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pendant les six mois passés en Italie, Herzen n’a volontairement accordé aucune attention à la France. Il a regardé comme un des bénéfices de son séjour à Rome et à Naples sa délivrance de l'assaut quotidien des journaux du boulevard. Il a été faire une cure d’oubli. Aussi n’a-t-il sûrement pas lu une ligne de Proudhon. Il s’est contenté de regarder autour de lui et de chercher à comprendre un peuple tout nouveau pour Jui. Nous voyons toujours son esprit réaliste et scientifique raisonner d’abord sur le concret, avant de se référer à l’opinion des autres, et demeurer prêt à réformer la sienne propre si l’observation et l’expérience viennent la démentir. Au spectacle de l'Italie il modifie le jugement trop général qu'il portait en Russie sur l'Occident. De même, en apprenant les Journées de février, il reconnaîtra avoir désespéré troptôt de la France de Louis-Philippe par ignorance des milieux révolutionnaires et ouvriers. Sa vision était restée trop limitée. Il avait raisonné sur des séries incomplètes de faits.
Aussi ne voudra-t-il pas commettre la même erreur : dans son Jugement sur les événements de 1848. Il cherchera d’abord à les établir dans leur réalité exacte en s’y mêlant lui-même, à les interpréter ensuite en s’aidant de l’information la plus riche. Il sera l’homme de la rue, des meetings, voire des barricades, poursuivant sa quête de choses vues et vécues. Mais il ne sera l’homme ni d’un seul journal, ni d’un seul parti. Dans ce laboratoire révolutionnaire, que lui ouvrira le Paris de 1848, il observera lui-même et cueïllera de toutes mains les observations des autres pour donner à ses conclusions la base la plus large et la plus sûre. L'influence de Proudhon ne saura s’exercer sur lui que dans la mesure où la pensée de Proudhon se rencontrera avec la sienne propre.
Dès son arrivée à Paris, le $ mai 1848, il assiste en. spectateur passionné à toutes les scènes de la révolution. Devant lui défilent, le jour de l'ouverture de la Constituante, les députés venus des provinces que regardent déjà avec. hostilité les ouvriers du
faubourg Saint Antoine et les Montagnards au foulard rouge de Caussidière. Il parle avec trop de sympathie, dans ses Lettres, de Barbès et de Blanqui pour ne pas avoir été entendre le Bayard de la démocratie au Club de la Révolution, et applaudir Blanqui dans la salle du Conservatoire, où les séances de la Société Centrale Républicaine attiraient un auditoire pressé. 1] fréquente les couloirs de la Constituante et ceux de l’Hôtel de Ville. Il est dans les rues lorsque, le 17 mars, les ouvriers manifestent contre le Gouvernement Provisoire. Le 27 avril, il est présent à la parade en rangs serrés des Bennets à poil. Le 15 mai, de même, il se trouve parmi la foule assiégeant l’Assemblée : « J'étais aux portes de l’Assemblée, écrit-il à ses amis de Moscou le 8 août 1848, lorsque Hubert lança le « Au nom du Peuple Français, la Constituante est dissoute ! » (1)
Il écoute les ouvriers autour de lui et les interroge. L’un d’eux lui raconte ses premières déceptions, lorsque Lamartine fit proscrire le drapeau rouge : « Je n’avais pas dormi de trois nuits, je n’avais presque rien mangé depuis le 23 février au soir. Je n’avais pas cessé de combattre. J'étais à l’Hôtel de Ville. La victoire était nôtre, je le croyais. Mais lorsque je vis Lamartine avec le drapeau tricolore, je jetai mon fusil et rentrai chez moi en disant à ma femme : Nous sommes encore une fois f.. » (2).Après cette conversation Herzen court de |’ Assemblée à PHôtel de Ville, à la suite des gardes nationaux qui viennent d’écharper Louis Blanc et le vieux Courtay leur chef. « J'ai vu de mes yeux ces prétoriens, ivres d’une joie de cannibales, après la prise, sans coup férir, de l'Hôtel de Ville » (3).
Pendant les Journées de juin il ne peut rester enfermé malgré la fusillade et la canonnade emplissant Paris. Le 24 juin, il stationne auprès de la barricade dela place Maubert, dont les défenseurs s’apprêtent à repousser l’assaut de la ligne. Le 25 et
(:) N. M. Mendelsohn, op. cit, p. 50.
(2) Lbidem.
(3) Ibid, p. 53.
le 26, il erre dans les rues en compagnie d’Annenkov, pour s'informer du combat. Il est arrêté aux Champs-Elysées et on le soupçonne d’être un émeutier. Il fait l'expérience personnelle de la brutalité des gardes nationaux et de la police de Cavaignac. Il est témoin et victime des bassesses déchaînées par la guerre civile. Annenkov a une contestation avec sa blanchisseuse ; celle-ci lui déclare : « Si vous déposez une plainte contre moi, je dirai que vous étiez aux barricades ! » Le propriétaire de Herzen, après avoir appris son arrestation, l’abreuve de grossièretés. Herwegh est mis à la porte par le sien (1).
Tous ces faits ne contribuent pas peu à grandir le mépris et la haine que Herzen nourrit contre les épiciers, les boutiquiers et les propriétaires. Par contre, son ardente sympathie pour les vaincus de juin est encore augmentée par les services qu’il leur doit. Bocquet, le frère de son ami Bocquet, maire du XII€ arrondissement, capitaine de la garde nationale et insurgé, se cache dans les environs de Paris, traqué par les limiers de Cavaignac. Au risque de se découvrir, il écrit au préfet de police pour protester, lorsqu'il sait que Herzen est accusé d’être un agent provocateur du Tsar. Un ouvrier risque de même le peloton d’exécution en apportant à Herzen une adresse sûre de la part de Bocquet, s’il a besoin de fuir (2). Cet ouvrier ressemble comme un frère à celui que Turgenev met en scène dans sa nouvelle Les nôtres m'ont envoyé, et qui vient donner à Herwegh en plein combat, au péril de sa vie, des nouvelles de sa femme (3).
