LES FORMES DE LA PENSÉE
{Théogonie, y. 27-J8.)
Ce serait chose malaisée que de se représenter avec précision la manière dont Hésiode composait ses vers. C'est sans doute au cours de ses occupations ordinaires que ses observations et ses réflexions sur la vie se formulaient sous un rythme poétique. Le plus souvent, ce devait être par une éclosion spontanée que la pensée du poète revêtait cette forme; mais il se peut aussi que certains passages soient le fruit d'une élaboration plus lente et d'un travail plus soutenu, où l'esprit d'Hésiode ait mis à profit un moment de chômage. Pour un poète dont le seul moyen de conserver ses ouvrages est de les confier à sa mémoire à mesure qu'il les fait, le départ est nécessairement impossible entre les productions de ces deux méthodes. En ce qui concerne Hésiode, on ne peut fixer entre elles la moindre limite; en effet, ce second procédé suppose de la part d'un auteur la volonté préconçue de produire une œuvre littéraire ; or les remarques d'Hésiode sur le monde qui l'entourait, provoquées le plus souvent par le hasard des événements auxquels il assistait, ne présentent guère ce caractère. Certains récits plus développés, notamment les mythes que Ton rencontre au début du poème, manifestent bien l'intention d'imiter les chantres épiques dont Hésiode avait
entendu et retenu les vers. Mais parmi les souvenirs nombreux que nous avons déjà eu roccasion de signaler, il peut y avoir autant de réminiscences inconscientes que d'imitations voulues. D'ailleurs, quand faut- il voir dans un de ces récits une création plus réfléchie? quand faut- il le considérer comme un exemple improvisé par le poète pour éclairer ses préceptes? La question est d'autant plus insoluble que le mode d'élaboration est au fond le même, qu'il s'agisse d'une trouvaille faite au cours d'une conversation, ou d'une production mise au jour dans la rêverie d'un labeur solitaire.
Tout ce que l'on peut affirmer, c'est que chez Hésiode la création était nécessairement plus spontanée que chez ses prédécesseurs, les aèdes conteurs de fables, parce qu'elle n'exigeait pas qu'il fît abstraction de la réalité qui l'environnait, ni de sa propre personnalité. En effet, la pensée d'un moraliste ne se traduit pas à l'aide des mêmes formes que celle d'un poète épique. L'épopée est faite surtout de narration imper^ sonnelle et de description plastique; son but est de mettre sous nos yeux des événements étrangers aussi bien au lecteur qu'à l'auteur, mais auxquels l'art, c'est-à-dire la vivacité de leur représentation, parvient à nous intéresser. La pensée d'un poète épique s'exprime donc naturellement en images concrètes, par des procédés narratifs; dans son esprit, tout prend corps, tout revêt une forme sensible; alors même qu'il raisonne, il semble encore raconter ou décrire. Les genres exhortatifs doivent au contraire user de formes plus abstraites : leur but n'est pas de représenter le monde extérieur, mais de l'apprécier et de chercher à le modifier ; les créations d'un moraliste reflètent plus exactement son caractère, sa conception personnelle de la réalité. Au lieu de la reproduire telle qu'elle nous apparaît, il en dégage les traits essentiels, souvent moins visibles, son esprit la décompose en quelque sorte par l'abstraction qu'il y opère. Cette généralisation efface les caractères sensibles des choses; et les formes littéraires que revêt la pensée d'un moraliste consistent en des enchaînements d'idées que saisit notre raison, plutôt qu'en des séries d'images offertes à nos sens.