dont les auteurs semblent protester contre la religion du droit, au nom de la concupiscence idolâtrique et charnelle. Ces jours derniers, je lisais dans La Presse des feuilletons de Pelletan et d’Alphonse Karr, pleins de protestations en faveur de l’amour. » :
vier 1859. Je veux tâcher de donner pour l’avenir à ce que je publierai un caractère plus universel, moins restreint dans les questions et les formes de mon pays ». La Russie doit particulièrement attirer son attention par un projet de réforme qui entraîne un remembrement de la propriété. Herzen est fort optimiste à ce moment. L’émancipation lui paraît certaine. Alexandre est déterminé à la réaliser avec l’appui du peuple entier, tout prêt à massacrer la noblesse si, pour faire obstacle au mouvement, celle-ci osait attenter à la vie de l'Empereur. Ces affirmations viennent encore renforcer chez Proudhon l’idée dont les études et les conversations de Herzen ont depuis longtemps mis le germe dans son esprit, que la Russie est le théâtre d’un grand mouvement social, d’où, sans vaine perturbation politique, la véritable révolution peut sortir, atteignant aux sources mêmes de la vie économique. Herzen consolide les préférences de Proudhon pour la Russie de l’émancipation, au détriment d’une Pologne aspirant au seul rétablissement de l’indépendance politique.
Mais la question polonaise ne s’est pas encore posée avec l’acuité que lui donneront les manifestations du 8 avril 1861 et leur répression sanglante. Les esprits sont tout entiers occupés par les affaires d’Italie et le congrès de Zurich qui va s'ouvrir. Les démocrates d'Europe partagent les déceptions et les colères des Italiens, arrêtés à Villafranca dans leur marche victorieuse vers l’unité de la Péninsule. A leurs yeux, Napoléon a trahi ses promesses en acceptant, au lieu d’une Italie réunie sous la royauté piémontaise, une fédération de royaumes et de duchés. Les conservateurs au contraire se félicitent de voir le Pape garder sa souveraineté temporelle, le roi des Deux
Siciles ramené à Naples, l'Autriche installée de nouveau en maîtresse dans la Lombardie. Les deux partis s’affrontent avec violence. On comprend qu’au milieu de cette agitation Herzen et Proudhon aient été amenés à faire de ce débat international le thème de leur entretien.
Ici encore, Herzen manifeste une grande prudence et se garde de faire appel aux principes. Il aurait été là-dessus en désaccord complet avec Proudhon. Au moment où éclatait la guerre d'Italie, il écrivait dans le Kolokol : « Nous ne sommes pas joyeux de cette guerre. Nous sommes hostiles à toute espèce de meurtre en gros et en détail, ceux pour lesquels on pend, ceux pour lesquels on distribue des croix. Tout sang versé soulève notre pitié, car le sang coule plus joyeusement dans les veines que sur l’herbe et le sable. Nous avons surtout pitié du sang autrichien : il va couler pour une cause injuste, et de plus, sous la menace du bâton. Les peuples civilisés sont encore des sauvages, et ils restent encore tout près de l’époque de Sésostris, s’ils ne peuvent régler leurs affaires qu’à coups de massues et de frondes. Mais fidèles à notre réalisme, nous prenons la guerre pour un fait ».
De ce fait, devant la réalité duquel il fallait s’incliner, Herzen cherchait le meilleur bénéfice à tirer. Cette guerre pouvait être le douloureux prélude d’une ère nouvelle pour l’Europe, si elle amenaiït la ruine de l’Autriche, « cette bastille des peuples », comme il l’appelait,«cette damnation éternelle »,comme l’appelait Karl Vogt dans sa lettre au Kolokol du 3 avril 1859. Car la monarchie danubienne, en tenant sous son joug la majorité des peuples slaves, empêchait ceux-ci de former une fédération, gage de {a fédération de l’Europe (r). Herzen garde toujours contre l’Autriche la haine qu’il manifestait déjà contre elle dans La Voix du Peuple, en compagnie de Charles Edmond Chojecki.
S'il avait exposé ces idées à Proudhon, il se serait heurté à de vives résistances de sa part. À cette époque Proudhon a presque achevé sa nouvelle étude sur La guerre et la paix, qu’il annonce le 5 mai 1859 à Chaudey : « C’est une espèce d’étude historique sur la manière dont la civilisation, débutant par la
(1) Éd. Lemke, t. X, pp. 1-10.
guerre, tend à une pacification universelle » (1). Le 5 juin, il écrit au même Chaudey : « Sur la guerre et la paix, je n’ai trouvé de principes ni chez Grotius, ni dans notre tradition révolutionnaire. Alors je me suis recueilli. J’ai lu des journaux, des brochures, de l’histoire, etc. J'ai repris mes formules, mes séries, mes antinomies, ét je suis arrivé à quelque chose » (2). L'idée tout hégélienne de la guerre créatrice du droit, avant que les conflits du travail aient remplacé les conflits des armées pour départager les peuples et réaliser ce qui a la meilleure chance de vivre, cette idée est donc entièrement arrêtée dans l'esprit de Proudhon, avant sa rencontre avec Herzen. Il aurait taxé celui-ci de vain sentimentalisme, s’il l’avait entendu condamner la guerre au nom seulement des douleurs qu’elle cause. Il aurait de même protesté de toutes ses forces contre le projet de détruire cette Autriche, création de la guerre et de l’histoire, destinée à développer en un fédéralisme volontaire le fédéralisme imposé par la force à ses peuples divers. L’Autriche, pour lui, marquait un stade de civilisation plus avancé que la division de ses peuples en nationalités indépendantes, plus portées à se séparer qu’à s’unir. Elle était un degré supérieur vers le règne des contrats. Elle devait donc durer au même titre que tous les États sortis des traités de 1815, dont, en 1863, Proudhon allait entreprendre la justification, comme un progrès sur le morcellement antérieur de l’Europe.
Sur toutes ces questions Proudhon et Herzen sont aussi divisés que sur celles de la femme et du mariage. Mais à Bruxelles ils ne poussent pas leur entretien à fond. Ils se préoccupent seulement des conséquences européennes de l’armistice de Villafranca. Et sur ce terrain ils s'entendent. Napoléon III, devenu le défenseur du Pape, a désormais contre lui le Piémont
(x) Correspondance, t. IX, p. 84.
(2) Zbid., t. IX, p.94.
et l'Italie, l'Angleterre, jalouse de son influence au-delà des Alpes, et la Prusse, rivale de l'Autriche. Il est donc amené à tendre la main à François-Joseph et à Alexandre, qui ne saurait se désintéresser de la défense du principe dynastique en Europe. De ce renversement des alliances sort un groupement nouveau des États : d’un côté, la coalition des empereurs, du Pape et du droit divin ; de l’autre, celle des monarchies constitutionnelles et protestantes. Mais ces adversaires d’un moment restent toujours disposés à faire cause commune contre la Révolution sociale : les peuples ont contre eux leurs gouvernements. Telle est l'équation des forces qui paraît résulter pour Proudhon et Herzen des événements d’Italie. Ils jugent en somme Îa situation fort satisfaisante, car une guerre peut affaiblir les gouvernements au profit de leurs peuples et ruiner l’idée monarchique aussi bien que l’idée constitutionnelle, en déclenchant la Révolution sociale en Angleterre, « ce foyer de l’usure » dont Herzen souhaite la destruction.
L'identité de leurs conclusions sur les conséquences internationales de la volte-face de Napoléon II en Italie leur cache encore le désaccord de leurs principes. Aucun nuage ne s’élève entre eux et ne vient mettre sa tache sur les souvenirs des luttes. et des douleurs subies en commun et que leur rencontre réveille. Herzen revient à Londres, heureux sans doute de s’être trompé en jugeant trop prématurément Proudhon perdu pour le socialisme. Proudhon, de son côté, continue à le tenir, comme autrefois, pour l’ami le plus capable de comprendre sa pensée. Cette entrevue, en somme, a resserré un moment une amitié qui commençait à se fissurer par l’éloignement et la divergence de plus en plus accusée des doctrines. Ils vont recommencer à échanger des”’lettres, et former de nouveau le projet d’une collaboration, afin de reprendre vigoureusement le combat révolutionnaire à travers l’Europe.
C’est ainsi qu’au début de 1860, aussitôt parue la traduction faite par Delaveau de la première partie de Byloe à Dumy sous.
le titre Le Monde russe et la révolution, Herzen en fait remettre un exemplaire à Proudhon par un jeune Russe qu’il lui recommande (1). Nous ne possédons pas la lettre accompagnant l’envoi, mais nous pouvons facilement en rétablir la teneur d’après la réponse de Proudhon du 15 mars 1860 (2).
Après avoit présenté en quelques mots à Proudhon les souvenirs, traduits par Delaveau, dont il lui fait hommage, il l'entretient de la situation en Russie. Il est moins optimiste qu’en novembre 1859. Les nobles relèvent la tête et font obstacle à l’œuvre d’émancipation. À l'égard des Universités le gouvernement reprend la politique de Nicolas : on brime les étudiants pour des questions d’uniforme et on les soumet à une discipline de caserne. Un comte Strogonov ose demander que les paysans réfractaires aux ordres de leurs seigneurs soient traduits devant les conseils de guerre et condamnés aux verges. Tels sont les faits contre lesquels le Kolokol s'élève à cette époque. Dans son article liminaire pour le nouvel an, au début de janvier 1860, Herzen reproche au tsar son indécision, sa faiblesse, ses actes rétrogrades : « Alexandre veut sûrement le bien, et il le redoute » (3). Aussi manifeste-t-il à Proudhon ses craintes de voir la Russie reculer lentement vers la sombre époque de Nicolas. Ces nouvelles surprennent et affigent Proudhon. Mais, avant de s’en informer davantage auprès de Herzen, il le remercie d’abord de son livre dont il dit connaître
(x) Haurait été intéressant de savoir qui était ce jeune russe, messager de Herzen, car Proudhon a dû l’interroger sur la Russie. Nous n’avons pu l’établir. Peut-être est-ce un des deux visiteurs dont Herzen parle à son fils dans sa lettre du 9 janvier 1860 : « Nous avons eu la visite d’un étudiant russe qui travaille à Würzburg chez Kelleker (professeur de physiologie). Il arrivait d’une expédition scientifique dans la Caspienne. Il s’est rencontré chez nous avec ce même officier du génie qui dirigeait les travaux pour l’artillerie lors de la prise de Chermayl et qui prit part à la bataille ». Éd. Lemke ,t. X, p. 197.
(2) Correspondance, t. IX, pp. 347-350.