Pour Herzen, émeutier devient synonyme de héros. Il écoute avec une tragique angoisse les feux des pelotons d’exécution. Il a véritablement vécu la Révolution. Son cœur a battu de tout ce qui faisait battre le cœur du Paris républicain. Aussi ses ju-
(1) N. M. Mendelsohn, op. cit., p. 54.
(2) Zbid., p. 55.
(3) Turgenev, Œuvres complètes, t. XII, pp. 129-140, éd. Marx, Saint-Pétersbourg, 1898.
L'ANARCHISME 6r
gements seront-ils avant tout commandés par cette expérience personnelle et mouvementée de la réalité révolutionnaire. Quant à ses relations avec Proudhon, elles sont restées nulles depuis son retour d'Italie, comme avant son départ. Herzen va toujours chez Reichel, rue de Bourgogne ; mais il n’y trouve plus Bakunin. Celui-ci avait été expulsé en décembre 1847 à la suite de son discours retentissant pour l’anniversaire de la révolte de la Pologne. Il avait fait une brève apparition à Paris au lendemain des Journées de février, mais presque aussitôt avait couru en Allemagne pour y déchaîner l’émeute générale (1). Aussi Proudhon, absorbé d’ailleurs par ses polémiques journalières, ne vient plus chez Reichel. Herzen a perdu cette occasion de le rencontrer. Il ne cherche pas à avoir de ses nouvelles. Il n’a pas davantage le désir de se rapprocher des Français poussés par les événements au premier rang de la scène politique. Bocquet.est le seul qui fréquente sa maison. Herzen garde ses méfiances de 1847. Ses hôtes sont principalement des étrangers, Allemands, Polonais, Hongrois ou Italiens. Mais il vit surtout dans l'intimité de ses amis russes, Annenkov, T'urgenev, la famille Tuëkov (2), avec laquelle il s’est lié en Italie, et celle
. (x) Bakunin quitte Paris au début d’avril 1848. Il va prendre part à la conférence polonaise de Breslau, puis. le 2 juin, au Congrès général des Slaves à Prague. Il appelle aux armes, pour détruire le tsarisme, la Russie et l’Autriche, incompatibles avec la démocratie..Le 12 juin, il lutte sur les barricades de Prague contre Windischgraetz, dirige, le 3 mai 1840, l'insurrection de Dresde. Condamné à mort le 21 janvier1850, sa peine est commuée en détention perpétuelle. Le 13 juin 1850, 1l est livré par l’Autriche à la Russie. Le tsar le fait enfermer à la forteresse Pierre et Paul, où il reste jusqu’en 1857. Il est envoyé en Sibérie, d’où il s’échappera en 1860 par le Japon pour venir rejoindre Herzen à Londres.
La plus riche biographie de Bakunin est celle de Jur. Steklov, en quatre volumes, dont le dernier a paru en 1927, (Moscou, Gosizdat) : Mikhaïl Aleksandrovië Bakunin. Ego #izn’ 1 déjatelnost.
(2) A. A. Tuëkov, noble du gouvernement de Penza, qui, à la fin de 1847, partit pour visiter l’Europe avec ses deux filles Hélène et Natalie (plus tard N. P. Ogareva). A Rome, en décembre 1847, il connut Herzen
du poète Herwegh qui est revenu de sa malheureuse équipée badoise (1) plus persuadé que tout autre de Ja faillite de la Révolution.
Si, avec Bakunin, l'intermédiaire avait disparu qui lintroduisait indirectement dans l'intimité intellectuelle de Proudhon, Herzen a cependant plus de facilité encore qu'auparavant pour suivre le développement de sa pensée. La Révolution a tiré Proudhon de sa mansarde et l’a fait descendre sur la place publique. Depuis le 27 février 1l bataille tous les jours pour ses idées dans le Représentant du Peuple. Lie 22 et le 26 mars, il a jeté dans la lutte des partis ses deux brochures sur la Solution du problème social,et,le 31 mars,celle sur l'Organisation du crédit et. de la circulation. Le 4 juin, élu. député de la Seine.aux.élections complémentaires, il force les portes de l’Assemblée Nationale. ‘ Herzen suit deprès.et son journal.et son action dans l’Assemblée. Il admire son courage, au lendemain des massacres de juin, à réclamer la publication des noms des victimes et.des proscrits. La fameuse séance du lundi 31 juillet, dans laquelle Proudhon répondit au rapport fait par Thiers contre sa proposition de réduire d’un tiers fermages, loyers, intérêts, n’eut pas d’auditeur plus passionné que Herzen. Il gardera dans sa mémoire le superbe défi lancé à Thiers par Proudhon : « Je défierai en un duel de conscience mon accusateur. Je lui dirai : Apportez à cette tribune votre vie secrète. Faites vos confessions et je ferai les miennes. Nommons un jury d'enquête. Qu'on nous passe tous les deux à l’étamine et que le public juge qui de vousoude moi est l’hypocrite, qui est l’impie ! » (2) Le 2 août, Herzen
et noua avec lui une étroite amitié. Il vint s'installer à Paris en mars 1848. Il quitta la France fin août 1848 et emporta avec lui lettres et journaux adressés par Herzen à ses amis de Moscou.
(1) L’insurrection des démocrates de Bade éclata au début d’avril 1848. Le 27 avril 1848, la légion que commandait Herwegh fut écrasée à Dossenbach.
