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CHAPITRE II

LÉ PRÉMIER CONTACT PERSONNE, ENTRE PROUDHON ET HERZEN PENDANT LE SÉJOUR DÉ HERZEN A PARIS (25 MARS—21 OCTOBRE 1847).

Herzen débarque à Paris le 25 mars 1847. Son premier soin est de retrouver ses amis Annenkov, Sazonov et Bakunin. Puis il a hâte de visiter les endroits célèbres où s’était joué le grand drame révolutionnaire de 1780. Avec la fougue d’un homme qui, après avoir longuement rêvé de liberté dans une geôle, se trouve tout d’un coup transporté dans un pays où l’on ne risque plus à chaque pas la prison et l’exil, il se jette dans le tourbillon de la vie parisienne, fréquentant les théâtres, les restaurants à la mode, les cafés en vogue du Palais-Royal et des boulevards. Mais sa curiosité passionnée une fois satisfaite, il semblait naturel qu’il se mît, comme Karl Grün en 1844, à la recherche de ceux dont les œuvres avaient occupé son esprit en Russie, Pierre Leroux, Victor Considérant, Louis Blanc, George Sand, et Surtout Proudhon. Il n’en fait rien et nous en donne les raisons dans le passage si souvent cité de Byloe i Dumy (Passé et Pensées), où il nous montre Proudhon discutant jusqu’à l’aube sur Hegel avec Bakunin chez le musicien Reichel (1). Nous le

(x) Adolphe Reichel (1817-1806) était un musicien allemand, ami d’Amold Ruge et de Bakunin. Il épousa Marie Kasparovna En, sœur d’un fonctionnaire attaché à la chancellerie du gouverneur de Vjatka,

traduirons en entier ici, Car nous aurons à revenir plus tard sur le sens qu’il convient de donner à ces discussions hégéliennes.

« Jusqu’à la fondation de La Voix du Peuple, mes relations avec Proudhon furent insignifiantes. Je le rencontrai une ou deux fois chez Bakunin : tous deux étaient étroitement liés. Bakunin vivait alors avec A. Reichel dans un appartement extraordinairement modeste sur la rive gauche de la Seine, rue de Bourgogne. Proudhon y venait souvent entendre le Beethoven de Reichel et le Hegel de Bakunin. Mais les discussions philosophiques duraiïent plus longtemps que les symphonies. Elles rappelaient les fameuses nuits passées tout entières par Bakunin à discuter avec Khomjakov chez Caadaev, chez Mme Elagina sur ce même Hegel. En 1847 Karl Vogt, qui vivait aussi rue de Bourgogne et venait souvent de même rendre visite à Reichel et à Bakunin, lassé un soir d’entendre ces controverses sans fin sur la Phénoménologie, s’en alla dormir. Le lendemain matin il vint prendre Reichel, car ils devaient aller

ensemble au Jardin des Plantes. Il fut étonné, malgré l’heure--

matinale, d'entendre causer dans le cabinet de Bakunin. Il

ouvrit la porte. Proudhon et Bakunin étaient assis à la même place, devant la cheminée éteinte, et ils terminaient en quelques

paroles brèves la discussion commencée la veille ».

« Pour moi, dès le début, je redoutais le rôle d’humilité que jouaient nos compatriotes et le patronage des grands hommes, Aussi ne fis-je aucun effort pour me lier même avec Proudhon » (1). É

Danse chapitre de Byloe i Dumy consacré à son ami Sazonov, Herzen commente lui-même ces raisons générales qui l’éloi-

avec lequel Herzen se lia pendant son exil dans cette ville. Maria Kas-

parovna accompagna la famille Herzen en France. Herzen portait une vive amitié à Reïchel. Proudhon, rapporte Herzen, ES « une âme d'archange » (Ed. Lemke, t:X D 47).