(3) Éd, Lemke, t. X, p. 186.
déjà une partie, sans pouvoir préciser d’où lui vient cette connaissance. C’est qu’il a sans doute lu, dans les numéros du 15 juillet et du 1° septembre 1854 de la Revue des Deux Mondes, les articles où Delaveau étudiait la vie et l’œuvre de Herzen. Malgré cette impression de déjà vu, il prend le plus vif intérêt au récit des prisons et des exils de son ami : « Vous étiez prédestiné à devenir l’un des hommes les plus importants de la Russie », lui dit-il. I le tient, comme Herzen le juge lui-même, pour la meilleure tête révolutionnaire de son pays et de l’Europe. Aussi, comme autrefois au temps de ses malheurs de Nice, le met-il en garde contre toute lassitude : « Courage donc, pieux révolutionnaire, ne ralentissez-point votre travail ! Le temps est plus que jamais à l'orage !»
Ce que Herzen' lui dit de la Russie lui paraît justement un des signes précurseurs de la tempête. « Je vois avec tristesse la reculade de votre Alexandre. Est-ce un changement de politique ou seulement de front ? La Russie avec son jeune empereur recommencerait-elle la période de notre imprudent et malheureux Louis XVI ? » Cette tristesse éprouvée par Proudhon nous montre combien étaient vives les espérances qu'il avait déjà fondées sur la Russie et sur Alexandre pour donner à l’Europe l’exemple d’une révolution sociale accomplie sans secousse politique. Les hésitations du tsar le font songer à Louis XVI. Derrière ce souvenir on sent poindre la crainte de bouleversements qui amèneraient un 89 russe, d’où ne sortirait qu’un changement de régime sans profit pour la réalisation de la Justice. Aussi revient-il aux conclusions de son entretien avec Herzen à Bruxelles. Les gouvernements sont tous en état dé trahison à l’égard de leurs peuples. « Tôt ou tard, après s’être longtemps chamaillés, nous les verrons s’unir contre la Révolution qui arrive sur eux à grands pas ». Pour hâter cette venue, il est donc nécessaire que tous les hommes de pensée s’unissent. Proudhon songe à une fédération de l’élite révolutionnaire en Europe, à une Internationale de l’idée et de la
plume, qui réveillerait « les sentiments impérissables du droit et de la liberté ». Il fait part à Herzen de son projet de rééditer en livraisons, plus accessibles au grand public qu’un gros livre, ses études sur La justice dans la Révolution et dans l'Église. Chacune de celles-ci serait accompagnée de notes, d’éclaircissements et de commentaires sur les événements contemporains. Ce serait une revue européenne à l’usage des peuples, une manière de manuel de philosophie révolutionnaire. Comme il connaît l’extrême indépendance de Herzen et son aversion pour toute espèce de comité et d’école, il l’assure que chacun de ses collaborateurs gardera son entière indépendance. II lui demande quelques articles pour « embellir » ses études. Et ce terme, qui implique un rare éloge, manifeste la haute estime dans laquelle il tient son talent. Il le prie de publier dans son Kolokol quelques extraits de lui, pendant qu’à son {our il publiera « dans son tocsin » des citations du Kolokol. « Ce serait, lui dit-il, un commencement d’union entre la France et la Russie, deux pays après tout faits pour s’entendre ».
Ce dernier argument a dû paraître fort peu décisif à Herzen qui, depuis la Révolution de 48, n’a nullement changé d’opinion sur la France et son impuissance congénitale à échapper au césarisme ou au communisme. Il a dû être de même médiocrement attiré par le projet d’une revue dont la matière principale serait constituée par la réédition en livraisons de ce livre De la justice dans la Révolution et dans l'Église, que déparaient si étrangement à ses yeux les conclusions réactionnaires du troisième volume. Cependant il promet à Proudhon sa collaboration dans sa réponse du 23 mars 1860 (1). Cette promesse
(x) Lettre du 23 mars 1860 de Herzen à Proudhon (Éd. Lemke, t. X, p. 265-266) : « Cher Monsieur Proudhon, je viens de recevoir votre lettre et je me mets de suite à vous répondre. Je vous remercie franchement pour l'invitation que vous me faites de contribuer par quelque travail à la Revue.
… Il faut pourtant vous dire que moi et mon ami Ogarev nous sommes extrêmement occupés (nous avons La Cloche, l'Étoile polaire et La Voix
LABRY. 13
lui est dictée à la fois par l’amitié et l'intérêt. Il a gardé le vif souvenir de l'accueil que Proudhon, en 1855, avait réservé à sa
de la Russie... tout cela doit être corrigé par nous deux, et quant à La Cloche et L’ Étoile les articles de fond sont écrits par nous). Mais voilà ce que je vous propose : une traduction (arrangée pour le public français) d’une série de lettres sur la La Russie et la Pologne. Ces lettres seront des réponses à trois où quatre articles publiés par des Polonais à Paris. El faut vous dire la pensée de ces lettres. Pour mot la Pologne représente la « vieille civilisation » dans le monde slave, et cela dans toute sa beauté tragique, avec tous les avantages du malheur, avec de grands souvenirs, avec des aspirations de liberté, de catholicisme (éclairé !), d’aristocratie (radicale !): tout cela est beau, mais tout cela n’est pas viable. «Nous », les Russes, nous haïssons notre double passé : la tradition moscovite et la « statistique » de Pétersbourg, nous sommes les « gueux » du genre humain, notre race est mêlée avec des Tartares, des Finnois. des peuples touraniens. La civilisation occidentale nous devient haïssable dès qu’elle hésite à franchir le ruisseau pour entrer dans le socialisme. Le
peuple, le.smoujik, le dissident, homme des champs n’a rien de commun
avec Pétersbourg. Notre aristocratie ce sont des « Tartares promus au rang d’Allemands », Le peuple apporte en place du « droit au travail », le droit gratuit à la terre, l’organisation communale, le partage de La terre, la possession en commun et les associations ouvrières.
Si cela vous va, je me mettrai à l’œuvre pour traduire. Mais depuis que je suis à Londres, j'ai oublié le français, il faut corriger Le style, l’orthographe.
Je parlerai de la Revwe dans La Cloche, On vous aïme, on vous admire en Russie. Vos ennemis en Russie, ce sont les économistes, les hommes du laisser-faire absolu, les libéraux de la nuance Lamartme, Odülon Barrot,.mais c’est un énorme plaisir d’être haï par ces crétins.
Avez-vous un prospectus de la Revue ? ‘Je l’insérerais dans La Cloche. Si vous mentionnez les noms des collaborateurs, mettez aussi le mien. Ogarev (il s'occupe plus. spécialement de Forganisation communale, économique et administrative en Russie), qui est un des hommes les plus éminents, veut aussi vous envoyer quelque chose et, avant, vous écrite.
Je vous serre la main avec amitié, sympathie et estime.
Alex. HERZEN.
Notre Louis XVF d'Alexandre, nous boudant, est un de nos lecteurs. constants. Ïl y a un mois, il a écrit sur le rapport du Ministre de l’Intérieur : « [1 y à plus de deux semaines que j’ai lu cela dans La Cloche ». IL devient fou maintenant : il y a des arrestations et un procès politique, le premier de ce règne.
proposition de collaborer à L'Étoile polaire. Sa réponse manifeste le même empressement que celle de Proudhon à cette époque. Elle contient la même seule réserve : peut-être la lourdeur de ses travaux personnels empêchera-t-elle sa collaboration d’être active. Mais en tous cas il le prie, comme l’avait fait Proudhon, d’inscrire son nom et celui d'Ogarev parmi les rédacteurs de la nouvelle Revue. Herzen paie largement la dette de reconnaissance, contractée au moment où il organisai la publication de L'Étoile polaire.
D'autre part, s’il ne sent plus aussi vivement qu’autrefois le besoin d’initier l'Occident à la réalité russe, il a du moins intérêt à porter à la connaissance de lopinion publique ‘européenne, dans une revue française que la notoriété de Proudhon aidera à répandre, un débat qui, tout en concernant au premier chef la Russie, dépasse cependant ses frontières et engage l’avenir de l’Europe même. C’est le débat sur Les destinées de la Pologne, qui le met en ce moment aux prises avec l’émigration polonaise de Paris. En mars-avril 1859, dans les numéros 32, 33 ét 34 du Kolokoë, Herzen avait exprimé longuement son opinion sur les relations futures entre la Russie , et la Pologne. Celle-ci avait le droit d’exiger sa pleine indépendance. Mais son intérêt propre et celui de la civilisation . même lu: commandaient de s’unir à la Russie dans une fédération, où entreraient l’Ukraine, les Slaves d'Autriche et ceux des Balkans. Car la Russie non seulement constituait un état puissant capable de résister aux menaces du monde germanique, mais encore portait dans ses mirs et ses artels les germes d’un avenir meilleur. Grâce à elle les Slaves seraient les pionmers de l'Europe sur le chemin du fédéralisme et du socialisme. Mais, dans ce programme, Polonais et Allemands “voyaient de même un panslavisme déguisé, mis au service de: ambitions du tsarisme. Une revue polonaise publiée à Paris, Przeglad'rzeczy polskich, dans ses numéros du 14 décembre 1859 et du 28 janvier 1860, avait pris Herzen à partie. Celui-ci avait
jugé nécessaire de répondre par deux lettres intitulées Russie et Pologne, qui parurent dans les numéros 66 et 67 du Kolokol, les 15 mars et 17 avril 1860, et en français dans les numéros 6 et 8 de La Cloche de Bruxelles, les 127 décembre 1862 et 1e7 janvier 1863 (1). Ce sont ces lettres, auxquelles il attache une extrême importance, qu’il propose aussitôt à Proudhon, en lui en indiquant le sens général : « La Pologne catholique et radicale n’est pas plus viable que lagcivilisation occidentale ; la Russie paysanne, proclamant le droit à la terre, est seule l'avenir ».
Ce sera l’argumentation de Proudhon dans ses prochains réquisitoires contre la Pologne. Aussi ne pouvons-nous pas ne pas estimer que cette lettre a eu grande influence sur le développement de sa pensée. Herzen lui avait déjà appris ce que la Révolution sociale pouvait attendre de la Russie. Il lui affirmait maintenant que la civilisation polonaise, tout aristocratique et catholique, n’était plus viable. I] venait justifier les méfiances que Proudhon, avec un certain nombre de démocrates français, semble avoir nourries contre les grands seigneurs de l’émigration polonaise (2). Herzen l’aidait à tirer d’une réalité ainsi
(x) Ce journal, réplique française du Kolokol, dirigé par L. Fontaine et commandité par Herzen, parut à peu près régulièrement tous les quinze jours depuis le 20 septembre 1862 jusqu’au r°r octobre 1865, date du 63° numéro. Un 64° numéro,sans date,annonça l'interruption du journal. Il traduisait les articles les plus importants du Xolokol. Son étroite parenté avec celui-ci était manifestée par son double titre : Kolokol en caractères russes, puis au dessous La Cloche. On le trouvait à Paris dans les librairies suivantes : 1° Amyot, 8, rue de la Paix ; 2° Maisonneuve, 15, Quai Voltaire ; 3° Pagnerre, 18, rue de Seine.
