‹ Hésiode et son poème moralChapitre 5 sur 165 · LES ORIGINES DE LA POÉSIE MORALE EN GRÈGE · texte numérisé non relu

LES ORIGINES DE LA POÉSIE MORALE EN GRÈGE

Tfi5v (Aàv oSv icpb *0(A7qpou oùScvbc ïxo\Liy eliceîv... ffofT)pia> etxbc 6à elvai icoXXou;. (Aristole, Poétique, ch. IV.)

Le poème des Travaux est le plus ancien monument qui nous soit parvenu de la poésie morale en Grèce. Est-ce à dire qu'une pareille production ait pu éclore brusquement, sans antécédents qui fissent pressentir son apparition en ouvrant la voie où Hésiode allait s'engager? Il serait peu logique, et surtout contraire aux tendances fondamentales de Tart grec, qu'un chef-d'œuvre fût né sans avoir été préparé par une longue série d'ébauches. Mais les premières manifestations littéraires de l'esprit hellénique n'avaient laissé dans les souvenirs de l'antiquité que des traces assez vagues : tout en reconnaissant qu'Homère avait dû avoir plus d'un prédécesseur, on ne citait avec quelque précision aucun monument de la littérature grecque antérieur à ses poèmes <. Les témoignages contemporains des œuvres primitives faisaient absolument défaut; ces essais, sans doute imparfaits et fragmentaires, avaient été bientôt éclipsés par des ouvrages plus récents, au

I. Cf. Aristote, Poétique, ch. IV : «T&v {jlcv o\)v icpb *0(iLiipou ouSevô; k'xo|uv etircîv ...7rofr,(Aa, etxb; 8è thon icoXXou;. » Cf. chez Hérodote (II, aS), Elien (V. H., XI, ai, — XIV, 9i), Strabon (XIV, p. 63g), etc., des allusions à divers poètes plus anciens qu'Homère.

a HESIODE

point de disparaître, et cet effacement devait être favorisé par l'absence de tradition écrite'. Il nous est donc impossible de connaître directement les précurseurs qu'Hésiode a pu avoir, et de savoir au juste jusqu'à quel point la poésie morale s'était développée avant lui. Une faible lueur est cependant jetée sur ce passé très obscur par quelques citations ou allusions des compilateurs. D'autre part, certaines formes de la poésie populaire ou religieuse, qui varient peu d'un siècle à l'autre, nous offrent une image, peut-être rajeunie, mais à coup sûr assez exacte, de ces premières créations. Enfin, dans les poèmes homériques ou hésiodiques, se trahit parfois, à des indices certains, une réminiscence de quelque ouvrage plus ancien ; l'examen attentif des textes nous permet dans bien des cas de discerner les emprunts que les grands maîtres ont faits à leurs devanciers ; ainsi l'enseignement poétique et moral qu'Hésiode avait reçu se manifeste à nous par les souvenirs précis qu'il a laissés dans l'œuvre de ce poète.

En ce qui concerne la poésie exhortative, cette question des origines est particulièrement ardue. La mise au jour d'un récit épique, quelle qu'en soit la simplicité, est toujours le fruit d'un travail conscient de l'esprit; le conteur qui décrit les exploits des dieux ou des héros doit en même temps s'isoler de la réalité qui l'entoure, et s'abstraire de ses préoccupations personnelles ; la limite entre l'art et la vie est très nette, en ce cas, dès l'origine. C'est pourtant un problème insoluble que de découvrir les auteurs des premiers hymnes ou des plus anciens chants héroïques; combien, à plus forte raison, il serait oiseux de se demander quel laboureur guidant ses serviteurs dans leur besogne, quel père mettant son fils en garde contre une imprudence a formulé pour la première fois tel précepte, moral ou pratique, qui a contribué, pendant des siècles, à l'éducation de tous les Grecs. En effet, c'est au

I. On ne saurait contester que récriture ait existé avant l'époque homérique, mais il est certain que Vasage courant des caractères, surtout leur usage littéraire, ne devint possible que lorsqu'on eut inventé ou importé un matériel plus maniable que les primitives tablettes de marbre, de bois ou de métal ; or, l'introduction du papyrus n'a pu être antérieure au vi* siècle. (Cf. Bergk, Griechische Litteraturgesehichte, t. I, p. 196.)

OTRODUCTION 6

cours des occupations ou des conversations quotidiennes que les premiers sages apprenaient à leurs semblables à discerner leurs véritables intérêts ou à tirer tout le profit possible de leur travail; ils ne pouvaient attribuer à leurs paroles qu'une portée immédiate et éphémère ; la conservation de ces paroles sous une forme fixe, qui leur donnait une valeur durable et objective, a moins été l'œuvre d'une volonté réfléchie que le résultat d'un travail collectif et inconscient. Un conseil énoncé pour un cas isolé peut être utilisé chaque fois que la même situation se retrouve : non seulement son auteur le répète dans toutes les circonstances analogues, mais ceux qui l'ont entendu le transmettent à leur tour aux générations suivantes. « Commence à moissonner, » dit à un novice un paysan expérimenté, « car voici que les Pléiades se lèvent. » Les applications de cette remarque sont innombrables, immuables et périodiques; aussi, recueillie de bouche en bouche, cette exhortation particulière devient-elle peu à peu l'expression d'une règle plus générale : « Au lever des Pléiades, il faut commencer la moisson'. » L'intérêt universel de la loi ainsi exprimée suffit à expliquer la conservation de cette formule; mais de plus, il est naturel qu'un principe invariable revête à la longue une forme définitive*, sous laquelle il se fixe dans la mémoire populaire; ce travail de cristallisation est accompli quand, par le plus instinctif des procédés mnémoniques, l'expression du précepte est soumise à une cadence déterminée. Le jour où un inconnu a eu l'heureuse inspiration de rythmer un conseil qu'il voulait confier à la mémoire de son entourage, la poésie exhortative a été fondée. Mais assigner à un fait de ce genre une date quelconque serait d'autant plus impossible que les antiques aphorismes ont persisté en même temps sous la forme prosaïque qu'ils avaient reçue tout d'abord. Les pédagogues et les compilateurs qui en ont fait des recueils les attribuaient, sans aucune critique, à l'un ou à l'autre des Sept Sages; mais les préceptes politiques, les seuls qui ne puissent guère

Page 1