(1) Éd. Lemke, Byloe à Dumy, t. XIII, p. 453

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gnèrent de la personne de Proudhon (1). Dès son arrivée à Paris il trouve Bakunin et Sazonov remplis d'enthousiasme pour les révolutionnaires, rencontrés dans les cafés et les salles de rédaction des journaux d’opposition, pour les « lions et les lionnes » de la littérature ou de la politique, pour les « matadors » des partis. « Je le confesse, dit-il, je fus moï aussi entraîné au premier moment. Je pensais que causer dans un café avec l’auteur de l'Histoire de dix ans, où chez Bakunin avec Proudhon, était une manière de promotion. Mais chez moi aucun essai d’idôlatrie ne dure : il fait très rapidement place à une complète négation ». I?admiration que la majorité de ses compatriotes nourrissent pour les illustrations de l’Europe paraît à Herzen tout comme « l’insolence préméditée » de quelques-uns, un reste de l’éducation de caserne reçue par les Russes, pleins de mépris pour l’inférieur, de servilité à l’égard du supérieur dans l’ordre du tchin. Cette éducation leur a façonné une mentalité de clients. Is perpétuent ainsi en Europe l'opinion que le Russe reste un mineur soumis à la tutelle étrangère, ou un barbare naïf, ébloui par la plus petite lumière d'Occident. De là cette condescendance avec laquelle Schelling, Hegel et autres professeurs des Universités allemandes accueillaient autrefois les visiteurs venus de Pétersbourg ou de Moscou, Herzen redoute davantage l'attitude protectrice des Français. Car par vanité nationale ils ont, pense-t-il, plus que les Allemands, tendance à s’ériger en maîtres souverains. Son esprit critique, son orgueil aussi, le sentiment qu'il a de sa propre personnalité et des hautes destinées de la Russie, son indépendance intellectuelle et son tempérament ombrageux, la peur enfin d’être confondu avec un de ces boyards dilettantes toujours en quête de belles relations en jouant au révolutionnaire, tout cela concourt à le détourner de Proudhon comme des autres célébrités françaises.

(x) Ed. Lemke, t. XIII, p. 572-580.

Ad" HERZEN ET PROUDHON

Mme Henneguy, née Catherine Proudhon, a bien voulu rechercher pour nous si, dans les cahiers inédits de son père, il n’y avait pas trace de la première entrevue des deux hommes. Proudhon n’a rien dit de l’impression produite sur lui par ce Moscovite devenu tout de suite parisien, qu’Annenkov nous représente vêtu à la dernière mode du boulevard (1). Herzen ne nous a pas davantage laissé un portrait du Proudhon coudoyé chez Bakunin, que nous aurions pu comparer au Proudhon visité par Karl Grün en 1844 dans sa pauvre chambre d’étudiant du n° 26 de la rue Mazarine, ou au Proudhon rencontré, à la fin de 1847, par Darimon au restaurant Beaurain près du Palais-

Royal et des bureaux de La Réforme : « un original coïïté d’un :

-chapeau à larges bords, enveloppé.dans une redingote vert- -olive traînant jusqu’aux talons, dont le pantalon trop court

laissait apercevoir de gros bas gris et des souliers lacés, qui

cachait ses yeux un peu vairons sous une paire de lunettes» (2). La froideur voulue de Herzen a dû entraîner celle de Proudhon. Tous deux se sont d’abord contentés du coup d’æœil superficiel

des gens qui n’ont aucun désir de se rapprocher. Peut-être

Herzen a-t-il été choqué chez Proudhon par une originalité

extérieure qu’il jugeait affectée ; peut-être Proudhon a-t-il été

détourné de même par Id mise recherchée du nouveau venu.

En tous cas ils sont passés à côté l’un de l’autre sans s’arrêter.

Leur amitié ne se nouera qu'après 1848, au cours de leur colla-

boration à La Voix du Peuple. |

Cependant, si Herzen s’écarte de l’homme, il n’en garde pas moins pour le penseur et l'écrivain la particulière estime qu’il

professait à Moscou. Nous avons une preuve certaine de l’attention qu’il continue à lui prêter dans la deuxième de ses Lettres de l'avenue: Marigny. Herzen y parle des femmes françaises. Elles lui paraissent, dans la haute et la moyenne bourgeoisie,

(x) P. V. Annenkov, Literaturnyja Vospominanija, p. 303. (2) A. Darimon, À travers une Révolution, Paris, 1884, pp. 7-8.