(2) Ces méfiances s'étaient manifestées en France de bonne heure. Ainsi le 2 décembre 1842 La Réforme (7° année, n° 332), en rendant compte de la célébration du 12€ anniversaire de la Révolution polonaise par la Société littéraire de Paris, présidéé par le prince Adam Czartoryski, écrivait en parlant du discours prononcé par le prince à la mémoire des héros tombés : « Il est à regretter que, par un oubli sans doute involontaire, Czartoryski se soit presque exclusivement attaché à faire ressortir dans ses éloges les noms appartenant à de grandes familles
interprétée la conclusion logique qui restera la sienne : la restauration d’une Pologne indépendante est un recul vers un passé désuet ; mieux vaut pour elle participer à la lente libération de la Russie, et marcher à la suite de celle-ci vers de profondes réformes sociales, qui seules comptent. Ce raisonnement dirigera toutes les recherches auxquelles Proudhon va se livrer sur l’histoire de la Pologne, afin de le fonder en fait après l’avoir fondé en droit sur une critique du principe des nationalités, débris à ses yeux de l’idéologie jacobine, mise à profit par une noblesse polonaise responsable du juste malheur de sa patrie. La doctrine de Proudhon est déjà constituée dans ses principes et dans ses conclusions: elle doit beaucoup aux leçons de Herzen. Voilà pourquoi Proudhon ne comprendra plus son ami lorsqu’il le verra lutter, avec la démocratie européenne, pour l’indépendance de la Pologne, et soutenir par son action l'insurrection de 1363. Il ne saura rien des efforts de Herzen pour amener les insurgés à proclamer le droit des paysans à la terre et transformer ainsi le mouvement en un soulèvement de tout un peuple non pas seulement au nom des libertés politiques, mais aussi au nom de la Révolution sociale. À son tour il accusera Herzen d’aider à la restauration d’un ordre social qu’il avait jugé luimême disparu sans retour, et de faire ainsi le jeu de la seule aristocratie polonaise. Il le taxera d’illogisme et d’esprit réactionnaire, comme Herzen avait taxé de même son livre De la justice dans la Révolution et dans l'Église. Nous assisterons à un changement complet de leur position respective vis-à-vis l’un de l’autre, et, pendant que Herzen sera abandonné par les libéraux russes, Proudhon au contraire gagnera en faveur auprès d’eux. Par un singulier paradoxe Proudhon s’éloignera de
polonaises.. Mais à côté de ces noms on était étonné de ne pas en entendre prononcer de plus modestes mais tout aussi glorieux... Un second discours fort remarqué a été prononcé par M. Hoffman... Le journal des Débats n’en fait pas même mention. Aurait-on trouvé peu convenable le nom d’un écrivain du peuple ? »
Herzen pour se rapprocher des adversaires de celui-ci et même tomber dans les mains d’un agent du gouvernement russe, le baron Firks, connu sous le pseudonyme de Schedo-Ferroti. Mais ce conflit n’éclatera entre les deux amis que plus tard, en avril 1861, lorsque les événements de Varsovie, au lendemain de l’acte d’émancipation des serfs, les ameneront à préciser l’un devant l’autre leurs divergences. Pour le moment ils restent encore unis dans leur projet de collaboration. Pour des raisons qui nous échappent, ce projet ne se réalisa pas. Nous ne savons pas ce que Proudhon répondit à la proposition de Herzen au sujet des articles sur la Russie et la Pologne(x). D'ailleurs il semble avoir assez rapidement abandonné l’idée d’une revue groupant, sans distinction de parti, les révolutionnaires les plus en vue de l’Europe. Il est saisi par d’autres préoccupations. Il refond en cette fin d’année 1860 son travail sur La guerre et la paix, et écrit son Traité de l'impôt. À partir de 1867, la bataille ardente livrée autour de la Pologne va prendre à ses yeux un tel caractère de gravité (2) qu’il s’y donnera tout entier et qu’il Suspendra même à la question polonaise la révision de ses idées sur la fédération et la propriété (3). Cependant Herzen n’a pas entièrement manqué à sa promesse du 23 mars 1860 de faire connaître en Russie la nouvelle publication de Proudhon. Dans le n° 71 du Ko/okol, du 1 5 mai 1860, il insère la note suivante : « Proudhon édite de nouveau son
(x) Parmi les 12 livraisons publiées à Bruxelles en 1860 nous ne trouvons que dans la première une note de Proudhon sur la Russie : « L’émancipation des paysans marche-t-elle ? On dit que l'Empereur a voué son existence à cette grande œuvre. Mais il ne paraît pas pressé de s’en faire le martyr. Ce que nous croyons fermement c’est que cette révolution est inévitable. En attendant on fait des chemins de fer et on enseigne l’économie politique. Bon signe » (17e Étude, p. 107, t. I).
(2) Correspondance, t. XI, p. 229, lettre à M. Gouvernet du 13 octobre
(3) Correspondance, t. XIIT, p. 175, lettre à M. Grandclément du 17 novembre 1863. +
Re ——
Éd e + ée à LA
livre De la justice dans la Révolution et dans l'Église, par livraïsons. À chacune d’elles il ajoute un chapitre : Essaï de philosophie populaire. Nous appelons l’attention des admirateurs du grand dialecticien du socialisme sur son nouveau travail. En voici le titre : Essais d’une philosophie populaire. De la ustice, par P.-J. Proudhon, Bruxelles, Office de publicité, Montagne de la Cour, 39 ».
Avant cette note les Essais avaient pénétré en Russie, puisque, dès le 2$ avril 1860, Proudhon, en se félicitant dans une lettre au docteur Crétin (r) de l'excellent effet produit par eux malgré le nombre restreint des lecteurs, ajoute : « Cependant, nombre d'exemplaires vont par toute l'Allemagne, en Russie ». Mais le Kolokol dut augmenter leur clientèle en Russie. Proudhon est flatté de son succès : « Je me console peu à peu de l’exil en devenant de plus en plus un écrivain cosmopolite. Je commence à être connu et cité en Belgique, je suis traduit en Espagne, lu en Allemagne, en Russie » (2). Sa joie éclate dans sa lettre à Mathey du 18 septembre 1860 : « On me lit, on me demande jusqu’au fond de la Sibérie. J'ai eu la visite d’un officier russe qui n’a apporté des félicitations et des témoignages d'amitié de Tomsk. Enfin plus j’avance, plus je deviens cosmopolite ».
Herzen, par son Kolokol, est pour une grande part dans cette pénétration de Proudhon jusqu’en Sibérie. Proudhon lui est redevable de même de ces visites qui flattent son amourpropre. Herzen donne une lettre d'introduction auprès de lui à ceux de ses visiteurs de Londres qui, en passant par Bruxelles, désirent le voir. C’est ainsi qu'il lui adresse Tolstoj, dont Proudhon signale la visite dans une lettre à Chaudey du 7 avril 1861 : « M. Tolstoj, avec qui je causais ces jours derniers me disait : « Voilà ce qui peut s'appeler une émancipation. Nous ne renvoyons pas nos serfs les mains vides, nous leur donnons
(x) Correspondance, t. X, p. 10.
(2) Correspondance, t. X, p. 151.
avec la liberté la propriété ». Il me disait encore : « On vous lit beaucoup en Russie, mais on ne comprend pas l’importance que vous attachez à votre catholicisme. Il a fallu que je visitasse la France et l’Angleterre pour sentir ‘à quel point vous avez raison. En Russie, l’église est zéro » (1).
Tolstoj a confirmé à Proudhon l’importance de cette grande réforme accomplie en Russie, dont Herzen lui avait fait connaître la pénible gestation et qu’il avait saluée lui-même avec enthousiasme. « La Russie est un pays qui marche, dit-il dans cette lettre à Chaudey, tandis que nous croupissons sur notre derrière. Je ne crois pas au sérieux de l’agitation polonaise. Là aussi on demande des libertés, ce qui est juste, mais il n’y à pas d’éléments de reconstitution nationale. La nationalité, là comme ailleurs, est un prétexte, et plus que jamais la Pologne est devenue impossible, incapable ». La réalisation de l’émancipation des serfs avec la terre a définitivement convaincu Proudhon que, dans l’aftaire polonaise, le progrès et l’avenir sont du côté de la Russie. Il en voit une preuve dans la concorde qui y règne entre toutes les classes, dans le zèle qui entraîne la noblesse vers le peuple afin de l’instruire, dans le fait même que le$ proscrits comme Herzen ont le droit de regagnér leur patrie : « Un de mes amis de Moscovie, l'excellent Alexandre Herzen,
(x) Dans sa biographie de L. N. Tolstoj (t. I, p. 437, 3° éd. Berlin. LadyZnikov).Birjukôv écrit au sujet de cette visite : « De Londres Léon Nicolaevië regagna la Russie en passant par Bruxelles, où, muni d’une lettre d'introduction de Herzen, il rendit visite à Proudhon. Ce penseur vigoureux et indépendant, sorti du peuple, produisit sur lui une forte irapression. Léon Nicolaevië me dit un jour dans une conversation que: Proudhon lui avait laissé l’impression d’un homme énergique, ayant le courage de son opinion ». Il serait intéressant de rechercher la part d’influence qu’a pu avoir Proudhon dans les violentes critiques de Tolstoj contre le libéralisme et le constitutionalisme, contre l’État, en particulier contre le suffrage universel au moment de la réunion de la première Duma en 1905 (cf. dans la Wie de Tolstoj, de Romain Rolland, la traduction d’un passage de La fin d’un monde contre le parlementarisme, pp. 160-161 (Paris, Hachette, 1917).
va retourner à Pétersbourg. Toute la Russie est dans la joie. »
Proudhon semble avoir appris par Tolstoj le prochain retour de Herzen en Russie. Il est peu vraisemblable, cependant, que Herzen ne le lui ait pas annoncé lui-même, en lui faisant part de l’immense joie qui avait soulevé tout son être à la nouvelle de cette émancipation, aurore de la Révolution sociale. Il y a des. lacunes dans la correspondance qui nous a été conservée d’eux. Nous en sommes assurés par la longue lettre du 21 avril 1861, où Proudhon répond à une lettre de Herzen du 13 (x). Celle-ci répondait à son tour à une lettre antérieure de Proudhon, dont la disparition est particulièrement fâcheuse, puisqu’elle a été le point de départ de leur séparation intellectuelle dans la question de Pologne.
Mais nous pouvons heureusement en retrouver le sens d’après . les protestations de Proudhon, le 21 avril : « Qu’ai-je donc dit
dans ma dernière lettre, que vous preniez si mal mes sentiments ?
Croyez-vous donc que ce soit par égoïsme français, haine de la liberté, mépris des Polonais et des Italiens, que je me moque et me méfie de ce lieu commun de nationalité qui court le monde et fait dire tant de sottises à tant de fripons et à tant d’honnèêtes gens ! De grâce, cher Kolokol, ne prenez pas si vite la mouche, autrement je serai obligé de dire de vous ce que je dis depuis six mois de votre ami Garibaldi : grand cœur, mais de Cervelle point !»