(2) Éd. Lemke, t. XIII, p. 451. Dans .ce passage Herzen cite de
envoie à ses amis de Moscou le discours de Proudhon par l'intermédiaire de Tuëkov quirentre èn Russie. Il les presse de le lire. T1 confie à leur intention à Tuëkov des numéros du Représentant du Peuple.
Mais cette admiration pour Proudhon ne lui fait pas négliger ses rivaux en journalisme. Dans la même lettre du 2 août, il recommande avec autant d’insistance Le Peuple Constituant .de Lamennais. Nous savons par les souvenirs d’une des filles de Tuëkov (r) que, dans le paquet de journaux apporté par son père à Moscou, La Liberté, Le Rappel voisinaient avec Le Représentant du Peuple. Herzen nous dit lui-même y avoir ajouté un grand nombre de gravures et de caricatures. Sans doute des numéros du-Charivari. Herzen lisait aussi La Vraie République de T'horé, qu'il cite à plusieurs reprises, et Le Père Duchesne.de Colfavru, un des premiers journaux :qu'il acheta, à son arrivée à Paris, au gavroche criant sur iles boulevards : « Demandez la -grrr.….ande colère du père Duchesne, —un:sou—cinq-centimes !» T1 a dû -enrichir de quelques «exemplaires :de ces journaux la collection confiée à T'uëkov. Il veut permettre ainsi à ses amis de mieux pénétrer le sens des événements de Paris, au travers des opinions diverses qu'ils ont inspirées au jour le jour. Cet -éclectisme a été lessien. Le Représentant:du Peuple:estloin d’avoir été son principal élément d’information.
Ces sources multiples, où ‘puise Herzen pour juger .des premiers six-mois de la Révolution, nous découvrent une nouvelle fois l’extrême ‘indépendance de sa recherche, et sa volonté “obstinée -de rester toujours ‘lui-même. El «est incapable de s’incliner devant aucune autorité. 'Ses lettres de :la:série Encore à Paris sont particulièrement pénétrées d’une ‘angoisse émouvante ;:on:y-sent à chaque ligne un-effort douloureux:et inquiet pour comprendre comment une révolution, commencée parmi
mémoire le défi de Proudhon. Nous en donnons le texte exact d’après
de Moniteur Universel, du 1° août, n° 214, p. 1826. (1) N. A. Ogareva-Tuèkovu, Vospominanija, p.:58, Moscou, 1903.
tant de belles espérances, s’est effondrée dans le sang. Herzen y refait inlassablement l’histoire de ces quelques mois ; il recommence l’analyse des événements et de leurs causes, relit les journaux de 1847 afin d’y retrouver les signes précurseurs de l’orage ; il tourne et retourne les hommes, scrute leurs pensées et leurs actes. La colère, la douleur, l’ironie se mêlent dans ces lettres, avec une singulière âpreté. Aussi Herzen nous apparaît-il déjà, avant tout examen de ses idées, comme trop personnel et trop passionné pour ne pas avoir mis beaucoup de lui-même dans la pensée de Proudhon, s’il est vrai qu’il soit seulement son disciple.
Nous ne pouvons pas ne pas être d’abord frappés de la différence de leur attitude en face des Journées de février. Herzen les salue avec enthousiasme. Elles font enfin passer le pouvoir des mains de la bourgeoisie dans celles du peuple de Paris, ce prolétariat porteur de l’avenir du socialisme. Car, pour Herzen, celui-ci a le sentiment, obscur peut-être, mais agissant, des nécessités du progrès. Il est indifférent à tout formalisme politique. Il veut l’organisation du travail. Par lui se posent ainsi les problèmes sociaux dont le temps présent exige impérieusement la solution. Par lui se fonde la république démocratique et sociale. Mais pour qu’elle soit sociale, il faut d’abord qu’elle soit véritablement démocratique. Elle le sera si le peuple sait conserver le pouvoir conquis et l’organiser, afin de le mettre au service de la plus grande cause humaine. La naissance de la Cité nouvelle doit être préparée par une lutte politique destinée à éviter tout retour offensif de la bourgeoisie de Louis-Philippe et toute reprise par elle du gouvernement.
Proudhon est loin de partager le premier enthousiasme de Herzen. Il n’a aucune foi dans la vertu créatrice des bouleversements politiques. Les agitations de la rue lui paraissent dangereuses. Car elles risquent de dresser les unes contre les autres les classes dont l’union seule peut réaliser le socialisme, qui est pour lui la réconciliation universelle. Après avoir renversé la
bourgeoisie, il est à craindre que le prolétariat, dans la violence des lendemains de combat, veuille exercer le pouvoir contre elle, et fasse ainsi avorter la véritable république sociale.
Aussi va-t-il s’appliquer à définir celle-ci, en combattant avec acharnement tous ceux dont l’action tendra au seul renversement des rôles de la bourgeoisie et du prolétariat. Tout de suite il est amené à une critique des conceptions démocratiques de la souveraineté du peuple, et à une lutte violente contre républicains et socialistes qui veulent les réaliser. A la république politique, basée sur le suffrage universel et la souveraineté d’une assemblée élue, il-oppose la république sociale, « anarchie positive », expression du travail organisé. Il s’élève contre la démocratie jacobine visant seulement à remplacer la tyrannie d’un monarque par celle d’une Assemblée, contre les socialistes qui, en attendant une rénovation sociale de cette tyrannie, égarent le peuple vers la conquête stérile du pouvoir. « Organiser le travail et le gouvernement est une seule et même chose », dit-il dans le n° r du Représentant du Peuple, le 27 février 1848. « L'organisation une fois commencée sur un point s’étend sur tous les autres ». Toute son action, dès le lendemain des Journées de février, est commandée par cette idée-maîtresse que l’organisation économique entraînera d’elle-même l’organisation politique.
