‹ Herzen et ProudhonChapitre 6 sur 18 · DE PROUDHON-(AOUT-SÉPTEMBRE 1849).—1/ANARCHISME · texte numérisé non relu

DE PROUDHON-(AOUT-SÉPTEMBRE 1849).—1/ANARCHISME

Cette période est extrêmement importante dans l’histoire des idées de Herzen. Car il passe de la conception de l’État, cellule dirigeante et souveraine du corps social, à la négation de l’État autoritaire, à l’anarchie, dont il expose la doctrine dans la XI de ses Lettres de France et d'Italie, datée du 1°T juin 1840. Quelle a été l'influence de Proudhon sur cette évolution capitale ? T'elle est la question qui se pose à nous.

Des documents, restés jusqu'ici inédits, nous. permettent de fixer avec précision le moment où Herzen a achevé d’élaborer sa conception nouvelle. Dans un livre tout récent, A. 7. Herzen. Novye Materjaly (A. I. Herzen, Documents nouveaux), édité en 1927 dans la collection Katorga à Ssylka (Bagne et déportation), N. M. Mendelsohn a publié un certain nombre de lettres inédites de Herzen. Sur la période qui nous occupe ce recueil nous offre : une lettre du 31 décembre 1847, écrite de Rome

à Botkin ; une longue étude, datée des. 2 et 8 août 1848, sur les événements révolutionnaires depuis les journées de février ; et surtout une « suite » à la III® des lettres écrites de Paris après le retour de Rome, le 5 mai 1848.

Ces dernières lettres, au nombre de quatre, forment la série

connue sous le titre Encore à Paris, succédant aux deux séries antérieures Lettres de l'avenue Marigny et Lettres della via del Corso. Comme les précédentes, cette série, à peine remaniée dans son texte, a servi à constituer le premier recueil des Lettres de France et d'Italie, paru en allemand à Hambourg en 1850. Nous la possédions déjà, ainsi qu’une seconde suite à la 3° lettre. Mais la première suite, que cette seconde supposait, nous manquait. La publication de N. M. Mendelsohn vient combler cette lacune, Dans le texte retrouvé nous rencontrons pour la première fois, avec la définition de l’anarchie, l’exposé des raisons assurant à ce régime la précellence sur tout autre. Or la 3° lettre porte la date du 28 août 1848 et sa « deuxième suite » celle du 18 septembre 1848. Comme la « première suite » s’inscrit logiquement entre les deux, nous devons conclure que, dès le début de septembre 1848, l’adhésion de Herzen à l’anarchie est définitive.

Notre recherche est ainsi exactement limitée dans le temps. Nous sommes donc amenés à suivre les démarches de l’esprit de Herzen entre son arrivée à Paris le 5 mai 1848 et ce début de septembre, en les comparant à celles de Proudhon pendant la même période. Nous examinerons d’abord si elles concordent ou divergent, ensuite si elles les conduisent à une conception identique ou différente de l’anarchie. Les dissemblances nous donneront la mesure de l’originalité de Herzen. Après septembre 1848 jusqu’à la collaboration à La Voix du Peuple en aoûtseptembre 1849, il nous restera à voir si ces dissemblances se maintiennent ou s’atténuent sous le coup des événements qui forcent Herzen, après la manifestation du 13 juin 1840, à gagner Genève, refuge de tous les révolutionnaires d'Europe (x).

(1) Herzen arrive à Genève le 27 juin. Il y reste jusqu’au 22 décembre. À cette date il revient à Paris avec sa mère et, le 29, descend rue de la Paix, à l’hôtel Mirabeau. Le préfet de police lui fait signifier en avril 1850 un arrêté d'expulsion. Il obtient un sursis jusqu’en juin. Le 22 juin 1850, il quitte Paris et va s’installer à Nice.

Dans notre livre À. Jv. Herzen. Essai sur la formation et le développement de ses idées, nous avons déjà essayé de mettre en lumière l’influence du voyage de Herzen en Italie, d’octobre 1847 à mai 1848, sur sa conception de l’État. Les municipes italiens le frappent vivement avec leurs milices de citoyens, leur liberté dans la gestion des affaires locales et, vis-à-vis du pouvoir central, leur indépendance qui n'empêche pas la conscience des intérêts généraux. Herzen voit fonctionner sous ses yeux un”régime fédéraliste qu’il ne soupçonnait même pas. Il met en garde ses amis de Moscou contre leur erreur commune à juger de l’Occident d’après la France seule, l’Angleterre ou l’Allemagne. Le spectacle de l’Italie municipale lui découvre une formule nouvelle de gouvérnement et amène ainsi en son esprit une première dégradation de l’idée de l’État centralisé.

D'autre part les vicissitudes des luttes engagées par le peuple de Rome contre le Pape,par celui de Naples contre Ferdinand IT lui inspirent la conviction que tout contrat entre autocrate et sujets reste incertain, car l’autocrate garde l’arrière-pensée de le résilier à la première occasion favorable et travaille sans cesse à le faire. Aussi, dès la nouvelle de la proclamation de la République à Paris en février 1848, se rallie-t-il aussitôt à la République comme au seul régime permettant la véritable libération des peuples. Une des lettres publiées par N. M. Mendelsohn nous en fait la précieuse confidence : « À Rome je me liai avec la rédaction du journal l’Époque, en particulier avec le littérateur Spini et avec Gonzalès de Milan. J’aidai — mais oui, j’aidai, ne riez pas, amis, — à donner à l’Époque sa couleur républicaine » (1).

Donc, avant son retour à Paris, Herzen est gagné à l’idée d’une république fédérale. C’est le germe, déjà mûri, de son « anarchie » future. Il est né directement au contact de la vie

italienne, hors de toute influence directe de Proudhon. Car,

(1) N. M. Mendelsohn, op. cit., p. 56 (lettre du 2-8 août 1848).

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