Malgré le tour enjoué de cette amicale gronderie, on sent que Proudhon a été irrité par cette lettre du 13, dans laquelle Herzen avait probablement relevé avec impatience quelque propos, semblable sans doute à celui que Proudhon écrivait à Chaudey le 7 avril 1861, sur le destin de la Pologne, en traitant de «lieu-commun » le principe des nationalités. Pour comprendre le ton qu'avait dû prendre Herzen, il suffit de
© (x) Correspondance, t. XI, pp. 21-24.
parcourir le Kolokol à cette époque. Dans le n° 94 du 15 mars 1861, l’article Vivat Polonia ! exaltait l’attitude d’un officier russe qui, le 27 février, à Varsovie, avait refusé de faire tirer sur des manifestants. Dans ce refus Herzen voyait l'éveil, parmi les Russes, du sentiment des injustices commises à l’égard des Polonais, l'affirmation d’une volonté désormais consciente de fraternelle union. La décision, prise par la Société Agronomique de Varsovie de donner la terre aux
paysans, lui prouvait en même temps que la Pologne affranchie
réaliserait la même réforme sociale que la Russie. Donc Pologne ét Russie étaient prêtes à marcher la main dans la main sur la route du progrès. Aussi Herzen appelait-il Alexandre II à rompre avec la tradition allemande de conquête brutale, à fortifier la Russie par l’amitié polonaise au lieu de laffaiblir en gardant par la force sur ses frontières une marche toujours à 14 veille d’une révolte, |
A cet appel avaient répondu les coups de feu du 8 avril, tirés sur des femmes et des enfants dans les rues de Varsovie. Toute espérance de pacification s’effondrait. Alexandre Il revenait aux dragonnades de Nicolas. Le deuil succédait chez Herzen
à la joie soulevée par Pacte d’émancipation. Aussi, le 10 avril,
dans le banquet qui devait fêter la grande réforme, Herzen leva son verre non pas à la santé de l'Empereur, mais « à la pleine et inconditionnelle indépendance de la Pologne » (1). Il jugeait désormais l'émancipation sans lendemain, si elle ne s’accompagnait pas de la libération de la Pologne, condition première de la libération de la Russie. Tout s’accordait pour renforcer. en lui cette conviction : son expérience personnelle de la tyrannie de Pétersbourg et des brutalités des agents du tsar, Sa révolte contre toute atteinte à la liberté, sa pitié pour les exilés polonais si souvent rencontrés sur Îles routes de Russie et d'Europe, son idée que chaque peuple constitue une individua-
(1) Kolokol, n° 06, 16 avril 1867-
LÉ RS RS cd
Re cent de LS nt
Lité façonnée par son milieu et son histoire, qu’il doit par suite, comme l’individu, s’assurer d’abord de son indépendance pour pouvoir s’unir ensuite à ses voisins, car fédération implique contrat volontaire d’égal à égal et non soumission d’esclave à conquérant. Au moment même où les fusillades de Varsovie retentissaient si douloureusement dans son cœur et réveillaient tous les sentiments dont se fortifiait sa doctrine, il entendait: Proudhon condamner la Pologne à rester dans sa tombe. Cette condamnation lui paraissait aussi injuste qu’'inhumaine (1). De là sa lettre du 13 avril qui surprit et irrita Proudhon par une vivacité si inaccoutumée à son égard.
L'opposition de leurs idées s’accuse ainsi, pour la première fois, en pleine lumière. Elle soulève une controverse dans laquelle Proudhon se jette aussitôt avec vigueur : « Oui, cher ami, écrit-il à Herzen, le principe de nationalité, démenti, nié par le droit de la guerre, par le droit des gens, par l’histoire, par la politique, par la loi du progrès n’est rien de plus à cette heure qu’une machine de guerre et de révolution. Cela est vrai de l’Italie, de Ia Hongrie, de la Pologne ex-aeqno. Or j'ai le droit de me demander si cette machine répond bien au but pour lequel on l’emploie; si elle ne produit pas plus de vacarme que d’effet utile ; si, en dernière analyse, il ne vaudrait pas mieux laisser là cette grosse blague et revenir, dans l’intérêt de la liberté et de la Révolution, à la vérité pure et simple, au droit
(1) Peut-être Herzen avait-il lu dans les Nouvelles de la Révolution de la 12° Étude de Proudhon la note suivante sur la Pologne : « Il y a de J’agitation à Varsovie, en Lithuanie et dans le duché de Posen. La Po- Jlogne comme l’Italie demande à renaître. Le peut-elle ? A-t-elle une idée qui la fasse vivre ? Représente-t-elle quelque chose ? La Pologne
:s’est tuée de ses propres mains. Elle est morte, au siècle dernier, par sui-
cide. En vertu de quoi, et sous quel titre, à quelle fin pense-t-elle revenir ? Est-ce aussi une monarchie constitutionnelle à sa façon qu’elle va nous faire ? Franchement la chose n’en vaut pas la pee. Dormez votre sommeil, Polonais, si vous ne savez être que juste milieu ! Avez-vous peur que vos os.ne se retrouvent pas au prochain jugement? » (12CÉtude,
international, tel que le donnent à la fois la raison d’État et la science de l’histoire. C’est ce que pour ma part j’affirme énergiquement ». |
Proudhon base sa critique du principe des nationalités sur une conception philosophique du progrès et sur une interprétation de la réalité politique contemporaine. Le principe lui paraît nié par le droit de la guerre, qui crée le droit des gens à chacune des étapes suivies par l'humanité vers un avenir meilleur. Nous reconnaissons dans cétte affirmation la matière du livre sur La guerre et la paix, publié en mai 1861 et présenté comme la 13° des études de ces Essais d’une philosophie populaire, où Proudhon venait d’achever en 12 livraisons la réédition de De la justice. La guerre, soit qu’elle heurte les armées, comme elle l’a fait jusqu'ici, soit qu’elle prenne la forme d’un conflit entre travailleurs, comme elle le fera chaque jour davantage, reste toujours l’expression de l’antagonisme qui est la loi fondamentale de l'Univers. Elle a pour but la production d’un ordre chaque fois supérieur. Elle substitue au chaos une harmonie provisoire, en assurant parmi les forces en lutte le triomphe de celle qui a le plus de chance de durer. Or, en faisant disparaître de nombreuses nationalités, elle a par cela même condamné leur principe. Le progrès va non pas dans le sens d’une division des peuples en unités séparées, mais d’une formation d’associations de plus en plus larges, fondées sur une volonté réciproque d’union. Et cette volonté pour Proudhon n’est pas nécessairement commandée par la race, la langue, la religion ou le milieu. Par suite le principe des nationalités, fondé sur ces éléments souvent contestables, en tous cas désormais dépassés, est chose rétrograde et dénuée de vie.
Proudhon croit en trouver la meilleure preuve dans le spectacle actuel de l’Europe. Ce principe sert en Italie les ambitions d’un Cavour contre le Pape, l'Autriche et la France, contre l'intérêt même de l'Italie, fédéraliste par nature. En Pologne il déguise les menées d’une aristocratie désireuse de retrouver ses
privilèges d’autrefois. En Hongrie, Kossuth et ses amis poussent, en son nom, à une politique funeste au pays. Les magnats et la bourgeoisie hongroise sont mieux inspirés en réclamant des libertés et des garanties dans le cadre du fédéralisme autrichien, car celui-ci est « la plus juste barrière contre le tsarisme moscovite et le tsarisme français ». Voilà l'exemple qu’il faut proposer à la Pologne. '
« Prêchez lui la hberté, l'égalité, la philosophie, la révolution économique, à la bonne heure ! Aïdez-la à obtenir des libertés constitutionnelles, politiques, qui sont le caractère de l’époque : préparez-la par là à une révolution radicale qui fera disparaître les grands états, toutes ces distinctions, désormais sans fondement, de nationalités. En poussant les Polonais dans cette voie, poussez les Russes. Mais ne nous parlez pas de ces reconstitutions de nationalités qui ne sont au fond qu’une rétrogradation et dans la forme un bilboquet, à l’aide duquel un parti d’intrigants s’efforce, de compte à demi avec les Tuileries, Cavour, etc., de faire diversion à la Révolution sociale ».
Réclamer des libertés constitutionnelles, en essayant de relâcher l’étreinte des gouvernements, est donc œuvre nécessaire pour Proudhon ; mais pousser à la reconstitution de nationalités disparues, c’est aller contre le progrès, diviser au lieu d’unir et d’aider à la naissance d’une fédération d’hommes libres. Cette fédération ne peut sortir que d’une révolution économique, condition de toute transformation de l’État autoritaire. Nous retrouvons l’idée maîtresse qui a toujours dirigé Proudhon et qui, dès 1848, le rendait peu favorable à une intervention en faveur de la Pologne (1). Pour lui Herzen retombe dans
(x) Cf. dans Les confessions d’un révolutionnaire, p. 91 : « Pour mois convaincu de l’inutilité plus encore que de l’impuissance de nos armes, je n’avais pas hésité à me prononcer dans Le Représentant du Peuple contre la manifestation du 15 mai. Je regardais les moyens d’action économiques, si nous savions les employer, comme bien autrement eff-
caces vis-à-vis de l'étranger que toutes les armées de la Convention et
l'erreur de la démocratie jacobine de 1848, qui, en poursuivant la création d’une République monarchique, a ruiné la Révolution sociale au profit de la dictature napoléonienne. La vraie politique est d'approfondir la réforme agraire entreprise par la Russie, et de l’étendre à la Pologne, de libérer la Pologne par sa participation à la liberté russe.
Ainsi Proudhon rompait en visière avec toute la démocratie européenne et entrait en conflit direct avec Herzen : « Tout ce que font depuis trois où quatre ans, écrira-t-il à Chaudey le 127 juillet 1862 (x), les Garibaldi, les Mieroslavski, Herzen
lui-même, m'est profondément antipathique. C’est toujours le vieux style à la Robespierre, la même sonorité creuse, le même machiavélisme sous le masque de la souveraineté du peuple et de la liberté des nations». Proudhon range définitive ment Herzen parmi ceux dont l’action lui paraît désastreuse pour l’avenir du socialisme. Leur séparation intellectuelle est désormais complète, Elle ira en s’aggravant à mesure que la question polonaise deviendra plus aiguë, et que linsurrection de 1863 excitera davantage les pitiés ou les colères. Pendant que Herzen mettra le Kalokal au service de la cause polonaise, Proudhon travaillera à rechercher dans l’histoire Les raisons qui ka condamnent. S'il ne publie pas les deux volumes qu’il écrit sur la Pologne, par un louable scrupule, de peur de paraître s’acharner sur des vaincus et les martyrs de Muravjev, il consacrera. cependant quelques pages impitoyables à la Pologne en 1863 dans son opuscule : Si les traités de 1815 ont cessé d'exister : « Sa prétendue civilisation n’est qu’une ostentation de luxe oriental, sa littérature une contrefaçon des latinistes. son histoire depuis les origines une longue décadence... La destruction de l’anarchie de Pologne apparaît, à quiconque
de l’Empire, tandis qu'une intervention armée, compliquée de socialisme bâtard, soulèverait contre nous toutes les bourgeoisies, tous les paysans de l’Europe ».
