PROSODIE ET MÉTRIQUE
La variété des formes dont est composé le dialecte d'Hésiode nous montre avec quelle liberté il choisissait, pour la constitution de sa langue, entre des éléments si différents de provenance et de caractère. Il n'en va point de même pour la versiGcation : là, l'hésitation n'était pas possible; un usage déjà ancien et une tradition bien établie lui imposaient l'adoption de l'hexamètre dactylique, exclusivement employé par les deux sortes de poésie dont Hésiode s'inspirait de préférence, l'épopée et les oracles. Les poèmes homériques avaient achevé de le perfectionner et de l'assouplir; les mètres primitifs d'où il était issu disparaissaient, éclipsés par ce vers dont la cadence plus ample et plus harmonieuse s'accordait mieux avec la solennité des récits héroïques ; quant aux formes plus récentes que feront naître la division des genres littéraires et la diversité des rythmes musicaux, elles n'existaient pas, ou restaient confinées dans le domaine du lyrisme populaire, attendant pour en sortir la consécration d'un grand génie.
La poésie hexamétrique avait atteint son apogée avant l'époque où vécut Hésiode; il n'eut pas besoin, pour utiliser l'instrument que lui léguaient ses prédécesseurs, d'en modifier la structure. Il accepta telles quelles et, selon toute vraisemblance, sans songer à les discuter ni à les compléter, les lois de la versification homérique. Homère hésitait sur la quantité de quelques voyelles; ce sont les écrivains classiques, et après eux les Alexandrins, qui ont donné aux règles de prosodie l'unité et la précision étrangères aux premiers âges ; quant à Hésiode, il ne parait pas s'être soucié d'introduire ici l'ordre et la régularité qui lui étaient habituellement si chers «. Bien au
I. Cf. par exemple les termes àiiaw (â, v. Sga, 48o, — wS, v. 775, 778), ivi^p (5, v. 397 et aux formes trisyllabiques, — H ailleurs), {I5a>p (û, v. 787, — l», v. 61, 696), et d'autres mots où ralternance des deux quantités résuUait d'uae nécessité métrique
iga HÉSIODE
contraire, la syllabe initiale des mots xa)^ç et Tjsç, toujours allongée par Homère, devient commune chez Hésiode > : on a invoqué, pour expliquer ce fait, Tinfluence d'un dialecte local; mais c*est dans toute la Grèce que ces voyelles, primitivement longues, unirent par s'abréger >. L'usage hésiodique ne constitue pas, à proprement parler, un progrès ; c'est seulement une transition entre la tradition homérique et la prononciation courante des temps plus modernes.
Des statisticiens ont soigneusement compté chez Hésiode les élisions, les hiatus, les infractions aux règles de position, les allongements à la césure ; si l'on compare les résultats de leurs calculs à ceux d'études analogues faites sur les vers d*Homère, on constate que la proportion de ces particularités et de ces licences varie assez peu quand on passe de V Iliade ou de VOdyssée aux Travaux. Ainsi Homère ne pratique guère l'abrègement dit « correptio altica » que lorsque la mesure l'exige^; or sur trente- quatre exemples qu'en offrent les Travaux, sept seulement se rencontrent dans le corps d'un mot ; pour tous les autres, la voyelle est finale, et dans ce cas l'allongement est toujours facultatif^. Hésiode ne s'est permis aucune innovation dans la technique de l'hexamètre ; tout au
(Tepoc, dont l'i s'abrège forcément dans {epTj; (v. 653), iepotç (v. i36), etc.). Ces fluctuations ont été relevées avec un soin méticuleux par J. Paulson, Studia Hesiodta, I, de Be metrica (Lund, 1887), ch. VU (p. lao-iaS).
I. KâXô;. V. 198, 738, — xXXô;, v. 63; — Wo;, v. 327, 35a, 533, 707, &90 et 56a (en composition), — îVoc, v. 753. Sur le mot xaX6c, Paulson (p. laa) fait la remarque suivante : « Bzach, Hesiod. Unters , p. 3a, contendit hanc vocem apud Homenim psenultimam tum produccrc, tum corripere; correptionis ego nuUum cognitum habeo exemplum. » Nous n'avons pas non plus relevé d'exemples de Vu bref dans V Iliade ni dans VOdyssée; c'est dans l'hymne à Aphrodite (v. ag et aâa) et dans une épigramme homérique (ep. U> y. h : xaXeuç) que se rencontre cette quantité, llgcn (Halle, 1796) corrigeait le vers ag de l'hymne à Aphrodite (...itarrip Sûxev xôXbv yipa;, pour 7c. Zeù; Sû)>.e xaXbv y.) et G. Hermann (Berlin, 1806) le vers a6a (...(ict* àOavàtot; xxXôv -/opôv, pour ...âOotvatota: xà).6v...). Mais ces textes sont manifestement postérieurs à Hésiode; et la quantité plus moderne de Tâc peut y être conservée.
a. Bergk (F, p. loao, n. 137) prétend que cet abrègement est éolien. Il est vrai qu'il se rctix)uve chez Pindare; mais les tragiques d'Athènes ne connaissent pas d'autre quantité. Les deux quantités n'ont dû coexister qu'au siècle d'Hésiode; chacune d'elles caractérise une époque, non une contrée.
