DREAM EL ET
Telle est l’histoire au jour le jour de cette amitié entre Herzen et Proudhon dont il nous reste à marquer le rythme, à systématiser les raisons et à faire le bilan.
Dès que Herzen connaît à Moscou, avant son départ pour
l’Éurope, Ow’est-ce que la propriété ? et De la création de l'ordre ‘ pe, q
dans l'humanité, il est vivement attiré par la pensée de Proudhon. IL n’éprouve cependant, au premier abord, aucune sympathie pour sa personne, lorsqu’il le voit à Paris,en 1847, chez Reichel et Bakunin. Mais ses préventions disparaissent vite pendant leur collaboration à La Voix du Peuple, et jusqu’en 1859 il nourrit une admiration égale pour l’homme et le penseur, Sa lecture du livre De la justice dans la Révolution et dans l'Église amène une rupture dans cette unité : le penseur lui paraît désormais décrépit. Si, après leur entrevue de Bruxelles, Herzen revient à un meilleur jugement, il n’en déplore pas moins la position prise par Proudhon dans la question de Pologne, et, par un mouvement contraire à celui du début de leur rencontre, il né conserve d’attrait que pour l’homme. C’est seulement après la mort de Proudhon que, comprenant mieux les variations de sa pensée après la lecture de la Théorie de la propriété, il retrouve l'intégrité des sentiments qu’il lui portait. Proudhon n’est pas seulement pour lui l’ami : il reste le maître du socialisme.
De son côté, Proudhon, depuis La Voix du Peuple, a toujours considéré Herzen comme un ami d’élite, doué de Ia plus haute
intelligence et des plus belles richesses de cœur. Il a pu s’irriter de ce qu’il appelait ses erreurs au sujet de la Pologne et du principe des nationalités, mais il lui a gardé jusqu’à sa mort la meilleure place dans son souvenir, parmi ses plus proches. Ni l'éloignement, ni les désaccords d’idées n’ont porté atteinte à sa particulière amitié.
Leurs deux tempéraments, ardents, prompts à l’emportement, mais d’une égale loyauté à toute épreuve, et d’une sensibilité frémissante, s’accordaient. Leurs esprits, qui semblaient sortis du même moule, étaient liés par une étroite parenté, dont Herzen, plus que Proudhon, ignorant l’œuvre russe de son ami, a eu le sentiment exact. .
Car c'était presque sa propre histoire intellectuelle qu’il pouvait lire dans la Huitième Époque des Contradictions économiques. Après une longue recherche à travers la Naturphilosophie, l'Idéalisme transcendental de Schelling et le Saint-Simonisme évangélique de Pierre Leroux, Herzen avait cru trouver dans Hegel la solution des problèmes qui le tourmentaient. La Phénoménologie lui avait appris que l’opposition de l’être et du non-être se résolvait dans le devenir. Dès lors le dualisme entre la nature et l’esprit, entre l’âme et le corps, disparaissait. Les systèmes basés sur ce dualisme, spiritualisme et matérialisme, rationalisme et empirisme, religion et métaphysique, étaient désormais conciliés dans une synthèse supérieure. L'Univers était débarrassé de toute transcendance. Il y avait entre l’idée et l’objet une fusion intime de toute éternité, une action et une réaction réciproques, amenant la nature à se révéler à ellemême dans la conscience humaine et à découvrir sa rationalité intime. La loi dialectique de la thèse, de l’antithèse et de la synthèse, dominait souverainement le monde en perpétuel travail pour libérer la raison. <
Mais cette loi restait chez Hegel une formule abstraite. Il fallait y intégrer tout le concret,en recherchant d’abord comment le devenir logique se réalisait à travers la hiérarchie des
phénomènes inorganiques et organiques, en appliquant ensuite les découvertes tirées de l'étude des sciences naturelles à l’histoire, domaine de l’homme et de la conscience.