Pour Herzen au contraire le plus urgent des problèmes est de consolider la République. L'organisation politique est la préface nécessaire de l’organisation économique. Herzen part donc d’un point de vue tout à fait opposé à celui de Proudhon. Aussi sa critique portera-t-elle surtout sur les fautes politiques qui ont frustré le prolétariat parisien des profits de sa victoire. Elle s’apparentera d’abord à celle des républicains, d’un Blanqui ou d’un Barbès. Herzen arrivera à l'anarchie par un autre chemin que Proudhon.
Herzen voit dans l’abandon du drapeau rouge la première
défaite de la République. Il partage l’avis de cet ouvrier qui, le
LABRY. 5.
15-mai, causait avec lui.aux portes de l’Assemblée Nationale. Proudhon, malgré le peu d’importance qu’il attache aux oriflammes, ne pense pas différemment (r). est d'accord. sur ce point avec les républicains avancés et les combattants .des barricades pour voir dans le drapeau rouge l'emblème de la victoire du peuple et de la question sociale. Le-drapeau tricolore -marquait le retour au pouvoir des vaincus de la veille et la restauration du passé. Herzen a partagé cette opinion commune. On ne saurait dire qu’il la doit plus particulièrement. à Prou- -dhon.
L'erreur initiale, dont Lamartine est responsable, a été caussitôt, d’après Herzen, suivie d’une seconde erreur. On a: laissé à leurs postes. les’ anciens serviteurs de la monarchie de- : Louis-Philippe. Le sort de la république naissante a été abandonné aux mains de ses pires ennemis. C’était le grand reprocheadressé, par tous les républicains au: Gouvernement Provisoire. « Demandez-vous, s’écriait Le Père Duchesne dans son n° 7, ‘du mardi 19 avril 1848, une république affublée de la défroque- ‘de la monarchie, qui tremble-de saisir.le scalpel, et de trancher la gangrène hideusedont le corps: social est infesté, qui songe -plutôt.à s’engraisser des .sueurs du peuple qu’à: faire.cesser ses souffrances ? Il faut porter la cognée-dans les administrations de l’État. Il est impossible de fonctionner avec les-rouages monarchiques !» Comme Le: Père Duchesne; comme:Thoré:dans La Vraie République; Herzens’irrite aussi de la façon dont furent faites: les élections .à: Assemblée ‘Nationale. Ïl aurait fallu y procéder tout de.suite dans la fièvre ide: la victoire de février, car le pays, entraîné par l’exemple de-Paris, aurait voté pour des républicains! Puisqu’on avait laissé passer l'heure favorable; les élections auraient dû. être. reculées. : En leur fixant une, dateprématurée, le:gouvernement: s'était enlevé la possibilité :depréparer les esprits à l’acceptation de la République. L’impôt
(1) {Proudhon, Œuvres complètes, t: VI; pp.20-25.:éd. Lacroix, 1873.
des.45 centimes fut aussi une redoutable sottise qui souleva les paysans. contre l’ordre: nouveau. Aussi les royalistes, les gros “propriétaires, les rentiers trouvèrent-ils en eux des alliés. Le -résultat:fut une assemblée hostile à la République. « Sur les ‘860 représentants, écrit Herzen le 5 :août, il y avait peut-être ‘100 patriotes fervents, et 200 républicains. Mais tout le reste était venu défendre les privilèges de la bourgeoisie, son mono- “pole » (x).
Nous ne trouvons chez Herzen aucune des critiques auxquelles ‘Proudhon soumet iles premiers décrets du : Gouvernement Provisoire, dès le 22 mars, dans sa Solution du problème social : «Je-lis dans tous l’ininteligence-de la Révolution ». Proudhon ‘accuse «les Cagliostro de la politique » de: laisser entendre que ‘VÉtat-va s'emparer des chemins de fer, des canaux, établir des impôts sur'les riches, confisquer les capitaux. « Ah, grands politiques, vous provoquez la dépréciation de toutes les valeurs financières. industrielles, mobilières. : Vous tarissez la source -de tous les revenus. Rentrez. dans le statu quo : conservateur dont vous n'auriez. pas dû-sortir. Car, dans la situation équivoque où vous ‘êtes, vous:re pouvez vous défendre:de toucher à:la propriété, et, si vous: portez: la:main:sur la. propriété, vous êtes -perdus !'(2)> Les décrets, pris sur l'initiative de, Louis:Blanc, «sur l’organisation, du travail, la création d'ateliers nationaux, ‘Ja réduction des heures de travail, paraissent à Proudhon:appro- -fondir:les contradictions. économiques au lieu de les résoudre, ‘donc augmenter: le. mal au lieu de’lui porter.remède. Herzen au. contraire ‘les. juge: très’ favorablement: « Ils; justifiaient la
| «confiance du peuple. Chacun d’euxiétait une nouvelle Hibération et unnouveau-coup porté-contre un. édifice. social.vétuste.: Dans leur: rédaction: même: onsent :encore: la: Révolution. ! La: vague “puissante rne.;s’était :pas encore apaisée,et rappelait -par ses
(x) N. M. Mendelsohn, op. cit., p. 54.
(2) Proudhon, Œuvres complètes,:0p. cit. t. VI,-p.-25.
soubresauts la tempête à peine passée. C'était la lune de miel du Gouvernement Provisoire » (1). Herzen voit dans ces décrets leur seule utilité politique pour achever la démolition de l’ordre ancien. Proudhon y voit une atteinte aux principes mêmes du socialisme, un contresens économique et un germe désastreux de guerre sociale. L’un est toujours sur le terrain politique, l’autre sur celui de la science économique.