(1) Correspondance, t. XXIV, p. 229.
étudie froidement l’histoire de ce pays, avec tous les caractères d’une nécessité vengeresse ».
Aucun accord n’était possible là-dessus entre Herzen et Proudhon. Leurs relations s’interrompent. Herzen continue sa bataille dans le Ko/okol. Proudhon se tourne chaque jour davantage du côté des adversaires russes de Herzen, conservateurs ou libéraux, hostiles au même degré à l'insurrection polonaise, trop heureux de compter dans leurs rangs un allié de cette qualité et de cette importance pour leur propagande européenne. C’est ainsi qu'il se lie avec le baron Firks, agent consulaire russe à Bruxelles, connu sous le pseudonyme de Schedo-Ferroti, chargé par son gouvernement de ruiner l’influence de Herzen et de son Kolokol en Occident (r). C’est
(x) Le baron Fhéodor Ivanovië Firks (1812-1872), originaire des provinces baltiques, était un ingénieur des voies et communications, auquel l’amitié du grand-duc Constantin Nicolaevië valut d’être, nommé, en 1857, agent du Ministère russe des finances à Bruxelles. Il commença, dès cette même année, la publication d’une série d’études sur la Russie, sous le pseudonyme de Schedo-Ferroti. Dans la première, La libération des paysans (1857), il déclare (p. 72-73) qu'il faut certes supprimer le servage, mais ne pas employer le mot liberté et dénouer lentement les. liens qui rattachent les moujiks aux nobles. Çe programme donne la mesure du libéralisme du baron Firks et de l'entourage du grand-duc Constantin, dont 1l est le porte-parole. Il-publie ensuite successivement : Les principes du. gouvernement et leurs conséquences (1857), Malversations et remèdes (1858), La noblesse (1859), Le militaire, la garde et l’armée (1860) Les serfs non encore hibérés (186%), La tolérance et le schisme religieux en Russie (1863). Oütre ces sept études, son œuvre de publiciste comprend une Lettre sur les chemins de fer en Russie (1861), une brochure sur La question polonaise aw point de vue de la Russie, de la Pologne et de l’Europe (1863), et une seconde brochure sur le même sujet : Que ferat-on de la Pologne ? parue en 1864, rééditée em 1865.
Il doit ume grande partie de sa notoriété en Russie à sa Lettre à M. Herzen (x86x), où tl reproche à celui-ci la violence de ses critiques dans le Kolokol, som influence désastreuse sur la jeunesse russe, sa propagande socialiste et républicaine dans un pays où le progrès ne peut venir que de la monarchie. Cette lettre, hautement louée par la réactionmaire Allgemeine Zeiturig (n° 282, 9 octobre 186%), fut largement répandue en Russie par les soins du gouvernement. Son inspiration offi-
à lui qu’il s'adresse pour avoir des informations : « Vous avez bien voulu, lui écrit-il le 2 octobre 1861, me faire offre de renseignements sur cette grosse affaire de Pologne et sur le monde slave, je vous mets à contribution ». Le baron saisit aussitôt l’occasion de servir le tsarisme. Il prétend prouver à Proudhon que le vrai coupable du démembrement de la Pologne est Frédéric II, et Proudhon, en novembre 1861, le remercie d’avoir assuré en son esprit une conclusion à laquelle il était, dit-il, « déjà arrivé par ses propres raisonnements ». Le 21 novembre 1861, Proudhon, s’informe encore auprès de Firks du mode de tenure des terres chez les Russes et les Po- Jonais, et en général chez les Slaves (1). Firks joue si habile jeu
cielle n’est pas douteuse. Ce fut le commencement d’une polémique violente entre Schedo-Ferroti et Herzen. Celui-ci, le ro octobre 1867, avait adressé une-lettre ouverte à l'Ambassadeur russe à Londres, où il lui disait ironiquement que, si les nombreuses lettres de menaces dont il était accablé étaient suivies d'effet, son Excellence risquait d’être accusée d’avoir soudoyé les assassins. Schedo-Ferroti lui répondit en décembre 1861 par une violente brochure intitulée : Lettre de M. Herzen à l'Ambassadeur de Russie à Londres, avec une réplique et quelques obsertions de D. K. Schedo-Ferroti.
Dans sa première brochure de 1863 sur La question polonaise au point de vue de la Russie, de la Pologne et de l Europe, Schedo-Ferroti répandait les idées du grand-duc Constantin sur la nécessité de donner à la Pologne une constitution, mais sous la tutelle de la Russie. En 1864 dans : Que
Jera-t-on de la Pologne ? il montre que cette solution n’est plus acceptable pour l'opinion publique russe, et demande le maintien de la dictature tant qu’il y aura des bandes. Il affirme que personne en Pologne, avant l’acte d’émancipation, ne songeait à s’affranchir de la domination russe. Le pays se bornait à demander certains changements dans le personnel de l'administration, moins d’arbitraire, plus de rapidité dans la marche des affaires. Schedo-Ferroti s’évertue à démontrer que l’agitation a commencé à l’instigation des nobles, redoutant que le Tsar leur impose, au bénéfice de leurs paysans, la dotation en terres prévue par l’acte d’émancipation: En juxtaposant les dates, il prétend prouver que les troubles successifs, qui ont amené l’insurrection de 1863, sont liés aux mesures prises par le gouvernement russe pour assurer la terre aux paysans. C'était sans doute le thème de ses entretiens avec Proudhon.
(1) Correspondance, t. XI, p. 280.
avec lui qu’il arrive à le prendre au piège de ses flatteries. Il lui écrit, en mai ou juin 1862, de Pétersbourg, que sa photographie se débite chez tous les libraires de la capitale russe, que le gouvernement tsariste est plein de bonnes intentions à son égard, espérant même «tirer quelque bonne inspitation de son travail sur la Pologne ». Dans sa réponse du 12 juin 1862 Proudhon se défend sans doute de toute vaine gloriole à la nouvelle de ses succès en Russie, mais on ne le sent pas moins tres flatté d’être devenu une manière de conseiller indirect du tsar (1). Si Schedo-Ferroti lui a dit qu’Alexandre IT avait autorisé la publication d’une traduction de La guerre et la paix, il lui a caché sans doute qu’il envoyait en même temps en Sibérie les lecteurs de Qu'est-ce que la propriété ? ou de De la justice. Proudhon a manqué d’esprit critique à l’égard de son correspondant, comme à l'égard de toutes les informations qui venaient justifier sa propre pensée sur la Pologne. Le système a fait tort à la recherche impartiale ; il l’a dirigée au lieu d’être dirigé par elle.
Dépuis avril 1861 jusqu’à la mort de Proudhon, le 19 janvier 1865, Herzen n’engagea directement aucune polémique avec lui ni par lettre ni dans le Ko/okol. Néanmoins, dans une question qui, jusqu’à la guerre entre la Prusse et l'Autriche, souleva des tumultes à travers l’Europe entière, il ne pouvait pas ne pas discuter devant ses lecteurs une doctrine, dont s’autorisaient l'aristocratie et les adversaires du socialisme en Russie. Aussi accepte-t-il avec empressement dans le Kolokol (n° 185, 15 mai 1864) l’article intitulé Lettre d Proudhon, où un de ses collaborateurs de Genève, L.N.Meënikov, critiquait vigoureusement le livre sur les traités de 1815 (2).S’il l’a inséré dans son
(x) Correspondance, t. XII, pp. 124-125.
(2) L. N. Meënikov était un ancien étudiant de l’Université de
Kharkov au début de l’année 1850. Venu en Italie, il s’y lia d’étroite amitié avec Garibaldi, aux côtés duquel il prit part à toutes les campagnes des chemises rouges. Il se fixa ensuite à Genève, où il joua un
LABRY. 14
210 HERZEN ET PROUPDHON
journal, c’est qu’il en partageait les idées. Nous savons de plus,
par une lettre à son fils, du 6 avril 1864, qu’il jugeait très bien
cet article (1). Aussi pouvons-nous y trouver l’expression même
de sa propre pensée. À
Meënikov, commence par affirmer son admiration pour le
talent et la personne de Proudhon auquel il doit «le meïlleur de sa vie morale ». Malgré cela il ne saurait attribuer une valeur
sérieuse à ce que Proudhon dit de la Pologne et de la Russie :
« Les éloges que vous adressez aux Russes ne sont pas moins
outrageants pour nous que les reproches que vous faites à la
Pologne. La Pologne oppose un acte héroïque à vos paroles
amères, tandis que la Russie, en proie à un accès de delirium
tremens de patriotisme mensonger, semble prendre à cœur de
mériter vos éloges peu flatteurs ». Herzen a dû souscrire avec empressement à ces déclarations, au moment où 1l proteste
véhémentement contre la cruauté de la répression de Muravev en Pologne et « la barbarie des classes civilisées en Russie,
aveuglées par un patriotisme officiel et farouche ».
Mais Meënikoy laisse de côté cette question douloureuse pour porter la discussion sur le principe des nationalités. Il veut montrer à Proudhon que ce qu’il a pris « pour un pas en arrière vers les ténèbres du passé est au contraire la première lueur d’un matin qui ne fait que poindre ». Et c’est à Proudhon
lui-même qu’il empruntera ses arguments.
Dans son livre sur les traités de 1815 Proudhon avance que ces traités, bâtis sur le principe de l’équilibre des États, ont constitué un progrès immense en opposant une barrière à la force matérielle et brutale. Car l’indépendance de chacun des
rôle en vue parmi les révolutionnaires russes émigrés. Il fut l’ami de Herzen, de Bakunin, de Neëaev, etc. (éd. Lemke, t. XVI, p. 472). C’est lui qui était chargé par Herzen de faire passer en Russie les livres et brochures, sortis de l'imprimerie de Londres, par Constantinople et Odessa (éd. Lemke, t. XVII, p. 297).
mr) Éd. Lemke, t. XVII, p. 146.
États reconnus se trouvait dès lors garantie par la force collective de tous les autres. Mais où serait le mal, demande Meënikov, si les unités politiques venaient à se morceler ? La force collective des unités nouvelles garantirait de la même façon leur Hberté réciproque. :
Il est vrai, comme Proudhon l’affirme, que le principe des nationalités a été le point d’appui dé tous les despotismes, et qu’il a servi à toutes sortes d’agioteurs politiques pour spéculer sur l’ignorance des masses. Cela prouve pour Meënikov qu'il se fonde sur un sentiment particulièrement vivace au cœur des peuples, instinct élémentaire encore, mais capable de produire le bien, comme il a trop souvent produit le mal, s’il devient une force consciente dirigée par la raison. [l n’est pas moins vrai de même qu'il est impossible d'établir précisément où finit une nationalité, « Cela prouve seulement l’impuissance du système bâtard des limites stratégiques ou naturelles, et non l’impuissance même du principe des nationalités ».
