‹ Hésiode et son poème moralChapitre 30 sur 165 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Et ydép xev xa\ a(iixpbv eic\ a(iixpfd xaraBeîo xa\ Oapià toOt' ifpdot;, tôx' ^^^ t^^T^' ^^^ '^^ yévotTo. (Hésiode, Travaux, v. 361-362.)

Parmi tous les événements auxquels Hésiode fut mêlé, aucun n'est assez saillant pour servir à fixer, même à un siècle près, l'époque où il a vécu. Il se dit seulement de 1' « âge » (yr/s;) qui suivit les guerres de Thèbes et de Troie ^ Le seul fait historique qu'il rapporte dans ses vers est la mort d'Amphidamas, roi de Chalcis. Mais de quelle époque est ce personnage? Les anciens chroniqueurs, coUationnant sans doute les chronologies athéniennes et eubéennes, plaçaient sa mort vingt ans après rémigration de Neileus, fils de Codros, en lonie, et cent soixante ans environ après la prise de Troie; tandis que certains critiques ne le croient pas antérieur au vu* siècle 3. On peut

I. II va sans dire que nous ne prétendons donner ici qu*un résumé des questions de chronologie et de critique hésiodiques; un exposé complet de ces questions comporterait Texamen d'une foule de discussions et de dissertations qui ne concernent que très indirectement notre sujet. Il nous a cependant paru nécessaire, au moment d'analyser la composition du poème moral d'Hésiode, de formuler l'opinion que nous nous sommes faite sur ces divers points.

a. Tr„Y. i56sq., 174 sq. Cf. v. 65i sq. — Nous ne tenons naturellement aucun compte des indications chronologiques fournies par la Théogonie, ouvrage postérieur à l'époque d'Hésiode.

3. Voir Rohde {Rheinisches Muséum, XXXVI, 1881, p. 38o-634), qui invoque les témoignages de Philostratc, d'Eusèbe, de Clément d'Alexandrie^ etc. Strabon (p. A47) place la fondation de Chalcis sous le règne de Cothos à Athènes. Mais Bergk (t. I, p. 93o\ se fondant sur un teinte de Plutarque (cité par Proclos, in t. 65o : Tov 'Aiififiàfiavroi vaupLOixoOvta Ttpbc 'Epetpiéac icep\ toO Ar|>âvTou ànoOavctv), fait mourir Amphidamas vers la XXX* Olympiade, dans la première guerre navale entre Chalcis et Erétrie (cf. Thucydide, I, i3). Il est vrai que G F. Hermann (Rhein, Mus., i83i,p. gi) corrige vauiiûc^oOvToi en [Loyo\LaLXO\t'*tOLi ce qui infirmerait les conclusions de Bergk.

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d'autant moins tirer de ce fait une conclusion précise, que les vers où il est question d'Amphidamas ont été contestés par Plutarque, et après lui par la plupart des commentateurs modernes '. Les anciens étaient loin d'être d'accord au sujet de la chronologie hésiodique : les uns croyaient Hésiode antérieur à Homère =>, d'autres le considéraient comme plus jeune ^^ d'autres, enfin, ont supposé les deux poètes contemporains^. Aujourd'hui, personne n'hésite plus à regarder Hésiode comme postérieur aux auteurs des poèmes homériques, qui paraissent avoir été composés aux x* et ix* siècles avant notre ère; non seulement on trouve dans les Travaux l'imitation précise de nombreux passages de V Iliade et de Y Odyssée, mais un examen attentif du style et de la langue d'Hésiode prouve qu'il s'est constamment inspiré de la poésie homérique. Notre étude de l'expression des idées hésiodiques aura précisément pour but de montrer comment Hésiode a résolu ce problème délicat : traiter un sujet moral à l'aide d'éléments empruntés à l'épopée, et dégager de cette libre imitation une forme originale. En réservant cette question pour s'en tenir aux imitations précises, on est frappé de leur abondance : on peut en compter plusieurs centaines, réparties à peu près également au cours de tout le poème 5. C'est parfois un vers entier

I. Cf. Proclos, in v. C54; ces vers sont considérés comme apocryphes par Fick, Flach, Rzach (qui ne conteste dans tout le poème aucun autre passage de plus de trois vers). Rohde (lœ, cil,) affirme qu'ils sont antérieurs au plus ancien texte de r "Afcov. MarckscheCTel {op. cit., p. 4o) croit qu'ils ont été insérés dans les Travaux avant l'époque des Pisistratides. D'autres critiques croient les vers 654-656 plus anciens que 656-66a (cf. G. Hermann, Opuscula, VI, i, a^C). Il est certain que ce récit constitue une légère digression, mais elle n'est pas injustifiable (cf. p. tes, n. a). En tout cas, il manque, nous semble-t-il, une raison plus décisive que l'autorité de Piutarque pour rejeter catégoriquement ce passage douteux. L'allusion à la guerre de Troie (v. 63 1-653) n'est pas une objection sérieuse : Hésiode, plein des chants qui lui servent de modèles, les rappelle en passant. Les deux derniers vers seulement nous semblent suspects, parce que l'idée qu'ils expriment -^ l'inspiration tenant lieu d'expérience — n'est guère hésiodique.

a. Notamment Ephoros (cité par Diog. Laert., I, i , 1 1), Porphyrios (cité par Suidas, s. V. *H(7to£o;), etc.; la Chronique de Paros (1.6& et 45) considère Hésiode comme antérieur d'une trentaine d'années.