Aussi s’éloignent-ils encore davantage dans la question du suffrage universel, posée par les élections à l’Assemblée Nationale. Herzen reconnaît bien que le sufrrage universel produit seulement une somme arithmétique (2). Mais faute de mieux il fallait se contenter de cet instrument imparfait et tirer de lui le meilleur rendement. Ledru-Rollin avait raison d’envoyer dans les départements ses fameuses circulaires pour inviter ses commissaires à faire élire des républicains. Il ne fut malheureusement pas soutenu par Lamartine eïfrayé par les critiques des conservateurs. Les électeurs, ignorants et mal préparés, furent laissés à la merci du clergé, des gros propriétaires, de la bourgeoisie des villes. Herzen n’envisage que la tactique électorale du Gouvernement Provisoire. II ne pousse pas sa critique jusqu’au principe même du suffrage universel.
Proudhon, au contraire, s’attaque aussitôt au principe. Dans la Solution du problème social il s'applique à démontrer que le suffrage universel ne donne qu’une représentation factice : « Ce que vous prenez pour la volonté du peuple n’est que le mugissement de la multitude ». Car d’une addition ne saurait sortir une pensée générale. Le vote par tête perpétue l’atomisme politique. Il est inorganique. « C’est une mécanique à mensonge, éliminant toutes les idées, moins une, qui remuent l’opinion ». Il substitue à l'autorité royale l’autorité de la foule, « la tyrannie de la boule souveraine d’un imbécile ». Dans toutes ses polémiques du
(x) Éd. Lemke, t. VI, p. 656.
(2) N. M. Mendelsohn, op. cit., p. 114.
Représentant du Peuple contre les démocrates, Proudhon redit cette véhémente et profonde critique. Elle inspire le programme qu’il soumet en juin aux électeurs de la Seine. « Le mandataire du Peuple doit avoir corps et caractère pour représenter un intérêt positif. C’est quand le mandataire sera l’expression du travail organisé que le Peuple aura une véritable représentation ». Par conséquent à ce suffrage universel doit faire place une élection par corporations et professions : « Les députés sont nommés par chaque catégorie de producteurs et de fonctionnaires proportionnellement au nombre de leurs membres. L'élection par circonscription territoriale est supprimée. Elle ne peut servir que comme moyen d’arriver à la représentation corporative et professionnelle » (1). L'organisation économique commande l’organisation politique. Cet axiome dirige toujours impérieusement la pensée de Proudhon. S
Celle de Herzen reste aussi soumise à l’axiome contraire. ‘De là la divergence de leurs vues sur les événements qui suivirent la réunion de l’Assemblée Nationale. Proudhon reste hostile aux manifestations de toute nature pour ou contre l’Assemblée. Elles sont une menace au bien public, un identique oubli des véritables problèmes. La dissolution de l’Assemblée, pense au contraire Herzen, est le seul remède à la situation. Il est partisan des solutions de force. « Je hais, dit-il, dans le fond de mon âme toutes les mesures violentes, d’autant plus que je les considère comme un luxe inutile. Mais où donc aurait été la violence si, au début de l’édification de la République, on avait écarté les gens manifestement hostiles, si on les avait privés temporairement de leurs droits politiques, si on les avait éloignés de France ? Cela aurait été une mesure de simple bon sens et de simple justice politique » (2). Comme Blanqui,
Herzen aurait été partisan d’un impôt forcé sur les riches, pour “
(x) Le Représentant du Peuple, lundi 5 juin 1848, n° 6, (2) N. M. Mendelsohn, 0p. cit., p. 119.
remplir les caisses vides du Trésor, à la manière de Cambon:en 1793 :et du Directoire en 1795: Proudhon se serait élevé: avec passion contre Herzen s’il l’avait entendu proposer de semblables mesures: [l aurait cru reconnaître en lui non seulement un. jacobin rêvant d’un Comité de Salut Public, mais encore: un Bakunin prêchant la guerressociale.
Herzen est bien en effet plus près de Bakunin' que de Proudhon. I1 souhaitait une dictature passagère déclarant la guerre à l’Europe et appelant les peuples à fonder: par les-armes la: République Universelle. Il jugeait la situation particulièrement favorable à la liquidation des-trônes. La Pologne et l'Allemagne: se seraient dressées contre la Russie. L'Italie aurait fait croûler l'Autriche. Les monarchies auraient été balayées comme des. feuilles mortes par la tempête révolutionnaire déchaînée (x). On croirait lire Le Père Duchesne, définissant, dans son numéro 8’ du jeudi 4 mai 1848, ce que devrait être la politique extérieure de la France : « S’allier avec la Pologne et l’Itahe dans une guerre glorieuse, sublime, sainte, dans-une lutte à mort contre le: principe monarchique ». Ici encoré la contradiction est flagrante avec Proudhon, aussi pléin de méfiance contre toute aventure! guerrière: que contre l’émeute dans lés-rues. Lie 15: mai, au. moment où les ouvriers parisiens se portent: à l’Assemblée Nationale pour manifester en faveur de la-Pologne, il écrit dans: le n° 44 du Représentant du Peuple : «Préparez-vous à imposer la: paix à l'Europe en organisant-la République, en améliorant vos. finances. Mais au moins pas: de menaces; et:au moins pas de. guerre:avant le temps!» Comme Le-Peuple Constituant demandait avec colère ce: qu’allait faire la France devant là-réaction européenne, Proudhon lui répond, le 19 mai, dans lé n° 48 de son journal : «Nous ne croyons pas-au succès des moyens politiques: pour détrôner l'aristocratie renaissante. Mais nous croyons. encore au succès des moyens économiques. Ceux-là sont les
(1) N. M. Mendelsohn, op. cit, p. 1214
vrais moyens révolutionnaires ». Dans cette réponse se dessine déjà l’attitude-que prendra plus tard Proudhon:dans la question polonaise et qui soulèvera tant de colères. Elle étonnera Herzen. I] l'aurait mieux comprise si, en 1848, il avait bien pénétré la pensée de Proudhon. Aussi pouvons-nous légitimement conclure que dans les' brochures et les articles de Proudhon depuis février la critique de l’État a surtout sollicité l'examen de Herzen.