Mais lorsqu’un peuple tout entier réclame le droit de vivre une vie indépendante, cela ne signifie-t-1l pas que l’obscur sentiment de létroite parenté, qui lie ses membres, est devenu une idée claire, une volonté consciente ? Dès lors ce peuple n’est plus un agrégat d’éléments dispersés, mais un tout organique, une personne. Or Proudhon n’a-t-il pas hautement affirmé que le sens du devenir social était l’affirmation de la dignité de la personne humaine et la réalisation de plus en plus large de son indépendance ? Dès lors lé principe des nationalités tend à briser l'État autoritaire et centralisateur dont Proudhon a montré les méfaits. Il est une protestation contre la force brutale ; il tend à substituer des organismes vivants à ces Etats composés de haillons cousus par les Congrès et n'ayant ni raison ni possibilité d’exister en dehors du monde des combinaisons diplomatiques. Il est le meilleur guide vers l’anarchie. Sans doute la nécessité de la guerre impose à une nationalité révoltée la consolidation du pouvoir quelle s’est donnée.
Mais cette consolidation est passagère. L'État n’est plus un but mais un moyen. Si un peuple se soulève contre un joug étranger, c’est pour jouir en toute liberté de sa maison, de son champ, de ses enfants. Comment pourrait-il accepter de retomber sous. l'esclavage d’un État, perpétuant les privilèges d’une minorité contre les masses déshéritées ? Ici encore le principe des nationalités conduit à cette anarchie proclamée par Proudhon comme le terme du progrès.
Telle est cette réfutation de Proudhon par Proudhon luimême au nom de son anarchie. Elle s’achève par un éloge que Herzen aurait volontiers signé lui-même : « Pardonnez-moi, dit Meënikov, de vous parler avec ma franchise de Sarmate. Vos Contradictions économiques jouent un trop grand rôle dans. ‘ mon développement moral pour que je ne vous parle pas ainsi. Vous êtes pour moi plus qu’un publiciste de génie. Vous êtes mon maître ». =
L’article de Meënikov, publié dans un journal dont Proudhon savait l’étroite unité de vues sous la direction commune de Herzen et d’Ogarev, lui parut exprimer la pensée même de Herzen. Aussi lui attacha-t-il grande importance. Dès qu’il le connut par sa traduction, dans le numéro 46 du 25 juin 1854 de La Cloche de Bruxelles, il adressa ausitôt, le 8 juillet 1864, à la direction du journal la lettre suivante : « J’ai lu dans le numéro de La Cloche, que vous avez eu la complaissance de m'apporter l’article de M. Meënikov, et, quoique je sois loin de me rendre à ses raisons, j’ai été on ne peut plus content du ton et des idées répandues dans cet article. Je répondrai donc volontiers à M. Meënikov, qui ne m'a pas toujours compris, et qui exagère: le principe de nationalité qu’il défend mal, pendant qu’il amoindrit et calomnie celui de l’État, qui cesse d’être critiquable au point de vue nouveau où je le prends.
«Mais, pour que je profite de la faveur d’insertion que m’offre M. Fontaine, il faut qu’il m’en accorde une seconde, c’est que ma réponse ne paraîtra que dans le numéro d’août. Je suis
encore trop faible de tête et de corps pour pouvoir me livrer à un pareil travail, fût-il réduit à deux de vos colonnes. Si cet arrangement convient à M. Fontaine, faites-le moi savoir, je vous prie, et sauf le cas de rechute, je ferai en sorte d’être prêt pour l’époque que vous me désignerez ».
En publiant cette lettre dans le numéro 47 du 15 juillet 1864, le directeur de La Cloche, L. Fontaine, la faisait suivre de cette note : « Les colonnes de La Cloche sont toujours et en tout temps à la disposition de M. Proudhon ». La réponse de celui-ci fut attendue avec impatience par Herzen, comme nous l’apprend la lettre du 13 juillet, où il priait son fils d’en avertir Meënikov (x). Mais elle ne vint pas. Proudhon ne put l'écrire. Le n° 48 de La Cloche constate avec regret cette carence : « Nous n’avons pas reçu de Proudhon la réponse qu’il avait promise ».
Mais il nous est facile de voir par la lettre à La Cloche quel en aurait été le sens. Proudhon voulait prouver à Meënikov qu’il n’avait pas très bien compris sa pensée, et qu’en suspendant sa défense du principe des nationalités à l’anarchie, il s’acèordait encore moins avec son nouveau point de vue sur l’État. Il aurait répété sans doute à son contradicteur que les traités de 1815, en découpant arbitrairement l’Europe, avaient appris aux peuples qu’au-dessus de la race, de la langue, du milieu, de tout ce qui constitue en un mot « le matérialisme » de la nationalité, il y a le droit, équilibre juridique, supérieur à un simple jeu de combinaisons diplomatiques. Il lui aurait redit ensuite les thèses de son Principe fédératif : Si l'État doit perdre son caractère monarchique, son existence n’est pas moins nécessaire au corps social pour assurer la coordination des fonctions politiques ; le problème dès lors n’est pas de le briser, mais de le transformer en l’organisant sous la forme d’un conseil d’administration d’unités,
(x) Éd. Lemke, t. XVII, p. 291
associées par contrats en une fédération qui est l’approximation de l’anarchie idéale (x).
Telle était l'argumentation à laquelle songeait probablement Proudhon, le 8 juillet 1864, en écrivant sa lettre à La Cloche. En tous cas il ne se rendait nullement aux raisons de Meënikov et ne changeait rien à la position qu’il avait prise dans la question de Pologne. Il jugeait meilleur pour le peuple polonais de séparer sa cause de celle des insurgés, afin de profiter des réformes agraires et des quelques libertés octroyées aux moujiks par le gouvernement de Pétersbourg. Il restait toujours aussi éloigné de Herzen, dont il considérait l’action-dans le Ko/okol comme néfaste, à la manière de Schedo-Ferroti dès 1867, et de tous les libéraux russes depuis le soulèvement de la Pologne. C’est ce qu’il dit expressément, le 3 novembre 1864, à Samarin dans une lettre où nous trouvons son dernier jugement sur Herzen.
Samarin venait d’être en Pologne le collaborateur immédiat de son ami Nicolas Milutin, l’artisan de la réforme agraire, qui, en donnant la terre aux paysans polonais, les délivrait de l’oppression de la noblesse, les détournait de l’insurrection et les faisait participer au bénéfice de Pœuvre d’émancipation accomplie en Russie en faveur des mouwjiks (2). En avril 1864, sa santé l'avait obligé de quitter Varsovie pour venir se soigner en. Europe. Après un séjour à Prague, il gagna l’Angleterre. Les 21 et 23 juillet, 1l eut à Londres avec Herzen l’entrevue mémorable, où il lui reprocha de trahir les intérêts de la Russie dans l’affaire de Pologne, d’empoisonner la jeunesse par sa propagande nihiliste, d’entraver le mouvement libéral et les bonnes inten-
(x) C£. sur l’évolution des idées de Proudhon concernant l’État, l’introduction de Aimé Berthod à T’Idée générale de la révolution au XIXE siècle (Paris, Rivière, 1924), pp. 8r- 90. = .(e) Cf. Baron B. Nolde, Jurij Samarin i ego Vremja (Paris, 1926), ch. IV, pp. 140-178. À. Leroy-Beaulieu, Un homme d'état russe, Nicolas Milutin, (Paris, 1884), h. VII, pp. 191-196, ch. vin, pp. 199-242, ch. 1x, PP. 242-247. À. À Kornilov, « Obëtestvennoe dyéème pri Alexandrê IL» (Minuv$ie Gody, 1907, n° 8, pp. 228-235).
tions de l'Empereur (1). Il était naturel qu’en passant par Paris
pour aller prendre les eaux à Ragatz, dans le canton de Saint-
Gall, Samarin eût le vif désir de s’entretenir avec Proudhon dont
les idées s’accordaient si exactement avec l’action de Milutin
en Pologne. Mais, comme la maladie avait empêché Proudhon de le, recevoir, Samarin lui écrivit de Ragatz. Proudhon ré-
pondit le 3 novembre 1864 (2).
(x) Sur cette entrevue de Herzen et de Samarin et ses conséquences, cf. éd. Lemke, t. XVII : la lettre de Samarin à Herzen du r2 juillet 1864, pp. 290-293; les deux lettres de Herzen à Ogarev des 22 et 23 juillet racontant l’entrevue, pp. 306-309 ; la lettre de Herzen du 29 juillet proposant à Samarin une controverse publique dans le Kolokol et lui soumettant la première de ses Lettres à un aduersaire, pp. 311-313 ; la lettre écrite de Ragatz par Samarin le 3 août, pp. 319-327 ; la réponse de Herzen du 8 août, p. 318 ; la seconde lettre du 8 août de Simarin, PP. 335-336 ; la réponse de Herzen du 17 août, p.334: ses trois Lettres à un adversaire, pp. 369-388, parues dans les numéros, 191, 193, 194 du Xolokol, et en français dans les numéros 51,55 et 59 de La Cloche.
. (2) Lettre de Proudhon à Samarin du 3 novembre 1864, publiée dans Rus’,1883, n° 2 (traduction de la traduction russe des extraits donnés par Lemke,t. XVII, pp. 336-337).
« Je vous adresse mille félicitations pour avoir travaillé à mener à bien l’entreprise de la véritable Hibération du peuple polonais. J'espère que maintenant cette odieuse aristocratie est arrivée à sa fin. Voilà déjà plus de mille ans qu’elle fatigue et scandalise l’Europe. J'ai étudié son histoire et, décidément, je ne puis dire à quelle époque elle s’est montrée le plus honteuse. Depuis le jour de sa-Conversion au christianisme.. toujours et partout je l’ai trouvée hypocrite, agitée, parjure, basse et féroce. Je l’ai dit et je ne retire pas mes paroles.
Que ne donnerais-je pas pour causer longuement de tout cela avec notre excellent Herzen 1... Comme j’ai profondément regretté qu’il ait pris position entre le sentiment national russe d’un côté et la superbe obstinée des Polonais de l’autre ! Combien ai-je désiré que, depuis le jour où Alexandre IT est entré sur la large voie de l’émancipation, Herzen eût fait taire son Kolokol!
Un repos de cinq, dix ans, aurait de nouveau rasséréné son âme ; il aurait étudié avec plus d'attention la marche des événements en Russie, et sa critique, basée sur un riche fonds de faits contemporains, aurait acquis plus d'autorité.
Lutter contre Nicolas, c'était de la bravoure ; maïs continuer sans
Il le félicite d’abord de la belle œuvre qu’il vient d'accomplir en Pologne, en faisant cesser l’odieuse tyrannie de la noblesse et en octroyant au paysan, avec la terre, la véritable liberté. Puis, comparant son action à celle de Herzen, il exprime le vif regret que celui-ci n’ait pas interrompu son Kolokol après la publication de l’acte de 1861. Il reproche à Herzen d’avoir mal compris la réalité, d’avoir méconnu les intérêts communs du peuple russe et du peuple polonais, d’avoir combattu Alexandre, comme autrefois Nicolas, au lieu d’aider au développement -pacifique des institutions données par lui à la Russie. On croirait entendre les reproches mêmes de Samarin à Herzen dans leurs discussions de Londres. Si Herzen avait eu connaissance de cette lettre, il aurait éprouvé autant de peine qu’en écoutant Samarin.