Herzen voyait dans la nature ce devenir présenter non pas une ligne rigide, mais une multiplicité de lignes sinueuses, s’enchevêtrant, comportant des retours. Chaque être, comme l’espèce dont il tire sa réalité, est soumis à une double force de conservation et de changement. Il veut persévérer dans la forme qu’il a une fois atteinte, et il est travaillé par une inquiétude intérieure qui le pousse à la dépasser. La forme nouvelle à laquelle il parvient est commandée par l’ancienne, mais n’en sort pas nécessairement. Elle est toujours une trouvaille heureuse parmi la multitude des possibles-Le monde organique s’élève ainsi par degrés vers l’homme, par une série de synthèses nouvelles, lentes ou brusques, mais qui ne font pas disparaître les synthèses antérieures, chacune s’obstinant à durer. De là la multiplicité de la nature et son unité interne, de là son déterminisme qui laisse place à une inconsciente liberté.
Appliquant ces lois à l’histoire, Herzen y retrouvait dans les sociétés, diversement façonnées par leur milieu et leur passé, les espèces de la nature, conférant de même aux individus qui les composent leur pleine réalité. Sociétés et individus lui apparaissaient comme dirigés par les mêmes forces de conservation et de changement. Mais ces forces, désormais, prenaient de plus en plus conscience d’elles-mêmes dans l’éveil progressif de l’humanité à la raison. Les synthèses nouvelles qu’elles créaient par leur conflit étaient l’œuvre de cette raison, choisissant parmi les formes, dans lesquelles elle s'était réalisée, les éléments d’une forme supérieure, la libérant chaque fois davantage des obscures fatalités du passé. Ce choix était la part de la liberté dans le déterminisme de l’histoire. Mais pour que la raison pût mieux choisir le meilleur agencement du réel parmi les possibles s’oftrant à elle, il fallait qu’elle se guidât sur une méthode sûre. Elle ne pouvait se contenter de la seule observation qui collec-
tionne les faits sans les expliquer, ni de la logique formelle qui prétend les expliquer sans les connaître. Ces deux méthodes, contradictoires comme l’empirisme et l’idéalisme d’où elles étaient sorties, devaient être conciliées par une méthode supérieure, faisant à la fois l’inventaire du réel et pénétrant jusqu’à son essence par la dialectique hégélienne. Cette méthode devait être celle des sciences naturelles, découvrant que chaque phénomène est non seulement la synthèse d’une antithèse, mais encore partie intégrante d’un tout organique. C'était en somme la méthode sérielle, empruntée par Proudhon aux naturalistes et à Fourier, pour compléter la dialectique hégélienne dans l'étude des phénomènes sociaux.
Le chemin, par lequel Proudhon était parvenu aux mêmes conclusions, présente dans sa ligne générale, de singulières analogies avec celui de Herzen. La Huitième Époque des Contradictions économiques nous en donne le tracé le plus net (x). Proudhon part d’une critique des systèmes philosophiques opposant l’être au non-être, et suit l’évolution qui les conduit à la métaphysique hégélienne, synthèse dernière de leurs antithèses. 11 montre d’abord le dualisme de la matière et de l’esprit se traduisant par les religions, puis par la longue lutte entre l’idéalisme et le matérialisme. I refait ensuite le travail intérieur par lequel la pensée allemande passe de Kant à Hegel, à travers les systèmes de Fichte et de Schelling. Hegel, « ce Titan de la philosophie », lui paraît avoir démontré définitivement que lantinomie était la loi de chaque être et le principe des fluctuations de l’esprit, antinomie dont Kant fut le révélateur. « Hegel réussit à donner une formule qui, si elle n’est pas toute la science, ni même toute la logique, est du moins la clef de la science et de la logique. Si la théorie des contraires est d’une puissance incomparable pour contrôler nos opinions, découvrir nos erreurs et déterminer le caractère essentiel du vrai, elle
(1) Système des contradictions économiques, t. IL, pp. 158-178.
