LE STYLE
OéffTitov aùSiqevta...
(Hésiode, fr. 197.)
Il n'y a pas en Grèce un seul poète qui ait employé uniquement les mots du langage courant. En ce qui concerne les Travaux, il suffit d'en lire un passage quelconque pour remarquer qu'en dehors de toute imitation déterminée Hésiode fait constamment usage des termes homériques. À une époque où la langue n'avait pas achevé de se développer et n'était pas encore définitivement constituée, le choix était assez restreint pour que chaque auteur, d'ailleurs obligé d'étendre son vocabulaire par ses propres créations, utilisât le plus possible les innovations de tous ses devanciers. Le poème d'Hésiode affecte assez souvent une forme narrative, et d'autre part les appréciations morales sont assez fréquentes dans l'épopée, pour qu'il n'y ait pas d'incompatibilité entre le style des deux genres. Cependant, chez Hésiode, la matière des descriptions est généralement empruntée à la vie familière, et la morale s*enriçhit avec lui d'une foule d'idées nouvelles : le vocabulaire épique suffira-t-il à les exprimer? Les archaïsmes dont il foisonne et les adjectifs composés qu'il multiplie à l'infini pourront-ils donner au style toute la précision logique que le genre didactique exige? Les épithètes en particulier ne peuvent guère servir à l'expression, d'une pensée abstraite: alors même qu'elles attribuent à un être une qualité morale.
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elles n'énoncent point un rapport entre deux idées; aussi leur importance a-t-elle été en décroissant dans l'histoire de la littérature grecque. D'autre part, les adjectifs homériques expriment le plus souvent une qualité permanente ou un caractère si général que les mêmes épithètes sont dans toutes sortes de cas applicables au même nom; ainsi naissent ces locutions, si fréquemment répétées : tçokj{lt,v.ç 'OBujasuç, "ExTwp ar/Bpeçcvoç, Naujtxoa XeuxwXsvoç, Ootj vayç, voujs; Tzj^tp-fiy etc. Le qualificatif finit par faire corps avec le substantif; sa signification propre s'oblitère peu à peu; il n'a plus d'autre valeur que d'amplifier rélocution, et de remplacer un terme un peu sec par une expression de même sens, mais d'une sonorité plus pleine. Ce procédé, naturel dans un récit qui cherche à frapper l'imagination, convient beaucoup moins à un poème exhortatif, où chaque détail doit avoir son utilité pratique. Aussi les épithètes. de nature sont-elles plus rares chez Hésiode' : on les trouve dans quelques expressions toutes faites, que le poète emprunte telles quelles à l'épopée pour remplir ou achever commodément un vers, sans attacher à chaque mot une valeur bien précise : c'est ainsi que la terre est qualifiée de :couXu65T6ipr„ d'supuc8e(T;, d'àx6(p(«)v, dans des passages où il n'y avait aucun besoin d'insister sur sa fertilité ou sur son immensité^. Quand Hésiode nomme une divinité, il accole volontiers à son nom, comme les poètes épiques, une épithète qui rappelle en toutes circonstances son degré de puissance ou ses attributs parti* culiers; dans les récits mythiques surtout se rencontrent ces déHignations prises à Viliade : veçeXirjYepita ZeJç, xP^^^^i 'AçpoSC-n;, Nù5 ipe6evvi^, (AYjTCexa et eupuoTca Zeùç^; ces manières de parler
I. Hur lo vocabulaire dllésiodc, consulter surtout VIndex Hesiodeus de Paulson (t^iind, i8(jo), Parmi les ouvrages anciens, signalons, outre les Etymologica, les scoUes ntlrll)U<'u»»par Dimitrijcvic(p. 26 sq., 76 gS, ni-ii5) à un Vêtus Interpres qu'il croit être J. (;ii(iiro))0!(cos. — Sur le vocabulaire homérique, voir leLexieon Homericum d*El)eling.
Lo mAuio oxprossion se retrouve aux vers aSa et 5io. Cf. v, 197: àirb yfiovhi lùf^uo^icfr,;, — iCo: xat' ànefpova yaîav, — 82: àv5pâaiv àXçr^o-T^aiv, — 47a: éviQTotç «vOf^Mmoi;, — OaS: vy)b; novTOTcâpoio, etc.
8. 7V.. v, 53, 09» — 66, — 17,— io4, aag, aSg, a8i. Cf. encore les expressions ||pO|ioOiÙ5 «YxyXofii^tr); (v. 48), Kpovtfiir); (><|;tÇuYo; (v. 18), Aia TepTitxépavvov (v. 5a), j^odo^oîxTvXo; *1\m; (v. 610), ÀKovjaou TioXuYYiOéo; (v. 61/4), etc. Ces épithètes ont un wm taiiliM pliysiquo, tantAl moral.
l'expression des idées morales : LE STYLE i4i
étaient devenues traditionnelles, et les adjectifs n'avaient plus d'autre raison d'être que d'accentuer la solennité de l'expression.
Un esprit aussi utilitaire que celui d'Hésiode ne saurait s'accommoder longtemps d'un tel procédé. Lorsqu'il fait usage d'une, épithète homérique, c'est ordinairement pour préciser avec beaucoup d'à-propos la signification d'un nom. C'est pour rappeler aux hommes leur faiblesse qu'il les traite de mortels^; chez les justes seulement, et pour leur récompense, se trouvent un sol fertile et des troupeaux à l'épaisse toison^; c'est en été que le soleil est aiga^; c'est en hiver qu'il faut s'abriter dans des fourrés épais et porter un manteau qui tombe jusqu'aux pieds^. Tous ces mots renferment une explication ou une exhortation^; jusque dans les adjectifs descriptifs on discerne presque toujours une intention didactique^ : Homère appelle à toute occasion la mer civo^ca tccvtov, même lorsqu'il n'a aucune raison de supposer les flots plus sombres qu'à l'ordinaire 7; quand Hésiode emploie ce terme, c'est pour évoquer l'aspect dangereux de la mer en automne^. C'est aussi pour effrayer les marins imprudents et avertir ceux qui