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privées par le mariage de tout ce qui entoure une femme d’amour et de sourires ; celles qui gardent encore quelque joie de vivre, qui se parent, s’amusent et dansent sont « la femme entretenue à réputation équivoque, l'actrice, la maîtresse d'étudiant ».… « Je ne parle pas, ajoute-t-il, des malheureuses victimes du tempérament social, comme les appelait Proudhon » (1). Les formules proudhoniennes reviennent naturellement sous sa | plume ; elles sont fixées à demeure dans son esprit. D’autre part, si Herzen n’a pas eu entre les mains avant son départ de Moscou les Contradictions économiques, il serait difficile d’admettre que, pendant son séjour èn France de mars à octobre 1847, il n’ait pas lu ce livre dont le rententissement dans les milieux socialistes et parmi les économistes était loin d’être apaisé. Il serait aussi peu vraisemblable que Bakunin, au lendemain dés nuits passées à discuter avec Proudhon, n’ait pas chaque fois. rapporté chez Herzen, avenue Marigny, les opinions de son adversaire. Aussi Herzen, malgré son éloignement volontaire, n’a-t-il pas cessé d’être en contact étroit avec Proudhon. Qu’a-t-il retiré de ce commerce impersonnel ? Pour répondre à cette question, nous devons d’abord préciser le contenu des textes qui nous restent .de Herzen pendant cette période, puis rechercher s’il $’explique par le seul mouvement d’un esprit, travaillant sur les données de l’expérience française, ou par quelque emprunt à la pensée de Proudhon. |

En France les intérêts matériels dominent tous les autres, voilà le thème essentiel des Lettres de l'avenue Marigny. 11 en résulte un abaisséement de la moralité, démontré avec évidence par la pauvreté du théâtre, par la grossièreté du vaudeville, par les scandales politiques. La raison en est dans la domination d’une bourgeoisie ne poursuivant que la richesse, et mettant la main sur tous les rouages de l’État, représentation parlementairé, justice, armée, pour défendre sa tyrannie. Aussi la

(r) Éd. Lemke, t. V, p. 135.

vertu s’est-elle réfugiée chez l’ouvrier des faubourgs, l’homme à la blouse, riche de ses seuls bras. |

La bourgeoisie française a joué un grand rôle avant la Révolution de 1780, lorsqu'elle combattait la féodalité au nom des Droits de l'Homme. Mais, après avoir remporté la victoire, elle s’est installée dans les privilèges de l’adversaire, sans garder ses vertus. Elle ne sert qu’une religion, celle de la propriété. Aussi a-t-elle perdu son idéalisme révolutionnaire. Elle est devenue à son tour exclusive, « unilatérale ». Elle a ainsi dressé face à elle son antithèse, le prolétariat. Elle s’est créé à son. usage une science, l’économie politique, destinée seulement à justifier ses intérêts au nom d’une fausse liberté, et envisageant l’homme comme une machine, la société comme une fabrique, l'État comme un marché. Cette science à son tour, par son exclusivité, a engendré son contraire : lé communisme, négation impitoyable de cette liberté regardée comme le facteur nécessaire de la richesse, négation aussi de l’individu, sous prétexte de le délivrer de l’oppression de la misère. Il reste à trouver la synthèse de l’économie politique et du communisme, comme celle de la bourgeoisie et du prolétariat. C’est le problème qui se pose désormais avec une exceptionnelle acuité. Mais la France ne paraît pas capable de le résoudre.

Telle est la substance des Lettres de l'avenue Marigny.: un jugement sur la société française, une philosophie de l’histoire des classes et des doctrines qui divisent cette société. Quelles en sont les sources ?