n’est pourtant pas l'unique forme de la nature, la seule révélation de l’expérience et par conséquent la seule loi de l’esprit»(r). I faut donc, pour avoir l'intelligence de Univers, compléter la loi dialectique par une autre loi, «celle qu’ont mise en lumière les naturalistes » (2), la loi sérielle qui rattache chaque phénomène au genre et à l’espèce, en dehors desquels il n’est rien, et qui permet ainsi de saisir l'unité de la nature derrière sa variété. Nous retrouvons donc dans l’évolution des idées de Herzen et de Proudhon les mêmes étapes, plus où moins rapidement franchies sans doute, mais aussi nettes. Herzen s’est beaucoup plus longuement arrêté à Hegel. Il a fait le tour des sciences de son temps. Il a été initié à leur étude pendant les quatre années qu’il a passées à la Faculté physico-mathématique de Moscou, et il ne les a jamaiïs abandonnées depuis sa sortie de l’Université. Chez lui sa conception du devenir social s’est plus profondément greffée sur sa conception du devenir de la nature. Proudhon, par contre, s’il connaît exactement la place de Hegel dans le mouvement de la pensée allemande, ne s’est adonné à aucune recherche directe et approfondie sur son système. L’hégélianisme, que lui prêtait Herzen à la lecture de la Création de l’ordre dans l’humanité, paraît bien s’être réduit à l’acceptation du devenir, résolvant l’antithèse de l’être et du non-être, et de la loi de la syn- - thèse des contraires. C’est d’ailleurs à Kant qu’il attribue la découverte de cette loi appelée par lui, dans la Huitième Époque, loi antinomique. Kant a eu sur sa pensée une influence autrement plus profonde que Hegel. De plus Proudhon n’a eu des sciences naturelles qu’une connaissance toute superficielle ; s’il leur rapporte la méthode sérielle (3), il reconnaît l'avoir
(x) Op. cit, pp. 171-172. :
(2) Op. cit., p. 178. | À
(3) Cf. dans la Correspondance, t. VII, p. 10 (lettre à Villaumé du 24 janvier 1856) : «Sans que je prétende me comparer à un savant tel que Cuvier, je puis du moins vous avouer sans orgueil que j’ai Cru suivre -dans mon exploration d’économiste une marche analogue à celle que le
reçue d’elles par l’intermédiaire de Fourier. Mais quelle que soit la différence de formation de Herzen et de Proudhon, il est incontestable que leurs démarches d’esprit ont suivi la même direction pour aboutir aux mêmes conclusions. Ils sont partis -d’une philosophie spéculative, niant l'absolu et la transcendance, et considérant l'Univers comme un tout rationnel animé par un perpétuel antagonisme. De cette philosophie ils ont tiré la justification de la dialectique hégélienne. Et celle-ci, à son tour, ils l’ont assouplie et enrichie au contact des sciences naturelles, préface de la science sociale, comme le monde organique est le prélude du monde humain.
Ils sont parvenus ainsi de compagnie à une identique philosophie de l’histoire. La conception de Proudhon est l’exacte réplique de celle de Herzen. Pour lui l’histoire est mouvement, évolution organique révélant peu à peu l’ordre immanent des choses. Si la direction générale du mouvement est sûre, les chemins qu’il emprunte sont incertains, car celui-ci ne se déroule pas suivant un plan fixé d’avance en ses détails parmi la confusion « des créations en train de se produire chaque jour, s’agitant pêle-mêle et se pénétrant d’une influence réciproque». L'homme ne saurait pas plus créer les éléments dé l’histoire que ceux de la chimie. IL ne peut que leur donner chaque fois un agencement meilleur. Il est déterminé par le réel, produit de la spontanéité sociale, mais libre de choisir parmi les possibilités que ce réel permet. Son choix sera d’autant plus sûr qu’il sera plus éclairé par la science. C’est par elle qu’il est possible de promouvoir le progrès, poursuivi à tâtons par l’obscure conscience des
grand naturaliste avait suivie pour ses fossiles. Le monde social m’ap-
paraissait à l’état chaotique comme le monde souterrain apparaissait à
Cuvier ; je m'emparai donc des idées, des institutions, des phénomènes en cherchant le sens, la définition, la loi, les rapports, les analogies etc.,
étiquetant mes pièces jusqu’à ce qu’il me fût possible de composer le
tout, comme Cuvier composait le squelette du dinothérium ou de tout autre animal antédiluvien. »
masses. Elle seule permet à l’homme d’ordonner le chaos humain, comme la chimie lui a permis d’asservir à ses desseins les lois présidant à la combinaison des corps.