Peut-être même ne s’y'intéresse-t-il particulièrement qu’au lendemain des: Journées de juin, au moment où sa réflexion s'attache moins aux actes de l’Assemblée Nationale qu’au prin- -cipe même sur lequel celle-ci-se fonde pour étouffer impitoyablement l'insurrection. Ces journées de-sang lui ont causé une violente douleur. Lorsqu'il arrive à elles dans sa lettre du 5 août, il écrit : « Ici finit tout noble souvenir!» Les exécutions, les déportations en masse l’emplissent d'horreur. Les malédictions montent à ses lèvres : « Maudite soit la bourgeoisie!» s’écrie-t-il dans sa lettre du 2 août. Il souhaite voir les Russes marcher sur Paris pour détruire cette bourgeoisie et démolir la vieille Europé (r). « Il est temps d’en finir avec cette stupide Europe, il est temps d’y faire place nette au monde nouveau. ! » Herzen est gagné par l’esprit de destruction de Bakunin. « Les Journées de juin sont la défaite de tout ce qui est sacré, de tout cé quiest humain » (2). Les questions se pressent dans-sa-tête -enfiévrée. Comment des gens qui se disent républicains, comme Cavaignac, ont-ils pu mener une aussi atroce guerre civile. ? Comment l’Assemblée Nationale a-t-elle pu trouver des troupes pour massacrer les ouvriers de-Paris ? Au nom de quoi peut-elle légitimer un pareil attentat contre la liberté et contre l’humanité ? Herzen fait la revue de tous ses souvenirs: Il revoit les gardes: nationaux de Marseille, lorsqu'il débarqua. d'Italie,
(1) N. M. Mendelsohn, op. cil., p: 47.
(2) Ibid., pe 45..
mettre de l’ordre à coups de crosse au milieu de la foule manifestant en faveur de la République. Devant ses yeux repassent les scènes du 15 mai, les Bonnets à poil emportant l'Hôtel de Ville, les pâles voyous qui se vantaient place de la Concorde d’avoir tué plusieurs émeutiers en juin, les bourgeois apeurés s’interrogeant pour savoir si les ennemis de l’ordre avaient été enfin mis à la raison. Sa conviction s’achève. Les Français n’ont aucun respect de la personne humaine, aucun sentiment de la liberté ; mais ils portent un respect aveugle à la légalité formelle. C’est un peuple de soldats à peine sortis de la caserne napoléonienne, de notaires, de tabellions et de légistes. L’ordre ne se présente à lui que sous la forme de la discipline militaire, et il regarde la loi comme un commandement dont on ne discute jamais la valeur ou les termes. Il aime le despotisme, amour entretenu chez lui par toute son histoire, par le dogme intangible de la souveraineté de l’État sur les individus : Salus populi suprema lex esto !
C’est à l’examen de: ce dogme que s’attache alors Herzen. I] lui paraît perpétuer non seulement la tradition romaine de la Cité au-dessus de l'individu, mais encore, par-delà cette tradition, l’idée religieuse de la monarchie de droit divin, conséquence politique du concept d’un Dieu séparé de l’univers. L’Assemblée Nationale restait entachée de monarchisme et de religion, comme l’est tout pouvoir qui s’arroge une souveraineté contre le peuple. Herzen est ainsi amené à définir la véritable République, où le peuple gouverne sans être gouverné. Il arrive à l’anarchie dont il emprunte incontestablement le terme à Proudhon dans cette suite à la troisième des lettres de la série Encore à Paris, du début de septembre 1848. C’est vraisemblablement le contre-coup des Journées de juin qui a tourné son esprit vers cette critique de l’idée de souveraineté. Il rejoignait Proudhon. Sa réflexion personnelle arrivait aux conclusions que celui-ci avait, depuis février, essayé de faire pénétrer dans la conscience publique. Aussi est-il logique de penser qu’il est
alors revenu aux articles et aux brochures où Proudhon établissait la nécessité rationnelle de l’anarchie.
