I. Cf. V
3. Ce n'est pas que la satire soit absolument étrangère à la poésie épique; on rencontre dans VHiode comme dans VOdyssée plus d'une description destinée à ridiculiser un travers : la gloutonnerie du Cyclope qui vomit dans son sommeil, ou Tivrcsse des prétendants qui éclatent, les yeux pleins de larmes, d'un rire inextinguible ; cf. surtout le portrait du bouffon Thersitc, « qui savait beaucoup de paroles inconvenantes et cherchait aux rois des querelles téméraires, indécentes, pour faire rire les Arglcns)) (IL, II, v. aia sq.). Mais ces descriptions restent toujours objectives, ce qui fait une différence essentielle avec celles d'Hésiode et des iambographcs.
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de race divine, mais ta noble origine ne t'exempte d'aucune corvée». » Un simple tour de phrase donne parfois à un vers une naïveté pleine de malice : « Ce n'est pas l'abondance que fuyait notre père, ni la richesse, ni la fortune, mais la pauvreté funeste; » manière détournée de dire à Perses : « Il ne faisait pas comme toi 3. » Ailleurs, c'est sous un jeu de mots que se dissimule une moquerie : l'homme qui veut construire un chariot en un jour est qualifié de « riche en esprit » ; ce n'est pas à dire qu'il soit fort sage, mais que sa fortune existe seulement dans son imagination 3.
A l'égard de Perses, qu'Hésiode blâmait sans doute, mais dont il cherchait surtout à secouer l'apathie, dans l'espérance de le voir lutter contre la misère, la satire revêt le plus souvent cette forme ironique; la traditionnelle métaphore du « fouet » est ici parfaitement juste, car les railleries sont à la fois un correctif et un stimulant. Quant aux mauvais rois et à tous les êtres dont la perversité triomphait dans ce déplorable âge de fer, Hésiode est pour eux beaucoup plus dur : il les accable sous le poids de ses invectives méprisantes, ne cesse de flétrir leur injustice, leur ingratitude, leur jalousie ou leur brutalité V Cette satire est plutôt énergique que violente; les termes injurieux sont rares : à deux ou trois reprises, les rois sont traités de «mangeurs de présents», les coquettes de
I. Tr., V. 299 : *Epydt^ej, llsperr], 8îov ylvo;. Nous avons vu que l'antiquité traduisait CCS mots par « fils de Dios», et en tirait toute une généalogie d'Hésiode. Il y a probablement dans cette expression une allusion à un passage perdu sur l'origine de rhumanité; un récit mythique sur ce sujet est annoncé par levers io8 : (Xoyov ixxopuçwffb)) (o; ôpioOev y&yâaai Oeo\ Ovt)toi t' é^vOpcoitot. Ce vers, impossible à conserver dans l'état actuel du poème, en serait le seul vestige; peut-être ce développement faisait-il partie de la description de l'âge d*or.
a. Tr., V, 687 sq. :
Oûx açevo; çeuywv oùôà 7cXoOt6v te xài oX6ov, aXkoL xaxYjv tieviyjv...
L'accumulation des synonymes «çevoç, tiXoOtov, oX6ov, accentue l'ironie.
3. <t>plva; içveiôç (v. 455). Notre interprétation, due à Proclos, est admise par Paley et Sittl. Patin traduit : « Un homme qui se croit bien riche. »
4. Cf. notamment v. 190 sq., a48 sq.,— - i85, 188, 196 sq.,— 189, 19a, a38 sq. — La distinction que nous établissons n'est évidemment pas absolue : nous avons déjà relevé un trait d'ironie à l'égard des rois (v. aoa : ...çpoviouat xa\ auTotc); d'autre part, une des épithètes injurieuses qu'Hésiode adresse le plus volontiers à ses ennemis, vi^Tiio; (v. 4o, i3i, a 18, 456), est plusieurs fois appliquée à Perses (v. a86, 397, G33).
