‹ Hésiode et son poème moralChapitre 80 sur 165 · L EXPRESSION DES IDEES MORALES DANS LES «TRAVAUX · texte numérisé non relu

L EXPRESSION DES IDEES MORALES DANS LES «TRAVAUX

Cette distinction, très nette entre un aède des âges primitifs et un théoricien comme Aristote, est beaucoup moins absolue quand on compare Hésiode avec les chantres épiques. Les prédécesseurs qu'il pouvait avoir dans le genre même où il s'exerçait ne lui fournissaient que des éléments épars. Or il est impossible qu'un auteur, quelle que soit la fécondité de son invention poétique, crée un genre de toutes pièces, ce qui consisterait non seulement à découvrir une matière encore peu explorée, mais à imaginer aussi des formes nouvelles pour traduire toutes ses pensées. Les seuls modèles sur lesquels il pût s'appuyer avec sûreté lui étaient offerts par la poésie épique, dont les formes littéraires, toutes narratives et descriptives, ne conviennent guère à l'expression des idées morales. C'était pour Hésiode un problème délicat à résoudre que d'utiliser cet héritage, en adaptant les procédés de ses devanciers à un but si différent du leur. H lui fallait, pour opérer cette transposition, une ingéniosité, une personnalité, qui manifesteraient déjà la puissance créatrice de son génie. Mais cette imitation, si peu servile qu'elle soit, ne lui fournissait pas tous les éléments nécessaires à la composition d'un poème moral. Pour suppléer à cette insuffisance, Hésiode a dû emprunter à la pensée populaire des formes qu'il a perfectionnées en les introduisant dans le domaine de la littérature. Enfin, pour traduire des idées toutes nouvelles, des modes de développement encore inusités devaient nécessairement s'offrir d'eux-mêmes à son esprit; à l'originalité des théories s'ajoutait spontanément celle de l'expression. Tout en continuant à faire usage des formes littéraires de l'épopée, la poésie morale, qui s'affirmait comme un genre spécial, exigeait l'emploi de formes particulières, et c'est Hésiode qui les a fixées presque toutes.

Ce n'est pas que les procédés narratifs soient jamais complètement étrangers à la littérature morale. Certains philosophes, un Épictète, un Sénèque, emploient souvent des récits empruntés à la vie réelle, comme preuves à l'appui de leurs raisonnements; s'étant donné pour tâche d'observer et de guider l'existence humaine, ils devaient naturellement préférer

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aux spéculations abstraites cet enseignement par Texemple. L'apologue, également usité par les moralistes, consiste encore en un récit destiné à démontrer la vérité d'une sentence morale ou la justesse d'un précepte. Tel est précisément Tusage que fait Hésiode des développements narratifs, assez rares d'ailleurs dans les Travaux : ils lui fournissent des exemples ou des arguments. S'il raconte ses succès poétiques, ou bien la vie errante que menait son père, cherchant fortune sur les flots, c'est pour opposer le mérite et la dignité d'une existence laborieuse à la honte qui s'attache au paresseux réduit à la mendicité >. Le poète le dit expressément: «Tire à la mer ton vaisseau léger, rempli d'une cargaison suffisante, pour gagner la vie comme faisait noire père.», fuyant non pas la richesse, l'abondance et la prospérité, mais la pauvreté cruelle. » Ces récils de faits personnels, dont le but exhortatif est très apparent, et qui fourmillent d'allusions malignes ou d'intentions satiriques, ne sont pas d'inspiration proprement épique >. Cette inspiration se manifeste plutôt dans les légendes de Pandore et des Cinq Ages, qui nous transportent tantôt dans l'Olympe, tantôt au sein d'une humanité disparue, qu'évoque l'imagination du poète. Zeus dupé, méditant sa vengeance, enjoignant à tous les dieux de forger et de parer la première des femmes; Héphaistos au travail, Athéna, Aphrodite, Hermès comblant de présents la nouvelle créature, c'était la matière d'un développement que n'eût pas dédaigné l'auteur de V Iliade, une scène mythologique qui ferait pendant aux conseils, aux discussions et aux festins des dieux. Et le même thème est repris, suivant la mode des aèdes épiques : u Aussitôt Héphaistos modela en terre l'image d'une jeune fille, selon les ordres du fils de Cronos; Athéna, la déesse aux yeux de chouette, la para d'une ceinture et de vêtements...; dans son cœur, le

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