Mais, comme Samarin, Proudhon reste attaché à l’homme dont il aime la loyauté, la droiture et le grand cœur. Remarquons dans cette lettre du 3 novembre l’expression : « Que ne donnerais-je pas pour causer longuement de tout cela avec notre excellent Herzen ! » Le conflit des idées n’a en rien diminué sa haute et afrectueuse estime pour la noblesse morale de l’adversaire qui reste l’amu. Il sait que Herzen n’a jamais été guidé par des considérations personnelles, et que, s’il se trompe dans sa recherche passionnée du vrai, son erreur est toujours de bonne foi. C’est l'hommage qu’il lui a toujours rendu : il le lui rend encore à la veille de sa mort. Jusqu’à sa dernière heure il a gardé à Herzen une place de choix dans son cœur.
Herzen, de son côté, nourrit les mêmes sentiments à son égard.
changement la même politique vis-à-vis d'Alexandre, c'était désormais de la maladresse ou en tous cas un grave inconvénient.
Je sais bien qu’un autocrate restera toujours un autocrate. Mais dans le cas donné l’empereur devait passer au second plan : au premier devait être le respect pour le peuple russe lui-même. Avant tout il fallait voir ce qu’il adviendrait de ce peuple, à qui on avait rendu la liberté, la propriété et quelque participation dans le gouvernement ».
Il vit dans cette fin d’année 1864 une des périodes les plus douloureuses de son existence. Son influence décroît de jour en jour en Russie sous la poussée des haines déchaînées par Katkov ; ses dissentiments s’aggravent avec les émigrés russes de Genève, qui pensent avec Bakunin que le tsarisme doit être abattu par la force et que l’espoir d’une régénération sociale de la Russie par le moujik et le mir est une dangereuse illusion. I] a la sensation poignante d’une faillite, à laquelle travaillent ceux-là même qu’il a le plus aimés, comme Proudhon. Il aurait pu éprouver quelque rancune à l’égard de celui-ci. Il n’en est rien. Il connaît lui aussi la haute loyauté de Proudhon même dans ses erreurs. Il lui conserve son attachement et ne manque aucune occasion de le lui manifester. Le 27 juillet 1864, il s’occupe de lui faire tenir un médaillon portant ses traits gravés (1). Le 17 août 1864, il s'inquiète de savoir auprès de Samarin si Proudhon a bien reçu ce médaillon. Cette insistance nous montre le prix qu’il attache à ce que son visage soit toujours présent aux regards de Proudhon.
Aussi en apprenant sa mort, le 19 janvier 1865, éprouve-t-il une vive affliction. Elle éclate dans l’article nécrologique qu’il lui consacre aussitôt dans le Kolokol (2). Dans la personne de
(x) Éd. Lemke, t. XVIL, p. 311.
(2) Article nécrologique sur Proudhon, paru dans le n° 104 du Kolokol du 1° février 1865, et en français, dans le n° 54 de La Cloche, du 15 février :
« Proudhon est mort à Passy, le 19 janvier. IF n’avait que 56 ans. Ils disparaissent bien prématurément de l’arène, ces vaillants champions d’une lutte non encore achevée, mais suspendue à cause du brouillard à travers lequel il est difficile de reconnaître les siens, d’une lutte qui s’est affaiblie faute d’avoir défini son but et compris son issue.
Proudhon a été l’un des plus puissants moteurs de la conscience publique à l’époque où la France entière frissonnait sous l’influence d’une fièvre sociale et cherchait à se débarrasser des vieilles entraves en essayant de tout, du phalanstère, des sermons saint-simoniens, des barricades de juin et des Icaries américaines.
Proudhon n’a pas résolu de grandes questions, ni dispersé de
Proudhon le socialisme perd son chef et son meilleur guide. La Révolution est veuve désormais. Parmi ses serviteurs Herzen ne découvre plus qu’un troupeau confus, incertain dans sa marche, incapable de préciser son but. Le vide, qu’il sent se creuser autour de lui et de son Kolokol, semble se découvrir tout d’un coup à ses yeux par cette mort. On dirait qu’il commence à porter le deuil de lui-même en portant celui de Proudhon. La poignée de terre qu’il jette sur le cercueil de lami paraît
doutes terribles, il n’a pas fondé d’écoie, mais il a er son bélier dialectique.
. Peut-être se croyait-il capable de trouver le remède, mais sa force consistait moins dans l’art de guérir que dans celui de disséquer les cadavres.
: Proudhon n’a rien créé, il a démoli, il a bataïllé, mais surtout il a remué, il a tout ébranlé, il a touché à tout sans se soucier du respect de convention des opinions consacrées par la routine, ni du cérémonial admis sans examen critique ! Il ne faut pas oublier l'étrange timidité de pensée propre aux races latines. Leur pensée si audacieuse en appa- . rence s’agite à la surface, creuse même avec rapidité jusqu’à un cer-
tain point, mais au fond garde obstinément les Pare héréditaires .
couverts de la vase séculaire.
C’est là, dans ce bas-fond, que pénétrait Proudhon sans s'inquiéter des cris d’indignation, ni des muets grimcements de dents. Il empoignait de sa vigoureuse main de paysan tous ces prétendus trésors et les lançait dans le torrent commun. C'était une espèce de liquidation des immeubles moraux. +
Nous parlerons une autre fois de son œuvre. Aujourd’hui nous n’avons voulu que jeter une pelletée de terre sur la tombe du maître,
Serrez les rangs, serrez les rangs ! Oui, l’ancienne minorité des j jeunes vieillards fond en France à vue d'œil, non pas de jour en jour, mais d'heure en heure. Les derniers vétérans ne pourront plus rester longtemps en sentinelle. Ils regardent d’un air morne le long du chemin si l’on ne vient pas les relever. Il passe beaucoup de monde qui s'éloigne d’un pas rapide : ce sont des inconnus, des nains, tous sans vocation: Parfois il semble qu’une idée va naître , qu’une énergie va éclater, qu’un nœud va se nouer, que de nouvelles forces et de nouveaux individus vont agir.
. Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Je ne vois que le chemin
qui poudroie…. g; entends un bruit lointain. Ce sont les nôtres. Ses |
un troupeau qui passe ! »
dé
tomber en même temps sur ses dernières illusions. De là ce ton amer et désespéré.
Il définit en quelques mots le rôle de Proudhon dans le mouvement socialiste. Avec une discrétion naturelle en cette circonstance il laisse de côté toute critique sur son action dans les questions d’Italie et de Pologne et sur ce livre De la justice dans la Révolution et dans l'Église, qui l'avait si fortement irrité en 1859. Mais son jugement reste dans ses lignes essentielles celui du chapitre xLr de Byloe i Dumy : Proudhon n’a rien créé et n’a pas fondé d'école. Sa force réside seulement dans la critique. Il a poussé le bélier de sa dialectique contre toutes les idées fausses, tous les préjugés, toutes les traditions mortes. Par là il est unique dans cette Europe dont la lourde hérédité romaine enchaîne toujours la pensée. Herzen n’a vu en Proudhon qu’un nihiliste, faisant table rase, dans les esprits, de tout ce qui entravait la naissance d’une société meilleure. Il l’a en somme façonné à son image. I] n’a prêté attention qu’à ses négations, parce que pour lui-même la négation était la condition première du socialisme. Tout entier à son messianisme du mir russe, il a méconnu le « mutuellisme » cherchant à réaliser l’ordre économique et politique nouveau par le contrat, qui intègre la liberté individuelle dans le déterminisme de la vie collective, et transforme le mécanisme social en une organisation de vo-lontés indépendantes. Dans l’œuvre de Proudhon Herzen n’a surtout retenu que la critique des Contradictions économiques et la critique de l'État autoritaire.
Parmi ses œuvres posthumes, Herzen ne semble pas avoir connu. De la capacité politique des classes ouvrières. En tous cas il n’en a parlé nulle part. Ce livre ne pouvait éveiller chez lui un particulier attrait. La question de la terre lui paraît primer celle de l’atelier et de l’usine. Il ignore le mouvement ouvrier, inexistant dans une Russie toute agricole, où l’industrie présente un caractère primitif à peine différencié de l’économie rurale. Sa conviction que l’Europe est impuissante à parvenir au so-
cialisme a contribué encore à le détourner de l’étude de ce mouvement en Occident. I1 n’a donc pu être frappé par le dernier manifeste de Proudhon, ni deviner l’importance capitale que celui-ci était destiné à prendre dans le développement de l’action socialiste.
Par contre nous sommes sûrs qu’il a étudié la Théorie de la propriété. Dans une lettre du 25 décembre 1865 il engage Malvida de Meysenbug à la lire (1). Il se réfère à elle dans le n° 222 du Kolokol, du 15 juin 1866, où il commente le fameux rescrit d'Alexandre II au prince Gagarin, au lendemain de l'attentat de Karakosov, le 4 avril 1866, rescrit qui marque le retour à une réaction violente contre le libéralisme du début du règne. Alexandre invitait tous les bons serviteurs de l’Empire à combattre sans merci les doctrines subversives des socialistes sur le gouvernement, la propriété, la famille, la religion. Herzen lui répond que le socialisme n’a jamais appelé les masses au pillage des propriétés, et il en donne comme preuve la nouvelle théorie de Proudhon, longuement exposée, dit-il, dans le Kolokol(2). En effet, au moment où il écrit, il a déjà fait accueil dans son journal à une importante étude de Meënikov sur le livre posthume de Proudhon. Trois articles ont paru dans les numéros 217, 219, 221 des 15 août, 1°T et 15 mai 1866. Deux autres suivront encore dans les numéros 225 et 226 des 1°T et 15 août. C’est dire l’importance que Herzen a attaché à cette Théorie de la propriété, en même temps qu’au travail de Meënikov, dont il a évidemment fait siennes les conclusions.
Meënikov étudie avec beaucoup de pénétration l’évolution des idées de Proudhon depuis le premier mémoire Ow’est-ce que la propriété ? et s'attache à prouver leur unité profonde. Il montre que Proudhon n’abandonne rien de ses premières critiques contre la propriété, s’il la justifie désormais par ses
(1) Éd. Lemke, t. XVIII, p. 291.
(2) Ibid., t. XVIII, p. 425.
fins politiques. Elle est le contre-poids de la puissance de l’État, la forteresse de l'individu contre l’omnipotence du pouvoir. Mais pour arriver à cette propriété-liberté, il faut en finir avec la propriété-vol, constituée par la rente, droit d’aubaine sur le travail d’autrui. La propriété injuste par nature sera rendue juste par un ordre économique nouveau, où le droit d’usurpation sera réglementé, au profit de tous, et par un ordre politique fédéral, seul capable d’assurer cette réglementation niveleuse. Proudhon est donc resté lui-même : il n’est pas devenu un réactionnaire hostile à toute transformation sociale.