L*EXPA£SS10N DES IDEES MORALES DANS LES «TRAVAUX)) l35
(( voleuses », les paresseux de «bourdons impuissants)) >. Mais il eût été indigne d'un moraliste sérieux de se répandre en gros mots contre ses adversaires; les sarcasmes ne pourraient avoir aucune portée, si le poète ne les justifiait par des accusations précises. Voilà pourquoi le réquisitoire contre les juges sans scrupules et contre les hommes du cinquième âge conserve jusqu'au bout une forme narrative : la vigueur de l'attaque dépend des faits évoqués par Hésiode bien plutôt que du choix des expressions 3. Dans le récit des maux causés par Pandore, la forme satirique disparaît complètement ; les sentiments du poète ne se manifestent plus que par la tristesse qui s'exhale de ses descriptions : découragé devant le spectacle des fléaux terrestres, il semble avoir perdu pour un moment sa verve caustique et virulente, il songe plus à déplorer le mal qu'à le combattre.
La satire est en quelque sorte la partie négative de l'enseignement moral : les ridicules et les vices qu'elle met en scène font ressortir les qualités vantées par l'auteur, et incitent à la vertu comme l'ivresse des Hilotes à la tempérance ; le paresseux sert de repoussoir au travailleur, le juge inique au juste, le sot à l'homme avisé. Mais l'avantage le plus considérable qu'offre l'usage de cette forme dans un ouvrage didactique, c'est la variété de ton qu elle permet d'acquérir. La monotonie est un défaut que tout artiste cherche à éviter ; mais combien elle serait plus grave chez un moraliste que chez un autre écrivain! Comment pourrait -on écouter et retenir une interminable série de préceptes, tous de même allure, se succédant avec l'uniformité d'un chapelet qui s'égrène P L'enseignement d'Hésiode aurait perdu toute chance de succès, si une excessive sévérité dans l'expression avait rebuté ses naïfs auditeurs. Ce n'était pas assez d'entrecouper ses conseils de récits ou de leur donner à l'occasion une forme toute descriptive. Les traits subtils et acérés, répandus à travers tout le poèmC; tiennent
I. Atû^o^àyoi (▼. 39, aai, a64)> ^r/Ai^rat (v. 375), xif)^/(V(; x^^ovpoi (v, 3o4). Cf. le» vers, déjà cités (GSg-ô^o), où éclate û rancuoe do l'Ascréen contre soo v village lamentable, dur en hiver, pénible en été, jamais agréable n.
3. Dans les vers 174-301, il n'y a pt» de terme plus violent qtie 9/îT/t'Sii (v. iH-j) et Xetpodcxou (y. iSg).
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mieux encore Tesprit en éveil, en le forçant à dégager des railleries la pensée que le poète n'exprime pas tout entière : « Ne va pas épouser du plaisir pour les voisins, » — « Le labourage est un charme qui conjure les cris des enfants < . » Ce n'est pas la première fois qu'Hésiode engage à se méfier des malhonnêtes femmes et à travailler pour éviter la faim 3; mais, ici, la note ironique tranche sur la gravité des autres prescriptions relatives aux convenances ou à la culture des champs : « Il faut couper le bois en temps voulu. Il faut tailler un mortier de trois pieds, un pilon de trois coudées, un essieu de sept pieds... Il faut fabriquer une roue dont V^\q ait trois empans et le diamètre dix palmes 3. » La forme imperturbablement impérative de ce catéchisme agricole était nécessaire pour graver profondément les ordres du maître dans l'esprit des paysans; mais ce ton ne pouvait se soutenir longtemps de suite. Pour forcer l'attention de son auditoire, Hésiode se contente souvent de répéter les mêmes formules d'exhortation : « Je t'y engage, je te le conseille, fais ce que je te dis, souvienstoi de mes leçons^. » Ailleurs, c'est par une allure plus solennelle, un peu emphatique, qu'il cherche à frapper l'imagination ; nous avons déjà cité la fameuse tirade : « Vous aussi, rois, songez à la Justice, aux immortels qui, au milieu de nous, observent toutes nos actions^... » La simple énumération des fautes les plus graves est terrible par son ton menaçant de code criminel^; et la menace est d'autant plus impressionnante qu'Hésiode ne peut annoncer un châtiment sans en imaginer aussitôt la réalisation : « Quand un homme s'enrichit par la violence ou par des mensonges..., les dieux l'anéantissent, détruisent sa miaison, et sa fortune disparaît en peu de temps^.»
I. Tr,, V. 701, 46A; ce dernier est suspect, parce que les vers 462-46/1 rompent la suite des idées; mais il est de ton bien hésiodique.
a. Cf. V. 373 sq.,— 399 sq., 397 sq.