3. Cf. La Roche, Homeruche Untersuckungen (Leipzig, 1869), P* ' (^^^ P^^ Paulson, p. 53).
6. Cf. Paulson, ch. IV, notamment les tableaux dressés p. 64-65, 74-75, 81. — Quant à l'abrègement de la voyelle en position devant deux consonnes initiales, il est normal chez Homère non seulement quand ce sont une muette et une liquide, mais encore devant les groupes trx, irr (prononcer x, ir??); cf. Tr., v. 089 (suspect): ntx^airi xi oxir,.
l'expression des idées morales : LA LANGUE ET LA VERSIFICATION IqS
contraire, il en applique les règles avec une plus grande sévérité : une voyelle brève en hiatus est presque toujours élidée'; une longue à Varsis est régulièrement abrégée». Les exceptions à ces lois sont très rares, et souvent une légère correction suffit à les faire disparaître 3. Les allongements ou les abrègements arbitraires sont de moins en moins nombreux : c'est là le seul progrès réel accompli par la versification d'Hésiode sur celle d'Homère : un pas est fait dans la lente évolution que subit l'hexamètre de la liberté primitive à la rigueur alexandrine^.
On a dit que les vers d'Hésiode étaient moins coulants et moins légers que ceux d'Homère^. La proportion des spondées est plus forte, il est vrai, mais d'assez peu : 28,7 pour cent, suivant Paulson, au lieu de 28,1 6. Hésiode sait d'ailleurs
I. Paulson (p. i53) compte dan» les Travaux 555 élisions, dont 568 pour les voyelles brèves et 7 pour la diphtong^ue.ai, v. a6o, 33o (on lisant avec Rzach : oc... â>.iTaivt)T' opçicvà TÉxva), 384, 583, 70a, 71a, 800.
a. Paulson (p. i35 sq., ikk sq.) compte aa7 abrègements, contre 34 hiatus à la Utesis, où longues et diphtongues conservent leur quantité. — Nou« employons les mots arsis et thesis au sens grec, non au sens latin.
3. Sur 53 hiatus de voyelles brèves, nous avons vu (p. 180, n. 3) que 47 sont explicables par la chute d'un f primitif; restent six véritables exceptions, v. 338, 55o (deux exemples), 56a, 586, 713 (cf. Paulson, p. 157 sq.). — Sur huit omissions de l'abrègement à Varsis, Paulson (p. 149) en justifie sept de la même manière, v. aaa, 38 a (deux exemples), 5a5, 576, 58a, 585; nous y ajouterons le vers 5ai : outcû fipyct xtX.
Reste le vers 705 : « « « t » .. / *
eu» arep oaXoC xai (û\uû impat oûxev,
facile a corriger en ...fiaXoîo xoi... (Rzach) ou ...8aXoO te xatY... (Paley).
4. Nous avons vu que la seule infraction formelle à la règle de position se rencontre dans un passage suspect (v. 589), et que les exemples analogues étaient au contraire assez fréquents chez Homère. — Do môme, les allongements devant les diverses coupes du vers sont bien plus rares chez Hésiode (Paulson, p. io5) : les Travaux semblent en présenter vingt-cinq exemples; mais dix-huit sont explicables par la présence primitive d'un f (v.89, 173, 434} 439 (Hermann), 443 (id., deux exemples), 453, 457, 477, 54i, 554, 570, 577, 578, 673, 710,731, 795); dans troisautres survit peut-être une ancienne quantité (v. 376 : tcâïc, — 596 : tpt;, — 65i : £*jêoiâv); restent quatro véritables exceptions, dont deux se justifient par le redoublement spontané de la consonne suivante (v. 5i5 : 8(a ptvoû, — 537 : tI (iaXaxr,v), et deux seulement par leur place dans le vers (v. i3o : éxatbv... sTeâ || napà inQTÉpi xefiv^,— 43o : ...'AOyivafY); SfxwQ;, Il £v ÈXu(ian iciâ^a;). — Remarquons enfin que la proportion des longues abrégées, même régulièrement, à Varsis a sensiblement diminué; elle sera plus faible encore chez ApoUonios de Rhodes (cf. Paulson, p. i36).