Cette science sociale, accord de l’expérience et de la raison, est justement pour Herzen comme pour Proudhon le socialisme, mouvant comme la réalité même, recherchant à chaque moment du devenir la synthèse des contradictions toujours renaissantes, qui sortent de l’antithèse fondamentale entre l’être collectif et l'individu. Le socialisme n’est donc pas pour eux un système fixé en tous ses détails, un plan idéal de reconstruction sociale aux lignes arrêtées. Il est une approximation lente de la liberté dans l’organisation, suivant les conditions que présente la réalité du moment.
De là, chez eux, un jugement semblable contre les utopies d’un Cabet, contre le communisme qui sacrifie l'individu à la collectivité, contre l’économie politique, qui, prenant pour immuables les lois passagères du présent, sacrifie les intérêts de la collectivité à une fausse conception de la liberté de l'individu. De là encore la ressemblance de leur action politique. Comme ils estiment également que l’avenir se crée avec les éléments du présent, il s’agit chaque fois pour eux de discerner parmi céès éléments ceux qui sont durables et ceux dont l’heure a sonné. « Qui dit Révolution, dit autant conservation qu’élimination », écrit Proudhon au Docteur Crétin le 4 mars 1862 (1). Cette doctrine mène tout droit à un réformisme et à un opportunisme, n’excluant pas la possibilité d’une crise brusque pour briser une forme vétuste qui s’acharne trop obstinément à durer, mais cherchant à tirer parti, en faveur du progrès, de tout ce qui manifeste encore une vitalité, en tous cas repoussant l’idée d’une destruction totale de l’ordre ancien. Puisque Napoléon III se maintient au pouvoir grâce à l'ignorance des masses, leurrées par la légende bonapartiste, il serait vain de le combattre par
(x) Correspondance, t. XII, p. 7.
la force, pense Proudhon, il vaut mieux travailler à en faire l’agent de la Révolution sociale. Puisque le tsarisme, pense de son côté Herzen, n’a aucune racine dans le peuple, on peut ‘espérer l’ébranler définitivement à Îa faveur d’une guerre étrangère et d’une insurrection de la Pologne, propices à un soulèvement général. Aussi, pendant la guerre de Crimée, Herzen mène-t-il campagne contre Nicolas 1®7. Mais Alexandre II monte sur le trône, accueilli par les espérances de la Russie entière, Le tsarisme se consolide en sa personne et semble favorable à l'émancipation des paysans. I1 est donc plus sûr de réaliser avec lui, que contre lui, cette grande réforme. Herzen se rallie à Alexandre I] provisoirement, tout comme Proudhon s'était rallié à Napoléon III. I] reprend le combat contre l’empereur lorsqu'il doute de ses aspirations libérales et que la révolte de la Pologne lui paraît de nouveau le signal d’un ébranlement possible de l’autocratie. Mais ses espérances sont déçues. 11 s’est trompé sur la force du mouvement révolutionnaire en Russie. I] revient à sa tactique d’accord avec Alexandre I.
L’action politique de Herzen et de Proudhon a été sembla-
blement inspirée par le calcul des forces en présence, et elle a varié en fonction des solutions diverses trouvées par ce calcul. Aussi tous deux ont-ils subi les mêmes attaques des révolutionnaires qui attribuaient ces vicissitudes à une absence de fermeté dans les principes. Ils ont éprouvé la même infortune d’être parfois réclamés par les partis réactionnaires comme leurs meilleurs alliés. Cette analogie de leurs destinées, malgré a différence des milieux où elles sesont déroulées, suffirait à nous découvrir celle de leur philosophie de l’histoire et de leurs conceptions sociales. Parmi les révolutionnaires russes Herzen est bien celui qui est le plus près de Proudhon.
Mais il l’était déjà avant même de le connaître. C’est ce qu’il importe surtout de remarquer, pour mieux mesurer l'influence exercée sur lui par Proudhon. Herzen avait fixé les traits généraux de sa doctrine dès les premières années de son séjour
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