Mais, en lui empruntant ce terme, soumettait-il entièrement sa pensée à la sienne ? La conception anarchique de Proudhon, suspendue comme celle de Herzen à la critique du dualisme théologique perpétuant dans les institutions politiques le principe monarchique, était directement basée sur l’idée que la société, être organique, ne saurait être une somme d’individualités. Par suite le suffrage universel des démocrates, simple addition de volontés particulières, ne pouvait exprimer la volonté de cet être collectif. Pour faire « parler le peuple comme un seul homme », il fallait l’interroger non par tête, mais par corporation, par groupes contractuels, associations spontanées et libres, dont l’union consentie constituait l’orga- nisme de la nation. Ces associations étaient donc le véritable:
tissu social. Proudhon les voyait s’unissant de proche en proche en associations nouvelles toujours plus larges, administrées chacune par des délégués temporaires, trouvant leur unité dans un conseil d'administration général, dont les membres, toujours révocables, seraient les simples exécutants de la volonté de leurs mandants, L'État se résorberait ainsi dans une simple gérance sociale. Il serait partout sans être nulle part : chacun gouvernerait sans être gouverné. Pour atteindre ce but, le premier moyen était de donner à tous les individus indistinctement la possibilité de contracter entre eux sur un pied d'égalité. Ce moyen consistait dans la gratuité du crédit, supprimant le monopole de l’argent et de la richesse. L’établissement d’une Banque d’Échange devait donc être le fondement d’une société s’organisant enfin dans l'égalité et la liberté. La critique philosophique de Proudhon aboutit à une théorie du crédit et à une institution financière. C'était la ‘conséquence de l’axiome qui présidait à sa première brochure sur la Solution du problème social : « La réforme sociale ne sortira pas de la réforme politique, mais c’est au con-
taire la réforme politique qui sortira de ‘la réforme sociale »: Herzen, après avoir opposé la nature de la monarchie à:cellé de la république dans sa « première suite » à la-troisième des lettres dé la série Encore à Paris, définit aussitôt cette anarchie à laquelle conduit logiquement la république. « Elle ne signifie pas désordre, mais absence’ de pouvoir; self-governement »: Cette première définition nous laisse tout de suite entendre un ordre politique plutôtqu’économique. « Dans la- république; continue-t-il, il peut y avoir des représentants, des délégués; mais leur réunion ne peut représenter-un pouvoir au-dessus de la nation. Le peuple n’élit pas des maîtres; mais des fondés de pouvoirs. Ceux-ci ne sont pas au-dessus du peuple. Au-dessus dé la tête d’homimes libres, il n’y a rien, pas même’de lois intangibles, de code’ pétrifié.… Le gouvernement n’est ‘pas: un but; mais une nécessité: ; il n’est pas une institution sacro-sainte __ gardée par des lévites, mais le comptoir, la chancellerie des ‘affaires du peuple. L'unité et l’harmonietsortent dans la république d’autre chose que d’une centralisation par la: force. Le peuple’seul est la source vivante et éternelle de la‘conscience des nécessités collectives, ilest lié, en outre'des avantages mutuels; par le sentiment dé sa nationalité, par son passé, par l'éducation. Son unité est dansla pensée et dans le sang. Si celle-ci n'existe pas; que’ ses éléments divers se dissocient !... Ces libres liens; profondément enracinés dans le cœur;avec une’ opinion pu: blique développée’ et la communauté des intérêts, suffisent à créer l’harmonie dans la république’ et à:l’empêcher de se dissoudre, si chacune de ses parties tire profit dela vie en coms mun, sans aucun besoin d’un pouvoir qui l’écrase: Évidemment on m’arfivera pas ainsi à. l’ordre extérieur, à la construction napoléonienne ;. mais: voilà justément: ce qui est inutile et ce qu’il faut détruiré !»
La république anarchique, que’ conçoit Herzen, n’est: pas une: association d'intérêts économiques, mais: une! fédération d'unités territoriales, liées 'entre‘elles :par le sang, la langue, les
souvenirs; administrant leurs intérêts communs par un bureau d’affaires n’ayant aucun caractère souverain. C’est un fédéralisme, basé sur.la commune, la province, là nationalité, .et réalisé par la décentralisation du pouvoir. Cette décentralisation exige deux moyens : le premier, la démolition, et, s’il est nécessaire, par la. force, de l’État souverain bâti par l’histoire. Le second, la destruction dans les esprits de la fausse conception des relations'entre le pouvoir et.les individus, qui permettent à cet État de durer: « La-République devait commencer par la! dictature révolutionnaire... Celle-ci devait non pas imaginer des. codes, ni créer un ordre nouveau, mais briser tout ce qu’il y. avait de monarchique dans la commune, dans le département, dans-les tribunaux, dans l’armée. Elle devait raser, démasquer tous les.-acteurs de l’ordre-ancien, les dépouiller de leur manteau, ‘de leur képi, de leurs épaulettes, de tout ce prestige du pouvoir qui-agit si fortement sur le peuple » (1). Voilà le moyen de force auquel l’étude de la réalité révolutionnaire et les colères soulevées par les Journées de-juin ont conduit Herzen. Ces colères apaisées, il abandonnera ce prêche à la Bakunin. Mais il restera toujours partisan de la négation philosophique. Le. véritable révolutionnaire doit commencer son action.par la négation de Dieu, du droit divin, de l’autorité imposée par en haut; du féti- ‘chisme du. pouvoir et des codes. IL. doit: avec acharnement prouver que l’ordre dans/la société, comme dans la nature, n’est pas extérieur, mais qu’il est dans les individus eux-mêmes et se crée par la vie journalière. La critique de Herzen s’achève donc par le nihilisme.
La définition que Herzen donne de l’anarchie et les commentaires, dont il l'accompagne, voisinent dans la. même lettre du début de septembre 1 848. Cela nous montre combien Herzen, tout en-empruntant à Proudhon le mot d’anarchie, reste fidèle à:sa propre pensée. Elle:est toujours animée par le même prin-
(1) N: M: Mendelsohn, 0p: cit; pp. 125-126.
cipe, que la réforme politique prépare la réforme sociale, d’où nous avons vu sortir les contradictions qui séparent Herzen de Proudhon dans leur jugement sur la marche de la Révolution. Herzen s'éloigne encore davantage de lui en voyant dans le nihilisme philosophique, et non dans la réorganisation du crédit ou toute autre mesure économique, l’arme révolutionnaire par excellence. Ils sont partis d’un point de vue opposé. Mais la route de Herzen est venue couper celle de Proudhon lorsque les Journées de juin ont fait comprendre à Herzen qu’un État autoritaire restait une monarchie, même sous le manteau d’une république. Puis leurs deux routes ont divergé de nouveau en sens contraire, l’un allant à la dictature et au nihilisme, l’autre à la science économique. Nous pouvons ainsi délimiter assez exactement l'influence de Proudhon sur Herzen. Il a aidé celui-ci à porter sur un terrain nouveau, l’idée de l’État, la critique sortie de la gauche hégélienne, que Herzen avait depuis longtemps appliquée en compagnie de Feuerbach à l’idée de Dieu. Proudhon lui a donné l’exemple d’une application nouvelle de l’hégélianisme à la réalité politique, application vers laquelle l’amenait sa propre expérience de la vie française et sa recherche des raisons de l’effondrement des espérances de février. Mais, derrière le néophyte de l’anarchie et le blanquiste d’un moment» réapparaissent aussitôt le disciple de Saint Simon et de Pierre Leroux demandant l’amélioration de la vie humaine à une rénovation intérieure, et le disciple de Hegel, jugeant le progrès comme l’œuvre de la raison qui s’éclaire.
