‹ Hésiode et son poème moralChapitre 75 sur 165 · Tr., V. 399 sq., 479-482, 49M · texte numérisé non relu

Tr., V. 399 sq., 479-482, 49M

go HÉSIODE

en dépit des accidents impossibles à éviter complètement, les résultats que produit le travail des champs sont naturels, nécessaires, ils en sont vraiment la sanction morale >. Uagriculture a par conséquent aux yeux d'Hésiode une très haute valeur éducative : accoutumé à considérer le succès comme le couronnement de louables efforts, l'homme, d'instinct, fera le bien pour en recueillir les fruits; et si le juste, grâce aux dieux, voit prospérer ses champs, on peut dire inversement qu'un bon laboureur doit être enclin à la justice'. L'agriculture est plus qu'un moyen de gagner honnêtement sa vie, c'est la condition indispensable de toute moralité; c'est par elle que s'acquièrent, à la fois, la fortune, la science et la probité ; elle sauvegarde la dignité de l'homme dans l'époque troublée où vit Hésiode : pour ceux qui suivent ses conseils, c'est moins l'âge de fer que l'âge de la terre 3.

Si les travaux des champs inspiraient la justice à l'esprit de ceux qui s'y attachaient, en revanche ils ne pouvaient guère développer dans leur cœur les sentiments d'affection mutuelle, qui sont la principale source de l'intérêt que nous portons à nos semblables. Non seulement Hésiode, par tempérament, subordonne la sensibilité à la raison; mais il est fatal que la vie isolée du campagnard finisse par faire naître dans son âme une sécheresse qui conduit souvent à l'égoïsme.

I. Rion de semblable dans VIliade; mais c'est d'une manière analogue qu'Ulysse est récompensé de sa patience et de son ingéniosité (cf. J. Girard, op. cit., p. 84).

3. Dans la description du bonheur des justes (v. aa5-a37), l'équité, la paix, la prospérité sont vantées à tour de rôle, mais aucun de ces biens n'est présenté nettement comme la conséquence des autres. Nous avons vu que la navigation, dont les gains sont rapides et hasardeux, n'a pas celte valeur morale; d'où cette pensée d'Hésiode, dont la forme surprend au premier abord : <( (Les justes) ne montent pas sur des bateaux.» (v. a36 sq.) Inversement, les v. 346-3^7 impliquent, sinon une identification, du moins un rapport étroit entre l'injustice d'une part, la guerre (<XTpaT<îv) et la navigation (vlaç) de l'autre. — Dans son tableau de l'âge d'or (Phén.» Y. 100-114), Aratos exprime des idées analogues, et dit encore plus explicitement :

àXkk P6sc xa\ âpOTpa» xat aùrr) icoTvia Xaûv jjLupfa iravra Tcapet^e A(xri, xtX. (v. iia sq.)

Cf. surtout Gaton, D« Pe Rastica, Introd., 3-4: «Mercatorem... strenuum studiosumque roi quœrendœ existimo; verum... periculosum et calamilosum. Atex agricolis et virl forlissimi et milites strenuissimi gignuntur, maximeque plus quœstus itabilissi musqué consequilur, minimequc invidiosus; minimeque maie cogitantes tunt, qui in eo studio occupati sunt. »

3. Le poème d'Hésiode a été appelé « la loi écrite de la vie pour l'homme attaché à la terre • (M. Groiset, op. cit., I, p. ^77).

LA MORALE d'hÉSIODE 9I

Sans doute, Hésiode rappelle bien des fois aux hommes quels sont leurs devoirs réciproques ; la pitié même ne lui est pas inconnue : il n'admet pas qu'on maltraite des orphelins sans défense ou qu'on insulte un compagnon tombé dans la misère'. Mais sa bonté ne dépasse pas les limites de la plus stricte justice : fort de son droit, il l'exerce dans toute sa rigueur, et ne se croit pas tenu d'assister qui n'a rien voulu faire pour lui; jamais un coupable, fût -il son frère, ne trouvera grâce auprès de lui avant d'avoir réparé ses torts». Car chacun doit subir les conséquences de ses actes ; l'indulgence est une vertu trop délicate pour que les rudes montagnards de l'Hélicon la pratiquent; le talion est le premier principe de leur juridiction rudimentaire : « Garde- toi de nuire le premier à ton ami; mais s'il commence... souvienstoi de lui rendre deux fois la pareille 3. »

Cette loi du talion était appliquée dans toutes les sociétés primitives; elle n'est pas inconnue aux héros d'Homère, pour qui tout meurtre doit être expié par la mort du coupable ou des siens ^. Mais la commisération pour les faibles et les vaincus leur est chose familière^. Les mendiants, qu'Hésiode accable de son mépris de vigoureux travailleur, sont respectés et soulagés par eux 6. Ils n'ignorent pas, comme l'auteur des Travaux, l'amitié désintéressée : ce n'est pas seulement l'espoir d'une assistance mutuelle dans les combats qui unit Achille et Patrocle^.

I. Tr.^ V. 33o, 717-718. L'auteur de V Iliade, par la bouche d*Andromaque, s'élève aussi contre l'injuste mépris dont ses contemporains accablaient les orphelins sans foyer (//., XXII, v. 490506).

a. Tr., V. 353 sq., 396 sq., 71a, etc.