Herzen tire surtout son jugement de l’expérience personnelle qu'il fait de la vie parisienne. I1 le forme au contact de la réalité de la rue, où il promène son esprit critique toujours en éveil. Il regarde les gens du peuple, les ouvriers du faubourg Saint- Antoine aller et venir à leurs humbles affaires, travailler, fâner aux Champs-Elysées, se divertir dans les bals publics. Il est frappé de leur bonhomie, de leur honnêteté, de leur bonté à l'égard des enfants, de leur tendance naturelle à s’entraider et

à échanger de mutuels services. II regarde de même au théâtre,

sur les boulevards, dans les restaurants et les cafés, financiers, politiciens, petits bourgeois, étaler leur froideur guindée, la médiocrité de leurs manières, leur mauvais goût de parvenus, applaudir aux pauvretés de Scribe et rire aux lourdes grivoiseries des vaudevilles du Palais-Royal. Son mépris pour eux s’augmente à la lecture dans les journaux de tous les scandales qui éclaboussent cette fin du règne de Louis-Philippe, les affaires Cubières et Teste, les trafics d'influence et de décorations, chaque jour dévoilés par la presse d'opposition. I] suit les péripéties dramatiques de l’enquête judiciaire au sujet du meurtre de la duchesse de Praslin, fille du maréchal Sébastiani, la comparution du Duc devant la Chambre des pairs, son suicide. Il assiste devant les assises à la reprise des poursuites contre de Beauvallon, beau-frère du directeur de l’Époque, journal stipendié par Guizot, qui, quelques années auparavant, avait tué en duel dans des conditions douteuses Dujarrier, administrateur-gérant de la Presse, rachetée par ce dernier de compte à demi avec Emile de Girardin. I] écoute le Procureur du roi requérir contre de Beauvallon et son témoin d’Ecquevilly. Cette affaire et les réflexions qu’elle inspire à Herzen remplissent la fin de la IVe des Lettres de l'avenue Marigny (1). Rien ne lui échappe de ce qui passionne l’opinion publique. Il rapporte à ses amis de Moscou l’accueil fait par le faubourg ‘Saint-Antoine aux dames de la cour revenant d’une fête donnée à Vincennes par le duc de Montpensier. Il est au courant de tout. Lorsqu'il arrive à Naples, en février 1848, il se félicite d'échapper au vol pressé des journaux assaillant chaque jour les Parisiens. Mais il s’est laissé facilement conquérir par eux.Il na pas résisté à l’attrait de la nouvelle toute fraîche et des commentaires fiévreux jetés dans les nombreuses feuilles du boulevard sur les événements de la veille. Il connaît les mérites

(x) Éd. Lemke, t. V, pp. 169-172.

et les démérites de chacune. Dans une lettre du 21 juin 1847 à son ami Korë, il le met en garde contre Les Débats ; il les compare au journal de Bukharin, L’Abeille du Nord, à la solde du gouvernement dutsar. Le Moniteur lui paraît encore préférable(1). Le 3 août 1847, il conseille de même à Ogarev de se méfier des Débats, et d’accorder plus de crédit à la Presse ou même à l’Algemeine Zeitung (2). Ses amis de Moscou reprocheront même à ses Lettres de l'avenue Marigny, comme aux Lettres de Paris d'Annenkov, de n'être qu’un résumé des

journaux français. Bélinskij, à son retour de Paris, où il est

allé chercher remède à sa tuberculose, croira devoir défendre Herzen. Celui-ci, répondra-t-il, ne pouvait pas ne pas voir ce qui se passait sous ses yeux. Ce qui importe d’ailleurs dans ses Lettres, ce ne sont pas les faits eux-mêmes, mais leur retentissement sur l'esprit de l’auteur. Ces critiques et la défense de Bélinskij nous sont une nouvelle preuve de la richesse d’information de Herzen, et de son effort pour juger de la France sur pièces, si l’on peut dire, et non par personne interposée.

Il conclut à la corruption du régime de Louis-Philippe. Cette conclusion ne pouvait surprendre que ses amis de Moscou. Elle était celle de tous les observateurs attentifs. Tant de scandales, de vols, de concussions, d’assassinats, dont les auteurs appartenaient au monde de la politique ou de la finance, manifestaient un état avancé de décomposition morale. Tous les partis d’opposition, depuis les libéraux jusqu'aux socialistes, S’aCCordaient là-dessus. Herzen avait été frappé de cette unanimité : «Tout le monde est mécontent de l’état présent de la France, dit-il dans la IV® des Lettres, sauf la bourgeoisie en titre et les agioteurs de tout acabit. De quoiest-on mécontent, beaucoup le savent, mais presque personne ne sait ni par quoi ni comment remédier au mal ; socialistes et communistes l’ignorent plus.