Cette démonstration de Meënikov a grande importance pour la lutte que mène Herzen en Russie. Car la noblesse, hostile à lPémancipation et aux réformes aministratives, prétendait trouver un allié dans Proudhon, comme l’avaient prétendu en 1848 les conservateurs français (1). Son journal Vés#, (La Nouvelle) (2), étayait sur la critique du suffrage universel de Proudhon et sa nouvelle théorie de la propriété la défense de ses privilèges, menacés par les libéraux et les socialistes. Aussi, le r°T décembre 1866, dans le numéro 230 du Kolokol, Meënikov revient-il à l'examen du dernier livre de Proudhon. Il répète que celui-ci maintient toutes ses critiques d’autrefois contre la propriété : s’il la conserve, c’est pour la fonder sur la justice, en la délivrant de la rente foncière. Cette propriété postule une réorganisation sociale, où disparaîtront tous les privilèges.
(x) Cf. l’article de la Revue des Deux Mondes (juin 1848, p. 842-861). « Les écrits de M. Proudhon », où Léonce de Lavergne se félicite de voir Proudhon, « le plus intelligent des socialistes », porter contre la démocratie et le suffrage universel les mêmes critiques que les conservateurs.
(2) Ce journal d'extrême droite, édité par V. Skarjatin et N. Jumatov, parut d’abord une fois par semaine de 1863 à 1865, puis, après une suspension de 8 mois, 2 fois par semaine jusqu’en 1867, 3 fois de 1867 à 1860, et tous les jours à partir de 1860. Il s’éteignit, faute de ressources, après le numéro 108 en 1870. Cf. A. A. Kornilov, op. cit., Minuv$ie Gody,
Vouloir s’autoriser de Proudhon, c’est ne pas comprendre le sens révolutionnaire de son œuvre tout entière. Herzen et Meënikov s'accordent ainsi pour reconnaître chez lui une unité profonde derrière les variations de sa pensée.
Ce qui dans la Théorie de la propriété a particulièrement fixé l'attention de Meënikov, c’est le passage sur les institutions agraires de la Russie : « La théorie de la possession, principe de la civilisation et de la société slave, est le fait le plus honorable pour cette race : il rachète le retard de son développement et rend inexpiable le crime de la noblesse polonaise. Il est certain que l’économiste ne peut exiger rien de plus : là le travailleur est récompensé, tout ce qui lui appartient légitimement est protégé. Mais ce n’est pas le dernier mot de la civilisation et du droit. On peut concevoir quelque chose au-delà. La souveraineté de l’homme n’est pas entièrement satisfaite, la liberté, la mobilité ne sont pas assez grandes » (1). Meënikov se demande pourquoi Proudhon ne s’arrête pas à la forme slave de la possession et veut la dépasser. C’est que pour lui, dit-il, la commune est en Russie un produit naturel comme l’est la propriété quiritaire en Occident. Par suite, elle ne saurait être une solution pour le monde romano-germain ; pour l'installer à la place de la me priété, 1l faudrait un cataclysme destructeur.
Ce commentaire est particulièrement intéressant pour nous, car il est celui de Herzen lui-même. Nous y retrouvons son idée que chaque peuple constitue un organisme particulier, façonné par son milieu et son histoire. Il marche donc vers l’avenir par un chemin qui lui est propre, dont tout son passé commande la direction, Par suite ce qui convient à la Russie ne convient pas à l'Occident. La civilisation présente de celui-ci comprend deux éléments essentiels, l’État et la propriété. On ne saurait les nier. I] faut d’abord les équilibrer, pour les empêcher de se détruire l’un l’autre, et pouvoir les élever ensuite à la synthèse
(x) Théorie de la propriété, p. 227,
supérieure dont Proudhon rêve toujours à la fin de son nouveau livre : « Même quand elle est rationnelle, intelligible, la propriété conserve quelque chose d’égoiïste qui m'est antipathique. C’est une place de sûreté pour le faible, mais mon cœur ne sera jamais à elle. La propriété purifiée du droit d’aubaine ne sera plus la propriété quiritaire, mais pas davantage la possession octroyée, précaire, provisoire, grevée de redevances, tributaire, subordonnée ». En somme le but que poursuivent Herzen et Proudhon reste le même : une propriété assurant l’indépendance de l’in- : dividu, mais purifiée des injustices inhérentes à sa nature. L’un part du mode de tenure slave qui est la possession où la personne est encore trop immergée dans la commune ; l’autre du mode romain établi par l’histoire, la propriété quiritaire. Par des routes opposées ils tendent vers le même point, une synthèse de la propriété et de la possession, permettant son plein épanouissement à la personne humaine, au sein de l’organisme social.
Herzen, en 1866,semble avoir mieux compris que les solutions adoptées par Proudhon, qui l’avaient si vivement choqué en 18509 dans De la justice dans la Révolution et dans l'Église, étaient les seules possibles sur le terrain occidental. C’est ce qui explique à notre sens, cette note datée de 1866, dont il accompagne dans sa réédition de Byloe i Dumy en 1867, le chapitre xLI : « J'ai en partie changé d’opinion sur cette œuvre de Proudhon (De la
justice) ». I1 n’a sans doute pas cessé de penser que les origines paysannes de Proudhon l’empêchaient de comprendre la femme et de se débarrasser complètement de sa mentalité romaine de paterfamilias. Mais il s’est plus clairement expliqué pourquoi Proudhon face à l’État autoritaire, créé par une longue histoire, avait dressé une propriété intangible et une famille indissoluble. Cette conception lui paraissait être une nécessité imposée par la réalité occidentale, et elle ajoutait pour lui une nouvelle raison à tant d’autres pour penser que la possession slave permettait une accession plus facile au socialisme. La lecture de la
Théorie de la propriété, en lui faisant pénétrer davantage la pensée de Proudhon, lui démontrait que celui-ci n’abandonnait pas, comme il l’avait cru en 1850, l’idée fondamentale du devenir incoercible des choses, de la révolution permanente, puisque cette propriété quiritaire, opposée à l’omnipotence de l'État, restait soumise à un perfectionnement progressif dans un régime contractuel. Aussi pouvons-nous dire qu'après la mort de Proudhon il est devenu intellectuellement beaucoup plus rapproché de lui qu’il ne l’avait jamais été.
Les funestes conséquences de l'insurrection de Pologne, qui, par la réaction violente déchaïînée en Russie, lui rappelaient celles des Journées de juin 1848, l'avaient définitivement convaincu du danger de tout appel à la force pour résoudre la question sociale. Déjà en octobre 1864 (1), Ogarev écrivait : «Le soulèvement polonais a été vaincu par l’absence de l’élément paysan, les propriétaires n’ayant pas laissé les paysans prendre possession des terres. Le gouvernement national, ayant mis en avant la question des limites de 1772, les provinces n’ont pas ressenti cette commotion électrique et contagieuse qui n'aurait pu se produire qu’avec l’idée d’une indépendance absolue ».
Herzen n’avait pas d’autre opinion que celle d’Ogarev. Il était donc déjà tout prêt à s’accorder avec Proudhon au moins sur ce fait qu’en 1863, étant données les circonstances, il aurait mieux valu pour la Pologne comme pour la Russie, s’unir dans une même politique agraire, instituant de la Vistule à l’Oural la possession communale. Il était amené,en élargissant l'expérience acquise par la malheureuse insurrection de 1863, à conclure de même avec Proudhon que la moindre réforme économique a plus de vertu durable pour le progrès social qu’une conquête politique ; en d’autres termes, que l’ordre économique crée
l'ordre politique. C'était sur ce point que leurs conceptions
(x) La Cloche, n° 49.
étaient toujours restées profondément divisées. Cette division, désormais, s’effaçait.
Aussi ne pouvons-nous pas ne pas être frappés de l'esprit proudhonien qui anime la doctrine dernière de Herzen. Il croit à l’action créatrice des masses. Il croit à la fécondité de la commune russe, libérée du joug du servagé, pour donner naissance, lentement, obscurément, mais sûrement, quelle que soit l’action du gouvernement impérial, à une extension de Vartel, de l’association libre des travailleurs agricoles, au domaine industriel et commercial d’abord, au domaine politique ensuite (1). De la commune sortira de lui-même un régime fédéral qui peu à peu fera disparaître le gouvernement centralisé et autocratique de Pétersbourg. Le mode de propriété entraînera la forme politique adéquate. À chaque ligne de ses Lettres à un vieux camarade, adressées à Bakunin en 1860, cet esprit proudhonien apparaît. Herzen redoute pour l’Internationale ouvrière, qui se constitue en Europe, une scission désastreuse avec la bourgeoisie intellectuelle et capitaliste, et se montre défavorable aux moyens d’action violents comme la grève. Il rappelle à Bakunin qu'aucune négation ne saurait créer un ordre nouveau. Le réel est ce qu’il est. Il faut s’accommoder de lui pour le transformer, en conservant ce qu’il contient de durable. Il faut trouver des diagonales, des compromis et obtenir d’abord que l’État ne se mêle pas plus du travail que de la propriété. « Le paysan d'Occident est aussi nécessairement attaché par l’amour à la propriété de son lopin à lui que le moujik comprend facilement la possession communale » (2).
Ce sont les préceptes même de Proudhon que l’on croirait entendre.
(x) Éd. Lemke, t. XVIII, p. 111 : « Le droit à la terre suppose une autre moralité, d’autres relations sociales non développées encore, mais qu’on ne peut changer pour d’autres, étrangères, nées d’une organisasation sociale niant tout droit à la terre, sauf par achat ou héritage. »
(2) Éd. Lemke, t. XXI, p. 441.
LABRY. 15
Il ne paraît pas douteux qu’à la fin de sa vie Herzen ne-
se soit senti de nouveau aussi près de Proudhon qu’à Moscou,
en 1845, lorsqu’il lisait De la création de l’ordre dans l'humanité... Les traverses de ses dernières années Pont empêché de revenir
à lPétude de son œuvre, comme il promettait de le faire dans son article nécrologique de 1865. Mais on sent que le souvenir de Proudhon est toujours présent à son esprit. Il surgit
avec une particulière vivacité chaque fois que Herzen fait un :
retour sur sa vie passée. Sa collaboration à La Voix du Peuple lui inspire une véritable fierté. IL ne songe jamais aux événe-ments de 1848 sans qu’aussitôt Proudhon ne réapparaisse dans son souvenir, comme dans le dernier conte écrit par lui : Le Docteur, un Mourant et les Morts (1). Jusqu’à sa dernière heure Herzen est resté fidèle non seulement à l’amitié profonde que ni l’éloignement ni les conflits d’idées n’avaient pu briser, mais encore à l'admiration, à peine obscurcie en 1859, qu’il avait conçue à Moscou avant son départ pour l’Europe, et qui, dans le Kolokol du 1°T février 1865, lui faisait saluer Proudhon du nom de Maître.
{x} Éd. Lemke, t, XXL, pp. 453-485.
CMD