3. 7>., V. 708-711; cf. V. 334, elc. Sur les diverses opinions que les Grecs — notamment les Sept Sages — ont exprimées à ce sujet, voir L. Schmidt, op. cit., t. II, p. 309-3 1 3. Cf. également Archiloque, fr. 61 Crusius :

Tov xaxfi>; {&e Spûvxa dévvotj' àvra|ie(6ea6ai xaxotc-

Une scolie du vers 707 nous apprend que Pythagore n'était pas partisan du talion.

k. C'est ainsi qu'Achille venge sur tous les Troyens la mort de Patrocle (/(., XVIII, V. 336 sq.), et que les parents des prétendants veulent faire payer à Ulysse et à Télémaque le meurtre de leurs enfants (fid., XXIV, v. 4i3 sq.).

5. Voir notamment la prière que Patrocle adresse à Achille (IL, XVI, v. ai sq.),

6. Od., XIV, V. 5 sq., — XV, v. 307 sq., — X!X, v. 89 sq., etc.

7. Homère ne fait aucune distinction entre l'amitié et raflèction fraternelle (Od., VIII, V. 546 sq., V. 585 sq.); Hésiode, suivi par Solon (d'après Diog. Laert., I, 60) et Plutarque (Defraterno amore, XX, p. 491 b), prétend qu* « il ne faut pas faire d'un compagnon l'égal d'un frère» (Tr., v. 707).

ga HÉsiODB

Le lien qui groupe autour d'un même foyer la famille homérique n'est pas non plus un intérêt matériel. L'IUade n*est pas seulement une suite de récits guerriers ; ce qui en fait pour nous le principal attrait, c'est la peinture des maux causés par la guerre, des ravages qu'elle exerce au sein de chaque famille'. Dans V Odyssée, une moitié seulement da poème est consacrée aux voyages d'Ulysse; le véritable sujet de cette épopée, ce sont les difficultés de toute nature que le héros eut à surmonter, dans sa patrie aussi bien que sur mer, pour reprendre sa place dans sa maison, parmi les siens : le dénouement n'est pas son retour à Ithaque, mais sa reconnaissance par tous ceux dont une absence de vingt ans n'a pas altéré l'affection. Ce sont peut-être les passages les plus célèbres des deux poèmes que ceux où, le cliquetis des armes cessant de retentir, on n'entend plus que les sanglots d'Hécube, d'Andromaque ou de Pénélope. La fierté et l'amour paternels se sont-ils jamais exprimés d'une façon plus tendre et plus touchante — pour nous borner à cet exemple — que dans les vœux d'Hector pour son enfant : « Zeus, et vous, autres divinités, accordez à mon fils, ainsi qu'à moi-même, d'être illustre parmi les Troyens, de briller par sa force et de régner sur Ilion. Que l'on dise de lui, quand il reviendra du combat : U est bien plus grand que son père. Qu'il rapporte les dépouilles sanglantes de l'ennemi qu'il aura tué, et réjouisse le cœur de sa mère ». »

On chercherait en vain chez Hésiode un passage analogue. Le lien familial est fait surtout pour lui d'égards prescrits par la religion, ou bien de services réciproques : les parents doivent être d'accord entre eux et s'entendre, pour éviter la colère de Zeus 3. L'amour, qui, chez Homère, dompte les dieux et les hommes, est un des mobiles les plus puissants de nos actions : Ih^siode semble en avoir ignoré les joies comme les peines. Il

I. M. J. Girard (op. cit., p. 76) déûnit VHiade « un enchainement de souffirances qui va doit vainqueurs aux vaincus et des vaincus aux vainqueurs, où chaque satisfaolion (lo la passion, chaque triomphe de Torgrueil humain est payé par la douleur et par la mort ».

a. li, VI, V. 476A81.

3. Tr., V. 333 ; cf., outre tout ce passage (v. 3a8 sq.), divers traits de la description do l'Age de for (v. iSa, i84 sq.).

LA MORALE d'hÉSIODE gS

considère la femme comme la cause des maux innombrables qui sont répandus sur la terre, mais on ne sait s'il y compte les passions qu'elle inspire > ; il se contente de mettre ses disciples en garde contre les coquettes qui nous séduisent « par de douces paroles D^ Dans le choix d'une épouse, Hésiode se préoccupe uniquement de réunir les conditions les plus favorables à l'entente et à la bonne organisation du ménage; aucune sentimentalité ne se fait jour à travers la froideur de ses calculs; et s'il conseille d'épouser une vierge, c'est pour la «former aux mœurs honnêtes» 3, non pour le bonheur de posséder une âme neuve.

Ce n*est pas seulement dans la rude existence menée par Hésiode qu'il faut chercher une explication à cette absence de sensibilité. La tendresse n'avait guère pu être développée en lui par sa vie de famille : de tous les siens, son père est le seul dont il ait volontiers rappelé le souvenir ; mais il n'a jamais parlé de sa mère ; on ignore s'il a eu des enfants^; quant à son frère, on sait combien Hésiode eut à se plaindre de lui. Perses ne parait pas avoir été une exception dans la société de son temps; si nous en croyons Hésiode, l'honnêteté instinctive de l'âge héroïque s'est perdue, mais les mœurs policées des époques plus civilisées n'en ont pas encore pris la place. C'est une période de transition et de confusion, où tous les mauvais penchants, injustice, paresse, violence, sont déchaînés^; les liens de la famille, de l'amitié, de l'hospitalité, fondements de la société primitive, ont été rompus : « Plus d'accord entre les pères et les enfants, entre les hôtes, entre les amis ; les frères ne s'aimeront plus comme autrefois. Les hommes n'honoreront

I. Cf. p. 38, n. 3. La Théogonie parle aussi (v. 590-61 a) du mal que les femmes font aux hommes, sans préciser autrement qu'en les accusant de vivre en parasites (v. 594-595).

a. Tr., V. 374.

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