(1) Éd. Lemke, t. V, p. 44.

(2) lb EN pr 48:

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encore ; ce sont gens d’un idéal lointain à peine visible dans l’avenir » (r).

On ne saurait donc dire que Herzen doit son jugement sur la France à tel ou tel adversaire de la monarchie de Louis-Philippe. Il l’a tiré de l’examen des faits. Les critiques des partis d’opposition l’ont assuré de sa vérité. Ses déceptions personnelles, au spectacle d’une réalité si différente du visage idéal qu’il prêtait de loin à la France, sont venues encore consolider ce jugement et lui donner son caractère tranchant à la fois et d’une amertume passionnée.

Herzen, de même, n’avait besoin d’aucune leçon pour attribuer la décadence de la France à la domination de l esprit propriétaire personnifié par la bourgeoisie. Avant son départ de Moscou, il avait depuis longtemps fait sienne la critique des socialistes contre la propriété, dont il jugeait l’influence désastreuse sur la moralité individuelle et collective. Quant au rôle attribué à la bourgeoisie dans le déroulement des destins de la France, Herzen le tirait tout naturellement de sa philosophie de l’histoire. La féodalité avait donné naissance à son antithèse, la bourgeoisie. La négation de la valeur de la personne humaine avait dressé contre elle l’affirmation des Droits de l'Homme. Mais la bourgeoisie, au nom de ces mêmes droits, s’obstinait à nier la nécessité d’une transformation économique, qui justement réclamait une limitation de la liberté, profitable aux seuls possédants. Elle poussait jusqu’à l’absurde un principe bienfaisant. Dès lors la dialectique hégélienne postulait l’apparition de son antithèse dans le prolétariat. De même que, par une véritable loi du talion, l’idéalisme a toujours entraîné son

contraire, le matérialisme, de même l’économie politique bourgeoise à provoqué l’apparition du communisme négateur de la liberté. Nous voyons ainsi la doctrine de Herzen sur la France sortir directement de son hégélianisme par une déduction

(x) Éd. Lemke, t. V, pp. 160-161.

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toute logique appliquée à la réalité française. Herzen auraït raisonné de même s’il n’avait pas connu l’œuvre de Proudhon.

Est-ce à dire cependant qu’il ne lui doive rien ? Nous ne pouvons pas d’abord ne pas être frappés de la singulière parenté-existant entre.ce que dit Herzen desrapports de l’économie politique et du socialisme, et ce qu’en dit Proudhon dans son premier chapitre des Contradictions économiques. Tous deux opposent de même le fait et le droit dans l’économie des’sociétés, l’économie politique étant un simple recueil d'observations sur les phénomènes de la production et de la distribution des richesses, observations présentées comme une série systématique et rationnelle, le socialisme au contraire affirmant l’anomalie de Ja société actuelle, calomniant le passé, déclarant l’économie politique une sophistique inventée pour justifier l'exploitation du plus grand nombre par une minorité. L'économie politique tend à la conservation de l’égoiïsme, le socialisme penche vers l’exaltation de la communauté. Ce sont deux adversaires qui luttent pour s’exclure au lieu de rechercher la synthèse réalisant la vérité sociale, dont ils sont à titre.égal partie constituante. Chez Herzen le terme de socialisme tend à prendre, comme chez Proudhon, le sens de communisme, ou tout au moins de collection de systèmes utopiques, destructeurs de la Jiberté individuelle par sentiment exaspéré de l'égalité. Nous voyons. ainsi chez.eux un parallélisme de pensée tout à fait remarquable, naissant d’une conception identique de la synthèse des contradictoires.

« Il est acquis à la science, déclare Proudhon, que tout antagonisme se résout en une formule complexe qui met les opposants d'accord ‘en les absorbant pour ainsi dire l’un l’autre » (x). En disant les Contradictions économiques, Herzen

(x) Système des contradictions économiques, €h. 1, parag. 1, p. 72. (Œuvres complètes de Proudhon, nouvelle édition Bouglé.et Moysset Paris, 1923, Rivière).

retrouvait non seulement l’hégélien qu’il avait cru reconnaître dans De la création de l’ordre, mais encore les conclusions qu’il tirait lui-même de la dialectique et de son étude de la vie française. Aussi pouvons-nous dire ici encore que, si Proudhon wa pas inspiré sa pensée, il l’a confirmée dans sa direction, lenrichissant dans son détail sans en guider ni en Changer la ligne. Proudhon aide Herzen à contrôler sa propre vérité.

