LA MORALE D'HESIODE
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(Hésiode, Travaux, v. 382.)
En composant les Travaux, Hésiode ne songeait donc à faire ni un poème didactique désintéressé, ni un traité de morale d'une portée universelle. Alors même que ses préceptes semblent s'adresser à tous les hommes, leur développement a toujours pour point de départ la même occasion : ses démêlés avec son frère. Sans doute, Hésiode s'élève rapidement de ces faits particuliers à des considérations plus générales ; l'intérêt s'affaiblirait vite, si les exhortations n'avaient d'autre valeur que leur application au cas spécial de Perses ; mais le poète a beau dépasser ce but, il ne va jamais jusqu'à l'oublier. Le développement de chaque grande idée a pour origine un exemple personnel emprunté à la vie du poète. Victime d'un jugement inique, il proteste au nom de la justice offensée, et rappelle à tous ceux qui la méconnaissent les obligations qu'elle nous impose. Or, une conduite injuste est chez bien des gens — comme chez Perses — la conséquence d'une paresse qui fait préférer des expédients douteux à un honnête labeur; c'est pourquoi Hésiode cherche à faire aimer le travail; s'il insiste longuement sur ce point, s'il s'étend principalement sur les travaux de la campagne, ce n'est pas seulement parce que l'activité est le trait dominant de son caractère, c'est aussi parce que sa compétence en cette matière donne
ÔO HÉSIODE
à sa parole plus de poids et d'autorité. Peut-être, malgré ses travers naturels, Perses eût- il été plus honnête s'il avait respecté les dieux et redouté leur courroux; mais il était impie, et le dévot Hésiode n'a cessé de le rappeler aux devoirs religieux qu'il négligeait. La conduite de Perses avait rendu les relations entre les deux frères aussi peu fraternelles que possible ; aussi Hésiode n'a-t-il pas voulu terminer son poème sans lui avoir montré quels rapports un homme doit avoir avec ses semblables, en particulier avec les membres de sa famille I. Justice, travail, piété, relations sociales, telles sont, en résumé, les grandes questions de morale traitées par Hésiode, les quatre problèmes auxquels il a cherché une solution.
La justice est une condition nécessaire à la vie de l'humanité; c'est une pensée qu'Hésiode a souvent exprimée, et Ton reconnaît à son ton sincère que ce n'est pas pour lui un lieu commun. La justice est l'apanage de la société humaine : c'est ce privilège qui nous rend supérieurs aux poissons, aux fauves, aux oiseaux ailés, auxquels Zeus permet de se dévorer entre eux^ Sans doute, on ne voit pas toujours triompher la bonne cause ; Hésiode n'est pas le seul, dans ce siècle de fer, à souffrir de l'iniquité des hommes^; ils sont nombreux même dans notre espèce, les rossignols livrés en pâture aux éperviers stupides et brutaux. Pourtant, malgré les crimes innombrables des mortels, le poète ne doute pas que l'équité ne finisse par l'emporter sur la violence^; Dikê vient parfois lentement, en pleurant, mais elle atteint à coup sûr ceux qui la repoussent^. Car si la justice a pour but de défendre l'innocence, sa tâche est aussi de punir les coupables : elle doit êfre coercitive
1. Les vers de cette partie des rravûuoî (690-764) ne i)euvont pas tous s'appliquer personnellement à Perses : les vers 695 sq. (sur le choix d'une femme) seraient alors en contradiction avec le vers 899 (où il était dit que Perses était pcre de famille). Ce passage est cependant encore destiné à instruire Perses, en lui montrant ce que devraient ôtre ses rapports avec son entourage et la réputation qu*il aurait dû s*} créer.