Tel est Herzen en septembre 1848. Depuis cette date jusqu’à sa collaboration à La Voix du Peuple, un an après, a-t-il été davantage gagné aux solutions de la question sociale proposées par Proudhon ? Il est certain que, depuis les Journées de juin, Proudhon l’emporte dans son attention sur tous ceux qui dans la presse ou dans l’Assemblée Nationale luttent pour la République. Les démocrates rangés autour de Ledru-Rollin lui paraissent désormais aussi dangereux que les monarchistes, avec
leur conception d’une République autoritaire et centralisée. Auparavant il trouvait leur action utile, lorsqu'ils attaquaient la faiblesse du Gouvernement Provisoire et les manœuvres de la majorité parlementaire contre le peuple de Paris. Il juge maintenant que le retour, dont ils rêvent, à une Convention et un Comité de Salut Public remplacerait seulement une tyrannie par une autre. Le combat que Proudhon ne cesse de mener contre eux et contre les socialistes, attendant de l’État une restauration sociale, est pour Herzen le véritable combat. Aussi est-il logique de penser que parmi tous les journaux de l’opposition Le Peuple qui, à partir du 23 novembre 1848 a succédé au Représentant du Peuple, définitivement suspendu le 21 août, gagne la particulière faveur de Herzen. Il applaudit aux déclarations faites à la tribune de l’Assemblée par Proudhon, refusant de voter la Constitution parce qu’elle est une Constitution. Il assiste, le 28 mars 1849, aux assises où l’on juge Proudhon, et il écoute avec ironie le ministère public renouveler contre lui le réquisitoire des procureurs de Louis-Philippe contre les opposants à la monarchie, en l’accusant d’excitation à la haine du gouvernement, de provocation à la guerre civile, d’attaque à la Constitution et à la Propriété. Herzen regarde les haines se déchaîner contre celui qu’il juge la seule tête révolutionnaire de France, après l’avoir jugé la seule tête philosophique, Proudhon est attaqué, insulté, vilipendé de tous côtés.ZLe Charivari le ridiculise. Le 28 novembre 1848, le théâtre du Vaudeville donne la première représentation de La Propriété c’est le vol, folie socialiste en 3 actes et 7 tableaux, de Clairville et Jules Cordier, où Proudhon au paradis terrestre est représenté sous les espèces d’un serpent à lunettes. Herzen va voir jouer ce vaudeville et prend en pitié auteurs et auditeurs (1). À tous ces assauts Proudhon résiste, hautain et solitaire. Herzen admire cet imperturbable lutteur. Il l’appellera en 1858 «le gladiateur infatigable».
(1) Éd. Lemke, t. IX, p. 194.
L’isolement de Proudhon;au milieu de-tous les partis ligués, lui apporte la preuve que les Français sont incapables de comprendre et de mener à bonne fin la révolution :sociale.: Par dà -Proudhon. a eu une influence indirecte sur le mouvement d’es- -prit qui poussait Herzen à se détourner dela: Franceet à chercher -en Russie.le seul terrain. d’élection du socialisme. Mais ilne semble pas en avoir:eu d’autre, malgré la:sympathie de plus:en -plus ardente de Herzen pour son tempérament et son: audace. Nous avons un moyen particulièrement intéressant pour nous en assurer. Les lettres de la série Encore ;à * Paris, avec leurs -compléments, ont été la:matière du premier recueil. des Lettres .de France et.d’Italie, publié:en: allemand à. Hambourg en 1850, chez Hoffmann-et Campe. La « première suite ».à la-troisième, -en particulier,est entrée presque en entier-enrichie seulement d’un développement plus nourri; dans la dernière dettre de ce recueil.en ‘allemand, la lettre XI,:consacrée à l’exposé de la «doctrine. anarchiste. Herzen;a préparé -cette:édition -avec . celle de :Vom. andern Ufer (De:lautre rive), livre animé des mêmes idées queles Lettres,x Genève,dans les derniers mois de 1849 (1). Il a revu le: texte de ses lettres originales: Les variantes qu’il leur :a apportées :permettent:donc de:mesurer!les variations de. sa - «pensée: Or dans la lettre XT, cette profession de foi-de l'anarchie, nous ‘retrouvons les:mêmes postulats de septembre :1848, da -même : comparaison :entre : la monarchie set :la république, : la «même : conception : d’un fédéralisme de.commumes, liées :non Seulement par l'intérêt mais encore : par iles habitudes :et les :sentiments qui constituent la nationalité. Dans lalettre IX nous disons ce: commentaire sur ;les..événements :du -1:5 mai: :,« (A PHôtel de Ville), apparaissait non pas lacrépublique de: Lamar- ‘time, mais celle; de Blanqui,c’est-à-dire-non-pas la:république <n paroles, :mais en:fait ;-C'était la dictature révolutionnaire, passage :de la: monarchie à la: république :. C'était :le:suifrage
(1) Éd. Lemke, t. V, p. 180.