Les discussions de Proudhon avec Bakunin nous paraissent avoir eu pour Herzen la même utilité que les Contradictions économiques. Sur quoi portaient-elles ? Sur la Phénoménologie de Hegel, nous dit Herzen dans le passage de Bylae 1 Dumy cité ‘plus haut. Cette affirmation mérite une critique-serrée. Herzen écrit ses souvenirs en 1859, douze ans après son premier séjour à Paris. Sa mémoire a pu le trahir. Il vient de lire alors De la justice dans la Révolution et dans l'Église. I] juge très sévèrement la doctrine de Proudhon sur la femme, sur la famille, sur la petite propriété paysanne. Proudhon lui semble avoir abandonné ses premiers principes. C’est donc que Proudhon n'était pas aussi pénétré de Hegel qu’il l’avait cru. De là, évidemment, chez lui une tendance à concéder à Proudhon en 1847 une connaissance fort incertaine de Hegel, exigeant, pour devenir plus sûre, les leçons de Bakunin et l'étude de [a Phénoménologie.

Or Proudhon n’était pas sans avoir lu tout.ce qu’on avaitécrit en France sur Hegel. Il possédait les éléments essentiels du système. Dès 1844 Karl Grün est très affirmatif là-dessus. S'il trouve Proudhon mal informé, ce n’est pas sur Hegel luimême, mais sur sa descendance et la fortune de sa pensée à travers les différentes écoles sorties de lui. C’est le.seul vide qu’il reconnaisse dans la science acquise par Proudhon de la philosophie allemande, et qu’il s'emploie à combler. Proudhon n’a nullement besoin en 1847 de s'initier une nouvelle fois à la Phénoménologie sous la direction de Bakunin.

Celui-ci, d’autre part, à ce moment, a depuis longtemps

délaissé la métaphysique. Bélinskij lui donne un surnom bien caractéristique à cet égard : il l'appelle ex-Hegel. Bakunin est tout entier à l’action révolutionnaire. Il serait fort peu vraisemblable de croire qu’il prit plaisir à recommencer avec Proudhon ses controverses d’autrefois avec les Kiréevskij et Khomjakov sur l'être et le non-être, le passage de l’idée à la nature, le réel et le rationnel. II ne s’intéresse à la philosophie qu’en fonction des conclusions auxquelles elle conduit dans le domaine politique et social. Proudhon lui ressemble entièrement sur ce point. Aussi leurs discussions devaient-elles vraisemblablement avoir pour objet non pas le système lui-même de Hegel, mais une question d’ordre pratique, dont ils suspendaient la solution à telle ou telle interprétation de Hegel.

Quelle pouvait être cette question ? Chez Herzen, avenue Marigny, d’ardentes batailles se livrent à ce moment sur la définition de la bourgeoisie, sur le rôle de celle-ci et le sort que lui réservent les nécessités du progrès. Nous en connaissons les péripéties grâce surtout à la longue lettre écrite en décembre 1847 à Botkin par Bêlinskij, récemment arrivé de Paris (r). Nous savons par elle les positions prises par chacun des adversaires. Bêlinskij se refusait à expliquer avec Herzen la situation de la France par la seule action de la bourgeoisie. Mais tous deux s’accordaient pour penser que la bourgeoisie n’était pas un phénomène de hasard, mais une nécessité de l’histoire, qu’elle avait rendu de grands services et ne saurait disparaître tout d’un coup. « Je ne suis pas, ajoute Bélinskij, de ceux qui affirment que la bourgeoisie est un malheur, qu’il faut l’anéantir et qu’alors tout ira pour le mieux. C’est l'opinion de notre Allemand Michel ». Cet Allemand est Michel Bakunin. Celui-ci prêchait donc parmi ses amis russes la destruction de la bourgeoisie, la nécessité d’un bouleversement social balayant rentiers,

() Bélinskij, Pis’ma, t. III, pp. 321-333.

propriétaires, capitalistes, dont la somme définissait parfaitement cette classe condamnée.