3. Xcnophane fut le premier à soutenir cette opinion (cf. Aulu-Gelle, Noël. AU,, 111, II); c'est aussi l'avis de Philochoros, de Posidonios, d'ApoUodore, etc.

4. Cf. Hérodote, II, 35, — et le Combat d'Hésiode et d*Homère; Suidas déclare ne pas savoir si Hésiode est antérieur à Homère, ou si les deux poètes sont contemporains.

5. Elles ont été relevées avec le plus grand soin par A. Rzach (Hesiodi Carmina, Leipzig, 1903). Remarquons qu'elles sont seulement un peu plus fréquentes dans les récits mythiques du début.

qu'Hésiode reproduit textuellement ' ; d'autres fois une {)ortion d'hexamètre homérique se retrouve chez Hésiode à la même place, particulièrement à la fin d'un vers». Mais bien souvent c'est une simple expression, la même épithète jointe par exemple au même nom, qu'Hésiode emprunte aux poèmes homériques^; ces réminiscences, conscientes ou non, se rencontrent à chaque page; c'est le souvenir évident de vers qu'Hésiode avait entendu chanter et savait par cœur ; et cela est si fréquent chez lui que, pour considérer ces imitations comme interpolées, c'est le poème entier qu'il faudrait déclarer apocryphe. D'autre part, on ne saurait prétendre que ce sont les poètes épiques qui ont fait ces emprunts à Hésiode ; la cou* leur ionienne du dialecte commun à tous ces auteurs suffirait à prouver que le Béotien Hésiode, fils d'un Eolien de Cymé, est bien l'imitateur et non le modèle. D'ailleurs, l'esprit qui anime les vers d'Hésiode est manifestement plus moderne que celui de l'épopée homérique : le poète ne chante plus les exploits des guerriers ou les grandes aventures, mais les arts de la paix et les travaux du laboureur attaché au sol quïl cultive; ce n'est plus l'histoire des rois tueurs d'hommes, c'est celle du peuple luttant contre la misère ; l'âge héroïque est passé, et n'est plus pour Hésiode qu'une époque déjà lointaine^.

Cependant, si les mœurs que décrit Hésiode ne sont point

1. IL, XVUI, Y. 486 : nXY)((xdac Ô'râôa; te x6 te <T«évo; 'ûapi'cDvo;. Tr., V. 6i5: nXY)câ6e; ÔTafie; «ce x6 te a6évoç 'Uapiwvo;. a. II., VII, V. a57 : ...tûv xt ffÔévoc ovx «XaTtaÔvdv.

Tr^fV. 437: ...Twv yàp <tôsvo« oOx àXa7ra$v6v. Un des exemples les plus curieux de ce geare d'imitation est offert par le vers 53 ; Xbv 5à xoXcoaâixsvo; icpcaéçr) vEçeXiQYspéTa Zsu;, formé de deux tronçons homériques (tov Ôe ')(QXùiiaà[i.&'*oi : IL, XXIII, v. 48a, — itpoalçiî xtX. : IL, I, v. 5ii, etc.).

3. Ain TSpTCixépauvov (v. 5a), è(i; Tuaîç 'laic&Toto (v. 5o, — cf. IL, Xll, v. g8 ; 6. 7t. *AYXÎ(yao), jjievoç ...tjcXîoio (v. 4i4), Bopêao TCsaovto; (v. 547), etc. Cf. les note» de rédition Rzach aux vers 4, 8, i3, i4, 17, 18, 27, 3a, 4o, 4i, 46, 47, 49, 54, etc., etc. C'est un procédé si constamment employé par Hésiode, que même après la scrupuleuse critique de Rzach, on peut encore découvrir çà et là soit une fin de vers exactement reproduite (aXXote Ô a^ie, Tr., v. a45 et IL, XVUI, v. lôg,— gpY èvéjiovro, Tr., y. 1 19 et IL, II, v. 751), soit le simple rapprochement de deux mots ordinairement unis chez Homère (cf. par exemple la fin du vers 119 : aùv ÈaÔXoîatv icoXéeaaiv, avec les nombreux passages où ces deux adjectifs se trouvent joints, d'ailleurs avec une autre construction : woXXà xai êaOX(x(Od., II, v. 3ia, — XH, v. 347, etc.), TcoXée; Tt xa\ êaôXoi (Od., VI, v. a84, — XXII, v. ao4, etc.), noXea; te xa\ èaôXov; ou itoXXûv xe xat èdÔXwv). Nous étudierons au chapitre V l'usage que fait Hésiode de ces expressions homériques.

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