Ainsi la querelle portait sur le point de savoir si l'avènement du socialisme était conditionné par une transformation lente des éléments en présence, ou par une révolution violente, Telle était la question capitale agitée dans le cercle de Herzen. Elle assiégeait trop l'esprit de Bakunin pour que celui-ci la délaissât en passant de l’avenue Marigny à la rue de Bourgogne. C’est vraisemblablement autour d’elle encore qu’il bataillait chez Reichel avec Proudhon.

On s’explique alors fort bien comment les deux adversaires, d'arguments en arguments, remontaient jusqu’à Hegel. Proudhon cherchait la solution du problème social dans la synthèse des contradictions, dont il avait dressé l’inventaire dans son dernier livre. Il s’élevait contre l’idée d’une lutte de classes tendant à l’anéantissement d’une bourgeoisie aussi utile à la vie économique que le capital l’était au travail, ou l’économie politique à la science sociale. II se réclamait de la grande loi hégélienne de la thèse et de l’antithèse s’élevant à une synthèse qui les fondait en un état nouveau, sans annihiler leurs éléments durables. Bakunin répondait sans doute, comme il avait déjà répondu à une argumentation semblable en 1842 dans son article des Deutsche Fahrbücher : Die Reaktion in Deutschland : « Les opportunistes disent, d’après Hegel, qu’il est nécessaire à un organisme, pour vivre, de renfermer en Jui un principe négatif. Celui-ci est, certes, un germe de vie tant qu’il reste en harmonie avec les éléments positifs. Mais, lorsqu'il devient indépendant, la mort de l’organisme arrive, moment qui, dans la philosophie de Hegel, est une transformation de la nature en un monde nouveau qualitatif, le monde de l'esprit. » En somme à la loi dialectique du devenir Bakunin opposait le concept hégélien de la mort naturelle libérant l'esprit de la matière pour l’élever à une sphère plus haute, A la Phénoménologie il opposait la Philosophie de la nature,

où Hegel, dans sa troisième partie, fait de la mort la condition de l’avènement de l'esprit (1). Dans l’organisme social, le principe négatif de la bourgeoisie n’étant plus compatible avec Ja vie, la société doit mourir comme meurt le corps, pour libérer son principe positif, le prolétariat, porteur de Pavenir. Bakunin devait ainsi justifier par Hegel devant Proudhon la doctrine de la destruction créatrice dont il était l’apôtre depuis 1842; Telle nous paraît être la matière des discussions de la rue de Bourgogne. Elles continuaient donc celles de l'avenue Marigny.

Aussi est-il vraisemblable de penser que, lorsqu'elles re- = prenaient chez Herzen, Bakunin reprochait à ses contradicteurs de donner dans l’opportunisme proudhonien et que ceux-ci à leur tour se réclamaient de l’argumentation de Proudhon. Si notre interprétation est vraie, elle confirme nos conclusions précédentes sur les rapports intellectuels de Proudhon et de Herzen. Si elle est fausse, elle ne leur enlève rien. En admettant que Proudhon n’ait pas été indirectement mêlé par l’intermédiaire de Bakunin aux débats de lavenue Marigny, Herzen . n’en est pas moins resté en contact étroit avec Proudhon grâce aux Contradictions économiques.

Dans les deux cas Herzen à jugé de la France par lui-même, avec la plus grande indépendance d’esprit, en tirant sa doctrine des faits et de la philosophie de l’histoire qu’il avait élaborée bien avant son départ pour l'Europe. Mais à Paris, comme auparavant à Moscou, il a trouvé dans Proudhon un ailié, dont la pensée est venue non pas solliciter la sienne, mais s’insérer dans la trame de celle-ci pour la consolider, ét peut-être l’étoffer davantage, sans lui enlever son originalité.

(x) Philosophie de la nature, trad. Véra, Paris, 1865, pp. 543-573.

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